BOILEAU
Il est des expressions qui participent des deux, tels les éclairs, où la réalité ne peut imiter une lueur.
Pour qui tous ces serpents qui sifflent sur vos têtes ?
(Racine.)
Et la foudre en grondant roule dans rétendue,
(Alfred de Vigny.)
La vue d'une mer vaste, d'une forêt immense, d'un désert sans bornes, l'aspect de la profondeur dans les abîmes, agrandissent Tâme et lui inspirent l'audace. L'enthousiasme qu'on recueille dans ces panoramas de visions féconde les idées, ils sont les aliments du génie; ce ne sont pas des symboles, ce sont des figurations.
De même que la nature nous paraît gaie ou triste, selon que nous sommes l'un ou l'autre, de même dans
cette comparaison nous puisons la grandeur de la matière et constatons la petitesse des choses humaines. Peut-on voir en effets sans une forte émotion, les splendeurs de la nature, réconfortant le cœur et fortifiant la raison ?
Nous ne le pensons pas.
Nous appelons donc l'image dans les choses courantes de la vie, le vol hardi de l'imagination, les concevant comme un enjolivement qui a son charme s'il n'est pas nuisible à l'expression de la vérité.
Un poète sentimental peut avoir un cœur large et des accents fiers et énergiques, un penseur peut se perdre un instant dans les sommets du sublime, mais le mystique est un halluciné qui entend dans l'espace des sons qui n'existent pas et voit des tableaux qui ne sont ailleurs que dans son imagination torturée.
Un seul rayon d'intelligence dans un esprit cultivé est plus brillant que tous les symboles réunis. L'esprit peut embrasser à la fois l'ensemble de la nature, parcourir l'espace sans fin dans une pensée, sans pour cela se confier aux fantômes que créent les idolâtres.
L'imagination est le principe de concevoir les choses d'une manière figurée, et, selon l'éducation, on est réaliste ou mystique. Et la vérité ne s'invente pas, ne s'imagine pas, on la découvre sur le chemin de l'expérience collective, chemin composé des ronces de toutes les affinités, de tous les désirs et de tous les rêves.
Le peuple, jusqu'ici, n'a eu qu'une seule et remarquable vertu : la résignation.
Pris entre les dents d'acier des deux extrêmes aux dispositions insolubles — les croyants et les sceptiques — il fut toujours la proie visée des uns et la horde raillée des autres.
Dans l'Antiquité il s'inclinait respectueusement devant un bloc de pierre ou de bois ; et le symbole de la croyance était le bandeau qui lui cachait son droit à la vie et à la liberté.
Au ÎVloyen âge, il faisait des prières, des signes de croix, des prosternements : et les fictions religieuses étaient les nuages qui cachaient son avenir de justice et de fraternité.
A la Renaissance, il assistait, impassible, aux bûchers qui brûlaient les penseurs, moyen religieux, parait-il, de lui inculquer les vérités théologiques.
A la Réforme, les symboles furent encore les pavots qui endormirent son élastique conscience.
A la Révolution française, il éprouva le besoin de dresser un temple à la Raison et d'en faire une déesse, au lieu d'un principe moral, ce qui lui valut de s'endormir sur l'oreiller de la bêtise, où ne tarda pas à venir l'égorger le loup-cervier Bonaparte.
Enfin, il persiste, au xx' siècle, à s'éprendre de formules vides, d'arguments spéciaux, des ombres chinoises de la politique, des sophismes gradués de toutes les écoles, pour coudoyer dans une confraternité débonnaire la sottise des adulateurs.
Nous estimons qu'on peut féconder une idée, en dresser
rarchitectonique, lui donner une tendance homogène, sans être obligé de se confier aux énervantes mélodies de rillusion, qui ne sont que des bizarreries factices créées par notre orgueil^ en mal de la recherche fébrile de l'inconnu. Nous concevons que les dépourvus, les ratés, aient besoin de cet excitant, bon pour les cerveaux faibles qui ne peuvent digérer les idées, mais nous affirmons que les mentalités robustes n'en ont pas besoin. Ces derniers n'en sont pas réduits à dramatiser des thèses morales ou à puiser des idées dans le vide ; les virils trouvent des aspirations et des caractères dans la vie, laquelle n'est pas constituée par la vraisemblance, mais par la réalité naturelle qu'elle observe.
Aux fantoches articulés, aux pommades artistiques, aux poupées des siroteurs de sentimentalités, nous préférons le véridique, où vibre l'humanité, tangible dans ses muscles frissonnants, dans ses carnations éblouissantes.
Les littératures et les arts n'ont été, jusqu'ici, que sous la férule des religions, lesquelles leur ont attaché les types abstraits, fuyants, extérieurs, des fétichismes et des. mythes. Les générations classifiques, romantiques, décadentes, sous prétexte de style, n'aboutirent qu'aux emphases, aux contorsions, aux maniérismes. Le souci de l'exactitude, de l'observation physiologique, n'exista point pour elles ; et le réalisme sentit peser sur lui toutes les drôleries de l'idéalisme échevelé.
La métiiode réaliste, — pour ces générations vaporeuses, — se trouva être « sans grandeur, pleine d'horreur et de matérialité ». Elle était aussi « les scories de l'extériorité ». C'était touchant. Par contre, Tinconcevable,
le chimérique, l'incompréhensible, étaient la beauté pure, grandiose, la mère des bonnes pensées, la conseillère éloquente des belles actions ! Et les natures déréglées aimaient ces métaphores, ces fantômes du vide, qui les rapprochaient de leurs rêves maladifs. Elles oubliaient, ces générations caduques, qu'en ce cas un ivrogne, un aliéné, un hystérique, sont des merveilleux, puisque ces exacerbés décuplent, chacun à leur manière, leurs visions ou leurs désirs sous un jour plus que nature ! Mais cela n'est pas de l'art, il faudrait le reconnaître.
Nous ne sommes donc ni avec les psychologues de la vision sombre, ni avec les myrmidons de l'idéal ; nous pensons que l'artiste doit être un foyer et non un rayonnement artificiel ; il doit être l'interprète exact des désirs, des opinions, des mouvements multiples du cœur humain Il est vrai que les artistes, en général, furent un peu trop dédaignés par le peuple qui ne les aima jamais beaucoup. Aussi, devant ce dédain injustifié et devant la colossale exploitation du pauvre, ils eurent le tort de rester neutres, n'ayant comme nulle confiance en l'efficacité de ses efforts. Ils ne se reconnurent pas des devoirs, et ils continuèrent à faire de l'art pour Fart, sans se rendre compte du péril de cette stérilité.
Instinctivement, alors, le peuple s'éloigna d'eux, et considéra Fart comme une aristocratie menteuse qu'il aurait, tôt ou tard, le devoir de démolir. L'antagonisme persista.
Mais aujourd'hui que tout le monde reconnaît implicitement la nécessité de Fart social, par le développement que prennent tous les jours les musées publics, les livres
à bon marché, les universités populaires, les groupes d'études sociales ne sent-on pas qu'à cette nouvelle expression des destinées humaines il va falloir une langue nouvelle, des mots nouveaux, à significations plus caractéristiques, plus en rapport avec le besoin des connaissances pratiques ? Ne peut-on affirmer que les mots abstraits, les symboles, sont condamnés sans retour et qu'on sera forcé de modifier la glose, de supprimer les formules surannées, tout comme jadis le Romantisme, et tout récemment, le Naturalisme supprimèrent les archaïsmes et les inconsistances ? Oui, n'est-ce pas, car le peuple, c'est visible, s'apprête à revendiquer ses droits à la vie intellectuelle.
Sous le Classicisme, même jusqu'en 1840, les mots expressifs étaient considérés comme des termes vulgaires et plats. On défendait à un poète, sous peine de faire preuve d'un goût peu délicat, de dire : une épée ; il lui fallait dire : un glaive. Pour cheval, il fallait dire : intrépide coursier. Le moi ventre Gidiii banni; il fallait dire pour Fexprimer : sein, flanc on bien tête.
Les mots pompeux, les phrases à effets éclatants étant plus enrapport avec l'incohérence qu'avec la pensée saine, les poètes ayant perdu Thabitude déraisonner, leur esprit subissant la gangrène des abstractions, le détraquement cérébral s'étala dans toute sa hideur. C'était logique.
