RUE DE GRENELLE
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PREFACE
Le présent ouvrage comprend deux séries. La pre mière, contenue dans ce volume, s'ouvre par un acte de foi. Aucune des formes que la pensée humaine a prêtées à Dieu n'y est adoptée de préférence à toutes les autres ; mais j'attribue aux plus humbles comme aux pins sublimes une part de vérité. Je tâche de faire revivre les principales religions antiques; j'en dégage, autant qu'il m'est possible, le véritable esprit, tout en m'associant par le cœur à de nobles croyances dont l'humanité a vécu. Dans la deuxième série, qui sera publiée plus tard, je m'efforce de suivre, avec la même sympathie et le même respect, le développement de la pensée religieuse depuis l'ère
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chrétienne jusqu'à la Renaissance. A ce moment la tradition est épuisée ; je ressaisis mon libre arbitre. Aucune croyance nouvelle n'a surgi, et la foi chrétienne ne s'est pas imposée à moi plus que les autres. Las de flotter entre des systèmes contradictoires, après une infructueuse recherche et certaines déviations du sentiment religieux, j'aboutis à une conclusion purement humaine et morale. Laissant de côté cette évolution d'esprit, qu'il sera plus à propos d'étudier en tète du second volume, je veux dire quel intérêt puissant le sujet que j'ai traité me semble offrir à tous ceux qui pensent ; et quelle raison décisive m'a poussé à entreprendre un travail qui était pent-être au-de>>u< de mes forces. J'indiquerai aussi le plan que j'ai suivi dans la première partie de cet ouvrage et de quelle façon j'y ai compris mon sujet, c'est-à-dire l'interprétation des plus hautes croyances de l'antiquité.
On dit que les poètes se désintéressent de tout ce qui tient aujourd'hui au cœur des hommes, et on refuse de pénétrer dans le rêve où chacun d'eux parait se complaire uniquement. Peut-être vaudrait-il mieux avouer que personne ne se soucie plus de la
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poésie. Le malheur est moindre, sans doute, que les poètes ne se l'imaginent. Si même il est aussi grand que nous voudrions le croire, ce n'est pas une raison pour tenter une défense de la poésie ; car tous les arguments du monde ne sauraient donner une autre âme à ceux que nos fictions n'émeuvent pas. Mais qu'on nous laisse au moins nous justifier de ce reproche, adressé tant de fois aux poètes, de n'avoir que de l'indifférence pour le monde où nous vivons.
De magnifiques exemples prouvent que les sujets contemporains ne répugnent pas à la poésie. Je citerai Jocelyn, l'œuvre, à mon avis, la plus inspirée de ce siècle où l'inspiration fut si abondante. Mais interdire à la poésie de franchir les limites de notre âge, ce serait étaler un bien excessif amour de nousmêmes et un dédain par trop ridicule de ceux qui vinrent avant nous. Rien n'est plus vivant que l'histoire des hommes, surtout lorsqu'un poète s'en empare, et, avec des éléments qu'il combine ou transforme comme il lui plaît, compose de merveilleux types où l'humanité pourra se reconnaître ; ce qui faisait dire au sage Aristote que la poésie est plus vraie que l'histoire. Lorsqu'un écrivain crée une de ces œuvres souveraines, ne craignez pas qu'il cesse d'appartenir â son temps. Son génie, si
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universel qu'il puisse être, portera toujours la
marque d'un siècle et d'une race ; le poète, qu'il le veuille ou non, imprégnera son œuvre d'un sentiment tout nouveau qui en sera la vie.
Ce que le géuie accomplirait, on peut le tenter avec de moindres forces. Chacun a le droit de prendre ses sujets hors de notre siècle ; et le poète y trouvera souvent de réels avantages. Les choses, vue- à distance, lui apparaîtront plus simples et plus grandes ; la poésie s'en dégagera plus naturellement. Sans doute le milieu que l'on choisit doit être approprié au sujet, et il faut que le sentiment moderne soit fondu avec le reste d'une façon intime et harmonieuse. Mais cela ne présente pas une difficulté insurmontable ; on peut éviter le mensonge historique toat en faisant autre chose qu'une restitution sans âme.
