‹ Les SymbolesChapitre 5 sur 13 · ALLAT · texte numérisé non relu

ALLAT

•le déteste le jour où le ciel fut nommé.

J'en veux au vaste monde, à ces légions d'êtres

Qui rampent sur le sol en bénissant leurs maîtres.

Les dieux triomphent ? soit ! je cracherai sur eux.

Je te hais pour ta grâce et tes rires heureux.

Et je maudis encor la terre de Chaldée,

Joyeuse, ivre d'amour, de soleil inondée,

Où retentit sans fin la louange d'Istar...

Mais je n'entendrai plus jamais rouler ton char,

Parmi la foule, au son des cymbales froissées.

Meure la vie avec nos stériles pensées !

Puisse-t-il revenir, le temps mystérieux

Où la mer n'avait pas encor vomi les cieux :

Où la force divine, éparse dans les choses,

N'avait point accompli tant de métamorphoses ;

Où l'immense matière attendait que l'Esprit

Soufflât sur son visage obscur et la pétrit ;

Où le limon, privé de fécondes caresses,

N'était pas devenu notre chair de déesses...

Ah ! c'était le repos bienheureux dans la nuit,

Les êtres confondus, ni lumière ni bruit,

Lorsque rien ne troublait l'abîme aux vagues lentes,

Avant même, ô ma sœur, que les premières plantes,

Les joncs, les tamaris, les forêts de roseaux,

Les vastes nénuphars eussent fleuri les eaux !

ISTAR 103

ISTAR

Pitié, ma sœur Allât

Vainement tu mendies.

Tombent sur tes beaux yeux soixante maladies ! Tu ne toucheras pas au corps de ton amant; Et par des liens durs comme le diamant Je meurtrirai ta chair dont le monde s'enivre. Les bêtes maintenant refuseront de vivre ; L'homme ne priera plus. Etouffant leurs sanglots, Les dieux, pour dérober leur honte sous les flots, S'enfuiront tour à tour de la région bleue Comme de maigres chiens cpui vont serrant la queue. Ainsi sera vaincu l'universel effort; Et je triompherai, moi seule, dans la mort.

Les fleurs avaient perdu leur suave jeunesse. Les bêtes languissaient : l'âne fuyait l'ânesse, Le taureau n'aimait plus la vache. Le guerrier Pleurait d'ennui ; le prêtre était las de prier ;

lui LES SYMBOLES

L'époux se dérobait aux baisers de l'épouse. Car, vivant dans le deuil près de sa sœur jalouse, Istar ne faisait plus jaillir à flots divins La vie et le bonheur qui gonflent ses beaux seins.

Sin, roi des claires nuits, gardait un froid silence. Samas pleurait, Samas le terrible, qui lance Contre ses ennemis l'âpre disque de feu. Maroudouk oubliait ses dogues ; et le dieu Qui piétine sans fin dans les rudes mêlées, Nergal, interrogeait leurs faces désolées.

D'où viendra le salut? Bel, chef de l'univers, Dont les jeux vigilants sont largement ouverts. S'est interrompu, las de son œuvre sacrée. Le sublime Poisson de la mer Erythrée, Eà, dont la parole enseignait autrefois L'origine du monde et le secret des lois Aux hommes rassemblés par foules innombrables, Songe avec amertume, échoué dans les sables. Même l'ancien des dieux, Anou, le premier-né, Après avoir, durant les siècles, ruminé Comme un buffle puissant qu'endort la solitude, Tressaille dans son rêve avec inquiétude.

ISTAR 1 05

Soudain l'on vit frémir l'impénétrable Eâ . Lui, l'antique seigneur de l'abîme, il créa, Pour délivrer Istar des puissances haineuses, Un messager de gloire aux formes lumineuses Quî, robuste, et dans l'or des étoiles trempé, Brandissait avec force une claire harpe. « Va, dit-il, c'est le cœur des peuples qui t'envoie ! Mène Istar vers les dieux; rends au monde la joie. Frappe le sombre mur de ta harpe de fer : Devant toi s'ouvriront les portes de l'enfer. »

Et le svelte Génie aux limpides prunelles Etendit sur le vent du soir ses larges ailes. Dès qu'il eut respiré l'air froid du triste lieu : « Àlon nom est le salut, dit-il; je suis un dieu, Et le roi de la mer défend qu'on me repousse. »

Allât grinça des dents et se mordit le pouce.

« Ah! puisses-tu mourir cent fois! Que le ciment Des murailles te serve à jamais d'aliment! Que ta boisson soit l'eau du cloaque des villes! Que la corruption mange tes yeux serviles ! »

106 LES STilBOLES

Alors il répondit, l'Envoyé radieux :

« 0 sombre femme, entends la sagesse des dieux.

Istar retournera vers la montagne claire

Où ses taureaux ailés mugissent de colère.

Un char l'emportera dans l'espace vermeil.

Et bientôt, s'éveillant du ténébreux sommeil,

Tammouz, loin de ce lieu d'horreur et d'épouvante.

Sera baigné par elle à la source vivante

Qui murmure sans fin dans les bosquets du ciel.

Sache que leur amour sera perpétuel.

Le monde bénira cette union sereine ;

Et tous deux régneront, affranchis de ta haine,

Ignorant la douleur, l'ennui, l'âge outrageant,

Dans une région pure comme l'argent. »

De ses deux mains Allât couvrit sa face amère.

Mais Tammouz reposait sur le cœur de sa mère;

Avec des pleurs d'amour et de joyeux sanglots

Elle prit dans ses bras le jeune homme aux yeux clos,

Et vite l'emporta vers leur céleste couche,

Lui baisant tour à tour les cheveux et la bouche.