On se souvient de l'étonnemont de Laharpe sur la hardiesse de Racine qui avait osé mettre dans ses vers les mots cheveux et chie^is. Les échos en frémirent de douleur.
Les enfants d'Eole broyant les dons de Cérès^ voulait dire: un moulin.
Un daaseur était une personne qui mettait des âmes à ses pieds.
Un fauteuil était un trône de laruelle asseoir, c'était: y prendre figure.
L'horreur du mot propre caractérisa les poètes du passé. Il eût été impossible d'être plus vague, plus artificiel que la phraséologie dont ils se servirent.
Pour désigner des épingles, Delille disait :
Les milliers de ces dards dont les pointes légères Fixent le lin flottant sur le sein des bergères. Pour désigner une araignée, Voiture disait:
Un insecte aux longs bras, de qui les doigts agiles Tapissent les vieux murs de leurs toiles fragiles.
Voltaire, pour ne pas employer le mot médicament, a dit :
Ces végétaux puissants qu'en Perse on voit éclore, Bienfaits nés dans les champs de l'astre qiion adore.
Un veau était un folâtre enfant.
Un porc: un épicurien qui se nourrit de glands. Saint- Armand, ayant à parler d'un éléphant, le décrit ainsi :
Le puissant animal, de qui r insigne gloire Ne git pas seulement en ses armes d'ivoire, Mais en sa trompe agile ou plutôt en sa main, Et, plus encor que tout, en ce qu'il a d'humain. Chateaubriand lui-même ne recula pas devant cette circonlocution pour désigner un tambour: un cylindre creux revêtu dune peau d'onagre
Le clinquant et la périphrase ne pouvaient trouver de plus hautes expressions.
Cette mise en scène métaphorique fut prise au sérieux par les académies, et alors se consacrèrent les légendes, les traditions miraculeuses, fabuleuses, merveilleuses et féeriques, qui introduisirent dans les cerveaux les germes d'une puérilité persistante.
La philosophie scolastique, que Descartes détruisit par son Discours sur la méthode imaginait aux mots une qualité invisible ; il y avait des formes essentielles et des espèces intentionnelles .
En 1829, Alfred de Vigny donna au théâtre une traduction à' Othello de Shakespeare. Le public se montra résigné durant le premier acte, mais arrivé à la scène où le More, fou de jalousie, exige de Desdémone le mouchoir brodé qu'il lui a donné en gage d'amour, le mot mouciioir souleva un tel vacarme dans l'auditoire qu'on dût baisser le rideau et suspendre la représentation. L'auteur aurait dû dire ; un tissu blanc.
Si la langue française doit continuer à être symbolique, nous n'avons qu'à puiser des mots dans les dialectes gaulois, langue initiale, avec des termes de terroir. Nous n'en serions plus à glaner, grappiller, mendier des étymologies aux langues voisines.
Depuis Rabelais, et même en remontant beaucoup plus haut, il est des pléiades qui ont produit des œuvres vivantes dans la Provence, la Bourgogne, la Normandie, la Champagne, le Languedoc, sans en excepter les argots parisiens et autres, qui ne manquent pas de pittoresque et résument souvent tout un coin d'humanité. 11 suffirait
d'établir une filiation à ces œuvres originelles pour en absorber la substance dans la philosophie de l'histoire.
Ainsi du xuf auxv' siècle, on disait iparoir ^your paraître ; doloir pour plaindre ; amortz, pour amour ; honor, pour honorer ; orgueillox pour orgueilleux ; destor pour combat ; désir ox pour désir. C'était un peu rude.
Pour vouloir corriger la langue, on a substitué partout des désinences voilées aux désinences claires, énergiques et retentissantes des ancêtres.
On supprima les mots naïfs et pittoresques, les mots ayant un caractère de race, pour les dénaturer ou les proscrire en faveur de termes inférieurs.
Notre langue s'est appauvrie volontairement et de gaité de cœur, sous prétexte d'étymologie ou de pédantisme.
Ce travail de dégradation fut surtout l'ouvrage appréciable des académies.
Nous admettons l'oubli des mots devenus inutiles par suite de rénovations dans les sciences, ou d'usages transformés; mais qu'on rejette les mots expressifs pour en prendre de pompeux, creux et insignifiants, voilà ce qui est absurde!
C'est cependant ce que fit le Romantisme, en exhaussant les hommes sur des piédestaux, en amplifiant les sujets, sous des exclamations, des narrations véhémentes et des apostrophes lyriques. La pensée, chez les Romantiques, fut simulée sous la violence des figures dans les mots, éblouissantes images, sans émotion personnelle, mais avec l'enthousiasme factice et une sensibilité artificielle.
L'influence des mots sur la pensée est parfois considérable, et chacun de nous ne voit que d'après le degré de
perfectiou de son appareil sensitif et en raison de la composition et de la richesse de ses idées acquises. La pensée opère sur des idées et non sur des reflets iûconsistants.
Pourquoi hériter de cet ensemble de mots et de consonances boursouflées au lieu de les répudier en faveur d'expressions plus vraies, plus en rapport avec les aspirations modernes ?0n pourrait trouver dans cette recherche des vocables, des traditions historiques, des sanglots de race qui donneraient à notre langue de la vigueur à rencontre des orangeades académiques ou déliquescentes.
Tous ces dialectes peuvent se perdre ! Pourquoi ne pas les adopter en les développant ? Ce sont des documents probants qu'on peut utiliser pour rénover la langue, que les symboles ont amoindrie, et qui finit de se perdre dans les sentiers arides de l'académie et des cénacles.
Pourquoi prendre des textes et des expressions chez les voisins, alors qu'on peut avantageusement puiser dans son propre fonds ? 11 y a là un illogisme flagrant.
Les décadents, qui ne furent que la résurrection des Précieux, consacrèrent le droit de modifier la glose selon les besoins d'une époque. A notre tour, nous ne faillirons pas à cette belle mission, et puisque les mouvements humains ne sont alimentés que par des individualités, nous nous y consacrerons dans la mesure de nos forces.
Nous ne voulons nullement supprimer les termes larges, les signes évocatifs des idées, mais nous protestons contre les abus qu'on en fait. Ces abus empêchent les mas-
ses de fortifier leur logique, de mûrir leurs facultés et de régler les analogies.
Dans ce labyrinthe de mots et de phrases contradictoires, ce qui est le plus surprenant, c'est de voir des athées, des matérialistes convaincus, glorifier les symboles, et notamment celui de l'autorité, le plus hideux, celui des représentations figurées et des idées infécondes !
Leur art, qui ne s'adresse cependant ni aux religieux, ni aux théosophes, garde le caractère extérieur, démonstratif, des cultes qui se meurent. Au lieu des nuages religieux, buées d'un monde chimérique, ils amoncellent les nuages artistiques, symboles obscurs, équivoques et dégradants. Ils arborent religieusement la symbolique églantine dans les manifestations ; ils acceptent les rites bizarres de la franc-maçonnerie, les cérémonies funèbres, les déroulements des drapeaux rouges ou noirs, et autres épiceries.
Donc ces athées, ces matérialistes, sont réacteurs sans le savoir et surtout sans le vouloir, car ils passent leur existence à railler, nier l'efficacité des dogmes, tout en en instaurant d'autres. Ils n'agissent pas, ils tournent dans le cercle vicieux, puisqu'ils imitent ce qu'ont fait les adversaires dans les profondeurs du passé. Ils crient contre les manifestations religieuses et ils font des processions laïques. Les idées, les mœurs, les aspirations s'étant modifiées, la tactique doit se modifier, et Ton demeure réactionnaire si l'on ne met sa tactique d'accord avec les événements qui s'accomplissent.
Pourquoi vivre Toeil fixé sur les choses mortes, au lieu de regarder l'avenir dans toute sa splendeur, son originalité, sa force progressive ?
Les symboles, nous le répétons, sont à la fois le diviser pour régîier et le perinde ac cadaver de l'art en général. C'est l'in déterminisme religieux..
En glorifiant un homme ou un parti, rehausse-t-on une idée ?
Non, on l'amoindrit sûrement. La vérité, puissante par elle-même, n'a pas besoin de démonstration; elle se mani- ' feste dans ceux qui savent la chercher dans ses nuances, la saluer dans ses replis profonds. Le concept est au-dessus de la théorie, laquelle est, elle-même, au-dessus de l'action et du retentissement des idées. La vérité utile finit par s'imposer à tous, malgré les résistances qu'elle rencontre et les intérêts qu'elle froisse ; c'est l'affaire du temps.
