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compte dans mon appréciation des œuvres d'art et de- m'abandonner à tout ce qui serait capable de m'émouvoir. Mais comment se passionner pour des transcriptions, si admirables qu'elles soient, de choses o'i l'on ne trouve pas un intérêt vital? Je me rendis compte que, si je voulais augmenter les plaisirs de mon esprit, rien, pas même la vertu, ne devait m'être indifférent.
Il serait fastidieux de noter les progrès que ma pensée fit presque insensiblement. Mais je dirai, pour rendre hommage à un grand esprit et à un homme de bien, que Proudhon fut mon guide dans ma lente ascension vers l'idée de la justice. Lorsque je lus ses œuvres, il resta bien entendu que je faisais de l'intérêt personnel le mobile de tous nos actes et que j'abordais l'étude des questions sociales par une simple curiosité de l'esprit : mais la bonne foi de mon maître me pénétra entièrement et je me transformai auprès de cette âme saine et robuste. Pourtant je ne parvins pas alors à l'équilibre que je crois avuir trouvé depuis. Je sentais mes idées encore flottantes, et j'avais un goût trop vif de la métaphysique pour accepter cette modeste croyance au devoir qui est devenue ma foi. Je pensais que, si tout n'obéit pas à la même nécessité, l'âme humaine est hors de la nature. Je ne pouvais admettre qu'il
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y eût deux ordres de faits irréductibles l'un à l'autre et que, Lien différente du système de lois qui étreint le monde physique, l'obligation morale pût s'imposer à nous sans nous contraindre. Je voulais remonter jusqu'aux origines. La superstition de la matière m'avait conduit à nier tout ce qui n'était pas purement mécanique; et maintenant, pour admettre la réalité de la justice, je croyais nécessaire de lui attribuer une cause indépendante et placée liors dn monde. II. me fallait recourir à une invérifiable hypothèse pour donner du poids à des faits que ma conscience me révélait directement. C'est pourquoi la pensée de Dieu me revint ; et je restai longtemps indécis, ne sachant pas si je devais l'accueillir, ou renoncer à des idées morales très péniblement acquises.
A ce moment la musique m'ouvrait un monde nouveau. Elle me plongeait dans de profondes rêveries ; et, sans qu'il me fût possible de l'accuser de mensonge, elle me parlait d'une existence idéale, affranchie des conditions mesquines de cette vie, et où rien ne limitait la puissance de notre âme. Mais je ne compris bien la beauté musicale que lorsque j'entendis les œuvres de Bach et de Hamdel. J'y trouvai l'inspiration revêtue de formes si précises qu'elles m'empêchèrent de me perdre en flottantes rêveries.
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Ces deux maîtres firent pénétrer eu moi quelque chose de leurs fortes croyances; je retournai à l'Evangile et j'en saisis mieux l'esprit. Puisque les choses religieuses m'étaient en quelque sorte révélées, je voulus en connaître l'histoire ; aussitôt je fus épris du naturalisme des Aryas. Je cherchai une métaphysique appropriée à mes diverses tendances; et. avec le secours de mes lectures, j'élaborai un panthéisme idéaliste qui, tout en me laissant croire à l'unité de substance, donnât un ferme point d'appui à ma foi dans la justice. Je me réservais toute liberté de choisir une hypothèse parmi celles que l'on a faites sur les destinées de l'âme.
Des circonstances qu'il est inutile de rapporter brusquèrent ma nouvelle évolution. Les sentiments qui couvaient en moi éclatèrent ; je fus en pleine crise d'idéal. Dieu absorba ma pensée, sans que je pusse me résoudre à faire de lui soit l'Etre aimant et libre qui de rien a créé le monde, soit le Principe neutre d'où émanent toutes choses par une néces- >iré divine. Je conciliai comme je pus ces deux systèmes antagonistes, jxmr que Dieu m'inspirât un amour plus vrai et qu'en même temps il ne revêtît pas un caractère trop visiblement humain. Je voulus croire à la vie future et j'y parvins sans trop de peine. Mais je flottais entre le désir d'un entier
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repos de l'âme au sein de Dieu et le rêve d'une immortalité active, consacrée au triomphe de la justice. J'admirais la puissance des religions parce qu'elles donnent une certitude inébranlable : aussi je m'efforçai de trouver en quelques-unes un sens profond qui ne s'éloignât pas trop de mon indécise métaphysique. J'adoptai quelque chose des idées chrétiennes. Je crus à une Trinité, à un Fils de Dieu dont Jésus n'était que la figure : ce Christ, à jamais incarné dans le monde, le rachetait de l'éternel péché par un sacrifice éternel. Je n'aurais pas toujours su dire ce qu'il y avait de symbolique ou de littéral dans ma doctrine. J'y mêlais encore les inventions de la Kabbale, dont la métaphysique, exprimée en bizarres images, s'accordait assez bien avec mes propres rêveries. Cependant ma raison protestait contre certaines absurdités du système; et j'avais en horreur un ésotérisme par lequel les adeptes dissimulent la pauvreté de leur science mystérieuse.