Splendeur du sacrifice, Agni, feu pur et clair, Puissant maître par qui la race humaine est grande, Revêts ta forme auguste et brille comme hier; Puis vers les régions lumineuses de l'air, Ami du monde, Agni, porte aux dieux cette offrande.

Viens : le pâle horizon commence à rougeoyer. L'Aube et la Nuit, foulant cette fraîche pelouse, Veulent voir ta bannière ardente flamboyer. Viens, destructeur du mal, ô gardien du foyer Qui charmes la maison comme une chaste épouse.

Voici l'orge où reluit le beurre consacré,

Et pour toi l'on prépare un limpide breuvage...

Mais tu jaillis : j'ai vu ton visage pourpré.

Oh! grandis sous mon souffle, et je t'exalterai !

Bondis, les crins au vent, comme un cheval sauvage.

Toi, la vie, accomplis cette œuvre du matin ; Crépite allègrement dans la sèche ramée. 0 secourable Agni, par cpui l'azur lointain Chaque soir resplendit d'étoiles, ce festin Montera vers les dieux dans ta blanche fumée.

Mais l'Aurore, fouettant ses vaches au poil roux,

Les a tous éveillés dans sa céleste ronde.

La famille divine est en face de nous ;

Et l'Arya pieux vous salue à genoux,

0 Terre et Ciel, parents vénérables du monde.

Faites, ô dieux amis, dieux bons et familiers, Croître nos fils ainsi que de sveltes arbustes ; Accordez la victoire à nos fiers cavaliers ; Dieux qu'enivre Soma, donnez-nous par milliers Des boucs et des taureaux et des ânes robustes.

Soma brûle nos cœurs ; c'est un dieu que Sonia. Il répandra la joie en nos âmes guerrières Jusqu'au jour où nos pieds, que sa force anima, Fouleront tristement le chemin d'Yama...

Oh ! longtemps puisse-t-il écouter nos prières !

A notre seul bonheur Indra fut destiné, Lui qui se mêle à tout et remplit l'étendue. 0 roi, viens saluer Agni, le nouveau-né! Montre-nous au réveil, dieu juste et fortuné, L'amour qu'a le pasteur pour sa brebis perdue.

Tu le sais, la prière attelle tes coursiers; Par nos libations ta voix devient tonnante ; Nous te présentons l'orge et le lait nourriciers ; Nos chants parent ton corps de vêtements princiers Et placent dans ta main la foudre rayonnante.

Quand la force divine, ô maître, éclate en toi, Nous te suivons des yeux dans tes sombres voyages. Nous prions pour ta vie en pâlissant d'effroi; Mais tu frappes les tours et les palais, ô roi, Tu brises par ton choc les villes des nuages.

En vain de noirs serpents l'enveloppent : sur eux Tu fais passer ton char terrible qui les broie; Et. tandis qu'emportés dans un vol bienheureux Hennissent tes chevaux de guerre aventureux, On entend retentir tes mâles cris de joie...

La pluie a ruisselé comme un torrent de miel. Alors tout se fait calme : et tes mains vénérées Elèvent lentement le soleil dans le ciel. Gloire à toi dont le trait bienfaisant et cruel Aiguillonne le pis des vaches éthérées!

Le rude sol fleurit aux: caresses des Eaux; La santé, la richesse et la paix sont en elles. Mères dont la bonté rend l'essor aux oiseaux, Vous emportez au loin, dans vos larges ruisseaux. Le péché qui souillait nos âmes criminelles.

Venez, maîtres, venez ! Des sorciers odieux Ne vous raviront pas cet. ample sacrifice. J'appelle ici le peuple innombrable des dieux. Soufriez, ô vents du ciel, vents purs, vents radieux, Pour que le jeune Agni s'élève et resplendisse.

Par vous le clair soleil s'éclipse ou reparaît. Dans la nuit on entend votre foule qui beugle, Comme si la grandeur du ciel vous enivrait: Et vous déracinez les rois de la forêt, Comme fait l'éléphant quand la fureur l'aveugle.

0 vous tous, le mortier sonne comme un tambour Les fruits sont écrasés, le soma se colore. Aidez-nous; soyez pleins d'un indulgent amour; Et cet acte pieux dévoilera le jour Qui, pareil au lotus pudique, veut éclore.

Quels charmes ténébreux peuvent te retenir, Soleil sans qui la terre est comme inanimée? Viens contempler le monde, et laisse-toi bénir. Tout est prêt; et Soma frémissant va s'unir A la flamme d'Agni, sa pure bien aimée.

Le sacrifice, ô roi, t'ouvre l'espace bleu ;

Viens, franchis d'un seul bond des montagnes de brume.

Le voici, le voici, l'invulnérable dieu,

Pressant de l'aiguillon sept cavales de feu

Qui blanchissent leur mors d'une éclatante écume!

Prince aux calmes yeux d'or, monte, et deviens Vishnou; Suis avec majesté ta route coutumière.

Un collier de rubis étincelle à ton cou. 0 jeune Sùrya, paré comme un Indou, Viens repaître nos veux affamés de lumière.

Le feu pâlit; bientôt sa langue noircira. Viens, il est temps de boire, ô buveur redoutable ! Gravis le beau cbemin que t'a frayé Mitra. Vers toi, toute la nuit, mon âme soupira, Comme le bœuf lassé soupire après l'étable.