Uautorité, symbole en vue de la croyance à l'action souveraine des pouvoirs établis, a étoufîé les ardeurs de consciences, fatigué les cœurs et vicié les ressorts de l'organisme humain. Elle a infusé dans les masses une vie factice, artificielle, qui a déséquilibré la logique des événements et des idées en amenant d'amers désenchantements, des réflexions puériles, qui n'ont ni consolé, ni encouragé, mais troublé les cerveaux et terrifié les coeurs.
Les religions ont surtout beaucoup contribué à la diffusion de la croyance en l'autorité, en érigeant l'apathie intellectuelle et en poussant les esprits à la torpeur et au spiritualisme.
Les symboles, formulaires de la foi, dont ils furent les interprètes, devinrent la méthode pratique de Tasservissement intellectuel. Ils furent réglés par des conciles dans l'intérêt de la religion et modifiables selon les circonstances.
Basés sur l'irréel, sur tout ce qui échappe au regard, à la pensée, à l'analyse, les esprits faibles y crurent d'autant plus qu'ils ne les comprenaient pas. Leur incompréhensibilité était pour eux une preuve de la supériorité indiscutable des dogmes. Ils furent loin de penser que Ton n'impose les symboles que lorsque l'on ne peut logiquement fixer une idée ou la démontrer clairement.
Les artistes du Moyen âge étaient moins symboliques que les religieux, bien que ceux-ci durent déteindre sur ceux-là. Se conformant aux traditions pour leurs travaux d'églises, de temples, de palais, lorsqu'ils faisaient de l'art pur, ils mettaient en relief les choses humaines, les actes delà vie. Ils furent réalistes en dehors des religions.
Obligés d'imaginer, d'inventer des compositions effrayantes pour servir les ordres, ils épouvantèrent les peuples par des monstres, qui ne pouvaient sortir que de cerveaux absolument malades. Ils représentèrent des Enfers avec des cortèges de tortures et des Paradis avec des enchantements et des félicités captieuses. Ils contribuèrent puissamment, par leurs arts, à faire accepter aux peuples les pires tyrannies et à sanctionner par la terreur morale les choses les plus invraisemblables.
Les symboles nous viennent de l'antiquité païenne. Les Païens furent les créateurs des fictions et des croyances. Ne sachant comment expliquer les causes physiques, ils imaginèrent les dieux. Ils en avaient des milliers ; et les martyrs chrétiens furent de hardis révolutionnaires lorsqu'ils luttèrent contre les dieux du Paganisme.
De ce temps, les chrétiens mouraient pour la foi, qui était forcément sincère, comme toute croyance que Ton signe de son sang. Mais, de nos jours, tout en glissant sur la période de l'Inquisition et le pouvoir temporel des papes, les prêtres vivent de tout, jouissent de tout, font un commerce de tout et deviennent ouvertement les marchands du temple.
Donc, le Christianisme fit œuvre humanitaire à rencontre des Païens, mais une fois victorieux, il changea le mobile de l'adoration sans en modifier les formes, et il institua la divi?îité à'un homme, la béatitii de, }a. prière, etc.
Ce fut la source de nouveaux symboles, aussi absurdes que ceux qu'il venait de renverser. L'adoration, c'est-àdire l'asservissement moral au mystère, à l'inconnu, n'était que déplacée, mais nullement détruite.
Le premier acte du Christianisme fut d'appliquer le bâillon de la croyance et du mystère, au lieu de présenter la Ihéosophie dans toute son intégrité. « Faites ce que je dis et ne faites point ce que je fais » nous dirent les évangiles, et ils partirent de là pour imposer la croyance aveugle. Et c'est pour exprimer leurs vues artificielles, pour les piédestaliser contre la raison et la science, que sont nés les symboles chrétiens, abstracteurs de rien et définisseurs de pas grand'chose.
Il serait cependant injuste de ne pas reconnaître que l'épopée chrétienne, bien que dominée par la foi et attachée à l'idée religieuse, a beaucoup fait pour Tart. Les arts antiques durent leur développement à l'influence
monastique, et beaucoup d'artistes se firent moines afin de cultiver les arts et les sciences. Les monastères, sous cette poussée, devinrent de véritables écoles réunissant des sculpteurs, peintres, musiciens, poètes et orfèvres.
Ce n'est qu'à la Renaissance que les arts plastiques, Tanatomie notamment, mettent un terme à la fantasmagorie religieuse. L'art exprime les aspirations mystiques, les simulacres de vie et de force, mais il ne néglige pas absolument la forme humaine agissante.
Il pose des règles d'art, établit Tarcbitecture du corps humain, avec ses proportions, ses formes, ses mouvements.
L'architecture, avec l'art de la voûte, ouvre un nouvel et large horizon à l'activité artistique. La fantaisie prend son essor ; la flore, la faune, prennent le leur sous l'influence panthéistique de la philosophie.
Mais on ne représente pas encore une plante ou un animal avec ses formes réelles, on le tranforme au point d'aboutir aux conceptions bizarres, fantastiques.
On emprunte aux anciens, notamment à Pline, la description des peuplades imaginaires pour en adopter les types. L'art devient une puissance.
Rabelais, le formidable rieur de la Renaissance, amène le culte de la vraie science. Son œuvre puissante, originale, respire un vif amour de la justice, de l'humanité. Sous ses crudités de langage, il est d'une philosophie toujours supérieure.
Outre la diversion heureuse qu'il fit faire aux luttes religieuses de son temps, son œuvre fut salutaire et sociale. Les moutons de Panurge littéraires n'en virent que le côté bestial et, après lui, chantèrent les beuveries et les goin-
frades, sans voir la moralité qui se dressait sous l'ironie du profond écrivain.
Ils ne furent pas de taille à lutter contre les moinards, frocards et autres tels. L'art religieux persiste à dominer en présence de leur impuissance caractéristique.
L'art italien s'implante en France, on s'inspire de la Divina come^/ia pour développer les conceptions mystiques, les descriptions bizarres. Michel-Ange peint le Jugement demie)' et sculpte le Chi^ist tenant sa croix, Raphaël peint le Mariage de la Vierge^ la Sainte famille. Saint Michel terrassant le démon^ etc. On les copie, on les pastiche.
L'Ecole française se forme, mais ne s'affirme pas encore. On décore avec une originalité remarquable les édifices religieux et les résidences royales, afin que le charme des couleurs et des compositions aide à l'ardeur de la foi.
Les philosophes et les Rabelaisiens essaient en vain de lutter contre l'envahissement religieux, et leurs clameurs sont sans influence.
L'inquisition se fait jour, ou plutôt reprend avec une nouvelle intensité. L'audace des philosophes, les désirs de vérité foîit trembler les croyants et leurs prêtres. On brûle les penseurs, les hérétiques ou ceux qui ont une opinion erronée. L'Eglise laisse entrevoir et démontre, par ses procédés, que, pour elle, la liberté consiste à réduire ses adversaires au silence ou à les supprimer. Elle voulait être seule, disait-elle aux masses, à extirper les mauvais penchants dans le cœur des âmes perverses.
On sait comment elle a réussi.
Nous terminerons ce chapitre, en disant que les symboles ne sont ni lumineux, ni instructifs ; qu'ils n'excitent
l'enthousiasme que des maladifs, des épris du merveilleux, et ne sont possibles qu'aux faibles d'esprit dont l'inspiration céleste tient lieu de tout.
Les symboles ésotériques.
Ce qui frappe le plus dans les symboles religieux, c'est précisément l'identité que l'on y rencontre avep les vieilles doctrines ésotériques où toutes les figures hiératiques, de l'âge de pierre, du bronze et du fer, sont les aïeules des emblèmes de Zoroastre, de l'Ecole d'Alexandrie et des multipJes branches des gnosticismes ultérieurs. On peut donc, sans manquer de logique, supposer que la pureté primitive des signes fut altérée par la suite et revêtit le caractère de la superstition, chez les Manichéens, les Gophtes, les Templiers, les Esséniens, les Sérapiens, les Hiramistes de la Judée, et autres débris de différentes sectes qui se fondirent avec la franc-maçonnerie vers le xnf siècle.
