PROLOGUE
D'un Maître qui souvent frappe sa créature. Je ne m'indigne pas qu'on t'appelle Nature : Que tu sois le saint Juge ou la divine Loi, Mon àme s'épandra, brûlante, devant toi. Car les peuples anciens, frémissant de revivre, M' apparaissent : chacun me présente son livre Et veut donner la vie à mon hymne tardif Par la foi qui n'est plus et l'accent primitif. Puissé-je ressaisir, pour exprimer mon àme, Leur pur enthousiasme et leur verbe de flamme !
Toi qui fus longuement et vainement cherché, Pardonne, Etre inconnu, pardonne, ô Dieu caché, Si, croyant te bénir, ma bouche te blasphème. Le silence est mortel pour une âme qui t'aime. Laisse-moi soulever tes voiles à mon tour Et te balbutier des paroles d'amour.
LE CYCLE
Être unique, ineffable, inaccessible, immense, Voyageur de l'espace et du temps infinis, Toi que nous vénérons sous tes voiles bénis, Le monde, au jour premier, germa de ta semence.
La source qui jamais n'est lasse de jaillir, Le pain sacré, c'est toi. Ta parole est substance. Dans le creux de ta main palpite l'existence; Le futur, en tes flancs, commence à tressaillir.
Mais qui peut s'adresser à toi sans épouvante, Père des pères, Dieu de la première fois? Aussi j'invoquerai ton soleil. Que ma voix Te bénisse en lui seul, Eternité vivante...
LE CYCLE
0 Ptah, qu'avant les temps l'Être unique engendra. Salut à toi, dieu sombre, astre sans diadème Qui dans la longue nuit forniques en toi-même Pour lancer vers le ciel l'éclatant Ammon-Ra !
Et toi, soleil visible, émerge du mystère. Rugis, car voici l'aube, 6 terrible Lion Qui domines le sud et le septentrion ! Viens : tes embrassements élargissent la terre.
Pure splendeur de Dieu, je t'adore, ù soleil. Tu lais la vérité par ta seule présence, Cœur du ciel, enfant plein de grâce et d'innocence Qui te roules dans l'or du grand disque vermeil.
Prends forme, élance-toi du fond de l'étendue! Déchire de tes mains le ventre maternel. Viens, fruit de Thouëris ; parais, Maître éternel ; Sois le fécondateur de ta mère éperdue !
Aux régions de pourpre où naît son fils ardent Elle affermit ses pieds. Dans sa bonté profonde Elle courbe son corps étoile sur le monde, Et ses mains vont toucher la terre à l'occident.
Salué par le cri des grands Cynocéphales,
Surgis dans la lumière au-dessus de Memphis!
La déesse aux doux veux protégera son fils ;
Viens, soleil, dans ta barque aux couleurs triomphales.
Mets en fête, jeune homme au sourire clément, Les nomes, les cités, les temples de porphyre... Ah ! tu parais enfin ; et ton svelte navire Va flotter sur la mer céleste allègrement !
Joyeuse et bourdonnant comme une vaste ruche, Prête au travail, l'Egypte acclame son bonheur. Au faite éblouissant de ta mitre, ô Seigneur, Elle a vu frissonner les deux plumes d'autruche.
Ta royale coiffure exhale un chaud parfum. Tu te dresses : ta chair est d'or, elle flamboie. Taureau resplendissant, Epervier plein de joie, Tu contiens tous les dieux et les dieux ne font qu'on!
Tu vaincras le reptile astucieux. Il rôde Et cherche à t'enlacer : mais toi, prince des forts, Tu dompteras celui qui se nourrit des morts, L'abominable monstre aux veux cerclés de fraude.
LE CYCLE
Tu vogues dans le ciel; tu t'avances, frappant L'impur dont les anneaux embarrassent ta marche. 0 vainqueur dans la barque, ô terrible dans l'arche, Tu scelles pour un jour la gueule du serpent.
Tu fends le clair abime et Thouëris te guide.
Tu brilles entouré des êtres bienheureux;
Et rien ne te résiste, ô Mâle vigoureux,
Roi de la double force armé d'un fouet splendide!
Nous faisons retentir le sistre en t'on honneur, Beau visage par qui l'eau du Nil étincelle. Devant toi l'encens brûle et le vin pur ruisselle, Epanché par la main du pieux moissonneur.
Maître de la santé, souffle vivant des choses, O créateur de tout par l'éclair de tes yeux, Tu triomphes ! salut, ô Pharaon des dieux, Toujours pareil à toi dans tes métamorphoses !
Jusqu'aux heures du soir tu nous enivreras, Soleil que je bénis sous ta forme visible. Alors tu descendras vers l'occident paisible Où, pour te recevoir, la Terre ouvre ses bras.
Il faudra dépouiller ta tiare de flammes Pour entrer dans la paix du monde souterrain ; Et là, Rétablissant sur un trùne d'airain, Équitable Osiris, tu jugeras les âmes.
Tu rouvriras demain la porte d'or des cieux. Ton souffle sècbera les campagnes bumides; Et, baignant de clarté les roses Pyramides, Tu recommenceras le cycle merveilleux.
Car éternellement ton labeur recommence, Soleil caché, soleil du ciel, soleil des morts, Unique et triple, ô toi le mystérieux corps De Celui qui nous cache une splendeur immense.
0 Ciel inférieur, Terre des siècles ! l'homme Avec autant d'effroi que de désir te nomme; Heureux s'il a vécu sans honte et sans remord. Il passe; rien n'est vrai, de sa vie éphémère. A peine il vient d'entrer dans le sein de sa mère Que déjà son visage est tourné vers la mort.
Enveloppé de lin, pris dans mes bandelettes, Baigné d'huile de cèdre et couvert d'amulettes, J'habite le Lieu frais, l'immuable Dessous. J'attends. Par Anubis ma chair fut raffermie. Lui-même a parfumé la sereine momie ; Mon corps d'éternité ne sera point dissous.
Je fus soixante jours immergé dans le nitre. Horkem, que les vivants choisissaient pour arbitre. Qui jugea sans faiblesse et punit sans fureur, Médite, n'ayant plus de souffle en sa narine, Immobile, les bras croisés sur la poitrine, A l'ombre du grand Sphinx, père de la terreur.
Je crois entendre encor sangloter les pleureuses
Qu'accompagnait le chant des flûtes douloureuses.
Ici fuma l'encens et ruissela le vin;
On a semé de fleurs cette chambre secrète.
Osiris à présent réjouit ma retraite
En y laissant briller son sourire divin.
Pour naître de nouveau je suis dans la matrice. Les dieux m'accorderont que ma chair refleurisse. Je me tiendrai debout; mes jambes marcheront: La vie allumera mes prunelles rêveuses ; Car Isis et Nephthys, les célestes couveuses. Palpitent doucement des ailes sur mon front.
Mais mon âme n'est plus dans ce cadavre roide. Elle quitte une chair inanimée et froide ; Voici qu'elle descend les ténébreux degrés Qui vont vers la demeure aux pylônes sacrés Où l'on compte les morts, où l'on juge les mânes.
« 0 toi, stable Osiris qui sauves et qui damnes, Roi de l'éternité, maître de l'Amenti, Je n'ai pas fait le mal et je n'ai point menti! Ame errante, je viens du séjour mortuaire. 0 puissant qu'enveloppe un rigide suaire, Scrute-moi jusqu'au fond! je ne veux pas m 'enfuir; Je ne crains pas les fouets aux lanières de cuir; Je ne redoute pas, dieu bon, que tu m'endormes Dans la lugubre nuit du mystère des formes, Après la boucherie et le supplice ardent... Horkem béni par toi, prince de l'Occident, Ne sera pas, ainsi que les âmes damnées, Immobile pendant des millions d'années,
Et le rouge mangeur d'entrailles n'aura pas Les miennes pour en faire un sauvage repas ! Car je ne me suis point souillé par l'adultère. Le silence te plaît, Seigneur : j'ai su me taire. Oui, tu me feras droit! je n'ai jamais volé ; Horkem n'a point commis de fraude sur le blé. Vers toi, dont les regards brillent comme le glaive, Pour me justifier, faible, ma voix s'élève... Certes., je n'ai pas fait pleurer des yeux humains. Ma bouche est innocente et pures sont mes mains ; Tu ne souffriras pas que Set m'anéantisse. Je suis pur! je suis pur ! je suis pur! Ma justice A vêtu l'enfant pauvre et nourri l'affamé ; Tu ne permettras pas que je sois consumé. »
Ils vont peser mon cœur. 0 terrible silence ! Plein d'angoisse, je vois osciller la balance. Si j'avais oublié quelque faute? mais non : Tout le pays de Kemt glorifiait mon nom ! Et, tandis que je roule en moi cette pensée, Ils observent, les dieux à la barbe tressée, Si mon cœur pèse autant que l'image d'or fin, Symbole rayonnant de la Justice... Enfin, Les deux plateaux se font lentement équilibre. Victoire à moi! mon cœur triomphe; je suis libre.
« Horkeoi a satisfait aux immuables lois, Dit Anubis; son cœur pèse le juste poids. » Le silence est profond dans l'intègre assistance ; Et le scribe des dieux, Thoth, écrit la sentence.
Mon âme va s'unir à mon corps rajeuni ; Plus d'épreuves pour moi, d'erreurs, de vie amère. 0 mon cœur, mon vrai cœur qui me viens de ma mère, Ne m'abandonne plus jamais, ô cœur béni!
J'évite, grâce à toi, la bouillante chaudière. Me voilà sauf; j'échappe aux filets odieux! Je parle par ma bouche et je vois par mes yeux ; Je mâche avec mes dents, dures comme la pierre.
C'est bien moi; c'est mon corps devenu souple et neuf. Ma poitrine a son cœur ; mon crâne, sa cervelle. Horus me purifie et Set me renouvelle.
Larve, je vais éclore; oiseau, je sors de l'œuf.
Je redeviens enfant auprès de mes déesses. Nephthys m'a réchauffé : que son souffle était doux! Et, maternelle, Isis me prend sur ses genoux ; Je bois son lait ; ses mains sont pleines de caresses.
Sur le fleuve caché j'erre avec Osiris. Serpents, fuyez ma lance; arrière, crocodiles! La barque va glissant le long des vertes iles, Dans les roseaux, parmi de légers tamaris.
C'est aux sources du Nil qu'il m'est donné de boire. Je vis de nobles fruits, de froment, de mets purs. Hauts comme des palmiers, s'élancent mes blés mûrs; Je les moissonne en paix dans les champs de la gloire.
Je perce de mes traits les ennemis des dieux. Jamais d'impuretés sous mes blanches sandales. Je vous ouvre au matin, Portes orientales, Lorsqu'Osiris renaît dans son fils radieux.
Je ceindrais ses rayons s'ils me faisaient envie! Vêtu de lin broché, d'or, d'heureuses couleurs. Baigné de frais parfums, foulant des lits de fleurs, J'aspire largement les souffles de la vie.
Je sais! je sais! j'ai vu l'existence. La loi
Se développe avec majesté devant moi.
Prêtre d'un sanctuaire ineffable, j'encense
Dieu, le cœur de mes dieux! Avant toute naissance
Il a dit au soleil : « Viens à moi. » J'ai compris.
Lorsqu'avec une joie intime je souris,
C'est que monte vers Dieu ma prière fervente.
0 volupté terrible, ô sublime épouvante
De le voir face à face et sans baisser mes yeux,
Lui qui m'éblouissait même à travers les dieux !
La splendeur est son ombre. Il vit, seul, en lui-même.
Dire son nom serait un monstrueux blaspbème :
Silence! — L'Inconnu se révèle à bien peu;
Mais moi, moi, sans mourir, de ma chair, j'ai vu Dieu!
Tandis que mon regard pénètre au fond des choses,
Les sources du savoir pour les vivants sont closes ;
Et s'ils pensent, après d'héroïques efforts,
Entrevoir la déesse au mystérieux corps,
La grande Isis, raillant leur angoisse cruelle,
Ramène le torrent de ses cheveux sur elle.