O merveilleux ami, tu délivres enfin

La Terre au vaste corps de ses lugubres voiles ;

Tu rends à notre amour son visage divin ;

Et devant toi, soleil que nul n'implore en vain,

Telles que des voleurs, se sauvent les étoiles !

Ami, que cherches-tu? tes jeux sont pleins de songes Près de ce lac peuplé de cygnes, viens t'asseoir. Pour éteindre l'ardeur du rêve où tu te plonges, Viens, laisse-toi revivre aux frais baisers du soir,

0 la paisible nuit ! l'air léger qu'on respire Pénètre la pensée et parfume le sang.

Un cygne endormi passe ; et l'on voit se sourire Les lotus d'or du ciel et ceux du calme étang.

Ne me crains pas. Je suis armé de fleurs vermeilles. J'ai pour drapeau la lune, et je porte à mon cou Les Védas parsemés d'immortelles abeilles. "S iens à moi dans ton cœur; écoute bien Vishnou.

Je possède l'amour des vierges et des veuves . Tout m'aime; car je suis Avril parmi les mois, Dans les fleurs le lotus, le Gange entre les fleuves, 0 mon fils, et je suis le rire dans la voix.

Je trouve mon bonheur dans le salut des êtres. Je renais d'âge en âge, alors que la vertu Abandonne les rois et faiblit dans les prêtres. Invisible et présent, je parle : m'entends-tu?

L'univers, en un jour d'affreuses violences, Fut près de s'effondrer. Moi, sanglier géant, Je soulevai la terre au bout de mes défenses Et, seul, je la remis au cœur de l'Océan.

Fidèle à mon devoir, soumis aux destinées, Je fus le doux Ràma. Dans les rudes forêts Je vécus saintement pendant quatorze années Je perçais les démons d'inévitables traits.

Je fus Krishna. Yêtu d'or et de fine soie, J'imposais sans fureur mes justes volontés. J'écrasais les serpents, la terre était en joie, Et ma flûte entraînait les animaux domptés.

Lorsque je danse, ami, pour le salut du monde, L'air est pris de vertige. Avec ravissement Le sol frémit ; au loin chante la mer profonde ; Et mes cheveux tressés frappent le firmament.

Cymbales d'or, tambours joyeux, conques fleuries Me proclament vainqueur. Puis le repos me plait; Et, caressant des yeux les célestes prairies, Je me laisse bercer par des vagues de lait.

Si tu veux partager ma quiétude, écoute ! Car tout n'est que vapeur, lueur trouble et vain bruit Pour l'esprit égaré, pour l'âme en proie au doute, Aveugle sans bâton qu'un aveugle conduit.

L'être ailé sortira de l'humble chrysalide, Mais non pas sans avoir patiemment lutté. Viens à moi : mets le pied sur mon discours solide, Pont merveilleux qui mène à l'immortalité.

lit] LES SYMBOLES

Tu n'es point de ceux-là qui méprisent leur àme. Pécheur, un franc aveu te lavera du blâme; Tes lèvres et ton cœur sont purs de trahison. Mais, comme les fourmis accroissent leur maison, Il te faut chaque jour augmenter ta justice. Lorsqu'on enterre un mort, bien que l'air retentisse Des plaintes de la flûte et de lugubres voix, On laisse enfin le corps comme un morceau de bois Et chacun se retire en détournant la tête : Plus d'amis, plus d'enfants, plus de femme. Inquiète, L'âme cherche autour d'elle et pleure dans la nuit. Mais, si tu fis le bien, la justice te suit.

N'afflige aucun vivant: Que, toujours honorée, La femme, épouse ou mère, ami, te soit sacrée. Ne t'enorgueillis pas d'un devoir accompli ; N'en parle point : qu'il soit emporté par l'oubli. Fuis le jeu. Sois vaillant comme ceux de ta race. Que l'homme désarmé devant toi trouve grâce; Garde-toi de tremper tes flèches de poison. Tu sais qu'il ne faut pas maltraiter sans raison

L'àne ou le bœuf, l'oiseau, l'insecte, le reptile, Ni l'herbe des chemins perdus, l'herbe inutile I Mais il ne suffit point de s'abstenir du mal. Aime tes ennemis. Le suave sandal Ne parfume-t-il pas la hache qui le blesse? Et quand tu seras bon, juste, plein de noblesse, La porte du soleil te livrera les cieux. L'eau sainte du bonheur humectera tes yeux; Et Brahma, qui sourit par ses quatre visages, T'accueillera parmi les héros et les sages.

Je te révélerai des secrets plus divins.

Tu te repais encor de simulacres vains.

Si tu n'es plus en proie aux ténèbres cruelles,

La Vérité n'a pas réjoui tes prunelles !

Es-tu roi dans la ville aux neuf portes, ce corps,

Source de tant de maux, de honte et de remords ?

Peux-tu voir la beauté des femmes d'un cœur ferme ?

Ah ! comme la matrice enveloppe le germe,

La fureur de l'amour étreint le monde entier !

Mais fuyons : je connais un sublime sentier.

L'illusion des sens t'enlace et te submerge.

La divine Maya, féconde et toujours vierge,

Par sa magie enchante et torture le cœur.

C'est la danse effrénée, un vertigineux chœur,

Un tumulte, des cris, des parfums et des flammes. .

Mais pense à la profonde identité des âmes ;

Sous cette multitude éparse, cherche Dieu ;

A travers la fumée entends rire le feu,

Pur, immuable, et tel qu'à l'aurore première ;

Sous les riches couleurs retrouve la lumière;

Recompose en un corps unique et radieux

Les membres déchirés qui saignent sous tes yeux !