Et ce temps remonte aux âges du monde où l'humanité, plus rapprochée de son origine, professait la sincérité absolue. De cette époque datent les traditions que les générations successives ont transportées sur les divers points du globe, en les adaptant aux circonstances et aux milieux où elles vécurent.
Jusqu'à ce jour, cette opinion absolument improuvée demeurait spéculative, mais désormais, grâce aux savantes découvertes des archéologues et des paléontologistes, elle est entrée dans la voie positive du fait, confirmée par la science. Les premiers hommes connus de la préhistoire - leurs traces le prouvent— avaient une croyance.
un culte représentés par des symboles qui comprenaient et la science de l'homme et la foi : sanctifier la science, scientifier la religion, tel paraît le but qu'ils se proposèrent.
C'est de la communion de ces dissidences que sortirent les symboles.
La science, avec les exhumations préhistoriques, la philosophie avec les fouilles ésotériques, finiront fatalement par se rencontrer et se souder intimement. Il nous serait facile d'apporter à l'appui de nos dires quelques arguments décisifs, communs à l'ésotérisme et à la préhistoire, et à l'aide desquels s'opérera le contact.
L'œuvre et les hommes de cette mission étaient prédits. Ils sont nés, ils naissent tous les jours.
Ceux qui sont morts dans la vie, qui ne regardent pas le monde avec les yeux de l'avenir, ne voient rien de ce qui arrive. Ils attendent béatement le salut, comme les anciens Hébreux espéraient le Messie, mais n'ont pas une pensée consolatrice pour les aèdes des temps nouveaux, les passionnés amants de la science, qui se lèvent résolus, sortant de l'ombre. Ces apôtres viennent éclairer le monde d'un jour nouveau ; ils montent vers la clarté dont brillera la future Jérusalem ; ils sont le verbe de l'avenir.
Sans nous attarder à d'autres considérations, que certains pourront relever et compléter, nous ne retiendrons de ces nombreux simulacres religieux que deux faits essentiels ; c'est qu'on ne trouve aucun symbole idolâtrique dès le début de l'humanité. La seule révélation des races primitives était l'histoire Messianique, qu'elles formulaient déjà par la Croix, symbole de l'humanité cru
cifiée sur le globe coupé par Féquateur et la ligne des pôles.
L'association de la religion à la science était sûrement la base des plus antiques croyances, géométriquement formulées.
En effet, la mission de la créature n'était-elle pas de parcourir un cercle et de se retrouver un jour à son point de départ ? Dès lors, rien de plus naturel d'entrevoir déjà, au moment où le Cercle va se refermer en luimême, la croyance mère où toutes ses filles sont en voie de s'unir pour redevenir Une.
Pour ne prendre un point de comparaison qu'aux gnostiques, d'où découlent, à peu près, les principales figures employées par l'occulte, nous rencontrons : le Cercle, le Triangle, la Croix. De ces trois formules combinées naissent les autres : elles sont fondamentales.
Eh bien ! nous nous étonnons de ne voir indiquées nulle part les sources initiales de cette écriture scientifico-religieuse. Cependant l'occasion serait belle à certains de prouver, des origines aux fins, que l'ésotérisme est le thalame où doivent se fondre en un seul tous les cultes de la palingénésie desquels devrait surgir le vrai culte, le culte de la science et de la lumière, selon la fatidique promesse. En un mot, ce leur serait l'occasion de synthétiser toutes les croyances, aujourd'hui que la préhistoire déchire les voiles des commencements.
Dans les temps les plus reculés qu'ait fouis la science, Fhomme gravait déjà sur la pierre, le bronze ou le fer, l'écriture talismanique, et l'on trouve, aussi haut et aussi loin qu'on enfonce, le Cercle, le Triangle, la Croix,
Le Cercle, par sa structure supérieure^, représentait l'Eternité, parce qu'il n'a ni commencement ni tin.
La théorie des éom sortant de on^ paraît également avoir été traduite par les cercles concentriques rayonnant les uns au-dessus des autres, comme émanation du point ou du cercle central : le créateur.
Autour du cercle central, les cercles en se développant jusqu'à sept — ainsi qu'on en rencontre assez — prouvent que la science^ des nombres et de leur valeur sacrée était familière à la prime humanité.
L'année sabbatique des juifs était septennale.
Jullien,dansun de ses discours, appelle le soleil: dieu aux sept rayons,
Platon parle du banquet des sept sages..
Tout cela venait des anciennes traditions asiatiques.
Dans les livres sacrés indiens on lit que sept jeunes fdles vierges célébrèrent la venue de chrischna, le dieu Indien.
Le triangle, simple figure du ternaire, établit la même croyance originelle en la trinité qu'ont conservés les divers cultes, en passant par la franc-maçonnerie jusqu'à la trilogie républicaine : Liberté, Egalité, Fraternité. Les plus fréquents exemples que nous offrent les récentes découvertes sont composés d'une ligne coupant obliquement une série de droites parallèles. Dans certains cas aussi, les droites parallèles sont verticales ou horizontales et alors coupées obliquement par les deux côtés supérieurs du triangle ; ou bien les droites horizontales, formant à elles seules le triangle, sont des espèces de pyramides où les côtés ne sont point tracés.
Au surplus le mystère se complique, en ce sens, qu'il faudrait pénétrer, avec des triangles emboîtés les uns dans les autres comme les chevrons militaires. Il existe encore des triangles en pointillé et des triangles associés formant l'étoile à sept rayons.
Mais ce qui est d'un grand poids dans le christianisme ésotérique, c'est la préexistence de la croix, non seulement au christianisme, mais encore aux mystères les plus anciens. Aux premières années de l'humanité, elle existe avec sa signification rédemptrice.
Employée fréquemment dans les sépultures primitives, comme elle Test encore de nos jours, elle témoignait d'une croyance à la vie future et à un rachat.
D'aucuns, plus experts, retrouveraient, dans plusieurs des Croix préhistoriques portant au point d'intersection des cercles développés les uns sur les autres en forme de rosace, l'emblème de la Rose-Croix.
En supposant que les ésotéristes n'aient puisé leur opinion que chez les gnostiques,qui résumaient les connaissances religieuses de tous les peuples, il faut admettre qu'ils ont exécuté Tanatomie parfaite de la science sacrée de ces déjà lointains occultistes.
Pour atteindre cette conception élevée, au-dessus du vulgaire, les initiateurs de la nouvelle doctrine durent traverser toutes les phases du doute, avant de croire, et cela parce qu'ils ont remonté des effets à la cause au lieu de descendre de la cause aux effets. Pour l'adepte qui se livrait à l'étude du préhistorique, la voie à parcourir était plus brève et plus droite, et présentait moins de dangers, car l'adepte explorait tous les mythes et tous les
systèmes religieux, en sondant leur vanité particulariste. Parcourir la circonférence de l'esprit humain, remonter au Centre du Cercle en suivant tous les rayons qui y conduisent, voilà le résumé de la barrière et de l'œuvre admirable du Hiérophante. Malheureusement, les initiés résolurent le problème par l'esprit inspiré au lieu de le résoudre par la matière testimoniale.
Sans crainte d'errer et de perdre autrui, on peut déclarer que l'histoire de toutes les croyances est l'histoire d'une seule croyance.
Modifiée selon les temps et les milieux, elle a revêtu des aspects divers, mais le fond est universellement Je même : une cause et des effets. En somme, dès le début, la foi avait exactement la même définition d'une loi physique dont la religion semblait la formule.
Tous les peuples, poussés par une inconsciente logique ou par une sensation supérieurement scientifique, ont révéré la cause première. Les nombreux symboles de toutes les religions ne furent d'abord que des sortes de théorèmes de la vérité positive, avant de devenir les fétiches d'une idolâtrie spéculative. Chaque culte cache donc, sous des apparences différentes, une unité absolue dont l'ignorance successive a fait autant de diversités contradictoires et ennemies.
Pour autrement dire, la signification a effacé la chose signifiée, l'axiome remplaçant l'esprit. •
Et nous voyons le Christ reprocher justement aux rabbins, la servilité littérale des textes au lieu de l'observation spirituelle.