Osiris, roi funèbre aux yeux pleins de douceur, Toi qu'ont ressuscité les baisers de ta sœur,
0 toi, l'aîné des morts ! chaque jour, en silence, Hors du vaste Amenti ton fils Horus s'élance.
Le vengeur de son père illumine soudain Tout l'orient du ciel fleuri comme un jardin.
Sitôt qu'il apparaît dans la pourpre des nues, Les entrailles du lynx farouche sont émues.
Les hommes, pour le voir, s'arrachent au sommeil; C'est un autre Osiris, c'est l'éternel soleil!
Et moi, Dieu m'a fait libre ; il veut que je revoie La terre magnifique et les cieux pleins de joie.
J'étais comme Osiris et je deviens Horus ; Je monte radieux, le front ceint de lotus.
Je suis Ra dans sa gloire et Toum quand il se couche. C'est moi qui fais les vents par le feu de ma bouche.
Invisible, ou paré des formes du dieu grand, Je suis l'âme qui veille et l'esprit qui comprend.
Je m'agenouille auprès des astres que je croise Sur le céleste Nil aux vagues de turquoise.
L'intarissable flux des siècles, je l'entends.
Je foule avec bonheur le beau chemin du temps.
J'étreins le corps d'Isis. Je déchire ses voiles. Mon diadème ardent s'associe aux étoiles.
Je suis l'Epervier d'or, l'Oiseau libre et vainqueur. Je possède à jamais la grande paix du cœur.
EVE
Voilà mon bien aimé qui s'en revient des champs.
Comme il doit être las ! Je n*entends plus les chants
Que tout le jour il fit retentir dans la plaine
Pour donner plus de cœur à ses bœufs hors d'haleine.
Le père de mes fils approche lentement ;
Il pousse devant lui l'attelage fumant
Qu'il aiguillonne avec la pointe d'un arbuste.
Que son pas est puissant ! qu'il est haut et robuste !
La face de l'époux semble dire : Je veux.
Le voici. La sueur l'inonde; et ses cheveux,
Dénoués par le vent qui siffle dans les saules,
Flottent sur son visage et couvrent ses épaules.
La rivière est de pourpre : au loin, le ciel pâlit... Ah ! qu'il repose enfin ses membres sur un lit, Le laboureur brisé par la terre ; qu'il vienne Étendre sa chair lasse à côté de la mienne...
Salut, femme
EVE
Salut, maître.
Amour de mes yeux, Parle: ton cœur est-il confiant et joyeux? Nos bien aimés, mêlant leurs haleines si douces, Dorment-ils dans leur nid de feuilles et de mousses?
EVE
Entre, et regarde-les, plus roses que des fleurs. Comme ils ont oublié leurs premières douleurs ! J'ai pu les assoupir à force de tendresses, De chants et de baisers, de lait et de caresses.
0 femme, qu'ils sont beaux, les fruits de notre amour!
EVE
Délasse-toi, seigneur, après le dur labour. C'est l'heure du repos pour toute âme vivante ; Le ciel va se remplir d'étoiles. Ta servante A préparé pour toi l'humble repas du soir. Afin de m'honorer, maître, daigne t'asseoir.
ADAM
Que Dieu jette un regard sur toute créature!
Va dételer nos bœufs ; donne-leur la pâture,
Femme, et que jusqu'à l'aube ils dorment comme nous.
Moi, je courbe la tête et fléchis les genoux...
Accepte, Eternel Dieu que bénissent les anges,
De moi, comme de tous, un tribut de louanges !
Tu n'es point sourd aux cris des aigles affamés,
Père, et, donnant la force aux grains que j'ai semés,
Tu fais sortir un pain nourrissant de la terre.
Tu m'as dévoilé, Maître, un merveilleux mystère :
Je fais jaillir la flamme, habile à se cacher
Dans le bois sec ou dans les éclats du rocher.
La puissance du fer un jour m'est apparue ;
Et la première fois que, traînant ma charrue,
J'ouvris profondément les entrailles du sol,
Les anges attentifs suspendirent leur vol.
Les plus rudes labeurs me devinrent faciles
Quand j'eus mis sous le joug deux taureaux indociles,
Mes bœufs, au front robuste, aux larges flancs pourprés,
Que tu repais de l'herbe abondante des prés.
En mon nom, comme au nom de ces êtres sans nombre
Que soutient ta parole et que couvre ton ombre,
Sois béni pour les fruits des bois et pour les eaux
Où l'onagre altéré vient tremper ses naseaux !
Père, nous sommes tous l'œuvre de ta sagesse ;
Mais tu répands tes biens avec plus de largesse
Sur moi, ton premier-né, qui travaille âp rement.
Vois, Seigneur : j'ai pétri la moelle du froment.
Nourris-moi de mon pain, si tu m'en trouves digne ;
Et que ma femme soit pareille à cette vigne
Qui naguère, en Eden, durant nos courts sommeils,
Multipliait ses fruits et ses pampres vermeils !
Les taureaux, maître, sont paisibles dans leur crèche. Mange et bois. J'ai puisé cette eau limpide et fraîche, Et je viens pour servir mon bien aimé seigneur.
Assieds-toi, chère femme. Un tranquille bonheur,
Quand jeté vois, s'épand jusqu'au fond de mon être.
Je veux rompre mon pain avec toi. Le seul Maître
Est Celui qui créa l'épouse pour l'époux,
Si douce qu'il n'est rien, sous le ciel, de si doux.
Dieu m'a pétri d'argile , et toi, ma bien aimée,
C'est de ma propre chair que ses mains t'ont formée !
Voyant que j'étais seul, il tira du limon
Des animaux sans nombre; et je donnai leur nom
Aux mille oiseaux du ciel comme aux bêtes sauvages.
Mais, toujours seul, j'errais sans fin sur les rivages
Du fleuve aux quatre bras qui semblait m'enfermer,
Et mou àme cherchait une âme pour l'aimer.
Alors un lourd sommeil pesa sur mes paupières ;
Et, comme j'étais plus inerte que les pierres,
Dieu t'arracha de moi. Lorsque je m'éveillai,
Tu souriais... Combien je fus émerveillé
De voir une divine image de ma vie!
Et je m'écriai, l'âme éperdue et ravie,
Devant l'être inconnu qui déjà m'était cher :
<c Voici l'os de mes os et la chair de ma chair! »
Hélas! quel souvenir devant mes yeux s'élève! Je vois l'ange et le feu tournoyant de son glaive Qui nous chasse du frais et joyeux Paradis. C'est à cause de moi que nous fumes maudits. Nous voici loin de Dieu, seuls, perdus dans le monde ; Et mon seigneur, courbé vers la terre inféconde, Lui donne chaque jour la sueur de son front. Mon crime, cher époux, quels sanglots l'expieront?
0 femme, comme toi, je voulais la science. Si tu m'as devancé dans ton impatience, J'ai suivi ton exemple : après toi j'ai mordu L'acre et sauvage fruit de l'Arbre défendu. Quand les portes du beau jardin nous furent closes, Ce n'est pas sans pleurer que je quittai ces choses, Nos palmiers s'inclinant sous leurs grappes de fruits, L'ombrage parfumé des cèdres et les bruits Majestueux du vent dans leurs larges ramures, Le miel exquis des bois, la source aux frais murmures, La nuit bleue où chantaient d'invisibles oiseaux, Et, chaque jour, parmi les fleurs et les roseaux,
L'inaltérable ciel réfléchi dans le fleuve...
Que je me sentis faible en face de l'épreuve ! '
Quand nous eûmes longtemps erré par les chemins,
Je dus, pour labourer la terre avec mes mains,
Disputer aux oiseaux quelques chétives graines.
Ah! plus de lits de fleurs et plus de nuits sereines!
Nous ne connaissions plus l'hymne du rossignol.
Quand j'avais arraché les épines du sol,
Sous notre toit battu par d'affreuses tempêtes
Nous écoutions, le soir, les hurlements des bêtes,
Et, tristes, nous mangions des fruits amers... Mais Dieu,
Prenant pitié de nous, me fit maître du feu.
Je ne me sentis plus faible ni solitaire,
Quand j'eus forgé le soc qui déchire la terre ;
Et combien je bénis, après mes durs travaux,
La première moisson qui tomba sous ma faux !
C'est l'œuvre de mes mains que chaque jour tu manges,
Femme ; aussi je me sens presque l'égal des anges,
Et j'ai reçu des biens qu'ils peuvent envier.
Comme les rejetons d'un vivace olivier
Je vois croître mes fils, que tes mains maternelles
Suspendent tous les deux à tes douces mamelles.
J'en bénis le Seigneur, chaque soir, à genoux ;
Et rien n'attristerait le cœur de ton époux
Si j'oubliais que Dieu, dans son âpre justice,
Yeut qu'un lourd châtiment sur toi s'appesantisse.
Une première fois, femme, l'enfantement N'a-t-il pas déchiré ton corps cruellement, Ce doux et tendre corps? Ah ! quand tu seras mère, Ton angoisse rendra toujours ma joie amère.
EVE
Non, non, loué soit Dieu pour ma part de douleurs! Il ne suffisait point de m'abreuver de pleurs, D'éclater en sanglots à tes genoux, ô maître! Je t'ai donné deux fils, êtres faits de mon être, Qui sortirent de moi nus, souillés et sanglants. Puisse l'Eternel Dieu bénir encor mes flancs !
Aux portes de l'Eden, Eve, ma chère aimée,
J'ai dit : « Ton nom est mère ! » et je t'ai bien nommée.
Ecoute-moi : mon cœur va parler à ton cœur.
Dans ses discours la Bête au sifflement moqueur
N'a point menti. Reviens vers ces choses passées.
O femme, comprends-moi : je suis plein de pensées.
Ne nous lamentons plus pour un songe détruit !
Avant d'avoir goûté le mystérieux fruit,
Ne méritant jamais ni louange ni blâme,
Nous vécûmes dans un profond sommeil de l'âme.
Nus et ne sachant pas la honte d'être nus, (Car le bien et le mal nous étaient inconnus) Sans pressentir combien ces heures seraient brèves Nous respirions les fleurs, et nous mêlions nos rêves Comme ces beaux enfants qui dorment enlacés... Bien que cela fût doux, ce n'était point assez.
Oui, dans le frais jardin nous eûmes notre enfance. Mais, quand je transgressai la terrible défense, Quel torrent de lumière inonda mon esprit ! Quel trouble fut en moi ! quelle rougeur couvrit Mon visage aussitôt que je me sentis nue! Que mon cœur palpita! que ma chair fut émue! Et comme je voilai mon corps de mes cheveux Quand je sentis peser sur moi tes sombres yeux !
L'avenir connaîtra les hontes et les crimes ;
Le mal sera puissant. Dès que nous le comprimes,
Nous eûmes en horreur jusqu'à l'ombre du mal.
Moi, n'étant plus pareil au stupide animal
Qui n'a point de pensée en jetant sa semence,
Je fus, devant ta chair, saisi d'un trouble immense.
« Ce qui fait frissonner mon âme, est-ce la mort? »
Pensai-je; et mon désir fut mêlé de remord.
Certes, je respectai la pudeur de l'épouse ;
Et je vis même avec une haine jalouse
Les arbres tressaillir, les bêtes s'approcher...
Que ne pouvais-je au fond de mon cœur te cacher !
Tels, nous fûmes tous deux pris d'une sainte honte.
Mais nous ne péchons point, quand notre amour surmonte
Cette pudeur qui donne aux caresses leur prix...
Nous sommes un seul corps, femme; et tu l'as compris.
Lorsque Dieu de mon flanc t'a lui-même tirée,
N'était-ce pas afin qu'ardemment désirée
Tu m'emplisses le cœur d'un indicible émoi?
Ne t'a-t-il pas pétrie uniquement pour moi?