La manière dont je traduisis mes idées les rendit encore plus confuses. Je le fis dans un livre, L 'Aurore, inspiré surtout par la passion ; au conflit des idées s'ajouta le tumulte des sentiments. «Trouble et brumeuse aurore, me disais-je, qui sera suivie par la lumière d'une foi éclatante. » Il n'en fut rien ; et pourtant la paix du cœur et de l'esprit, même désa-
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busés de leurs rêves, vaut mieux, certes, que la fiévreuse espérance dont je me suis alors euivré. Dans le singulier livre où j'accueillais toutes les chimères, l'amour de la créature prétend guider l'âme vers l'amour de Dieu. Après avoir triomphé douloureusement de la chair, il devient comme un symbole de l'autre amour, qu'il veut faire presseutir sans renoncer à lui-même ; et l'entrelacement de tous ces désirs, que je me plus à mêler d'une façon inextricable, n'est pas fait pour rendre mon livre plus clair. Malgré de si graves défauts, il fut goûté par quelques personnes plus soucieuses de la poésie que de la logique.
Dès que je fus délivré de mon œuvre, je m'efforçai d'établir mes idées plus solidement. Ma recherche d'une foi religieuse, bien que des raisons passagères l'eussent activée, était sincère et ardente ; mais, en examinant de près la plupart des métaphysiques, je sentis bien notre impuissance à étreindre une vérité qui dépasse les limites de l'expérience humaine. Je voulais croire que Dieu, de tonte éternité, a tiré les âmes de sa propre substauce ; que chacune d'elles fait librement sa destinée, et, en vertu d'une loi infaillible, monte ou descend selon ses mérites les degrés de l'échelle lumineuse qui monte jusqu'à Dieu. Mais rien ne me prouvait, si faiblement que
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ce fût, la vérité de mes assertions. Puis mon rêve n'avait pas tonte la cohésion que j'aurais voulu ; je le sentais, dans certaines de ses parties, vague et contradictoire. En même temps il me devenait si facile de m'épancher en hypothèses que le dégoût me prit de ces chimères abstraites. Je pensai alors que la religion, instinctive dans l'homme et enracinée au plus profond de son être, devait, sous les formes les plus diverses, contenir au moins quelque chose de cette vérité dont j'avais soif. Je résolus d'exprimer mon adoration de l'Etre inconnu en me servant des plus belles paroles qui, dans tous les temps, eussent jailli de l'âme humaine. J'admettrais les dogmes les plus différents pourvu que je ressentisse l'émotion des siècles et des races qui les avaient consacrés. Chacun des systèmes religieux, pensai-je, altère la vérité ; mais elle ne fait défaut à aucun d'eux, et tous doivent se concilier dans l'Absolu.
Kous ne saisissons que des phénomènes enchaînés par des lois qui nous semblent invariables. Mais derrière la trame de ces apparences, vraies pour nous, notre esprit est porté à croire qu'une chose existe par elle-même. La chose en soi, nous étant inaccessible, reste un pur concept que nous pourrions retourner de toute manière sans en tirer le moindre parti. Mais il n'en est pas de même si nous y rêvons dans un
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esprit de désir. Ayons foi dans la nature divine de cette chose qui existe par elle-même ; et, sans nous être mieux connue, elle suscitera en nous les plus fortes émotions. C'est ainsi que, tout en avouant mon impuissance à connaître l'Absolu, je n'hésitai pas à croire qu'il dépassait infiniment tout ce qu'on a trouvé de plus sublime pour le mettre à la portée de l'esprit. Les religions expriment symboliquement des vérités que le langage ne serre pas d'assez près; mais ces vérités elles-mêmes me parurent être de lointaines images d'une réalité que j'adorais sans la connaître. La partie la plus idéale de toutes les croyances fut à mes yeux comme un voile qui laissait transparaître bien peu de la lumière divine ; et c'est pourquoi, voulant grouper dans mon livre la plupart de ces pieuses rêveries, je lui donnai pour titre : Les Symboles.
En même temps je terminais mon examen des métaphysiques. De plus en plus je me pénétrai de la pensée moderne, qui est leur implacable ennemie ; et je me fortifiai dans une sagesse bien nouvelle pour moi par quelques, études où je pris un grand respect de la science. J'en admirai les méthodes infaillibles, qui me firent mieux sentir le néant de mes chimères passées ; et je perdis le dédain que j'avais eu pour des vérités partielles, mais acquises à tout
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jamais. Je comprenais que les métaphysiques sont indémontrables; mais je vis en outre qu'elles présentent rarement un sens clair et précis. Je reconnus cependant que notre profond désir du bonheur, de la vérité, de la justice nous porte malgré nous à caresser de beaux rêves. Mais, laissant de côté tous ceux qui ne regardent point la terre, je ne pensai plus qu'aux destinées de la race humaine ; et peu à peu s'évanouit pour moi l'Etre ineffable que j'avais cru entrevoir derrière un voile de symboles. Je n'en poursuivis pas moins l'œuvre entreprise. Rien ne diminua mon respect pour les croyances religieuses; et même je leur rendis une j)lus entière justice. Moins épris des rêves merveilleux qu'elles avaient suscités en moi, je les aimai davantage pour leur bienfaisante action dans le passé. Je les envisageai surtout comme des morales ; et je bénis en elles les sources où avait bu l'humanité haletante, dans sa longue route vers la justice.