Toutes lès mythologies qui se sont disputé la préémi-
nence en se battant avec des mots qui signifiaient la même chose et auxquels on assignait un sens différent, expliquent l'étrange confusion, le chaos des croyances où aboutit l'ignorance ésotérique des symboles.
Toutes les religions n'exprimèrent qu'une pensée commune. Le Paganisme romain, qui fut détrôné parle christianisme, cachait au fond de ses dogmes la même révélation qu'enseignait son compétiteur et vainqueur. Esotériques au moment de la lutte, les païens capitulèrent devant la nouvelle divinité, la supposant supérieure à celle de leur foi. Ils avaient perdu la clef de l'énigme.
Au fond, les Anges, les Archanges, les Vertus, les Puissances, les Dominations, etc., etc., sous les ordres de Jéhovah, sont-ils autre chose, en effet, que les divinités de l'Olympe commandées par Jupiter? Les mots seuls ont fait des distinctions apparemment irréductibles où aucune confusion ne devait régner, paraissait ne pouvoir s'établir. »
Les différents peuples ont une religion extérieurement différente les uns des autres comme ils ont un langage au premier abord incompatible entre eux. Cependant les mêmes choses sont désignées par d'autres mots, sans que ces mêmes choses ne changent par la variété des désignations. 11 en est de même des religions qui occultent une même divinité sous des dehors aussi divers qu'apparemment opposés.
En comparant un culte à un autre, on trouve, évidemment, les mêmes figures à peine modifiées par des exprès-
sions qui, le plus souvent, ne sont que l'altération suc- Gessive les unes des autres. Après ce constat, rien de plus naturel que conclure à une seule croyance primitive.
Une preuve, qui rappelle presquela démonstration par Tabsurde, se trouve chez les sauvages contemporains.
Par exemple, les Aléoutes de la côte nord-ouest de l'Amérique, dont les costumes, l'industrie, les cultes, la manière de vivre sont au même niveau des populations préhistoriques de l'âge du renne ; ces malheureuses peuplades ont une croyance qui tient de la théorie évolutive,, du système de Pythagore et des révélations spirites.
Eu admettant que l'humanité déchue a passé par toutes les phases telluriques, dont l'humanité est le summum matériel, il n'est pas d'une opinion dissemblable à celles des Aléoutes. C'est presque la pensée du Darwin sanctifié par la croyance à un principe conscient.
Les Aléoutes reconnaissent le Bien et le Mal. Dans leurs convictions, l'individu passe, après la mort, par une série d'existences où il se trouve en rapport avec des esprits de plus en plus rapprochés de la perfection, si la vie actuelle a été bien remplie. 11 suit, au contraire, une progression descendante et tombe dans des mondes de plus en plus imparfaits, s'il a commis des crimes et mal vécu.
Cette métempsychose renferme en elle-même l'évolution et l'involution occultistes. Elle suppose l'acheminement gendral de la matière cosmique à sa perfection ou de son retour en arrière, en cas de méfaits, d'où elle devra remonter jusqu'à sa sanctification.
Nous devons ajouter ce fait qui rapproche beaucoup
leurs croyances des credos des peuples préhistoriques : ils repoussent les . idoles. La seule idolâtrie qu'on pourrait leur reprocher est le culte du soleil et de la lune qu'ils adorent, en se réunissant soir et matin, à son lever ou coucher, sur des éminences. Mais l'explication qu'ils donnent est une véritable révélation de FAndrogyne Édenal : ils disent que le Soleil et la Lune sont le frère et la sœur, représentant, la Lune, le principe mâle, le Soleil le principe femelle ! Avec cette prémisse ces malheureux devinrent incestueux à l'excès et furent séparés dans l'immensité où ils cherchent et aspirent à se rencontrer et à se rejoindre. N'est-ce pas là le duel sexuel de l'Androgyne à la recherche de son complémentaire ?
Dans leur ignorance philosophique, ces sauvages sont donc plus rapprochés de la vérité que les plus civilisées des nations, et l'Esotérisme trouverait en leur opinion un puissant auxiliaire.
Un mot sur les arguties sophistiques de la théosophie bouddhiste, s'impose ici.
La théorie bouddhiste émet Idi sérénité souveraine, Uexquisimsme du néant, ^inconscience créatrice, une sorte de matérialisme religieux.
Ses symboles sont nombreux et développés dans les livres de Védas, leur livre sacré.
Le plus ancien culte des Aryens, qui vient des temps védiques, a toujours été spiritualiste, ce qui établit dès l'abord une grande présomption en faveur du spiritualisme védique. Il serait curieux de savoir comment les
néo-Bouddhistes justifieraient leurs prétentions si on leur opposait seulement cette contradiction.
Dans les Rigréda, on trouve clairement exposée la doctrine spiritualiste, la croyance en une divinité créatrice: Agni. La mort, y est-il dit, est la séparation de Ydme avec le corps, celui-ci retourne dans le pan — VAtwa, c'est-à-dire dans les cinq éléments ; l'âme est accueillie par Ag?ii qui lui forme un corps plus sublime.
Dans un hymne à Agni, le Dieu est iavoqué sous le nom de Jàta-Védas, c'est-à-dire père des Védas. On le prie de traiter le mort avec grands égards, de l'entourer avec les Pltris (les anciens), de le laisser au pouvoir des dieux.
Jusque-là — si on pouvait prouver que Agni n'est pas un dieu réel et conscient, — la restitution physique du corps aux divers éléments, aurait toutes les apparences du matérialisme le plus absolu, le plus mathématique. Mais, écoutons la fin de l'hymne :
« Mais Jâta- Védas, il est de son être une partie immortelle qu'il faut échautïer de tes rayons, enflammer de tes feux. Transporte-le au sein des hommes pieux, fais-le redescendre ensuite parmi les pitris, qu'il vienne au milieu de nos invocations, qu'il prenne une dépouille mortelle, à Jâta- Védas, qu'il s'unisse à un corps. »
Ce paragraphe prouve non seulement la croyance des Védas au spiritualisme et à la divinité, mais à la réincarnation successive des âmes après un temps indéterminé d'épreuves. Nous en sommes sincèrement à nous demander comment concilier les traditions orientales avec les traditions occidentales et comment aussi les néo-boud-
dhistes ont dû jeter tant de confusion, parmi des choses aussi peu confuses.
En synthétisant toutes les émanations du védisme qui se sont érigées en systèmes spiritualistes, on peut largement affirmer que les dogmes assez flottants des Védas n'ont et n'avaient rien de si positivement matérialiste, puisque des sectes en sont sorties avec des spéculations spiritualistes.
A son début, le christianisme interdit à ses fidèles une foule d'arts et de métiers qui pouvaient entraîner des rapports avec l'idolâtrie. Ce ne fut qu'après son triomphe insolent qu'il institua des idoles, pour soumettre les peuples au joug de sa Croyance. Le christianisme fit pour TArt ce qu'il fit pour la fraternité : après avoir clamé contre les riches, les puissants, les exploiteurs, les despotes, cette religion de sang devint la plus riche, la plus tyrannique, la moins fraternitaire de toutes.
Dans l'antiquité il y avait la basse adoration pour les dieux et les héros. On adorait, en outre^ les pierres, les arbres, les animaux, tout comme les enfants de nos jours adorent les poupées.
Les fables du paganisme en font foi !
Les prières remplissaient le temple des chrétiens et satisfaisaient les désirs des prêtres, en permettant aux faibles d'esprit de demander à un morceau de bois ou de plâtre, des faveurs et des consolations.
Le penseur, le poète, l'inventeur, s'isolaient moralement
du monde croyant, tout en y vivant, pour avoir la pensée claire. Leurs seuls symboles étaient, à travers les contes, les élégies, les détours agréables, de faire des allusions aux vérités philosophiques défendues.
Les travailleurs y étaient accablés, parce que Tépuisement de leur force physique fut la source de leurs faiblesses morales.
Les oisifs, se développant dans la vanité et les glorioles, prirent la manie des distinctions, des hiérarchies et des honneurs, qui devinrent le mobile de leurs actions, parce qu'ils n'avaient pas d'occupations matérielles.
Mais ce furent les légions romaines qui développèrent à l'excès le goût du panache. Tout ce qui brillait était destiné à orner la coiffure ou la poitrine des guerriers. Plus il était chamarré et pimpant, plus un guerrier était censé être grand, puissant et vaillant.