En écoutant l'arrêt de l'inflexible Juge,
Je sentis que l'amour serait mon seul refuge;
Et. lorsqu'il nous chassa, mon malheur fut moins grand
Puisque je t'emportais dans mes bras en pleurant!
EVE
Même en ces jours amers je ne fus point blâmée. Tu serrais contre toi l'épouse bien aimée, Plus tendrement qu'aux jours d'innocence et de paix. Tu préparais, le soir, un lit de mousse épais;
Car, tandis que tes bras luttaient contre la terre, Moi, je ne savais rien que gémir ou me taire... A cette heure d'oubli l'amour mêlait nos corps ; Et, malgré le vent froid qui sifflait au dehors, Les hurlements plaintifs et les brusques alarmes, A force de baisers tu tarissais mes larmes.
ADAM
Mais, ô ma vie, un jour tressaillirent tes flancs;
Et lorsque, après les mois qui coulèrent si lents,
Dieu, touché de tes maux, enfin t'eut délivrée,
Voici que tu parus comme transfigurée.
Je ne m'approchai pas sans un respect pieux
De cette chair — délice et tourment de mes yeux
Lorsque fut déchiré leur voile d'ignorance —
Mais que sanctifiait une telle souffrance!
Sans trouble je baisai tes seins, d'où ruisselait
Pour nos deux bien aimés la vie avec le lait ;
Et (qu'il m'en soit témoin, Celui qui peut m'entendre)
Mon amour plus profond ne se fit pas moins tendre.
Ah ! ne regrettons point ce que nous avons fait!
Il me semblait parfois que mon cœur étouffait;
J'avais soif de connaître. Et, lorsque le reptile
Déroula devant toi sa parole subtile,
N'éveilla-t-elle pas tes plus secrets instincts ?
0 femme, il nous fallait accomplir nos destins.
Si nous perdîmes notre heureuse insouciance
En mordant au fruit dur de l'Arbre de science,
Nous ne mourûmes point comme Dieu l'avait dit.
En nous une clarté subite resplendit;
Nous pûmes affronter l'épreuve salutaire,
Toi, m'enfanter des fils, et moi, dompter la terre !
Courbe-toi devant Dieu, mais sans honte. Aujourd'hui
Nous sommes plus parfaits et plus dignes de lui
Que sous les verts palmiers qui croissaient sans culture.
Non, le Seigneur n'a pas maudit sa créature !
Serais-je calme et fort et rayonnerais-tu
De tant de majesté., de grâce et de vertu,
Si Dieu nous écrasait du poids de sa vengeance ?
Il nous laissa faillir pour que l'intelligence
Nous avertit du mal, nous guidât vers le bien;
Et le puissant esprit qui m'anime est le sien.
EVE
Oui, la vérité même éclaire ton visage !
Mais pourquoi le Seigneur, le Dieu clément et sage
Nous dit-il : « Gardez-vous de toucher à ces fruits ? »
ADAM
L'heure vint assez tôt où nous fûmes instruits De toute là grandeur de notre destinée. Nous goûtâmes en paix la fraîche matinée Avant que, pour tracer notre profond labour, Il nous fallut gémir sous la chaleur du jour. Puisque l'Eternel Dieu nous fit des heures calmes Sous l'ombre frémissante et légère des palmes, Parmi les fruits vermeils et les buissons de fleurs, Souvenons- nous parfois, en essuyant nos pleurs, Que dans ce beau jardin le Seigneur fut notre hôte; Mais bénissons pourtant l'heureuse et noble faute.
EVE
Je ne puis oublier qu'il nous faudra mourir,
0 chère femme, un jour nous sentirons tarir Dans nos corps desséchés la sève nourricière. Poussière, nous devons retourner en poussière. Mais comme les épis sortent drus et pressés Des grains que d'une main puissante j'ai lancés,
AD Ail ET EVE 31
Ainsi fructifiera bientôt notre semence.
Avec nous une race immortelle commence.
Allons, sortez de nous, peuples, et par milliers ! Vivez ! soyez féconds ! croissez! multipliez! Défrichez les coteaux ! faites fleurir les plaines ! Sortez en bourdonnant de vos ruches trop pleines Répandez-vous au loin sur les flancs spacieux De la terre et soyez sans nombre sous les cieux !
EVE
Ils n'oublieront jamais celle qui la première, Ayant conçu des fils, leur donna la lumière ; Et l'on me nommera Mère du genre humain.
Femme, le dur labeur me reprendra demain; Viens, mangeons et buvons. Le pain donne la force. Trempe ta bouche aimée à la coupe d'écorce ; Elle sera bénie, ô femme, et je boirai. Puis nous sommeillerons. Ton repos m'est sacré, Parce que tu nourris du lait de tes mamelles Deux êtres qu'avec moi dans ton amour tu mêles Et qui, toutes les nuits, sans me rendre jaloux, Demandent en pleurant le sein qui leur est doux.
Lorsque, au mont Sinaï, le Seigneur notre Dieu,
Invisible parmi les tourbillons du feu,
De cette voix qui fait tressaillir les abîmes
Eut promulgué les dix commandements sublimes
Qui sont comme le cœur et l'âme de la Loi,
Israël fut longtemps anéanti d'effroi.
La montagne tremblait. Une rouge fumée
Sortait abondamment de la cime enflammée ;
Et, par brusques éclats, retentissaient encor
Des tonnerres mêlés aux beuglements du cor.
Puis les chefs des tribus relevèrent la tête;
Ils vinrent à Moïse et lui dirent : « Prophète,
Sois le médiateur entre Israël et Dieu.
Vois : s'il nous faut rester dans ce terrible lieu,
Nous craignons d'être tous dévorés par les flammes,
Et la voix du Seigneur épouvante nos âmes.
Mais toi, parle à ton Dieu, maître ; et nous t'attendrons
Prosternés et touchant la terre de nos fronts. »
Moïse répondit : « Retournez ?. vos tentes. »
Et le prophète, au bruit des trompes éclatantes
Qui faisaient retentir le vaste Sinaï,
Seul, gravit la montagne où trône Adonaï.
Le sol brûlant gardait de profondes empreintes
De ses pieds égarés dans les ténèbres saintes.
Brisé de lassitude et le cœur anxieux,
Car le Seigneur allait flamboyer à ses yeux,
Il atteignit enfin la cime rayonnante.
Pâle, il vit Jéhova dans sa gloire tonnante ;
Et, comme le vieillard chancelait ébloui,
L'Eternel Dieu parla face à face avec lui.
Moïse, j'ai pitié de tes faibles prunelles. Je te laisse entrevoir mes splendeurs éternelles ; Mais ne sois plus tremblant : mon visage est voilé. J'ai répandu sur toi des grâces abondantes. Souviens-toi qu'au milieu de broussailles ardentes Je t'ai paisiblement parlé.
Tes pieds furent cloués au sol par la surprise Quand, du buisson de feu, je te criai : « Moïse! .Moïse! — Me voilà, Seigneur, répondis-tu. — Cet endroit est sacré : retire tes chaussures, Dis-je. Mais ton Seigneur veut que tu te rassures; Ceins-toi de force et de vertu. »
Bientôt j'eus accompli par toi de grandes choses... Il faut que sur ton Dieu toujours tu te reposes : Et moi, fidèlement, j'exaucerai tes vœux. C'est toi que j'ai choisi, toi seul entre tes frères. Pour m' offrir le pieux encens de leurs prières ; J'aime et je bénis qui je veux.
Abraham, Isaac et Jacob, tes ancêtres, N'eurent-ils pas en moi le plus clément des maîtres? Je veille, à cause d'eux, sur mon cher Israël; Et je le porterai moi-même avec tendresse Dans une heureuse terre, un pays d'allégresse, Ruisselant de lait et de miel.
J'aime à me souvenir du père de ta race. Un jour je lui parlai longtemps et face à face. J'avais pris cette fois, voulant être ignoré, L'apparence de trois jeunes hommes robustes ; Mais je me découvris au juste entre les justes Sous les beaux chênes de Mamré.
« Aux yeux de l'Éternel puissé-je trouver grâce ! Nous dit-il. Mais souffrez qu'un repas vous délasse; Reposez-vous, seigneurs. » Puis, appelant Sara : « Pétris une galette et présente la crème! L'hôte qui m'a comblé par cet honneur suprême, Ma vigne le réjouira. »
Lorsqu' Abraham, devant sa tente hospitalière, A genoux, eut lavé nos pieds blancs de poussière, Il fit rôtir pour nous le plus gras de ses veaux. Nous mangeâmes en paix à l'ombre des grands chênes, Tandis que sous nos yeux, dans les moissons prochaines, Brillait l'éclair aigu des faux.
Lui, se tenait debout; repus, nous lui parlâmes. « Demain tu pourras voir tourbillonner les flammes Sur Sodome et Gomorre. Elles exècrent Dieu, Et nous sommes venus pour en faire justice. Nous irons trouver Loth. Il faut qu'on l'avertisse De fuir le déluge de feu. »
Abraham eût voulu, lui qui savait me plaire, En faveur de Sodome apaiser ma colère.
« Frapperez-vous, dit-il, les bons et les méchants ? Si pourtant l'on trouvait dix justes dans la ville... » Mais je fus sans pitié pour cette engeance vile ; C'étaient d'abominables gens.
« Ils nie font tous horreur, dis-je, et leur perte est sûre. Le soufre calmera leur fureur de luxure ; Le feu du ciel est prêt. — Mais où donc est Sara? Bénissez-moi tous deux; car, avant une année, Bien que depuis longtemps ta femme soit fanée, Un enfant mâle te naîtra. »
Or, j'entendis Sara qui riait sous la tente. « J'ai vieilli, pensait-elle, en cette vaine attente ; Mon seigneur a cent ans, j'en ai quatre-vingt-dix. » Je lui criai : « Sara! Dieu défend que tu ries. Tu ne perds plus ton sang, et tes chairs sont flétries; Mais je veux te bénir d'un fils. »
Deux d'entre nous avaient pris congé de notre hôte. « Marche droit devant moi, lui dis-je, et vis sans faute ! Tu seras un grand peuple et je te bénirai. Vois, je lève ma main : par ma vie éternelle ! Je ferai que Sara porte un beau fruit en elle ; Par moi-même je l'ai juré. »
« Je veux, lui dis-je encor, que ta race fourmille. On ne pourra pas plus dénombrer ta famille Que l'on ne peut compter, par le soir le plus clair, Les étoiles dont j'ai peuplé ma solitude Ou, sur le bord des flots, l'immense multitude Des grains de sable de la mer. »
Eh! bien, ai-je menti? Vous voilà six cent mille. Vous faites plus de bruit que la plus vaste ville ; Et certes je rendrai ce peuple d'Israël, Qui ne reverra plus la terre du servage, Nombreux comme les grains de sable du rivage, Comme les étoiles du ciel !
N'ai-je pas accompli prodige sur prodige? « Va trouver Pharaon; ordonne-lui, te dis-je, De délivrer du joug ce peuple frémissant. » Mais le prince endurci ne sut point me connaître ; Et la terre d'Egypte, à cause de son maître, N'eut plus à boire que du sang.
Puis les rongeurs ailés s'abattirent sur elle. Tout l'accabla. Le lin fut haché par la grêle. La peste fit mourir les bœufs et les chameaux. Je corrompis le sang d'un peuple de coupables ; Et ce fut au milieu de ténèbres palpables Que l'Egypte pleura ses maux.
Vos maîtres aveuglés vous retinrent quand même. « Erappons-les, dis-je alors, pour ce peuple qui m'aime! » Et tous leurs premiers-nés, depuis le fils du roi Jusqu'au fils de l'esclave occupée à la meule En une seule nuit, mon peuple, en une seule Furent exterminés par moi !
Je n'épargnai que vous. J'éteignais mon épée Sitôt que je voyais une porte trempée Du sang des purs agneaux immolés ce soir-là. - Gardez-en la mémoire, un jour, dans vos demeures! Mangez l'agneau pascal en souvenir des heures Où mon épée étincela.