Rien, dans le passé, ne me semble offrir un aussi profond intérêt que l'histoire des religions. Sans parler des croyances qu'elles revêtirent d'une forme admirable et dont plusieurs ont encore un si grand prix pour l'âme humaine, elles furent longtemps mêlées à toutes les choses de la vie. On ne peut, sans les bien connaître, se faire une idée juste de ce qu'étaient chez les anciens la famille, les mœurs, l'état social et politique, l'art, la science même
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lorsqu'elle balbutia les premières explications du monde. Mais l'histoire des croyances est, en soi, du plus haut intérêt pour les hommes d'aujourd'hui. Xons avons grandi à l'ombre d'une religion encore vivace ; et ceux qui répudient la foi de leur enfance ne doivent pas le faire légèrement. Il faut qu'ils sachent bien ce que furent les croyances religieuses, leurs origines autant qu'il est possible d'y remonter, de quelle far-on elles se développèrent, la filiation qui les relie entre elles, les progrès qu'elles accomplirent et l'action qu'elles ne cessèrent pas d'exercer jusqu'à nos jours. Si une religion nouvelle est possible, bien que nous ne sachions pas ce qu'elle sera, l'étude des formes anciennes peut donner un corps aux rêveries que suscite en nous cette pensée. Car si de nouveau les hommes de l'Occident, quelle que soit leur culture scientifique, s'unissent dans une foi commune, leurs dogmes et leurs symboles ne seront certes pas en dehors de toute tradition. Peut-être que les tentatives de ce genre sont d'avance condamnées. Mais je pense qu'il survivra dans l'homme un sentiment religieux, en présence du mystère qui nous enveloppe. Les instincts ne se modifient pas comme les idées ; et peut-être, toutes les religions étant abolies, persistera-t-on à croire, comme elles l'ont affirmé hautement, que le monde est une
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œuvre sacrée. Alors, comment ne pas étudier avec
une pieuse attention les doctrines que le génie de l'homme a édifiées, quand la scieuce n'était pas assez puissante pour le détourner des rêves où se complaisait son esprit, et qui lui tinrent si fortement au cœur? Si au contraire tout sentiment religieux doit s'éteindre, hâtons-nous de fixer le souvenir de certains états de l'âme que plus tard on ne comprendra pas. Par l'intuition comme par la science mettons en lumière le vrai sens des religions cpii, d'après les textes seuls, seraient lettre morte pour nos descendants.
Cette œuvre de résurrection, possible encore aujourd'hui, ne l'était pas avant notre siècle. Tant que la foi catholique fut toute puissante, on n'eut pas le droit de discuter ses origines et les autres religions ne purent être étudiées dans un esprit de justice. Ceux qni l'attaquèrent violemment, au nom de la science et de la liberté, furent aussi mal placés que les esprits demeurés fidèles au dogme pour juger sainement le passé religieux de l'humanité. Il importait de ne pas former son opinion d'après quelques abus, mais de mieux étudier les faits, pris aux véritables sources. C'est à quoi servirent de nobles travaux qui ont renouvelé la science du langage et permis de grouper les croyances, en
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même temps que les races, conformément à la nature des choses. Notre âge a vu la science des religions acquérir chaque jour une plus grande certitude. Aussi n'est-il plus permis de s'en tenir à l'étroite critique du xvinc siècle. Le sentiment religieux, quelle que soit son essence et malgré la grossièreté de ses premières manifestations, nous émeut toujours parce qu'il fut, chez tous les peuples, sincère et irrésistible. Le culte des ancêtres, la religion du foyer prirent naissance hors de tout esprit sacerdotal. C'est toujours par une adoration spontanée qu'on divinisa les forces de la nature, bien que la fan m supérieure dont ce travail fut exécuté par les Aryas montre chez eux l'éveil de la curiosité scientifique. Enfin, on ne peut suspecter la bonne foi des hommes qui fondèrent les religions suprêmes où d'innombrables âmes trouvent aujourd'hui une discipline et une consolation.
S'il ne s'agissait que de rêveries sur le principe du monde et sur les destinées de l'âme humaine, l'histoire des religions nous captiverait moins. Mais elles furent des systèmes de morale en même temps que des métaphysiques populaires. L'origine des premières notions de la justice peut être cherchée dans certaines croyances religieuses qui, en tout cas, donnèrent une grande force à l'idée du devoir.