C'est donc des Romains delà décadence que nous viennent tous les préjugés de vanités qui font que, de nos jours encore, nous voyons des libres penseurs, des athées, des matérialistes, adorer des idoles enplâtre ou en bronze, qui n'ont pas même le mérite d'être des œuvres d'art !
Les patriarches, craignant que la parole humaine ne fût pas assez imposante pour assurer leur influence créèrent les oracles, fourberies par lesquelles ils se faisaient répondre aux questions qu'ils s'adressaient eux-mêmes.
Ces oracles étaient toujours rendus de manière à avoir raison quel que fût l'événement. Pyrrhus, ayant consulté l'oracle sur l'issue de la guerre qu'il allait entreprendre contre les Romains, en reçut cette réponse curieuse :
— Je te dis, fils d'Eaque, que tu peux vaincre les Ro-
mains ; je te dis, fils d'Éaque, que les Romains peuvent te vaincre.
On pouvait interpréter ces paroles dans un sens ou dans un autre, et, quel que fût l'événement, l'oracle n'avait jamais tort.
Les oracles créèrent le poli/ théisme.
Jupiter trônait dans l'Olympe, en le pur éther, tenant la foudre en ses mains redoutables pour en frapper les mortels qui méritaient son courroux.
Le Soleil était un char étincelant, qui roulait sur le monde, dans l'azur des cieux, conduit par Phéhus-Apollo?i, le dieu qui présidait à la lumière.
Cérès avait le gouvernement des campagnes fertiles ; les moissons germaient et mûrissaient sous sa protection.
Neptune était le dispensateur des mers. D'autres dieux avaient des emplois secondaires.
Ce monde, dans la pensée polythéiste, dirigeait et faisait éclore tous les phénomènes terrestres.
La pourpre des empereurs, l'or des idoles, furent des nécessités symboliques, comme le fut plus tard le cérémonial dans les églises. C'est toujours la coutume de personnifier les idées abstraites, et il semble beaucoup en coûter à la pensée moderne de détruire pièce à pièce Téchafaudage de chimères que les symbolistes rêvent avec tant de bonheur.
Les architectes et les artistes du Moyen âge formèrent une vaste société d'art sous le nom de Fraîics- Maçons. Les membres de cette association, passionnés pour leur art, construisaient aussi bien une halle qu'une cathédrale.
Cette époque est liée à la décadence catholique, et l'art s'appliquait à la situation mentale du moment.
G^était là la cause des encouragements donnés à l'art de construire, des protections affectueuses accordées aux grands artistes, aux poètes et aux écrivains ; c'est Torigine des effusions, des pensions allouées, des familiarités des rois et des grands pour les arts. Cette époque fut surtout caractérisée par l'obscurité nuageuse, la variabilité, la contingence, qui donnèrent corps aux chimériques apparences, aux futilités pompeuses de la religion.
Les rois donnèrent des lettres de noblesse à des comédiens, dont plusieurs moururent en état de sainteté- Il est vrai que Molière n'eut pas cet honneur, et qu'il fut enterré la nuit, maudit par l'Église et les courtisans qui l'avaient encore applaudi la veille. A ce propos il est bon de remarquer que l'histoire enregistre notoirement ceux qui furent bafoués ou honnis de leurs contemporains, exactement comme dans le Grand Siècle., Corneille, Molière, La fontaine, n'étaient considérés que comme des poètes médiocres, pendant que des charlatans dont les noms n'ont pas résisté à Tinjure du temps tenaient officiellement les premiers rangs.
Mais revenons à notre sujet.
Des prêtres, des chanoines, des cardinaux, firent des tragédies et des comédies.
Mais lorsque l'Église vit que le public aimait nourrir son esprit dans les spectacles qui l'éloignaient un peu des chaires de la religion, elle honnit les comédiens et colora son œuvre de cette basse envie.
Au temps des croisades prendront naissance les armoi-
ries, symboles de domiaation. Les boucliers, les cottes d'armes, les bannières en seront couvertes, et ce ne sera que lorsque la Féodalité sombrera sous le poids de son impuissance que Talliance se fera plus étroite entre le prêtre et le noble pour exploiter le producteur. Puis, lorsque la noblesse et le clergé seront usés, apparaîtront les faiseurs de constitutions qui s'allieront avec le peuple pour faire raser la Bastille, mais avec les matériaux de laquelle ils en élèveront aussitôt un certain nombre d'autres sous le symbole des lois pour étouffer les idées émancipatrices.
Alors apparaîtra la politique, l'égalité dans la servitude, le désir de paraître ce qu'on n'est pas, l'illusion, la trahison, le mensonge partout pour étouffer les sentiments généreux.
Les hommes deviennent à la fois orgueilleux, rampants et croyants.
Les femmes pour briller et paraître plus jeunes se fardent. C'est le désir de la fausseté qui se continue avec une nouvelle intensité.
Conséquences logiques : on se comx^laît à tromper, à trahir, par intérêt ou par vanité. On trompe dans la vie privée, dans la vie publique et dans la vie morale. La sincérité n'est nulle part, et si elle apparaît chez quelqu'un, vite on écrase ce quelqu'un pour Tinsulte grave que sa vertu peut faire à la mesquinerie de tous.
La fausse sensibilité aussi se fait jour avec les philanthropies, les bienfaiteurs, les protecteurs, les mêmes qui vont régulièrement pleurnicher dans les prisons, aux spectacles des malheurs et qui prennent la misère des
autres pour un passe-temps, un drame de la vie réelle.
C'est encore le monde d'aujourd'hui.
La bourgeoisie, avide de plaisirs et de jouissances, envieuse de l'aristocratie, institua les Grimaciers, les Gilles, les Pantalons, les Mizelins, qui amusaient les soupers fins des Muscadins, des Incroyables, de la Jeunesse dorée et des Merveilleuses.
Tous ces plaisants, mystificateurs, farceurs ou bateleurs, étaient de nobles ivrognes ou paillards, de gros mangeurs, dont les réputations n'étaient enviables pour leurs admirateurs, que lorsqu'ils pouvaient, après le repas, mauger un quartier de mouton ou avaler une fourchette.
Ce monde-là s'abîma dans la voie des plus ignobles plaisirs, daas la dépravation, Férotomanie, et tous les bas instincts. Il s'épuisa dans la jouissance malsaine, la sensation forte, et tua la gaieté française belle et cordiale.
L'épicerie, le commerce, la politique, l'intrigue basse et son cortège d'horreurs, prirent le dessus et les droits de r homme furent abandonnés pour étancher la soif de For.
Le doute social ayant fermenté dans les cerveaux, on ne pensa plus à la perfectibilité, à l'évolution, aux grandes choses, mais à ricaner de tout, de ce rire bébête des idiots et des ignorants, qui forment encore les derniers remparts de la bourgeoisie réactionnaire.
Les symboles représentatifs.
On prétend que les symboles représentent des idées déterminées, désignant un ensemble d'aspirations. Nous déclarons, nous, qu'iJs produisent surtout des hallucina-
tions, des déviations et inspirent le dégoût de la vérité documentaire. Ils ont donné naissance aux sous-entendus, à la blague, aux artifices des rhéteurs, aux manies fantasques de généraliser sans fixer des idées.
Prenons, par exemple, le symbole de la République.
Ce symbole est figuré par une femme coiffée d'un bonnet phrygien, aux seins découverts, à l'allure martiale.
Pourquoi une femme, même à l'allure martiale, et pourquoi cette coiffure?
La femme fut, depuis toujours, l'éternelle asservie; elle l'est encore.
Elle qui devait être la force éducatrice du genre humain, l'épouse, la mère, elle ne peut même pas prendre part aux manifestations économiques de la vie! L'homme est son tuteur légal et illégal. L'égoïsme du mâle, pour la satisfaction personnelle de ses désirs, consacra son asservissement. Elle ne peut représenter le symbole de la liberté politique que par dérision, et celui de l'affranchissement humain, par antithèse, puisqu'elle est la vassale de rhommc, dans l'état social actuel.
On ne peut sortir de cette logique.
Les religions de l'antiquité et les philosophies modernes eurent, et ont encore, le culte apparent de la femme, mais cette adoration est égoïste, puisqu'elle se base sur la jouissance physique et morale.