On vous laissa partir dès que brilla l'aurore. Votre pâte n'était point fermentée encore ; Et brusquement le peuple emporta ses pétrins Roulés dans des manteaux, et le sel, et la pâte. Vous n'aviez point mangé; mais vous partiez en hâte, D'après mes ordres souverains.
0 maison d'Israël ! lorsque, après la conquête, Tu pourras dignement célébrer cette fête, Pendant sept jours, afin de te souvenir mieux, Tu devras te servir de pâte non levée ; Et ce sera pour toi, pour toi que j'ai sauvée, Comme une marque entre tes yeux !
Je soutins au désert la foule exténuée. Pour vous guider, le jour, j'étais dans la nuée Dont la spirale épaisse allait jusqu'au ciel bleu; Et, quand le soir tombé faisait pâlir la nue, Je marchais, rassurant la caravane émue, Dans une colonne de feu.
Subitement la mer arrêta notre fuite.
Pharaon, irrité par une âpre poursuite, Allait ruer ses chars de guerre contre nous. Tout le ciel était plein de hurlements de rage. Toi-même tu sentis défaillir ton courage Et tu m'imploras à genoux.
Alors, moi, j'entendis ta prière fervente. Ta face était livide et pleine d'épouvante Tandis que tout le peuple éclatait en sanglots, Ne sachant s'il devait retourner en arrière ; Et je criai : « Pourquoi cette vaine prière? Lève ton bâton : fends les flots ! »
Ah ! les cris de mon peuple émeuvent mes entrailles ! Les eaux, se divisant, formèrent deux murailles Et les douze tribus passèrent au milieu. 0 Jacob, tu l'as vu! le vent de mes narines Fendit pour toi la mer aux algues purpurines : Moi, l'Eternel, je suis ton Dieu !
Voilà que Pharaon s'est rué sur nos traces. « J'atteindrai, disait-il, je détruirai ces races! » Et les Egyptiens le suivaient par milliers. Ah! malheur à celui que mes pièges attirent! La mer se referma : les vagues engloutirent Les chevaux et leurs cavaliers.
Les émirs d'Ismaël tressaillirent de crainte ; Edom trembla ; Moab redouta mon étreinte ; Et ta sœur Miryam, dont j'exaltais le cœur, Glorifia son Dieu par les chants et la danse. Les tambourins marquaient bruyamment la cadence Et les femmes dansaient en chœur.
Yoilà ce que j'ai fait. Parle donc, ô Moïse, A ceux que tu conduis vers la terre promise Et redis-leur souvent de ne pas m'oublier, Pour que dans le péril l'Eternel soit leur aide ; Car, s'ils me résistaient comme un peuple au cou raide, Je saurais bien, moi, les plier !
Dans le désert de Sour leur détresse fut grande.
« Que ne sommes-nous près de la marmite à viande ! »
S'écriaient-ils. Alors je fis pleuvoir du ciel
Une manne abondante et qui les fit revivre;
Et voilà que c'était plus brillant que le givre,
Avec une saveur de miel.
* Puis, comme l'eau manquait, ils gémirent encore.
Ils disaient : « Faut-il donc que la soif nous dévore ?
Nos malheurs, sur lesbords du Nil, furent moins grands. »
Et, comme ils t'en faisaient un injuste reproche :
« Prends ton bâton, te dis-je, et frappes-en la roche ! »
Les eaux jaillirent par torrents.
J'ai transporté mon peuple avec des ailes d'aigle Jusqu'à cette montagne ; et j'ai fixé la règle Dont jamais Israël ne devra dévier Pour que, dans l'avenir, Canaan loi prodigue L'orge et le pur froment, la grenade et la figue, La noble vigne et l'olivier.
0 toi, mon serviteur, tu diras à tes frères De ne point élever de plaintes téméraires Dans cette solitude où j'entraîne leurs pas. Moi, je veille. Ils seront à l'abri des paniques. Le temps n'usera pas le lin de leurs tuniques ; Leurs pieds ne se gonfleront pas.
Sept peuples surgiront, vous barrant le passage. Mais je suis le Puissant comme je suis le Sage ! N'ai-je pas, en voyant qu'on vous rompait de coups, Arraché votre nuque au joug de l'esclavage? Vous serez contre tous comme l'âne sauvage; Tous s'acharneront contre vous.
Que de chair mangera la bouche de l'épée ! Cette race de chiens, cruellement frappée, Connaîtra que je suis plus fort que tous ses dieux. Je la consumerai par le feu de ma rage. C'est que votre Seigneur, mes fils, quand on l'outrage, N'est point miséricordieux !
Pas de pitié : je yeux savourer ma vengeance. Tous ceux qui survivront de cette affreuse engeance Devront se prosterner en face des Hébreux. Vous ne les emploierez qu'à des travaux serviles. Leurs puits seront à vous. Vous vivrez dans les villes Qu'ils avaient construites pour eux.
Ah ! maison de Jacob, ne sois jamais ingrate ! Du désert au Liban, de la mer à l'Euphrate Tu jouiras du sol que baigne le Jourdain. Là, tu rafraîchiras tes jeux dans l'eau des sources ; Tu pourras sommeiller après tes longues courses Dans un délicieux jardin.
Aux lueurs des éclairs, aux cris de la trompette Je l'ai dit à mon peuple et je le lui répète : ISe" soyez point séduits par toutes ces clartés Que semèrent, au ciel des nuits, mes mains divines ! Jetez au feu l'argent, l'or et les pierres fines Des Baals et des Astartés.
Ne m'associez point avec des choses mortes. Tous, gravez bien ceci sur vos murs et vos portes, Car c'est l'inébranlable assise de ma Loi : Il faut que vous m"aimiez du profond de vos âmes ! Seul, je suis l'Éternel. Point de cultes infâmes, Point de dieux en face de moi.
Vos hymnes me seront d'agréables murmures. Il faudra, même au temps où les grappes sont mûres, Sanctifier le jour où j'ai pris mon repos. Les prémices des champs, votre Dieu les réclame. Il veut que devant lui crépitent sur la flamme Les premiers-nés de vos troupeaux.
Car c'est à moi, la terre, et tout ce qu'elle enferme, De l'être qui respire à la plante qui germe. Je fais vivre et mourir; je frappe et je guéris. Eh! bien, qu'Israël vive, et triomphe, et s'accroisse! Écoute-moi, mon peuple, au jour de ton angoisse, Moi, j'ai bien écouté tes cris !
Ne choisis point la mort quand je t'offre la vie ; Sinon je ferai choir sur ta nuque asservie Un joug plus écrasant que celui d'autrefois. L'étranger nourrira ses chevaux de ton orge. La peur te rendra fou. Je livrerai ta gorge Au glaive d'implacables rois.
Si tu sers d'autres dieux, vois-tu, si tu me railles, Je maudirai, Jacob, le fruit de tes entrailles. Ton ciel sera d'airain, ton sol sera de fer. Plus de vin : la vermine aura mangé tes vignes. Tu seras consumé par des fièvres malignes ; Tu rongeras ton cœur amer.
Tu deviendras le plus misérable des êtres, Car je te chasserai du sol de tes ancêtres; Parmi les nations tu seras lâche et vil ; Et l'Eternel, voyant ta race méprisée, Pour n'être pas lui-même un objet de risée, T'anéantira dans l'exil.
Mais si tu hais les dieux, la fraude et l'impudence, Je t'ouvrirai le ciel, mon grenier d'abondance; Tu laveras tes beaux vêtements dans le vin, Car il débordera de la coupe des fêtes ; Ton Seigneur bénira les amours de tes bêtes, Il te multipliera sans fin.
Canaan, où sera ma demeure choisie, Est assez riche et grand pour qu'il te rassasie; Mais tu prélèveras sur maintes nations La graisse des agneaux, la crème des génisses ; Et moi, je bénirai, pour que tu me bénisses, Tes mille générations.
Je fais de toi mon peuple : il faut en être digne Ta chair est circoncise et ce fut là mon signe ; Maintenant c'est ton cœur que je circoncirai. L'alliance entre nous, je la veux éternelle. Tu vivras désormais à l'ombre de mon aile; Tu seras un peuple sacré.
Voilà ce qu'il faut dire aux tribus que tu mènes, Moïse. Éloigne-toi. Tes prunelles humaines Souffrent de contempler la splendeur de ton Dieu. Ne te prosterne pas, et garde le silence. Entre mon peuple et moi va sceller l'alliance Au pied de la montagne en feu.
Moïse descendit sans retourner la tête.
L'Éternel Dieu tonnait derrière le prophète
Dont les larges pieds nus foulaient un sol ardent;
Et, près de lui, toujours plus rauque et plus strident,
Retentissait le bruit des trompes invisibles.
Il apparut au peuple avec des yeux paisibles.
Mais sa face brillait de si vives clartés
Que même les Anciens furent épouvantés;
Et, sitôt qu'Israël eut reçu le message,
Le prophète couvrit d'un voile son visage.
Il éleva lui-même un autel au Seigneur ;
Il égorgea de purs taureaux en son honneur ;
Puis, au nom des tribus, il dressa douze pierres.
Israël, de nouveau, dut baisser les paupières;
Car, afin d'accomplir les ordres les plus saints,
Moïse, ayant versé dans de larges bassins
Tout le sang des taureaux qui palpitaient encore,
Découvrit son visage et, d'une voix sonore,
Cria devant le peuple entier qui l'entendit :
« Je vous ai rapporté tout ce que Dieu m'a dit.
Il veillera sur vous, et vous serez sa chose.
Jurez donc d'observer la Loi qu'il vous impose,
A vous comme à tous ceux qui viendront après vous.
Sachez que votre Dieu, peuple, est un Dieu jaloux. »
Ils dirent : « Nous jurons. » Du pied jusques au faîte
Kayonnait la montagne ardente ; et le prophète
Leva pieusement ses mains vers le sommet.
Puis il prit le sang rouge et tiède qui fumait ;
La moitié de ce sang baigna l'autel de terre.
Il prit le reste, et dit : « Point d'encens adultère !
Vivez pour Dieu; soyez toujours le peuple élu.
Voici le sang du pacte, et le pacte est conclu. »
Alors, comme ils touchaient la terre de leurs têtes,
Il les aspergea tous avec le sang des bêtes.
Consolez-vous, consolez-vous, Mon peuple : j'ai senti se fondre ma colère. C'est en vous que je veux encore me complaire,
Triste multitude à genoux.
Il faut ressusciter Sion, puisqu'elle est morte !
Le temps d'épreuve est accompli.
La grâce, le repos, l'oubli, Voilà ce que le Dieu d'Israël vous apporte.
Je brûle de compassion, Je sens presque en mon âme une douleur humaine Quand je tourne mes yeux vers le chemin qui mène • A la montagne de Sion.
C'est moi qui vous chassai d'une sainte patrie, Moi qui vous fis broyer du sable avec vos dents, Lorsque, ayant accompli ses actes impudents, Jérusalem devint une autre Samarie.
Voici longtemps que sous le ciel de l'étranger Mon Israël respire un air lourd qui l'oppresse. C'est le pain de l'angoisse et l'eau de la détresse Qu'un peuple sans merci lui fait boire et manger.
Ah ! qu'ont-ils fait de toi, ma brebis égarée ? Toi que je nourrissais dans mes prés les plus gras, Toi que j'ai si souvent portée entre mes bras, Le terrible lion d'Assour t'a dévorée !
Rien ne restait pour les oiseaux ; Mais celui qui remplit la terre d'épouvante, Le lion de Babel, vint à l'aube suivante
Et, féroce, il rongea tes os.
Mais, ô Juda, tu vas revivre !
Tous, je vous ferai boire aux sources du salut. O race d'Abraham, du juste qui me plut,
11 est temps que je te délivre !
Je rendrai leur parure à tes vignes en deuil ;
La terre, s'il le faut, enfantera ses Ombres; Et l'on verra, de ses décombres, Surgir ma ville en un clin d'œil.
Oui, tu reparaîtras, Sion, la disparue !