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L'affaiblissement de ces croyances ne devint pas funeste à la morale qui en était issue ou qu'elles revêtaient d'un caractère sacré, parce que l'âme humaine., une fois en possession d'une vérité, ne peut plus s'en dessaisir ; mais on eût tâtonné longtemps pour acquérir les premières notions du bien, que la religion rendit accessibles à tous. Chez les Aryas, par exemple, si l'on n'avait pas cru à une survivance mystérieuse des ancêtres, dont les mânes protégeaient la maison paternelle, à la vigilance et à la sainteté du feu domestique, à la transmission par la race d'une existence ininterrompue, patrimoine commun de toutes les générations d'une même famille, il est douteux que le père eût inspiré autant de respect, qu'une réprobation si forte eût frappé l'adultère, qu'on eût attaché un prix aussi grand à toutes les vertus privées. Les premiers contrats scrupuleusement observés furent sans doute ceux que l'on passait avec les dieux, leur promettant des offrandes en échange de leur protection ; et cela dut inspirer peu à peu le respect de la parole donnée, dont ces mêmes dieux furent institués les gardiens. La morale, dans certaines conditions assez rares, put se développer d'une manière indépendante; mais les hommes ne manquèrent jamais de placer sous la sauvegarde des Immortels, le trésor sans cesse
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accru de leurs uotious de justice et d'humanité. La puissance des dieux devint uniquement bienfaisante ; se dégageant de la nature, ils furent des personnes morales, dignes de toute vénération. On leur attribua la promulgation des saintes Lois que l'homme, peu à peu, découvrait dans sa conscience. Des châtiments et des récompenses, pendant cette vie ou après la mort, furent la sanction de ces Lois immuables. La morale religieuse, dans les poèmes sacrés de l'Inde brahmanique, dans les prophéties de la Bible, dans les drames d'un Eschyle ou les odes d'un Pindare, atteignit de sublimes hauteurs. Mais la religion devait se faire plus large et plus humaine encore. Elle ne se laissa plus contenir par les limites d'une nation ; et, comme on le vit par le triomphe du Bouddha dans l'Extrême Orient, du Christ dans notre monde occidental, elle devint pour ainsi dire universelle, appelant tous les hommes au salut. Dans les dernières religions la morale est presque tout ; l'extérieur du culte était, pour les primitives, la chose essentielle. Ce progrès ne s'est pas accompli sans fluctuations. L'on put voir, après la captivité de Babylone, le formalisme des scribes succéder à la foi inspirée des grands prophètes juifs. Mais l'œuvre des légistes ne fut point inefficace ; et l'esprit d'Isaïe et d'Ezéchiel devait reparaître, avec
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une suprême beauté, daus Celui qui fut le sceau des prophètes .
L'histoire des religion est doue, sous la forme la plus vivante, celle de tous les progrès de la conscience humaine. Quelques graudes âmes, isolées daus leur vertu, restèrent en dehors de toute croyance populaire ; mais le souvenir de leur vie et la lecture de leurs préceptes ne profitent guère qu'aux lettr puissante qu'elle soit, leur influence est peu de chose auprès de celle que les religions exercent encore par l'exemple toujours présent de leurs fondateurs et la simplicité d'une prédication accessible aux plus humbles, par l'autorité divine qui soutient leur morale, par l'espérance du salut, par la majesté du culte et par l'union de tant d'âmes daus une même prière, par les cérémonies qui consacrent tous les grands actes de la vie. par la merveilleuse puissance des symboles et par cette profusion d'œuvres d'art où I - sprits sublimes, avec la pleine indépendance du génie, ont glorifié leur foi.
Il n'en faut pas moins reconnaître que, par un irrésistible amour de la vérité, l'homme s'est acharné à détruire ce qu'il avait édifié, et que la religion parait être bien près de sa ruine. L'esprit scientifique a rendu presque impossible la foi au surnaturel; et d'autre part la critique, par une pénétrante analyse
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de nos textes sacrés, en a si bien montré les contradictions et, dans certains cas, le peu de valeur au point de vue historique, que leur autorité y a presque tout perdu. Je n'insisterai pas sur ce point. Ceux qui ont l'esprit de la science et qui connaissent les travaux de l'exégèse moderne me comprendront assez. Quant aux croyants sincères, je ne voudrais pour rien au monde les scandaliser ; s'ils ont ouvert mon livre, j'espère qu'ils le fermeront à cette page. Je ne dis rien de ceux qui nient la religion sans être en droit de le faire, et parce qu'ils sont incapables d'en comprendre la sublimité. Je regrette que ma conscience m'oblige d'exposer un sentiment voisin du leur en apparence, bien que par le fait il en soit très éloigné.