Considérée comme l'inférieure de l'homme, elle s'en venge en montrant son hypocrite supériorité, par des diplomaties câlines, des ruses mesquines ou les chantages de l'alcôve. Cette part est même large, mais elle n'est aiie la mouche du coche, et ses combinaisons, pour sî
habiles qu'elles soient, sont subordonnées à l'acceptation de l'homme, — législateur, magistrat, industriel ou artiste. Elle est donc loin d'être libre.
Et elle représente la liberté sociale.
Ce qui la complète en cette drôlerie, c^est le bonnet phrygien qu'elle porte sur la tête, bonnet pillé à la Phrygie, sorte de bonnet de laine, que portaient les anciens Phrygiens et qui n'a aucun rapport avec la liberté et l'atTranchissement.
Il est vrai que lorsque les Romains envahirent la Gaule, ils nous imposèrent le bonnet phrygien comme insigne de... liberté.
Depuis, on s'est entiché du symbole de ce bonnet comme les croyants s'entichèrent de la Vierge, des anges ou de leurs dieux. Gela sans examen, sans raisons démontrables. Et le peuple y croit désormais, exactement comme un peau rouge croit à un fétiche, un fanatique à ses superstitions. On nous a appris à vénérer la République et à nous faire croire que le mot porte en luimême une vertu magique.
Pour nous, le symbole de la République est une entité, aux traits immobiles, à l'œil atone, enveloppée de raides draperies, mais la statue n'agite jamais ses lèvres, ne soulève jamais sa poitrine. On la divinise pour ne pas la discuter, et pour mieux la reléguer sous l'encens et la poussière des vieux principes !
Le peuple peut faire graver sur tous les monuments les principes de sa souveraineté, il n'en possédera jamais que la formule, puisqu'il en aliène les attributs les plus
essentiels en déléguant ses pouvoirs sous l'inertie d'une croyance absurde et aveugle.
Res publica, la chose publique qu'elle désigne, varie selon les milieux et les circonstances.
11 s'ensuit qu'on ne peut logiquement établir des règles fixes et immuables pour ce qui est modifiable à l'infmi.
La République des uns n'est pas celle des autres. Il en est, pour elle, ce qu'il en est pour les dieux des religions ; chacun la voit à sa manière, et chacun prétend être seul dans le vrai. Un symbole ne se discute pas ; on l'accepte ou on le rejette, mais sans discussion, sans examen, sans analyse. On est républicain comme on est royaliste, souvent sans savoir pourquoi.
C'est donc l'intérêt des partis qui commande, et la République — femme, cuvette, table ou bonnet de nuit — est une oligarchie anti-populaire, menée par les habiles politiciens consommés, lesquels adorent le peuple dans le sens que les chiens aiment les côtelettes. Elle ne diffère de la monarchie ou de l'empire que par Tétiquette menteuse qu'elle prend. C'est une démocratie couronnée.
Et le génie des penseurs reste enfoui sous la masse flottante des symboles, puisque changer les hommes n'est pas changer les principes, pas plus qu'idéaliser la République, c'est la faire prévaloir, au sein des mondes futurs.
En 1848, on planta les Arbres de la liberté, — encore une beauté de l'ordre mystagogue — et, pendant ce grand exercice, on forçait les spectateurs ou les étrangers
à se découvrir devant la... liberté, sous peine d'être passé à tabac.
— 0 liberté que tu dois être belle, disait la chanson.
La Commune de 1871 fut proclamée avec un apparat grandiose. Ses petits-grands hommes voulaient singeries hommes de marbre de l'antiquité, en se composant une attitude de tribun. Assis, ils tenaient leur tête dans leurs mains, les deux coudes sur la table ; à la tribune, ils mettaient la main droite dans l'ouverture du devant de la redingote. C'était grotesque et amusant.
Les pseudo-révolutionnaires modernes enterrent encore les morts — même les nullités — avec une solennité qui frise laprocession des catholiques et l'opéra des comédiens.
11 est clair qu'on va nous dire : « Que mettez-vous à la place des Symboles ? » Nous répondrons : « Mais absolument rien; c'est un bandeau que nous voulons arracher des yeux sans nous préoccuper si la lumière qui s'ensuivra sera trop éclatante pour certains malades. Nous, nous la supporterons, et cela nous suffit. »
Un artiste d'un grand talent, le sculpteur Dalou, a tenté de représenter le TriomjjJie de la République en un monument colossal qui fut commandé par l'Etat et pompeusement inauguré sur la Place de la Nation en 1900.
Le jour de cette inauguration fut une fête pour le peuple, qui toujours se laisse prendre aux mots ronflants et aux symboles plus ou moins creux. Il défila, en cette occurrence, avec un faste, une solennité, un déploiement d'emblèmes digne des meilleurs jours de la mascarade
politique. Les hochets et les apparats eurent toujours pour lui une grande attraction.
En venant défiler devant le monument, le peuple travailleur affirmait platoniquement une fois de plus ses aspirations vers le principe de Liberté, Égalité, Fraternité,qn^ la République devrait représenter, si elle n'était elle-même un vain mot, un symbole ridicule.
Certes, Fintention de l'artiste était excellente, mais, à notre avis, cela ne sufnt pas. Il faut l'idée au fond de la forme.
Socialiste ardent, anci en fédéré de la Commune, pris les armes à la main et condamné par les conseils de guerre, le sculpteur Dalou était placé mieux que quiconque pour symboliser la République.
Il avait en outre un talent personnel que nul ne lui contestait, et son monument est un des meilleurs, sinon le meilleur, de tous ceux que nous possédons.
Mais s'il a été quelque chose pour la génération actuelle, décadente et bourgeoise, il ne peut satisfaire le souci du vrai et du beau de la génération qui monte, laquelle sera ouvertement contre les symboles.
Et puis, à quoi bon berner le peuple par des monuments puérils ? Nous comprenons le monument historique, représentant une page de la vie d'un peuple, une réalité, un document. Ceux-là sont nécessaires, utiles, moralisateurs, indispensables à l'éducation des intellectuels, mais les monuments symboliques qu'on voit sur les places et dans les squares démontrent notre abaissement et notre bêtise.
C'est à l'aide de ces monuments qu'on leurre les peu-
pies et qu'on leur fait avaler de formidables vessies pour de mastodontales lanternes.
Les Romains de la décadence disaient: du -pain et des spectacles; les bourgeois, eux, disent: des sijmholes et de la politique.
Avec les symboles, la vérité devient méconnaissable, noyée sous des flots d'exagérations, de conceptions baroques, de significations échevelées.
Donc, à ce titre, le monument de Dalou est ridicule. Gomme philosophie, il ne représente rien, sinon le vide ; comme art, c'est un mélange confus de toutes les écoles avec leurs faux luxes fusionnés en leurs symboles.
L'ornementation qui l'encadre est d'un irréalisme tordant. Rien ne se lie ou ne représente une idée définie. Le contraste entre l'ouvrier qui est sur le piédestal, un marteau à la main et les tapis, tentures, joyaux, du char, est assez réjouissant. C'est le comique dans le funambulesque.
Le char allégorique du Progrès, mené par deux lions, représentant la force, est orné de tentures à franges, de guirlandes traînantes, de feuillages d'acanthe contournées en chapiteaux corinthiens. C'est le bafouillage classique allié à la blaguologie démocratique.
Rien n'a manqué à ce déballage des vieilles idées, pas même le faisceau, souvenir de la puissance consulaire, autorité rigide et brutale.
La figure principale est une femme tenant un flambeau à la main, en équilibre sur une boule, laquelle représente le monde, figure comme en ont tous les marchands de chocolat sur leurs prospectus-réclame.
A part cela, c'est complet.
Gloires, Vanités, etc.
Il y a, dans La Fontaine, une fable qui sera toujours vraie et d'actualité: VAne chargé de reliques.
Combien de gens, dans leur sot orgueil, voient partout une admiration frénétique et ne s'aperçoivent pas que l'émulation dont ils sont l'objet est moins due à leurs mérites qu'à la grande naïveté de leurs admirateurs. Dans leurs insciences — car les plus petits esprits contiennent les plus énormes vanités — ils mettent en pratique le fameux : Ne soyons pas modestes, on nous prendrait au mot.