Ce sera la joie et la paix.
Je guérirai, moi qui frappais; Je changerai l'épée en un soc de charrue.
Dans les prés de Sâron tes bœufs, comme jadis, Trouveront une ombreuse et fraîche reposée ; Je serai pour toi la rosée Et tu fleuriras comme un lis.
0 Seigneur, je le sais, notre malheur te touche ;
Tu ne veux plus nous châtier.
Je le dis à ton peuple entier.
Tes paroles, tu les as mises dans ma bouche.
Tu nous replanteras, dis-tu, sous 'notre ciel
Ainsi qu'un rejeton vivace.
Tu ne voileras plus ta face Et nous vivrons tournés vers le Saint d'Israël.
Après les jours de deuil, d'angoisse, d'âpres luttes, Seigneur, que ton jour est serein !
Nous voici comme un pèlerin
Qui vers Jérusalem s'avance au chant des flûtes.
Mais, ô roi de Jacob, nos crimes furent grands ;
Us oppriment notre mémoire.
Nous est-il bien permis de croire Que dans ton grand amour, mon Dieu, tu nous reprends?
Les pécheurs de mon peuple ont gardé le silence ;
Eh bien ! je parlerai pour eux.
Autrefois, dans les jours heureux, Disent-ils, nous aimions à fausser la balance.
Nous vivions pour la coupe et le sang du raisin ;
Nous étions pleins jusqu'à la gorge.
Tels qu'un étalon nourri d'orge, Nous hennissions après la femme du voisin.
Il est juste, aujourd'hui, que l'Éternel nous broie, Lui qui hait l'amour clandestin...
La veuve était notre butin ;
Chacun de nous faisait de l'orphelin sa proie.
Ne méritions-nous pas d'être abreuvés de pleurs
Et déchirés par le cilice ?
Le juge même était complice ; Le conseil des Anciens regorgeait de voleurs.
Tes prêtres nous donnaient le plus infâme exemple.
Comment retenais-tu ton bras ?
Un repaire de scélérats, Voilà ce qu'ils faisaient, Seigneur, de ton saint temple !
Dans nos lâches tribus il n'était demeuré
Qu'un petit nombre de fidèles,
Et ces justes, au milieu d'elles, Formaient le pur Jacob et l'Israël sacré.
Ah ! ce reste, perdu dans notre multitude,
Etait vraiment ton serviteur!
Il nous reprenait sans hauteur ; Il n'avait point de cris ; sa voix n'était point rude
Il disait : « Le Seigneur est las de votre encens ;
Il ne tient pas aux sacrifices.
Purifiez-vous de vos vices ; Ne faites point fléchir le droit des innocents.
« Ouvrez votre maison à l'homme sans asile ;
Soyez heureux de partager.
Ne maltraitez pas l'étranger Qui, rongé de chagrin, sur vos terres s'exile.
a La déhauche, le sang et la fureur du vin Donnent une bien courte gloire.
On a de la vaillance à boire ;
Mais quel brusque réveil quand ceci prendra fin !
« Un sombre châtiment plane sur votre tête Comme l'ouragan sur les mers.
L'injustice a des fruits amers
Et qui sème le vent récolte la tempête. »
C'est ainsi que parlait le serviteur de Dieu.
Et nous disions : « Quel trouble-fête!
Ne prophétise pas, prophète; 0 voyant, ne vois pas : tu nous réjouis peu. »
La tempête aurait du nous broyer d'un coup d'aile !
Par nous, peuple inique et railleur,
Il fut un homme de douleur, Le serviteur de Dieu, le juste, le fidèle.
Nous bâtissions alors Sion avec du sang,
Jérusalem avec nos crimes.
Bien des fois, Seigneur, nous le primes Et les verges de fer labourèrent son flanc.
Mais il ne poussait point de clameurs indignées Quand nous l'accablions de coups; Son visage était triste et doux
Lorsque nous arrachions sa barbe par poignées.
Lui qui devait bientôt payer notre impudeur, Pâtir pour notre violence, Il ressemblait dans son silence
A la brebis muette en face du tondeur.
Brusquement tu sifflas. Malheureux que nous sommes, D'où viennent toutes ces rumeurs?
Ecoutez! le fouet! les clameurs!
Le tonnerre des chars, des bêtes et des hommes.,.
Fiers, sans délier leurs sandales ni s'asseoir, Des peuples traversaient la terre, Avec les bonds de la panthère,
Avec le hurlement des maigres loups du soir.
Dans la ville sacrée, après l'horreur d'un siège,
Le flot terrible déborda.
Seigneur ! la fille de Juda Vit son voile arraché par un roi sacrilège.
Ta pieuse maison, que la myrrhe et le nard
Embaumaient dans un temps prospère, Pour l'onagre fut un repaire,
Ton saint temple abrita les petits du renard !
Nous, misérable essaim, nous quittâmes la ruche.
Ce fut l'exil. Un autre ciel,
Loin de Juda, loiu d'Israël, Nous entendit longtemps gémir comme l'autruche.
Mais lui, ton serviteur, n'élevait point la voix;
Pour nous le juste fut sans blâme.
Il ne souffrit qu'au fond de l'àme.
Nos péchés, sans rien dire, il en porta le poids.
A l'heure du sommeil, sous les tristes saulaies, Humble, il fléchissait les genoux.
Sa détresse parla pour nous
Et nous fûmes guéris par le sang de ses plaies.
Car tu reviens à nous, Eternel, mais non plus
Enveloppé dans ta colère;
C'est bien ton jour qui nous éclaire Et nous sommes toujours la race des élus !
Pourtant, tu nous fais peur à force de clémence;
Et nous sentons nos cœurs troublés
Comme dans ces matins voilés, Lorsque la nuit s'achève et que le jour commence.
Seigneur, Seigneur, que nous languissions dans ce lieu,
Mais qu'Israël s'y purifie !
Fais qu'il te consacre sa vie ; Fais que nous soyons tous le serviteur de Dieu !...
Oui, répond l'Éternel, c'est bien : courbe la tête, 0 Jacob! tu seras mon peuple à tout jamais. Garde-toi d'oublier ce que tu me promets Par la boucbe de mon prophète.
Moi, ton Seigneur, je me souviens!
J'aime, n'en doute pas, une âme droite et sainte. Les maux que l'innocent avait soufferts sans plainte
M'apitoyèrent sur les tiens.
Mais j'aime aussi ta multitude !
Ah! tu ne sais donc pas? tu ne comprends donc pas? Souviens-toi du désert, lorsque tu t'échappas . De la terre de servitude !
Rien ne doit ébranler ta foi.
Ton Dieu, lorsqu'il le faut., t'ouvre un chemin sublime. Quand tu serais couvert parles eaux, de l'abîme,
Je serais encore avec toi !
Mais je te veux, et sans partage.
Jamais je ne te céderai, Toi, mon bien séculaire et mon champ consacré, Toi, mon immortel héritage !
0 pécheurs, si vos pieds vous portaient vers le mal, La faute en est aux dieux infâmes Qui dans les plus paisibles âmes
Déchaînent toutes les fureurs de l'animal.
Vous m'offriez avec une feinte allégresse Des torrents de parfums et des fleuves de graisse ; Mais ne montiez-vous pas ensuite sur les toits Pour mieux vous prosterner en face des étoiles, Pour prier, le visage enveloppé de voiles,
Un simple ouvrage de mes doigts?
M' ayant bien supplié de les rendre fécondes, Vos femmes pétrissaient la pâte avec le miel Pour offrir des gâteaux à la Reine du ciel : Puis elles s'enfonçaient dans ses cryptes profondes.
Ne condamniez-vous pas vos premiers-nés au feu? Je n'aurais pas eu, moi, cette pensée horrible! Mais vous vous étiez fait une idole terrible ; Vous frissonniez devant un cadavre de dieu.
Écoutez bien! Avant que, par les solitudes, Je vous ramène en paix à vos chères cités, Je veux vous faire horreur de ces iniquités, 'Vous soulever le cœur devant ces turpitudes.
Après, las de vous réprouver, J'épancherai sur vous ma pitié la plus tendre. Mon oreille n'est pas trop dure pour entendre,
Ma main trop courte pour sauver !
Viens que l'on t'épouvante et que l'on te rassure. Pour la dernière fois je maudis ta luxure, 0 toi qui m'enfantas ce peuple d'Israël ! Ton Époux est un Dieu, femme, et non pas un homme. C'est le Clément, le Saint, le Béni qu'on me nomme ; Oui, parole de l'Éternel !
Le jour, dit le Seigneur, où tu fus mise au monde, Tu gisais dans ton sang comme une chose immonde. Personne, entre les tiens, n'avait enveloppé Ton petit corps sanglant et souillé par l'ordure. Elle t'abandonna, ta mère impie et dure, Dès que ton nombril fut coupé.
Or, comme elle avait eu moins de pitié qu'une ourse, Je te purifiai, moi, dans l'eau d'une source. Je te frottai de sel et je t'emmaillotai. Tu cessas, par mes soins, d'être une enfant débile. Tu grandis et voilà que tu devins nubile ; Je voyais croître ta beauté.
Puis ton sein délicat se gonfla davantage. Quand le duvet qui vient aux filles de cet âge Apparut sur ton corps, je t'engageai ma foi, 0 chercheuse d'amour qui t'es mal souvenue ! Et, voulant t'épargner la honte d'être nue, J'étendis mon manteau sur toi.
Tu fus à moi. J'aimais la beauté de tes joues. Je te fis belle et riche, il faut que tu l'avoues ! Je te vêtis de lin, je parai ton turban ; Je te nourris de miel et de fleur de farine ; Ton souffle s'exhalait de ta jeune poitrine Comme le parfum du Liban.
Je mis un diadème au front de l'épousée. Avec le fin rubis et l'opale irisée J'ornai tes noirs cheveux, ta gorge, tes bras nus; Je suspendis de clairs anneaux à tes narines... Et toi, si j'entrouvrais tes robes purpurines, Tu rêvais d'amants inconnus !
Regarde, au temps du rut, l'impudique chamelle. Nous t'avons vue ardente et lascive comme elle, Lorsqu'elle aspire l'air par ses larges naseaux. Elle rôde affolée, et rien ne peut lui plaire. Certes, c'est bien le vent du mâle qu'elle flaire, Et non pas la fraîcheur des eaux !
Brûlante de désir parmi les térébinthes, Tu souillas nos amours légitimes et saintes. Tu suivis l'étranger, multipliant tes pas, Rieuse et chuchotant des paroles câlines. Tu te prostituas sur toutes les collines
Avec des dieux qui n'en sont pas !
Afin de les parer, ce fut ta grande joie De prodiguer l'argent, l'or, les tissus de soie. Ton huile et tes parfums que je t'avais donnés Coulèrent pour des dieux semblables à des bêtes ; Oui, mon plus pur encens, la myrrhe de mes fêtes, Tu les consumas sous leur nez !
Je ne déchaînais pas encore ma colère, Et tu disais : « Voilà ! j'ai reçu mon salaire » Lorsque j'avais rempli ta grange et ton cellier. Mais soudain je changeai tes vignes en broussailles, Moi, puisqu'il était loin, le temps des fiançailles, Et que tu pouvais m'oublier !
Je te précipitai de ton orgueil de reine. Devant tous tes amants je pris ta longue traîne Et je la relevai par-dessus tes cheveux. Tous, ils virent ta honte; et, détournant ma face, Je leur dis : « Prenez-la ! qu'elle vous satisfasse ! Car ce n'est pas moi qui la veux. »
Je dis, ô malheureuse, et tu fus lapidée Par tes amants de Tyr, d'Egypte et de Chaldée. C'est en vain que le fard avivait tes grands yeux Et que l'amour brûlait sous tes longues paupières; Us t'accablèrent tous avec de lourdes pierres, Us t'écrasèrent sous leurs dieux.