Quand tu te connaîtras comme âme universelle, Le foyer dont tu n'es qu'une pâle étincelle T'absorbera : ton cœur ne pourra plus changer. Le « moi » plein de désirs, qui seul fut l'étranger, Ne t'empêchera plus de descendre en ton être. Tu seras affranchi de la douleur de naître, Au-dessus de la vie et délivré du ciel. L'n repos ineffable, entier, perpétuel : Plus même ce bonheur qu'avec fatigue on traîne, Car une chaîne d'or est toujours une chaîne.

Contemple du même œil les morts et les vivants. Un cœur pacifié, lampe à l'abri des vents,

Ne vacille jamais et brûle avec mesure. Sois pour l'Ame suprême une demeure sûre. Dédaigne l'espérance et chasse les regrets. Répète en souriant : « Tu n'es pas ; disparais ! » Au léger tourbillon des mille phénomènes. Et, n'étant plus troublé par les fièvres humaines, Inébranlable en Dieu, calme et fort, tu verras La nature s'enfuir en agitant ses bras, Ainsi qu'une danseuse, exquisement parée, Salue et se retire après s'être montrée.

Que le ciel de Brahma, mon fils, le ciel en fleur Ne vienne plus hanter ta mémoire. Malheur A celui qui soupire après la récompense, Mirage qui s'efface et meurt dès qu'on y pense ! Même devant la joie et la splendeur des dieux, Souviens-toi que Maya rit de tes faibles yeux. Car le Principe mâle est un ; lui seul existe ; Et, tandis que l'excès des voluptés attriste, Lui seul est le profond sommeil, le frais gazon, La source d'ambroisie et le miel sans poison.

Travaille, mange et bois, fais la guerre, médite : Mais toujours pense à Dieu. L'œuvre n'est pas maudite Si tu n'es pas lié par l'œuvre; et le péché Ne souillera pas plus un esprit détaché

De la vaine apparence, antique et toujours neuve, Que l'eau ne peut ternir les nymphéas du fleuve. Mais quand même, le corps décharné, tu vivrais Du parfum de la terre et du chant des forêts; Quand tu sacrifierais des millions de bêtes, A toi seul surpassant les rois et les ascètes ; S'il te reste un désir, si tu formes un vœu, Tu ne peux, pas t'unir à l'être de ton Dieu.

Que la science, ami, te serve d'eau lustrale : Comprends, tu seras pur. Une ardente spirale Monte, en cercles de plus en plus éblouissants, De la pierre insensible aux dieux nourris d'encens. Brahma, Yishnou, Civa resplendissent au faite De l'univers joyeux comme une immense fête. Brahma, père du monde, engendrera sans fin. Je suis la vie en tous, l'âme, l'éclair divin. Puis la mort les attend ; Civa devient leur maitre ; C'est lui qui les replonge à la source de l'être. Eh bien! l'air qui frémit, les plantes et les eaux: La race étincelante et libre des oiseaux ;

Le cheval plus rapide en ses galops sauvages

Que le vent déchaîné parmi de noirs nuages;

Le rugueux éléphant, pareil au rocher brut,

Si beau lorsqu'il distille une sueur de rut;

Les singes dans leurs bois pleins de miel et de baumes;

Les démons de la nuit, les lutins, les fantômes;

Les brahmanes sacrés comme les vils soudras;

Les célestes danseurs, les sveltes Àpsàras ;

Les sept langues d'Agni ; le soleil qui s'élance

Sur la mer sans écueil des cieux pleins de silence ;

Indra même, et les dieux qui peuplent son palais :

Tous ces êtres ne sont que de lointains reflets

De Celui que ne peut atteindre nul blasphème,

L'universel Esprit existant par lui-même!

Brahma qui, dans sa veille ardente, à larges flots Épanche incessamment des âmes sans repos Et qui, par son sommeil, éteint les créatures; Civa, le maigre ascète affamé de tortures, Qui pour seule guirlande a des crânes humains, Lui qu'on n'apaise pas en se tordant les mains ; Et moi qui sur la vie aux grâces éternelles Repose, en souriant, mes songeuses prunelles Semblables à la fleur dont le calice est bleu, Nous sommes trois aspects sublimes d'un seul Dieu.

L'appeler Bhaghavat n'est point un sacrilège.

D'autres l'ont nommé Brahm, le bien, la loi, que sais-je?

Prononcer tous ces mots, ce n'est qu'agiter l'air.

Tu peux crier dix ans comme un aigle de mer

En répétant les noms bénis dont on le nomme :

Mais son essence échappe aux paroles de l'homme.

Les poètes vaillants et saints qui l'ont chanté

Durent cruellement rompre son unité.

Qui pense le connaître à tout jamais l'ignore.

Sa grandeur m'épouvante; et ce n'est rien encore

De vénérer en lui le moyen et le but,

Et tout ce qui sera comme tout ce qui fut !

Sans se confondre avec aucune autre existence,

Partout il est présent, lui, l'unique substance.

Il se prodigue à tous sans être partagé.

Il ressemble au soleil qui n'a jamais changé,

Et qui ne s'émeut pas, lorsqu'il rit aux trois mondes,

De voir ses beaux rayons déformés par les ondes.

Mais, dis-tu. fallait-il que le pur Bhaghavat, Sortant de son repos magnifique, rêvât Cet univers peuplé d'impalpables chimères ? Et ta bouche retient des paroles amères... 0 mon fils, s'il daigna se répandre au dehors, S'il voulut respirer en d'innombrables corps.

C'est afin qu'enrichi de divines souffrances Le sage, sous le flot changeant des apparences, Aperçoive son Dieu dans un transport de foi, Et rentre au sein de l'Etre en bénissant la loi.