Leurs fantaisies de cire, qui fondent au soleil de la réalité, ne dénotent que des sentiments bas, excités par les passions viles des faveurs ou des distinctions. Il faut être bien aveugle, en effet, être affligé tout au moins d'une rude cataracte cérébrale, pour s'élancer ainsi jusqu'au soleil, alors qu on sait ne pouvoir sortir de cette nuit obscure : l'impuissance.
La diflérence des idoles n'excuse nullement la platitude de l'adulation.
La politique moderne, surtout, semble avoir donné naissance à cette catégorie d'aberrés. Nous avions bien, jusqu'ici, les artistes qui ne comprenaient les grandes actions, la nature et le ciel bleu, que relativement à la récolte : argent ou honneurs.Nous avions aussi les esprits superficiels,ceux-là mêmes qui effleurent toutes les questions sans en approfondir aucune, mais la carnavalade politique a tout absorbé, tout amplifié. Chez elle, la franchise devient un danger etla générosité une duperie. Elle
se complaît à être le charnier des consciences troublées et désagrégées; à ne servir que des personnalités tapageuses, s'agitant dans le vide, mais pleines de morgue et de néant. De morgue, peut-être, parce qu'elles portent en elles un relent de cadavre; de néant, parce que lapolitique est la lutte des fantômes dans les irréalités vaporeuses.
Effectivement, là s'enchevêtrent, et même se développent les turbulences les plus stériles, les rancunes les plus injustifiées, les ambitions déçues ou démesurées, les appétits ardents, toutes drôleries qui localisent les efforts pour imposer des régimes dont on ne veut plus, des principes dont on est las, des personnalités dont on est écœuré.
Qu'on nous montre dans les politiques de profession des gens guidés par le devoir ou le dévouement ; qu'on nous cite des natures généreuses et intrépides jusqu'à la témérité, pour lesquelles obstacles et périls ne sont rien? Ils font tout par intérêt personnel ou par vanité : de l'argent ou des honneurs, car, dans le cas contraire, ils seraient de mauvais politiciens.
L'amour des grandeurs, prestige dominant, fait que les hommes sont entraînés à rechercher des hochets, des distinctions, au lieu de se livrer sans calculs à l'étude ou à la mise en action des choses pour lesquelles ils seraient doués. Us ne se rendent pas compte, ces inclairvoyants, que ces sortes de joujoux sont souvent, sinon toujours, le fruit de la bassesse et de l'intrigue; par conséquent, indignes de ceux qui mériteraient une généreuse sympathie.
Ils ne veulent pas se persuader que le dévouement porte en lui-même sa satisfaction et se trouve, par là,
au-dessus de la louange ou delà récompense. On ne paraît pas comprendre, d'autre part, que les gens du pouvoir ne donnent ces hochets qu'afm de s'assurer de la faiblesse du caractère de ceux à qui ils les décernent.
Dans un siècle où les distinctions futiles souillent et ternissent les plus belles actions, les plus valeureux sacrifices, il faudrait avoir la compétence des évaluations et procéder toujours par les plus bas calculs. Il n'y aurait qu'à oublier que les symboles, les emblèmes, sont les piédestaux du fanatisme et des charlatans.
La femme, elle-même, n'échappe pas à cet entraînement funeste; au contraire, elle y court, tête baissée. Elle qui fut la mère éducatrice du genre humain, la femme et l'épouse, qui a régné par sa patience et sa simplicité, fait aussi des cabrioles, des marques respectueuses à Texcès des choses grotesques, en un mot, des grimaces qui remplacent ses nobles sentiments. Elle ne cherche pas à se faire valoir par sa beauté, son plastique et son moral, mais par la richesse, les parures qui ne sont que des voluptés volages. Le dieu chiffon est son symbole. Elle sort de son rôle éducateur de femme pour se mettre volontairement au cou la chaîne de servitude. Elle cherche à paraître au lieu d'être. Elle aime le luxe et les brillants, non point pour orner sa beauté, mais pour les montrer et inférioriser les autres femmes.
C'est toujours la lutte des vanités.
Son rôle, cependant, devrait être plus haut et plus noble que cela. Par sa douceur, sa puissance d'affection, elle pouvait exercer sur Tesprit de l'homme une plus grande somme de félicité.
Dans le monde, des gens ayant le cœur et l'esprit veules, mais Téchine souple, comptent parfois sur des effets de moustaches, ou sur la coupe de leurs habits, pour se faire une réputation et asseoir leur fortune. Ils trouvent cela tout naturel, ces geais parés de plumes de paon. Bien entendu, il serait de très mauvais goût de leur démontrer qu'avec quelques louis on pourra toujours vêtir quelques singes de leur espèce, tandis qu'il faudrait autre chose pour en faire véritablement des hommes. L'oppression des individualités, au lieu de redresser contre les dominations mondaines, fait qu'elle courbe les têtes plus facilement sous les influences perverses.
La gloire est bien le symbole le plus horrifiant qui se -conçoive. On la représente en un coz^rs2>r rebelle et capricieux qui renverse tous ceux qui veulent le monter.
Pour nous, elle est une imposture, puisque tout descend dans l'oubli et que les noms mêmes ne sont point éternels. Le bandit Cartouche est aussi connu que le poète Victor Hugo, et un fou-furieux qui n'a fait qu'ordonner des massacres est plus glorifié que le savant qui dote l'humanité d'une œuvre utile. La preuve, c'est que peu de personnes savent le nom des auteurs des principales inventions, tandis que les noms de César, Napoléon, etc., sont dans toutes les bouches;
Comble de l'ironie, le laurier, symbole du couronnement de la gloire, est le feuillage dont se servent les char-
entiers pour auréoler leurs produits... porcins. Les anciens affirment que cet arbuste procurait l'enthousiasme et l'esprit prophétiques.
On voit d'ici la logique et le.., magisme de ces mots : cueillir des lauriers, se couvrir de lauriers, être couvert de lauriers!
N^est -ce pas divertissant ?
Nous affirmons que la Gloire est une dérision, une forme basse de Forgueil, qui cherche constamment à s'élever sans raison au-dessus de sa sphère. Elle a pour compagne dame Espérance, laquelle s'efîace comme une fleur que V Avenir doit faire éclore, épanouir, en se mariant à Réalité.
Mais on constate qu'une fois dévirginisée, dame Réalité donne naissance à M"*' Déception, qui est le seul logique des symboles.
La Gloire n'est donc qu'une vaine fumée, une illusion dangereuse et qui ne devrait pas être recherchée par les vivants, puisqu'on reconnaît qu'elle est le Soleil des morts. Paix à ses mânes.
A chaque buisson de la route de la vie, il y a des ronces ; à chaque angle d'un boudoir, à chaque épreuve du cœur, on laisse un lambeau de chimères dorées. Tout se transforme et disparaît, pour reparaître et redisparaître au gré des mouvements de la nature.
Nos actes, nos résultats sont incertains. Nous passons par la douleur, le sommeil, les appétits matériels ou moraux ; nos rêves s'évanouissent, les meilleurs souvenirs se taisent, les figures, les arts, les siècles s'effacent, en un mot tout est éphémère.
Mais cela n'est pas une raison pour broyer constamment du noir à la façon des pessimistes! Il ne faut pas mépriser le soleil de la vie et demander à l'existence plus qu'elle ne peut donner. Au contraire, et nous voulons aspirer la vie à pleins poumons, avec la plus grande sérénité dans une société organisée sur la solidarité humaine.
Puisque la vie est une énigme avec la mort au bout, nous voulons la rendre moins pénible à tous et instituer l'altruisme, afin de nous cacher mutuellement ses tristes côtés, en ne nous leurrant plus d'illusions .
Si l'amour met un peu de baume sur les noirceurs de l'existence, s'il peut nous cacher les horreurs de la réalité par trop brutale, dissiper les scènes de la vie ancestrale, il nous semble qu'à tout prendre l'amour sera toujours plus humain que la béatitude^ la prière, Villusion, ou les nombreux pessimismes entrelardés de sarcasmes et de doutes.
Voilà pourquoi nous disons que la gloire est un mensonge.
Nous sommes loin de vouloir chasser du ciel humain les couleurs roses et les fadeurs de l'espérance, mais si nous en comprenons l'usage, nous n'en admettrons jamais l'abus ; et c'est surtout la raison pour laquelle nous sommes contre les mysticités, les croyances et les symboles.
Trio symbolique.