Tes enfants, dispersés au loin, te crurent morte. Moi, je compris combien ta douleur était forte, Car tu n'osais pas même espérer mon retour. Tu ne me savais pas près de ceux qu'on opprime ; Et tu te fis, afin de mieux pleurer ton crime, Aussi chauve que le vautour.
Eegardez-la, vous tous! Elle est couchée à terre. La fleur des nations, aujourd'hui solitaire, Comme une veuve, éclate en sanglots chaque nuit. Qui, dans son désespoir, pourrait assez la plaindre? A force de pleurer ses yeux semblent s'éteindre ; Voilà quelle s'évanouit...
Mais non, réveille-toi, lève-toi, mon aimée ! Mes caresses t'auront bieu vite ranimée. Retournons au désert! La terre des chaleurs Où je t'avais menée aux jours de ta jeunesse, Afin que dans tes yeux l'espérance renaisse, Ne sera plus qu'un lit de fleurs.
Viens, ne t'enfonce pas clans ta douleur sauvage ! Oublie à tout jamais l'opprobre du veuvage. C'est moi cpui te reviens, moi dont le cœur se fend Lorsque je vois des pleurs mouiller ta face amère... Je ne puis t'oublier, non, pas plus qu'une mère Ne peut oublier son enfant !
Viens, viens, tu me seras fiancée en justice ! Je veux qu'une clameur immense retentisse Et que tes fils lointains reviennent consolés. Plus de vaine splendeur et plus de bigarrure ! Tu te revêtiras, comme d'une parure, De tes fils enfin rassemblés.
0 mère de mon peuple, écoute, et sois bénie ! Mes mains sèchent tes veux; ton angoisse est finie; Je ne me souviens pas des crimes expiés. Vis en paix. Que les rois ne souillent plus ma couche ; Et ne livre jamais aux baisers de leur bouche Que la poussière de tes pieds.
Mon héritage séculaire, Le prince de Babel croit le garder pour lui ; Mais malheur, quand le jour du Seigneur aura lui,
A. la verge de ma colère !
Il est vrai que je t'ai livré Mon Israël saignant de l'étreinte des cordes; Mais tu devais avoir d'autres miséricordes
Pour ce peuple unique et sacré.
Quand l'eau du fleuve où tu te laves Est, depuis si longtemps, rouge du sang des miens, Oses-tu m'insulter, toi, vil entre les chiens,
Par la bouche de tes esclaves?
0 pâturages de Sàron, Je vous prends à témoin de mon âme indignée ! Dites, vallons bénis, voyez-vous la cognée
Qui se raille du bûcheron?
« Pour moi l'avenir est sans voiles, Dit l'impudent. Je suis le fils aîné de Bel. Nébo m'aime. Astarté répond à mon appel.
Je sais la marche des étoiles.
« Je suis le père de l'effroi.
Nul ne peut éviter mes pièges et mes trappes. Voici : tout m'appartient. Chacun de mes satrapes
Est plus resplendissant qu'un roi.
« Crois-tu m'obliger à me taire, Moi qui jusqu'à ton ciel m'élèverai demain? Regarde : comme un nid abandonné, ma main
A ramassé toute la terre.
« Les pauvres oiseaux que j'ai pris Imploraient-ils alors ton aide maternelle? Il n'est pas un d'entre eux qui remuât son aile,
Qui seulement poussât des cris.
« Donc, ce Jéhova qu'on nous prône Et qui défend si mal son chétif Israël, J'irai vers lui, plus haut que les astres du ciel,
Et je renverserai son trône ! »
C'est bien, c'est bien! Dans un instant, Roi de Babel, je vais fermer toutes les boucbes. Tes peuples m'entendront, comme une femme en couches,
Pousser mon souffle haletant.
On a lassé ma patience. Qu'ils compassent le ciel, tes infâmes devins! Appelle à ton secours tes sortilèges vains,
Oui, ta misérable science!
Mais d'abord souviens-toi d'Assour, Dont ma hache a puni l'orgueilleuse démence. Il montait vers le ciel ainsi qu'un cèdre immense;
Qui donc en aurait fait le tour ?
Entre ses racines sans nombre Il recueillait, le soir, des milliers d'animaux ; Tous les oiseaux du ciel nichaient dans ses rameaux ;
Les peuples vivaient sous son ombre.
Mais, porté sur les tourbillons, Je survins, moi, le Dieu des soudaines revanches, Et, l'ayant abattu, je couvris de ses branches
Les montagnes et les vallons.
Or, sa chute prédit la tienne.
Le vengeur de mon peuple approche : c'est mon tour l J'élève des signaux au sommet de la tour ;
Il viendra, car ie veux qu'il vienne.
Voilà qu'il s'avance en priant, Lumineux et suivi de près par la victoire. Qui donc l'a suscité pour l'heure expiatoire,
Des profondeurs de l'Orient?
Si ce n'est moi, qui donc t'affole?
En face du héros, qui te rend éperdu ? Qui disperse les tiens, devant son arc tendu,
Comme la paille qui s'envole ?
Il est plus âpre que le feu, Kourès, l'Oint du Seigneur, qui m'invoque et me prie Il roule bruyamment, tel qu'un fleuve en furie
Que fouette le souffle de Dieu.
C'est comme au temps des grandes crues. Quel trouble en ton palais, quels cris, quel désarroi ! Le harem est noyé de sang. Les fils du roi,
On les écrase au coin des rues.
Toi, tous tes pas sont épiés; Meurs ! — Les vers, désormais, formeront ta litière. Je veux que les chacals dévorent tout entière
Ta charogne foulée aux pieds.
Ton ombre plus maudite encore Descend vers le Schéol, où les rois tes aïeux Disent, railleurs : « Comment es-tu tombé des cieux
Fils éblouissant de l'aurore ? »
Je vois se relever Sion, On rebâtit mon temple et mon peuple respire ; Mais que sont devenus, ù roi, ton vaste empire,
Ton innombrable nation ?
Que reste-t-il de Babvlone Où l'on m'a vu passer, moi, comme l'ouragan? Le silence est partout; et, seul, le pélican
Rêve sur un fût de colonne.
0 vaisseaux de Tarsis, lamentez-vous sur Tyr !
Gémissez, faites retentir Un hymne de douleur, vous, ses iles flottantes !
La citadelle de la mer N'eut pour Jérusalem, en son veuvage amer,
Que des paroles insultantes.
0 trafiquants princiers, vous qui fûtes ses chefs, Pleurez la plus belle des nefs I La foudre du Seigneur éclate :
Tyr brûle tout entière au cœur de l'Océan.
Parlez, où donc est-il, le cèdre du Liban Qui portait sa voile écarlate ?
Au loin le silence répond.
L'ivoire incrusté d'or pavait son^ large pont;
Ses avirons étaient des chênes ; Les cyprès de Sénir formaient ses deux parois : Mais qui peut résister, Roi destructeur des rois,
Aux colères que tu déchaînes?
Devant mou temple profané, Dit le Seigneur, les fils d'Â.mmon furent en fêtes. Aussi je tonnerai contre eux par mes prophètes. Je verrai, moi qui sais les choses qu'ils ont faites,
Ce lâche peuple exterminé.
« Ha ! ha ! criaient-ils, qu'on les tue ! » Mais je n'entendrai plus leurs rires inhumains, Leurs pieds frappant le sol ni le bruit de leurs mains. Car les fils du désert sont dans tous les chemins;
Ils accourent bride abattue.
Je veux qu'ils t'accablent de maux, Race immonde, et qu'en vain tu pleures et tu cries ! Ils t'abandonneront leurs citernes taries Pour te boire ton lait, et c'est dans tes prairies Qu'ils feront paître leurs chameaux...
Je vous secouerai tous au-dessus de mon crible, Edomites, voisins féroces que je hais ! Vous formiez contre moi d'exécrables souhaits ; Je vous vannerai donc avec un van terrible.
Ne te réjouis pas, terre du Philistin ! Villes, poussez des cris ; lamentez-vous, ô portes. Les cités de Juda vivront libres et fortes, Quand tu ne seras plus qu'un souvenir lointain. Puisque tu ris si bien de mon peuple qui souffre, Je réserve pour toi de bleus torrents de soufre. Tes villes sont de trop sous la clarté des cieux. Je les consumerai jusques à la dernière ; La fouine et le renard y feront leur tanière, Le reptile y pondra ses œuf».
Moab sera broyé sur place.
Son roi, ses grands, sa populace Ne contempleront pas mes radieux sommets ! Moab sera comme Sodome.
Tout ce qui porte le nom d'homme En doit disparaître à jamais.
On a vu frissonner des idoles sans vie.
Pharaon qui se glorifie D'être le créateur du fleuve aux larges eaux,
Voyant que l'Eternel s'avance,
Ne songe pas à la défense Et, le cœur défaillant, plonge sous les roseaux.
0 le plus monstrueux de tous les crocodiles, Je franchirai ton cercle d'îles,
Je verrai, sous les eaux du fleuve épouvanté, Remuer tes écailles noires, Et je mettrai dans tes mâchoires
Un tel anneau de fer que tu seras dompté !
Tu rougiras le Nil d'un horrible sillage. Je te traînerai sur la plage
Où, le ventre au soleil, tu t'allongeais hier ; Les oiseaux, les bétes sauvages Pulluleront sur les rivages,
Et je leur donnerai le régal de ta chair. . .
Ah! c'est un sombre jour pour toute race impie.
Le Seigneur crie à pleins poumons ;
Et le sang ruisselle des monts, De la terre d'Assour jusqu'à l'Ethiopie.
Il marche, et sous les cieux sereins Un chant magnifique s'élève. On entend retentir, dès qu'a brillé son glaive, Les harpes et les tambourins.
COXSOLEZ-TOUS 73
Qui vient à nous avec cette robe pourprée ?
— C'est moi, dit l'Eternel, c'est moi !
— D'où viens-tu, Seigneur? et pourquoi Ce rouge vêtement, cette face enivrée?
— J'ai foulé le raisin ; et le sang du pressoir
A rejailli sur ma tunique.
J'ai fait une vendange unique ; Me voilà plus vermeil que la pourpre du soir !
J'ai sauté dans la cuve et, seul, j'ai fait l'ouvrage.
C'étaient des peuples insolents !
Ils furent, sous mes pieds sanglants, Broyés avec colère, écrasés avec rage...
Sortez, dit notre Dieu, des portes de Babel !
Vos prières sont exaucées.
Je veux que les tribus si longtemps dispersées
Se rassemblent à mon appel ! —
Ab! Seigneur, qu'ils sont beaux sur les hauteurs splendides
Les pas célestes de nos guides !
Comme ils chassent la brume en tourbillons épais,
Ceux cpue ta lumière accompagne !
Comme ils sont beaux sur la montagne, Les pas des messagers qui proclament la paix !
Une voix s'élève, elle crie :
Par le désert frayez le chemin du Seigneur ! Faites, ô vastes cieux, ruisseler le bonheur ;
Jacob rentre dans sa patrie.
Que vous veniez du sud ou du septentrion,
Du couchant comme de l'aurore,
Vous êtes mes brebis encore, Mes agneaux que j'arrache aux griffes du lion.
C0XS0LEZ-Y0U3
Je rassure celui qui tremble, Je console mes affligés.
Ohî venez tous à moi, confiants et légers,
Pour que nous cheminions ensemble.
Moi, l'Éternel, je vous le dis :
Le lieu désert fera retentir ma louange ! Cette lande est stérile : eh ! bien, moi, je la change
En un suave Paradis.
Allez, mes fils, que rien ne pèse à vos épaules!
J'ai mis dans la steppe, voyez,
Les platanes et les no vers.
Le jeune dromadaire, ombragé par les saules,
Porte allègrement son fardeau.
C'est partout l'olivier, le myrte, la cassie ;
Et l'autruche me remercie De changer le mirage en fraîche nappe d'eau.
Comme autrefois, la source a jailli de la roche !
A mesure que l'on approche Tout devient plus sacré, plus beau, plus radieux
Pour ce peuple que je délivre ;
L'air de Jérusalem enivre Le pèlerin qui marche en essuyant ses yeux.