Si je cache le vrai sous un voile d'images, Souris et comprends-moi. Sache par quels hommages Brahma, Vishnou, Civa, l'auguste Trimourti, Honorent l'Unité d'où le monde est sorti.

« Que mon être soit double et que tout s'accomplisse ! »

Dit Bhaghavat. Ce fut le premier sacrifice.

Il s'était vu lui-même ; et de sa vision

Naquit Maya, l'ardente et vaine illusion.

Bientôt, ne sachant rien de ses œuvres futures,

Brahma, le vénérable aïeul des créatures,

S'élança d'un œuf d'or, premier fruit de Maya.

Après une stupeur d'un siècle il bégaya :

« Être des êtres, viens en aide à ma détresse ! »

Et Dieu se découvrit à lui. Plein d'allégresse,

Brahma put contempler mille germes divers;

Puis il développa lentement l'univers.

Mais il osa vanter son œuvre ; et, pour ce crime,

Un jour, pris de vertige, il roula dans l'abîme.

Là, comme il implorait l'éternelle pitié :

<( Je suis Celui par qui l'orgueil est châtié !

Dit une voix terrible. Incarne-toi. Mérite

Que toute vérité par toi seul soit écrite.

Nourri d'air et de fruits, sois cruel pour ton corps.

Médite sans relâche ; amasse des trésors ;

Et, pour purifier l'homme de ses blasphèmes,

Donne-lui les Yédas et d'immenses poèmes. »

Alors, bien cpue son noble empire lui soit cher,

Le radieux Brahma se revêtit de chair.

Civa, repu de sang, cherche la solitude. Des vampires affreux forment sa cour. Dieu rude, Il frappe sans merci pour les moindres péchés. Il préfère aux parfums la cendre des bûchers. Ses beaux jardins fleuris, ce sont les cimetières. Il prie agenouillé, pendant des nuits entières, Sur les âpres sommets du saint Himmalaya; Car, redoutant toujours les pièges de Maya, Il veut, comme le tigre étendu sur sa proie, Dans l'amour de son Dieu trouver toute sa joie.

Moi, j'offre chaque jour au Maître du destin

Un millier de lotus frais cueillis du matin.

Une fois j'en laissai tomber de ma corbeille

Un seul, qu'en murmurant vint frôler une abeille.

Pouvais-je le mêler aux autres sans péché?

Pour que pas une fleur ne manquât, j'arrachai

Mon œil gauche, brillant comme un lotus du Gange.

Brahm reçut ma corbeille et sourit de rechange.

Ah ! tu frémis ? ton cœur va défaillir ? tu crains Que l'humble adorateur de ses pieds souverains Ne soit brutalement chassé de sa présence ? Mais sa mansuétude égale sa puissance.

Celui qui sert les dieux par les dieux est béni; Et Brahm t' apparaîtra, comme autrefois Agni Montrait sa rouge aigrette à l'appel des ancêtres. Ami, tous les chemins vont à l'Etre des êtres Comme toutes les eaux descendent à la mer ! Approche donc. Ici, point de mépris amer. L'Etre ineffable en qui la vie est enfermée N'est pas capricieux comme une femme aimée. Il n'exigera point de merveilleux cadeau ; Offre une fleur des bois, une feuille, un peu d'eau.

Marche avec confiance à l'union mystique.

Que ton cœur, désormais, soit le feu domestique,

0 mon fils, et ton corps l'inviolable autel

Où descendra parfois le Convive immortel;

Tes adorations, une fraîche guirlande;

Ton àme entière, un hymne ; et ta vie, une offrande.

Mais plus d'astres au ciel... Le beau lac endormi Murmure; l'air frissonne, et l'Orient rougeoie. Exaltons, par un chant de triomphe et de joie, Le trésor, le soutien, le refuge, l'ami!

Je ne t'enseigne plus de subtiles doctrines :

C'est mon cœur qui déborde... 0 Brahm, vivante loi!

Toi seul tu te connais; la vérité, c'est toi;

La science est le souffle ardent de tes narines.

Mes yeux, t'ont vu passer comme un terrible éclair. Plus petit qu'un atome et plus grand que le monde, Seul, tu vis. C'est par toi que la terre est féconde. Tu brilles dans la flamme et tu vibres dans l'air.

Salut, grâce des fleurs et des fraîches pelouses, Austérité des monts, grande voix des forêts, 0 vaillance, ô vertu, silence des secrets, Pureté de la vierge et bonheur des épouses !

Immuable figuier qu'enveloppent les veuts, Tu sens vivre et frémir la moindre de tes feuilles; Et tandis qu'en toi-même, ô Brahm, tu te recueilles, Tu palpites sans fin dans le cœur des vivants.

Comme un irrésistible Océan tu déferles En jetant vers le ciel une écume de dieux ; Et n'es-tu pas aussi le fil mystérieux Qui traverse le cœur de millions de perles?

Brahma, presque aveuglé par ta pure splendeur, S'éleva vers ton front. Moi, plongeant aux abîmes, J'espérais contempler enfin tes pieds sublimes. Nous n'avons pas trouvé de borne à ta grandeur !

Mais, t'ayant deviné sous tes métamorphoses,

Je m'enivre avec toi de ta félicité.

J'habite pour jamais ta royale cité ;

Moi-même je suis Brahm, et Brahm est toutes choses.

L'universelle angoisse appelait un Sauveur. Cette nuit-là, les saints priaient avec ferveur; Une voix caressante et pleine de mystère Flottait sur les grands bois, les champs de riz, les eaux; Et très faible, sans même éveiller les oiseaux, Un hymne monta de la Terre.