La morale toute simple, ne prenant son point d'appui que dans la conscience humaine et n'exigeant aucune sanction ultérieure, me paraît être ce qu'il y a de plus noble au monde. Mais je crois que la fin des religions offre un danger sérieux et que l'humanité a vu clair dans sa destinée avant d'être tout à fait virile. Je ne discuterai pas l'opinion de ceux qui accusent la religion de n'avoir été qu'une source de maux ; je les regarde comme des philosophes à trop courte vue. Nulle institution n'est parfaite. Une foi puissante dégénère souvent en fana-
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tisine, et elle peut être exploitée par des hommes sans conscience. C'est là un mal inévitable. Faut-il renier la Révolution française à cause de ses fureurs ? Je suis sûr que les religions ont fait beaucoup pour le bonheur de l'homme. L'esprit des croyants ne fut pas torturé par le doute ; et ils eurent au cœur une grande espérance. Quant à la morale toute nue, je crains qu'elle séduise peu le plus grand nombre : d'autant qu'on lui dira, en abusant de la redoutable autorité de la science, qu'il n'y a point de libre arbitre et que par conséquent le devoir est une illusion. Des philosophes, voulant atténuer les effets de cette théorie, soutiendront qu'au point de l'évolution où nous sommes l'égoïsme doit consister souvent à nous sacrifier pour nos semblables ; mais cela n'est pas facile à comprendre. Écoutera-t-on davantage les spiritualistes qui, ne s'appuyant sur aucune révélation, s'obstinent à démontrer Dieu et l'immortalité de l'âme? Xon, certes. Leurs abstractions ne peuvent contenter personne ; et un signe de croix aurait plus de force que tous leurs arguments.
Ainsi notre attention est sollicitée de toute manière par les choses religieuses ; si bien que nul sujet n'est plus moderne, au sens large du mot. Les travaux de la science ont fait connaître l'esprit aussi bien que la lettre des religions les plus diverses, et il
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n'est pas surprenant qu'à leur tour les poètes aient mis en œuvre une matière aussi bien préparée. Elle est d'ailleurs si riche que de grands artistes n'ont pu l'épuiser ; et c'est ce qui m'a donné la hardiesse de traiter à nouveau un sujet où plusieurs avaient trouvé de nobles inspirations. Je suis bien loin de méconnaître ce que je leur dois, et surtout au plus illustre d'entre eux, unique dans l'histoire des lettres pour l'invention des images et la maîtrise des formes : l'empreinte de Victor Hugo est sur tous les poètes qui vinrent après lui. Pourtant je crois que mon œuvre a sa raison d'être. J'ai eu l'idée de suivre la pensée religieuse dans son évolution à travers les âges, depuis l'aurore des temps historiques jusqu'à notre époque ; et surtout j'ai voulu, dans un grand nombre de mes poèmes, résumer l'esprit d'une religion au lieu d'emprunter aux diverses croyances des thèmes poétiques ne portant pas sur ce qui en est la véritable essence. Mais tout cela ne m'aurait point décidé si un sentiment irrésistible ne m'eût en quelque sorte dicté ce livre. C'est ce que je vais expliquer le plus brièvement possible.
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Je fus longtemps avant de penser j)ar moi-même. Jusque-là l'histoire de mes idées ne présenterait guère d'intérêt ; mais d'autres que moi ont suivi le même chemin, et il peut être curieux de montrer sur un exemple l'aberration de ces esprits. Parmi ceux d'entre nous qui, de bonne heure, cessèrent de croire aux dogmes catholiques, plusieurs voulurent trouver leur repos dans le matérialisme. Je fus de ceux-là. C'est par réaction, sans doute, que nous prenions le contre-pied de tout ce qui avait été la foi de notre enfance. Il nous semblait hardi de nier le plus de choses possible ; et, comme le doute n'était pas de notre âge, nous choisissions parmi les métaphysiques la plus injustifiable de toutes, celle qui ne dit rien au cœur. Bien que la science nous parut trop timide, nous n'hésitions pas à l'invoquer en toute occasion. L'unité de substance était pour nous un vrai dogme ; et nous ne savions pas que cette matière éternelle et infinie, qui nous semblait être la raison dernière de tout, est une hypothèse dont la science n'a pas besoin de s'embarrasser. Xous ne comprenions pas que, si une réalité absolue se cache sous les phénomènes, il n'y a point de raison pour
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nous la figurer semblable aux choses, telles que les façonnent à notre usage les formes de notre esprit et l'appareil de nos sens. Nos spéculations ressemblaient à celles des plus anciens philosophes de la Grèce, mais sans avoir le mérite d'être originales ; et elles manquaient d'à-propos en plein dix-neuvième siècle.