Ah! tressaillez, cieux prophétiques !
Profondeurs de l'abîme, entonnez vos cantiques!
Forêts, épanouissez-vous!
Montagnes, éclatez de joie !
0 terre du Seigneur, déploie La grâce et la beauté qui plaisent à l'Epoux!
Vous, cèdres du Liban, élevez les murmures De vos magnifiques ramures.
L'Éternel ne veut plus livrer vos nobles troncs A la cognée indifférente ; Sur votre montagne odorante
Il ne laissera plus monter les bûcherons.
C'est le jour où Dieu se révèle.
Annoncez l'heureuse nouvelle :
Qu'une trompette d'or la proclame en tout lieu!
Plus de ces faces désolées...
Je te ramène à tes vallées ; Sois mon peuple, Israël, et je serai ton Dieu!
Voici ta délivrance, et ta gloire est prochaine. Chacun de tes enfants vivra les jours du chêne,
Les siècles de Mathusalem.
Pousse des cris de joie et bondis en tumulte. 0 fille de Sion, frappe la terre : exulte,
0 fille de Jérusalem!
Car la cité de mes entrailles, La ville de David renaît sur les hauteurs. Elle a des rois pour serviteurs; Us lui relèvent ses murailles.
Plus de sanglots, mes fils, plus de crimes hideux!
Je hais vos rixes téméraires.
Ephraïm et Juda, soyez comme deux frères,
Et je vous bénirai tous deux.
Afin qu'il exauce la terre J'exaucerai le firmament.
La terre exaucera la vigne et le froment, Ce cpui nourrit ou désaltère ; Et mon peuple sera comblé Par ses vignes et par son blé.
En ces jours de miséricorde Vous serez délivrés de vos hargneux rivaux. Vous ne verrez jamais fouler par les chevaux
La moisson que je vous accorde.
Tes vignes, ô Jacob, mon peuple ! l'étranger Ne viendra point les vendanger.
Tu jouiras en paix de ta récolte entière, De tout le travail de tes bras ;
Ton vin béni par Dieu, peuple, tu le boiras Sur le parvis du sanctuaire.
Mais, vois-tu, ce n'est point assez Que tes crimes soient effacés,
Que de tes longs malheurs s'éteigne la mémoire.
Tu rendras témoignage à celui qui t'élut. Tes murs se nommeront : Salut, Tes portes : Gloire.
0 vous qui m'attendiez, peuples, écoutez-moi! ■" Que chacun de vous me contemple.
J'ouvre les portes de mon temple ; Je livre à tous les yeux les tables de ma Loi
Je veux faire de vous, ô nations stériles, Mon vignoble et mes oliviers.
Sortez de l'ombre où vous rêviez :
L'aurore du Seigneur illumine les îles !
Soyez mon peuple, ô rois, pour n'être point exclus
De Sion, ma ville sacrée ;
Car la voici transfigurée Et les incirconcis ne la fouleront plus.
Regardez : je lui rends ma tendresse première, Je la caresse avec mes mains.
Je veux que sur tous les chemins
Les peuples éblouis marchent vers sa lumière.
Les seigneurs de Memphis et les princes d'Assour, Qui n'encensent plus les images, Dans Sion m'offrent leurs hommages,
Car c'est là, maintenant, que se lève le jour.
Et je vois affluer des peuplades entières De tous les points de l'horizon ; Désormais ma sainte maison
Pour toute race humaine est un lieu de prières.
—oQo—
Ainsi parle l'Éternel Dieu.
Voilà ce qu'il révèle aux tribus enivrées; Voilà ce qu'il fait dire aux lèvres inspirées
Qu'il purifia par le feu.
Béni soit le Dieu de nos pères !
Il nous promet encore un saint roi d'Israël, Un pasteur magnanime et puissant sous le ciel,
Qui paîtra nos tribus prospères.
Voilà qu'un enfant nous est né :
Notre David a vu sa race refleurie !
L'Eternel entend bien son peuple qui le prie.
Puisqu'un tel fils nous est donné.
Que sur ses épaules robustes Pèse tout le fardeau d'un empire absolu! Il a l'esprit de Dieu. La bouche de l'Elu
Souffle la mort pour les injustes.
Il foule aux pieds les violents. Il ne souffre jamais que le faible pâtisse. Le héros se revêt de force; la justice
Est la ceinture de ses flancs.
Que la terre le glorifie, Que les rois à genoux l'entourent de respects. L'homme aux vastes conseils, le prince de la paix,
Lui', le souffle de notre vie!
CONSOLEZ-VOUS sL
Il reçoit les nobles présents Des étrangers admis sur la montagne sainte. Le bétail de Cédar mugit dans notre enceinte
Et Saba nous fournit l'encens.
Jérusalem, sois radieuse!
Les voiles de Tarsis palpitent sur les eaux. Vois ; une caravane immense de vaisseaux
Vient sur la mer mélodieuse.
Mais tous leurs trésors ne sont rien, Les richesses du monde entier sont peu de chose Pour orner le béni sanctuaire où repose
Ta joie unique, ton seul bien !
Voilà, dit notre Dieu, l'avenir magnifique.
Vous vivrez à l'ombre du roi ;
Et la brebis, sans nul effroi, Sera couchée auprès du lion pacifique.
Vos enfants à peine sevrés S'approcheront sans peur du trou de la vipère ; Les êtres béniront leur Père Et tous me deviendront sacrés.
Mais, ô Jérusalem, tu seras mes délices !
Je veux qu'à jamais tu remplisses Mon palais nuptial d'ineffables accents.
Moi qui te pare et qui t'admire, Sur tes lèvres je veux me délecter de myrrhe
Et me rassasier d'encens.
Les astres veilleront sur toi comme une armée,
Jérusalem, ma bien aimée!
Ton Seigneur, en ces jours sereins Où jamais tu n'auras à craindre un seul rebelle, Mais où je veux te voir merveilleusement belle,
Te fera, pour ceindre tes reins, Des créneaux de saphir, des portes d'escarboucles,
Des murailles de diamant; Et, quand tu dormiras sous le pur firmament,
Je caresserai doucement
Ta chevelure aux sombres boucles...
Un soir qu'il priait seul et triste, Salomon,
Dont l'anneau d'or commande aux forces du Démon,
Vit briller tout à coup d'une clarté livide
La maison du Seigneur silencieuse et vide.
Tout s'animait, le bois, la pierre, le métal.
Comme un ressouvenir du vieux Liban natal
Qui jadis écoutait bruire leurs ramures,
Dans les cèdres taillés glissèrent des murmures;
Et. laissant deviner l'arche heureuse, à travers
Une blanche nuée aux flancs rouges d'éclairs,
Le saint des saints ouvrit ses portes toutes grandes.
Un vent faible semblait agiter les guirlandes,
Les palmes, les fruits d'or des lambris ciselés.
Alors les grands Kéroubs, les deux monstres ailés,
.Sculptés dans le bois dur d'un olivier sauvage, Comme s'ils secouaient leur pesant esclavage Frémirent sous les yeux terrifiés du roi ; Et sur l'arche paisible où sommeille la Loi Que la main du Seigneur écrivit dans la pierre, Les deux taureaux, avec des ailes de lumière, Libres, transfigurés, ronflant des jets de feu, Planèrent en chantant la force de leur Dieu.
Or, craignant de mourir en ce moment, le sage Dans les flots de sa pourpre abritait son visage ; Mais une voix profonde et lente s'éleva, Qui remplit le palais où rêve Jéhova.
Une autre répondit, et les deux voix mystiques Dans le vaste silence alternaient leurs cantiques. Et le roi, frissonnant d'épouvante, comprit Qu'il entendait mugir, au souffle d'un Esprit Déchaîné dans les lis d'airain de leurs couronne-, Iakîn et Boaz, les deux fermes colonnes Qui, soutenant le front du temple aimé de Dieu, Gardent fidèlement la porte du saint lieu.
IAK1X
Salornon est comblé de richesse et de gloire. Dans la montagne on voit fourmiller ses brebis. Douze lions aux yeux flamboyants de rubis Rampent sur les degrés de son trône d'ivoire. Ses flottes, revenant de la brûlante Ophir, Lui portent le sandal, la perle et le saphir. Il n'a point d'ennemis. Quand le roi fait un signe, Les émirs les plus fiers se courbent à ses pieds. Tout est calme. Israël travaille dans sa vigne Ou rêve à l'ombre des figuiers.
Salomon a reçu la claire intelligence.
La lointaine Tarsis connaît le nom du roi ! Le crime, devant lui, balbutiant d'effroi, Abandonne sa tête à la juste vengeance. Le maître, en souriant, nomme les fleurs de Dieu, Les bêtes de la mer, des champs ou de l'air bleu. La reine de Saba, qui le craint et l'admire, Vint à lui du pays embaumé par l'encens Et présenta l'or pur, le ciuname et la myrrhe Au roi sage entre les puissants.
Mais, devant le Seigneur, que le pouvoir est frêle ! Le roi possède -t-il les trésors de la grêle Ou peut-il ébranler les portes de la mort ? Mérodak, Astarté, Baal sont des fantômes. Seul, tu vis, et ta main pèse sur les royaumes, 0 Jéhova, semeur des étoiles, Dieu fort !
Devant le seul Voyant qu'importe la science ? Le sage dira-t-il en son impatience :
« Parais, soleil ! voici ta route, lève-toi ! » A-t-il vu de ses yeux la matrice profonde? Sait-il quelle est la pierre angulaire du monde ? Quand Dieu fonda le sol, où donc était le roi ?
IAKÏN
Salomon, dans le sauctuaire, A revêtu d'or fin le cèdre et le cyprès,
Et par de splendides apprêts Il fait descendre ici le Dieu de sa prière. Mais le roi Jéhova chevauche la lumière,
Son char a l'éclair pour sentier,
Il s'élève au-dessus du firmament sublime ;
Le ciel des cieux, l'immense abîme Ne peut pas contenir l'Éternel tout entier !
BOAZ
Salomon reçoit les hommages De l'Euphrate et du Nil, de Byblos et de Tyr,
Et sa gloire fait retentir La solitude calme où méditent les Mages. Mais l'esprit se repaît de grossières images;
Son labeur est stérile et vain.
Dans le gouffre terrible où te voilà lancée,
Roule, infatigable pensée : Tu n'iras pas au fond du mystère divin !
Or, au commencement, Dieu rêvait solitaire.
Soudain, l'Eternel fut debout Et, par sa volonté, fit le ciel et la terre !
Rien n'était visible : partout Les ténèbres. Mais Lui, sa parole fit naître La lumière, à flots d'or, des gouffres du néant. Tout a jailli de rien ! Peux-tu comprendre, ô maître Qui connais l'humble hysope et le cèdre géant?
Non. L'Être primitif, ignorant de lui-même,
Languissait dans l'illimité.
Mais voilà qu'il frémit : par un effort suprême.
Lentement il s'est contracté.
Dieu, baigné par le vide, alors peut se connaître : Il rayonne à travers les cieux vastes et froids. Tout l'univers, c'est Dieu! Peux-tu comprendre, ù maître Qui devines si bien les énigmes des rois ?
IAKÎN
Le souffle de sa narine Fit tressaillir le limon ; C'est lui qui dans ta poitrine Mit une âme, ô Salomon.
Il travaille sans relâche A son éternelle tâche.
L'impie entendra le bruit De sa flèche d'or qui vibre ; Hors du monde, seul et libre, Il vous crée et vous détruit.
BOAZ
Non. Les êtres et les choses De son sein coulent à flots ; Leurs lentes métamorphoses Ne troublent pas son repos.
Roi, la vie universelle
De son large cœur ruisselle !
11 habite une cité
Qui confond l'esprit de l'homme.
Point de colère. 11 se nomme
La forte nécessité.