« 0 Bienheureux qu'entoure un vénérable chœur Puissé-je pénétrer jusqu'au fond de ton cœur ! Ecoute dans la nuit mes soupirs prophétiques, Toi plus beau que la lune aux royales pâleurs; Et tes paisibles yeux se mouilleront de pleurs, 0 frère des Bouddhas antiques.

« La Terre te supplie ; entends pleurer su voix ! Comme l'air qu'un enfant croit tenir dans ses doigts, Tout s'échappe. Il n'est point d'immuable substance. Rien rpue des bulles d'or miroitant au soleil! Tout est vide. Ce monde illusoire est pareil Au vain tourbillon de la danse.

« Reflet du ciel dans l'eau, mirage, écho lointain... L'univers, plein de joie et de gloire au matin, N'est qu'un mensonge, avec son merveilleux cortège De formes, de couleurs et de sons éclatants. Les êtres sont captifs dans les liens du temps Comme l'écureuil pris au piège.

« Ainsi qu'une liane aux replis étouffants, Douleur, vieillesse, mort étreignent mes enfants. Et quand leur chair n'est plus qu'une défroque immonde. Reposent-ils enfin? Non, point de paix pour eux ! Il faut renaître ailleurs, et dans le cercle affreux Rouler toujours de monde en monde.

« Toi seul peux les sauver. 0 seigneur de la loi, Ne sois point satisfait d'être un Bouddha pour toi ! Quitte le ciel d'Indra; sors de ta pure extase ; Et les êtres, sitôt qu'il t'auront contemplé, Ne seront plus pareils à l'insecte affolé

Qui lutte pour sortir d'un vase.

« 0 maître, je le sais, d'éphémères accords Ont lié ta grande âme à d'innombrables corps. Un soir d'automne, étant prince des antilopes, Tu sauvas un brahmane emporté par l'Indus. Déjà resplendissait dans tes yeux de lotus L'amour dont tu nous enveloppes.

« Homme, la charité te porta jusqu'aux cieux. Tu ne possédas rien : ton corps si précieux, Tu le sacrifias dans plus d'une existence ; Tu donnas une chère épouse et tes enfants ; Et, béni de la race entière des vivants, Tu grandis par la pénitence.

« Rien ne peut obscurcir ta sereine vertu. Le désir, dans le fond de ton être, s'est tû ; Et si tu tiens encore, âme désabusée, À ce monde pétri de rêve et de douleur, C'est ainsi qu'au brillant calice de la fleur Tient une perle de rosée.

« Voici l'heure. Bientôt, sourd aux sanglots des dieux, Tu descendras du ciel suave et radieux, Après avoir fixé la mitre qui flamboie Sur le front du futur Bouddha ton successeur. 0 prince aux belles dents, héros plein de douceur, Quitte le séjour de la joie.

« Tu naîtras d'une femme au corps pur et sacré. Ah! le jour du salut, comme je fleurirai! Dans le palais du roi les écrins magnifiques, Pour montrer leurs trésors, d'eux-mêmes s'ouvriront; Un souffle parfumé caressera ton front ; L'air sera noyé de musiques.

« Apparais dans le monde, et le monde aura foi! Les images des dieux, se dressant devant toi, Contempleront ta face aimée a vec délice ; Car l'homme sans désir est plus saint que Brahma, La prière, le chant, les rites, le soma Et la flamme du sacrifice.

« Viens sous un parasol aux joyeuses couleurs, Et nous t'élèverons des reposoirs de fleurs, Jeunehomme aux. ongles d'or, prince aux lèvres vermeilles ! Ah! daigne, en souriant, fouler ces verts chemins ; Nous te ferons, avec les lis et les jasmins, De gracieux pendants d'oreilles.

« Mais tu dois nous guérir d'un songe amer et vain

Et nous faire entrevoir le Nirvana divin

A travers l'océan tumultueux des choses.

0 Bienheureux, prenant les êtres dans tes bras,

Par delà le désir tu les établiras

Dans cette paix où tu reposes.

« Que t'importent la voix mourante du chanteur, Les poudres de parfum et les eaux de senteur, Le fier turban royal, la richesse des tentes, Les fruits amoncelés pour la soif et la faim, Le jour tendre, voilé par un treillis d'or fin, Les femmes en robes flottantes?

« Maigre ascète roulé dans un manteau fangeux, Tu t'enfonceras, loin des rires et des jeux, Comme un rhinocéros dans une solitude; Et tu te pencheras sur le Néant sacré Avant de revenir vers les hommes, paré De grâce et de mansuétude.

« 0 Çakya-Mouni, dans mon rêve je vois L'arbre d'intelligence au fond d'un calme bois. Sous le noble figuier tu médites, ô sage. Te voici mûr enfin pour le suprême oubli; La splendeur d'un Bouddha désormais accompli Rayonne sur ton beau visage.

« Transfiguré, vêtu d'éblouissants habits, Sur un large lotus aux feuilles de rubis Tu t'élèves dans l'air; tout l'horizon rougeoie; Les De vas font sonner leurs timbales d'airain... 11 a neigé des fleurs sur le Bouddha serein Qui plane au-dessus de la joie.

« Maître des mondes, pur, céleste, rayonnant, Quelle tentation te vaincra maintenant?

Tu sais que tout languit, se décompose et change. La voix des Apsàras ne trouble point ta chair; Et tu foules aux pieds les démons de l'enfer,

Plus nombreux que les flots du Gange.