Une chose ennoblissait notre matérialisme : c'était un profond amour de la nature. Il est vrai que nous rêvions aux origines du monde plus encore que nous n'admirions ses merveilles visibles. L'éternité de la matière nous enivrait ; et nous l'opposions avec défi à la création dans le temps, accomplie par un Dieu quasi humain dont la conception nous semblait puérile. Au fond, quoiqu'il nous déplût de l'avouer, un secret panthéisme se mêlait à nos doctrines, qui excitaient en nous un enthousiasme ardent. Nous aimions profondément la vie, et nous ne pensions pas qu'elle pût s'éteindre dans le monde. Bien (pie notre ivresse de la nature eût peut-être quelque chose de factice, elle est pourtant ce que nous avons eu de meilleur dans cette période où le sens moral s'était obscurci en nous ; car elle nous préservait du pessimisme abject où tant d'autres ont croupi. Le livre de Lucrèce était notre Bible ; et, si la théorie atomistique faisait l'objet do nos stériles commentaires, il fallait bien
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aussi que nous fussions traversés par le souffle religieux qui purifie tout le poème.
Pourtant le naturalisme lucrétien ne nous donnait pas de grandes lumières, lorsqu'il fallait juger la vie humaine et nous faire nue règle de conduite. Notre liaiue de l'idéal n'était pas assez forte pour triompher de nos instincts ; et nous admirions sans en profiter les passages où le poète, tout en laissant deviner ce qu'il y eut de cruelle passion en lui, prêche une médiocre sagesse bien peu faite pour une âme comme la sienne. Mais quant à la morale, nous en avions écarté le souci avec un dédain qui m'étonne encore. Lorsqu'on prétend remonter à l'origine des choses, on est enclin à n'attribuer de valeur qu'au principe d'où l'on fait dériver tout le reste. Le matérialisme, qui ne voit dans la vie et dans la pensée qu'une complication des phénomènes mécaniques, habitue à croire que, pins les choses sont élémentaires, pins elles contiennent de vérité, tout ce qui est complexe étant une sorte d'illusion; et que, si l'on ne veut pas être dupe, il faut ramener à quelque chose de bas tout ce qui parait supérieur. Lucrèce, par une belle contradiction, admet la liberté humaine, si toutefois les anciens eurent une idée précise de ce que les modernes entendent par là. Mais, plus logiques, nous étions convaincus que tout s'en-
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chaîne on vertu d'une nécessité inexorable. D'ailleurs nous n'avions que faire de ce libre arbitre qui permet de lutter contre soi-même ; car nous mettions notre point d'honneur à méconnaître tout ce qu'il y a de noble dans l'homme.
Avant de poursuivre cette analyse, il faut que je m'excuse de parler désormais en mon propre nom. Il est choquant de se mettre ainsi en évidence ; mais je ne puis expliquer la genèse de ce livre que par l'aveu de toutes mes fluctuations. J'ai dit quelle était ma philosophie ; je m'aperçus enfin qu'elle ne me suffisait pas. Elle me fermait l'intelligence de beaucoup de choses. Pour n'en citer qu'un exemple, l'œuvre de Dante resta lettre close pour moi tant que mes idées furent les mêmes. Tout ce qui relevait de la morale, tout ce qui touchait à la foi religieuse m'était suspect ; et même, dans les œuvres de passion toute pure, je ne me livrais pas entièrement à mon émotion parce que, toujours imbu de cette idée qu'il ne faut pas être dupe, je voulais expliquer par les calculs de l'intérêt les plus irrésistibles mouvements d'une âme généreuse, les héroïques délicatesses de l'amour, les sacrifices accomplis au nom du devoir. Ayant compris que la doctrine où je voyais la vérité était faite pour m'abaisser l'esprit et me rétrécir le cœur, je résolus de n'eu pas tenir