IAK1N ET COAZ
Une guerre implacable engendre l'harmonie. La foi du cœur résiste à la raison qui nie. Le temple du Seigneur a deux piliers d'airain : Qu'un seul manque, tout croule, et Jérusalem tremble. Iakîn et Boaz vous bénissent ensemble, Equilibre du monde, o paix du ciel serein !
Écoute. Dieu repose en l'unité première. Mais, sous l'informe nuit, tressaille la lumière; Tout naîtra : l'eau, le feu, la terre, l'air subtil. Dieu brûle d'épancher son cœur. Laissera-t-il Les splendeurs de la vie à jamais ignorées ? Non. Voici qu'au-dessus des ténèbres sacrées Emerge lentement un rouge cercle d'or.
Le visage de Dieu n'apparaît pas encor.
BOAZ
Son essence, cachée à vos faibles extases, Palpite contenue en de merveilleux vases. De plus en plus visible, elle devient esprit, Justice, amour, beauté. Dieu s'éveille et sourit. Il respire avec joie en des millions d'âmes. La Rose de lumière épanouit ses flammes. Ainsi le monde en fleur, l'empire des sept cieux Emane tout entier du Roi silencieux.
IAKÎX
Quand L'Etre unique, ceint du brûlant diadème, Nous dérobe sa face et médite en lui-même, Que sous le nom d'Ancien des jours il soit chanté
Mais lorsque," tout humain, son visage s'anime, Gloire au céleste Adam, médiateur sublime Entre la multitude et la sainte unité !
IAKÎH
Crains Dieu. Car l'Éternel est un puits d'amertume, Ln lac mystérieux de soufre et de bitume
Qui bouillonne et flambe à tes pieds.
Crains le Seigneur. Son nom terrible est la Justice. Tremble, ô royal pécheur, qu'il ne t'anéantisse Pour tes crimes inexpiés.
BOAZ
Aime Dieu, car il est la source précieuse; Il jaillit comme une eau pure et délicieuse
Loin de l'àpre chaleur du jour.
Fait de miséricorde, il a pour nom la Grâce. Oh ! rafraîchis en lui ton âme ardente et lasse ;
Cède à la force de l'amour.
IAK1X
Lutte immortelle dans le monde !
La femelle, tordant ses reins, Mord le mâle qui la féconde Et lui, la traîne par les crins.
Dieu, sans se lasser de l'ouvrage, Comme un taureau plein de courage Qui retourne le sol fumant, Laboure la matière immense ; Et la matière en sa démence Lui résiste éternellement.
BOAZ
Michaël, l'invincible archange, Repousse d'un pied lumineux Dans les abîmes de la fange Satan qni l'étreint de ses nœuds.
Il brandit une claire épée Dans le cœur du soleil trempée; Mais l'ange du mal, Lucifer, Qui sans fin lutte et se relevé, Oppose aux morsures du glaive Un sombre bouclier de fer.
LA.&ÎH
Ainsi que toute chose, homme, ta vie est double.
Ton cœur veut se connaître et cherche, plein de trouble.
Quand La soif du bonheur brûle ta gorge en feu : « Souffre, dit une voix secrète, et pense^ à Dieu.
IAXIS
La terre s'est épanouie
Comme un visage radieux.
0 magnificence inouïe
Des mers, des vallons et de; cieux !
Rien n'est vrai que d'être joyeux.
Et voici que tes mille amantes., Pour éblouir tes faibles yeux, Dansent légères et charmantes.
BOAZ
Je vois le Juste. Il est cloué Sur l'arbre infâme du supplice.
Sois éternellement loué, Toi qui vides l'amer calice Pour que le salut s'accomplisse !
Pendant des siècles l'homme en pleurs, Mordu par les crins du cilice, Va s'enivrer de tes douleurs.
IAKÎN
Les âmes spontanées Qui traversent le ciel dans leur puissant essor Avec un marteau d'or Forgent leurs destinées.
BOAZ
Une infrangible loi Etreint cruellement les volontés humaines. 0 Seigneur, tu les mènes; Rien n'est libre que toi,
Les ténèbres ne sont que lumière affaiblie. Salomon, une écbelle invisible relie Les marais de l'enfer au ciel resplendissant. Dans les veines de tous circule un même sang. Chaque être se façonne une chair corruptible, La dépouille, et renaît. L'âme est indestructible. Tous, vous montez vers Dieu; nul ne s'abîme en lui. Pas un seul être, ô roi, ne s'est évanoui Dans l'océan d'amour, de rêve et de silence. Vers la source ineffable, ami, ton cœur s'élance? Va donc; et, sans jamais satisfaire ton vœu, Gravis les échelons innombrables de Dieu !
BOAZ
Ta pureté divine un jour te fut ravie. Te voici détaché de l'arbre de la vie ; Tout ce qui n'est pas Dieu, c'est le mal. Ne peux-tu, Par l'extase, monter plus haut que la vertu? Quand donc seras-tu las de mourir et de naître? Salomon, une voix crie au fond de ton être. L'Éternel te réserve un plus rare trésor Que le glaive de l'ange et le bouclier d'or.
Viens, échappe aux clameurs stridentes de la lutte!
Celui qui chérissait ton unie avant la chute
Ne fètera-t-il pas le moment du retour?
Va te perdre à jamais dans les flots de l'Amour!
IAK1N ET BOAZ
Que dis-tu maintenant, toi qui croyais comprendre? L'ardente Vérité te réduirait en cendre.
Ferme tes misérables yeux!
Nul ne connaît le Roi des célestes armées. Nul n'a vu, sans mourir, les lettres enflammées
Du nom saint et mystérieux.
Tout redevint silence; et la blême lumière Cessa d'envelopper la maison de prière.
Le saint des saints s'était refermé lentement. L'aube indécise allait éclore au firmament; Et le roi, dans le temple obscur et solitaire, Gisait anéanti, la face contre terre.
ISTAR
Istar, Dame du ciel qui juges les héros, Reine au palais gardé par de divins taureaux, Amour du Sennaar, gloire de la Chaldée, Mon àme par la peur affreuse est obsédée Lorsque je me souviens, déesse au noble corps, Qu'un jour tu descendis dans la terre des morts. Etoile de l'Euphrate, ô lumière de vie, Grâce à toi l'air rayonne et le sol fructifie; Mais le monde visible est sorti du passé Par un obscur effort qui n'a point commencé... O Reine, il est Le fruit d'une angoisse éternelle ! Et la Nuit, qui jadis enveloppait en elle Le futur univers encor silencieux.
En voyant scintiller la parure des cieux,
ISTAIÏ '-'7
N'a-t-elle pas le cœur gros de haine et d'envie? Ah! puisse triompher splendidement la vie! Plaise au Destin que par la force de l'amour Le néant primitif soit vaincu sans retour Et que, malgré l'enfer, jamais tu ne succombes, Toi qui jaillis de l'œuf couvé par deux colombes !
Je dirai ta descente au ténébreux Aral
Où, longtemps, frissonna ton beau corps sidéral
Là, tes célestes yeux éteignirent leurs flammes;
Tu connus le pays de l'exil ; et les âmes
Te frôlaient dans la nuit, lamentables troupeaux
Affamés de poussière, aveugles, sans repos...
Tammouz, l'adolescent aux boucles parfumées, Berger du ciel, pasteur des étoiles charmées, Le doux fils et l'époux d'Istar, comme il entrait Dans l'ombre d'une froide et lugubre forêt, S'est affaissé sur l'herbe avec un faible râle Et les eaux de la mort ont baigné son corps pâle.
Allât, en son palais d'où nul n'est revenu, Contemple sans pitié l'enfant débile et nu. Impuissante à l'amour, elle garde sa proie ; Et, sûre qu'à présent Istar n'a plus de joie, Elle savoure avec un sourire cruel Les larmes de sa sœur lumineuse du ciel.
La voix du bien aimé, l'amère et tendre plainte Vient d'arracher Istar de sa demeure sainte; Elle s'élance vers le palais souterrain. Bientôt, heurtant la porte où des serpents d'airain Se tordent furieux : « Je romprai tes murailles, Sœur, si tu restes sourde au cri de mes entrailles ! Istar rit dans la guerre ; elle exalte les forts. Ouvre! ou j'affranchirai tout le peuple des morts. »
Une lugubre voix lui répond : « Ma maîtresse,
0 royale Istar, prend pitié de ta détresse
Et veut, pour Ta Grandeur, faire fléchir nos lois.
Viens; les sept portes vont s'ouvrir. Mais, chaque fois
Que mes puissantes clefs crieront dans leurs serrures,
Il faudra dépouiller une de tes parures. »
Istar franchit le seuil funèbre et ne dit rien. Elle sent ruisseler ses larmes... Le gardien
ISTAR 96
Prend la tiare d'or de sa tète immortelle;
Et l'Aral vaste et nu s'étale devant elle.
Elle marche, les veux aveuglés par les pleurs.
A la deuxième entrée, û déesse des fleurs,
Tu dois abandonner tes clairs pendants d'oreilles.
Plus loin c'est ton collier d'escarboucles pareilles
A des lacs merveilleux qu'empourpre le matin.
Bientôt tu seras nue en face du Destin,
Luttant pour ton désir, ta passion, ta vie.
Ta robe éblouissante, ô Reine, t'est ravie.
Tu livres en silence au gardien du palais
L'armille de ta jambe et tes lourds bracelets;
Et tu défais avec ta ceinture d'étoiles
La tunique de lin, le dernier de tes voiles...
Allât, dont le visage amer s'est contracté, Voit surgir dans sa noble et sainte nudité Celle qui réjouit les hommes et les bêtes Et dont le fier sourire apaise les tempêtes. Mais, éperdue, Istar cherche son divin fils, L'époux qu'aime son âme : et, pâle comme un lis, Le voilà qui sommeille, oublieux de la terre, Ne se souvenant plus de l'azur solitaire Et des blanches brebis qu'il paissait loin du jour.., Les deux royales sœurs parlèrent tour à tour.
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Ion LES SYMBOLES
ISTAR
Sans violence, Allât, j'ai franchi les sept portes. Je viens me lamenter parmi les vierges mortes, Gémir avec l'épouse arrachée à l'époux, Pleurer sur les vaillants qu'ont déchirés les loups. J'emplirai de sanglots les ténèbres du gouffre... Je voudrais me manger moi-même, tant je souffre : Oui, mordre dans ma chair et boire de mon sang! Allât, me rendras-tu ce tendre adolescent?
Istar, je ris de toi ! Cherche ailleurs un vrai mâle. Après vos longues nuits Tammouz restait tout pâle. 0 ma sœur, il te faut de plus rudes amants. N'as-tu pas étouffé dans tes embrassements Un étalon lascif, mais trop débile encore, Qui hennissait vers toi du couchant à l'aurore? N'as-tu pas fait mourir à force de baisers L'aigle fpui palpitait sur tes flancs embrasés, Qui becquetait ta chair dans vos âpres démences Et qui t'enveloppait de ses ailes immenses?
ISTAR
Laisse-moi réchauffer les lèvres de mon fils!...
ISTAB i„i
Écoute : je te hais. Souviens-toi que jadis Flottait, seule, une morne et brumeuse étendue : Le chaos de la mer. Quelle plainte éperdue Un jour fit tressaillir le silence éternel ! Tout, l'océan geignait pour enfanter le ciel. La terre aussi parut. Nulle fleur n'était née; Pas un roseau. Le monde, encor sans destinée, Attendait que les dieux sortissent de la mer. Anou qui le premier foula le sol amer Dans sa vaste pensée absorba l'existence; L'univers fut en lui; tout devint sa substance. Eâ surgit ensuite, et, porté sur les flots, D'un souffle intelligent pénétra le chaos. Longtemps Bel fut songeur; il fit des lois sévères Et dans le stable azur régla l'ordre des sphères. C'est alors que nos yeux s'ouvrirent au grand jour, Tu montas vers le ciel, toi, faite pour l'amour; Et moi j'eus en partage, avec l'horreur de vivre, Lue terne couronne et mon sceptre de cuivre.
ISTAE
Oh ! que je baise enfin les yeux du bien aimé !...