« Ah! retourne à présent vers les hommes ! Dis-leur Que respirer, c'est être abreuvé de douleur. Héros de la parole, armé de patience, Dis-leur qu'il ne faut point songer au ciel d'Indra; Que, par la charité, le cœur possédera L'unique et parfaite science.

« Chef de la caravane au milieu des marchands, Dis-leur, en tes discours fleuris comme les champs, De cacher leurs vertus et de montrer leurs fautes ; Fais résonner pour tous le tambour de la loi; Et qu'ils montent, fuyant l'horrible amour de soi, Aux régions claires et hautes !

« Prodigue-nous ton âme à l'heure où tu t'en vas ; Instruis les animaux, les hommes, les Dêvas, Car tu les mêles tous dans ta pitié divine ! 0 toi, solide et pur comme le diamant, Promets-leur l'ineffable anéantissement Que le cœur désire et devine.

« Alors, la tâche faite et le jour bien rempli, Tu pourras te coucher dans l'éternel oubli ; Tandis que le héros des époques futures, Le saint Bouddha sacré par toi-même, à son tour Se lèvera, les yeux resplendissants d'amour, Pour le salut des créatures.

Zoroastre, une nuit, reposait dans sa tente

Quand soudain retentit une voix éclatante

Qui le fit tressaillir à travers son sommeil.

« 0 juste, viens en aide au feu pur et vermeil !

Une Druje m'assaille, et je combats pour vivre.

Lève-toi; car la cendre emplit l'urne de cuivre.

Le bois est consumé ; maître, il faut accourir :

0 juste, viens en aide au feu qui va mourir ! »

Et Zoroastre, pour chasser la Druje infâme,

Par des bois précieux alimenta la flamme.

Puis il dit en versant des parfums sur le feu :

« 0 sublime Auromazd, protège-nous, mon Dieu!

Fais que le bien réside en toute créature

Et recois le salut des hommes de droiture.

Ces rameaux embrasés témoignent de ma foi. Seigneur, puisque mon souffle a fait jaillir vers toi La flamme où ta splendide essence est révélée, Je vais me réjouir de ta face étoilée ! »

Il sortit. La nuit bleue et froide étincelait.

La lune répandit un flot brillant de lait ;

Et la joie inonda la terre au corps robuste

Quand elle se sentit fouler par l'homme juste.

Zoroastre éleva les mains pieusement.

« Je t'honore, dit-il, solide firmament,

0 pierre de saphir, en ta splendeur austère.

Je t'invoque, âme noble et douce de la terre;

Tu pleures avec nous lorsque les champs ingrats

N'ont pas récompensé le travail de nos bras.

Je vénère les eaux, le vent qui purifie,

Et la jeune moisson, espoir de notre vie.

Je vous aime, arbres purs, figuiers, saules, noyers,

Platanes, vous par qui s'empourprent nos foyers.

0 vigne, je bénis ta fleur, riche en promesses;

Et j'appelle sur toi les fécondes caresses

Du clair Mithra qu'emporte un victorieux vol.

Le dédaigneux qui hait la culture du sol,

Tu l'excluras, Seigneur, de ta loi salutaire ;

Car il a blasphémé le soleil et la terre. »

A ce moment l'azur céleste fut voilé.

Les astres vacillaient dans la brume ; et, troublé, Zoroastre entendit de lourds battements d'ailes. Il pressentit le roi des âmes infidèles, Ahriman ; et bientôt, il vit en frémissant L'être impur émerger d'un nuage de sang. Longtemps il contempla l'Esprit de violence ; Mais le Déva rompit tout à coup le silence.

AHR1MAX

0 prophète, reçois dans ton cœur enivré La science du mal que je t'enseignerai. Adore-moi. Je suis aussi grand que ton maitre. Reconnais en nous deux les principes de l'Etre. S'arrachant l'univers comme un maigre butin, Ahriman et Mazda pétrissent le destin.

Nous sommes les jumeaux de l'éternel Abime. Librement j'ai choisi le mensonge et le crime, Et j'enveloppe tout de mes filets hideux; Mais le temps infini nous engendra tous deux. Il regarde, inactif et comme dans un rêve, Ahriman et Mazda s'entrechoquer sans trêve.

Sombre Déva, la Druje a fui de mon brasier,

Et tu dessécheras vainement ton gosier.

Tu t'appelles menteur et tu veux qu'on te croie !

Ecoute bien. Quand Dieu créa pour notre joie

Le Paradis, séjour des êtres lumineux,

Tu ne connaissais rien que ton esprit haineux

Et, seul, tu croupissais dans le lac des ténèbres.

Enfin tu t'éveillas de tes songes funèbres

Et, d'un vol fatigué, tu montas vers les cieux.

Tu salissais les flots du gouffre spacieux.

Mais, quand la flamme d'or des lampes éternelles

Frappa subitement tes obscures prunelles,

Vaincu par la lumière et l'intense chaleur,

Tu roulas dans l'abime en hurlant de douleur.

AHB1HAH

Ce fut le premier jour d'une implacable lutte. En tombant je trouai la terre; par ma chute Je lis jaillir les monts sauvages vers le ciel !

Qu'importe? je bénis l'enfantement cruel. C'est pour la majesté du Seigneur que tu crées ; Sa gloire éclate mieux sur les hauteurs sacrées.

AHKDIAX

Mazda fit un taureau pur et laborieux.

Je tenaillai sa chair et je crevai ses jeux. 0 prophète, la mort est un de mes ouvrages : Il expira parmi les riches pâturages.