L'analyse que je viens de faire explique assez le Prologue par lequel s'ouvre mon livre. Je m'y adresse à Dieu sans rien préjuger sur sa vraie nature
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mais avec un élan d'amour et en lui prêtant une vie suprême et mystérieuse. On comprend aussi que les conceptions les plus opposées trouvent place dans cet ouvrage. Plusieurs sont fort éloignées de ce qui peut être aujourd'hui notre idéal religieux ; et je n'ai pas craint d'adopter en divers endroits la croyance à la pluralité des êtres divins. Certains poèmes, ne renfermant aucune idée morale, glorifient l'éternelle Nature qui perpétue la vie par la puissance de l'amour.
Je semble parfois n'être pas au cœnr de mon sujet ; mais lorsque j'étudie surtout la destinée de l'homme. c'est pour y chercher les traces d'une pensée divine. Si je m'étais tenu à la lettre de mon Prologue, les Symboles ne seraient qu'une succession d'hymnes. C'eût été me restreindre plus qu'il ne fallait et rendre mon livre par trop monotone. Au contraire je l'ai varié le plus possible, me servant du récit et du dialogue aussi bieu que des formes lyriques.
Ce volume est consacré aux croyances religieuses de l'antique Egypte, des Hébreux, des Chaldéens, des Indous, des Perses, de Rome et de la Grèce, des Celtes et des Scandinaves. Une très large part a été faite aux admirables religions de l'Inde ; aux croyances bibliques, origine de la foi chrétienne; à la pensée grecque, merveilleusement féconde, et dont
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l'influence fut puissante sur le christianisme en formation. Excepté les Slaves, dont la religion primitive est mal connue, tous les peuples de la famille aryenne figurent dans le présent volume. Ils y sont groupés ensemble. J'ai d'ailleurs suivi l'ordre des temps tontes les fois que j'ai pu le faire ; mais les questions d'origine sont tellement controversées que j'attache peu d'importance à cette partie de mon classement.
Si j'ai modifié le moins possible les primitives croyances des grands peuples de l'antiquité, je n'ai point fait de place aux religions trop barbares. Toutes sont dignes d'être étudiées ; mais je ne pouvais tradnire mon sentiment par des formes prises à des cultes grossiers ou atroces.
Il est fait allusion en divers endroits des Symboles à quelques systèmes philosophiques ; mais aucun poème n'y sera l'exposition d'une doctrine élaborée par un seul penseur. Outre que la poésie se dégage malaisément d'une métaphysique, les formes de la science prêtées à de vagues hypothèses n'offrent point d'avantage. Que m'importe une logique inflexible si les définitions qu'on me fait manquent de précision, si je n'admets pas les axiomes proposés, si jamais aucune expérience ne vient prouver les assertions les plus hardies ? Puis je retrouve dans les religions
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supérieures, et sous nue forme vivante, les oouceptious à peine modifiées des philosophes qui ont exposé leur sentiment sur Dieu et sur l'âme humaine. Enfin, la métapli3rsique fat toujours le partage de quelques esprits ; tandis que la religion, mêlée à la vie de tous, a passé dans le sang des races.
Ainsi les plus hautes croyances de l'antiquité furent à peu près la seule inspiration de cette première série. Mais les images que j'en ai présentées n'ont pas toutes le même degré d'exactitude. Parfois les docucuments sont rares ; et lorsqu'en un travail de ce genre on a des lacunes à combler, il faut bien le faire en y mettant du sien. Pour d'autres raisons, l'élément personnel varie d'un poème à l'autre. Je me suis efforcé le plus souvent de ne rien ajouter aux croyances dont je me fais l'interprète. D'autres fois j'ai pu élargir le sens d'une religion, mettre en lumière, au détriment du reste, ce qu'elle eut de plus noble, ou même exprimer par elle des sentiments qu'elle ne fit que pressentir. Enfin, je me suis servi une fois d'un mythe connu de tout le monde pour traduire une pensée moderne. Mais je ne crois pas, même dans ce cas extrême, avoir faussé l'esprit d'une religion.
Du reste, pour ne pas induire en erreur ceux qui connaissent peu l'histoire des doctrines religieuses,
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j'ai terminé ce volume par des notes explicatives. J'y expose brièvement les croyances que j'ai adoptées l'une après l'autre, et je m'efforce de bien discerner dans quelle mesure j'en ai eu l'esprit. J'ai tenu également à indiquer nies sources :les ouvrages modernes (traductions et commentaires) aussi bien que les livres sacrés de toutes les races, les grandes œuvres de la poésie religieuse. Je regardais comme un devoir de rendre hommage aux savants dont les travaux ont élucidé tant de questions obscures ; et quant aux poètes qui dans les temps anciens donnèrent une expression sublime à la foi des peuples, je devais reconnaître avec une entière humilité que je leur ai pris ce qu'il y a de meilleur dans mon œuvre.