La noble bête avait le cœur d'un Arya ! Son âme seleva vers la lune et cria : « Seigneur, il faut peupler cette contrée immense ; Que les couples joyeux naissent de ma semence ! » Et les êtres vivants surgirent par milliers. Les troupeaux, malgré toi, s'étant multipliés, L'homme put â son tour paraitre sur la terre : Tu fis bien de tuer le taureau solitaire.

AHRIMAX

Zoroastre, entends-moi ! Le mal triomphera Malgré le glaive d'or du glorieux Mithra, Et les clameurs de votre éblouissante armée, Et mon rival, nourri d'un torrent de fumée ! Zoroastre, entends-moi, prophète au large front. J'apporte la victoire à ceux qui me suivront. J'ai fait l'hiver, la nuit, les pestes, les déluges ; Ne me résiste pas. Mes Dévas et mes Drujes

Tortureni sans relâche et font mourir d'effroi

Celui qui ne m'a pas salué pour son roi.

0 sage, si tu ris de mes louves géantes,

De mes reptiles noirs aux trois gueules béantes,

De mes guêpes, dont l'âpre aiguillon est mortel,

Pour te persécuter jusqu'au pied de l'autel

J'ai la Druje terrible, âme de la luxure,

Qui fait au cœur du juste une atroce blessure.

0 rayonnants amis, archanges souverains

Par qui nos chariots s'effondrent sous les grains,

0 tendres nourriciers des pauvres, bons génies,

Je me sens protégé par vos ailes bénies !

Je hais l'Esprit de mort qui sème aux quatre vents

Les Touraniens tueurs de femmes et d'enfants.

Le cavalier nomade embrasse ta doctrine,

Lui qui n'a pas un cœur loyal dans sa poitrine,

Ahriman ! car il jure et manque à son serment,

Le lâche destructeur de l'orge et du froment.

Mais tu seras chassé par l'Arya fidèle.

La Vérité nous aime et nos cœurs sont pleins d'elle.

Tu ne séduiras pas, û prince des méchants,

L'homme énergique et vrai qui clôture ses champs !

AHRIXAN

Ah ! j'ai pitié de toi. Quand tu mourras, pauvre homme, Ayant vécu pareil à la béte de somme, A quoi te servira ta stupide vertu ?

ZOROASTKE

Mon âme verra Dieu si je t'ai combattu! Certes, j'exhalerai mon souffle dans l'espace; Mais mon espoir n'est pas fondé sur ce qui passe. Ma conscience, après l'angoisse de la mort, Surgira devant moi : si je fus sans reniord, Elle m'apparaitra comme une vierge pure. De sa robe de neige et de sa chevelure S'exhalera, dans l'air resplendissant de jour, Un parfum de bonheur et de céleste amour. Alors, pour y subir un jugement terrible Où la moindre action sera passée au crible, J'irai, seul, vers le pont qui mène au Paradis. Là plus d'un, réclamé par les anges maudits, Expiera durement sa foi dans les idoles ; Le menteur entendra de cruelles paroles; L'assassin, l'adultère et le blasphémateur Descendront dans le vaste abîme avec lenteur... Mais moi je franchirai, si mon Dieu me soulève, Le pont mince et tranchant comme le fil d'un glaive !

0 Zoroastre, adieu. Souviens-toi que j'attends. J'ai des trésors de haine et je me fie au temps. Ton Dieu glorifié par des légions d'astres Peut soutenir les cieux splendides sans pilastres ; Mais un jour Ahriman se dressera contre eux. J'étoufferai Mazda dans mes bras ténébreux : Et le ciel, éteignant ses pâles étincelles, Sommeillera dans l'ombre immense de mes ailes.

Ecoute ma parole, ù mensonge vivant !

Mazda, que réjouit notre hommage fervent,

Par un juste irrité prononce ta sentence.

Tous les métaux, fondus par une flamme intense,

Couleront sur le sol au jour prédestiné.

De mon sang le dernier prophète sera né ;

Et Dieu réveillera ses fureurs assoupies.

On entendra les bons pleurer sur les impies

Et les méchants pleurer sur eux-mêmes. L'airain,

L'or, le fer mugiront comme une mer sans frein.

Emplissant tout le ciel de leur plaintes stridentes,

Les impurs se tordront dans les vagues ardentes ;

Mais leurs crimes seront pour jamais expiés

Et le Seigneur verra les peuples à ses pieds.

Seuls, sans même implorer leur Juge magnanime, Les Dévas périront dans le brûlant abîme. Rien n en subsistera. Pas un ange pervers Ne troublera la paix dans le jeune univers ; Et, tandis que parés pour d'éternelles fêtes Les deux retentiront de l'hymne des prophètes, Toi, menteur, tu seras entièrement détruit Et la sainte lumière absorbera la nuit !...

Alors, comme un serpent sinueux, l'être immonde Se glissa dans le sol. L'aube éclairait le monde. La vie. en frissonnant, sortait d'un lourd sommeil; Et le pur Zoroastre attendit le soleil.

A l'origine, seul, le Vide ténébreux S'étendait sans limite et dans un froid silence Quand soudain, plus furtifs qu'une lueur de lance, Saignèrent dans la nuit des éclairs douloureux.

Puis un frisson d'angoisse, un très faible murmure Troubla les profondeurs de l'abime sacré ; Et tout l'espace fut brusquement déchire', Comme éclate en automne une grenade mûre.

Et la Terre parut. Un être radieux Dans un flot de clarté volait au-dessus d'elle; Et c'était, traversant le gouffre d'un coup d'aile, L'Amour, le plus ancien et le plus beau des dieux.

Loin de la Terre informe il montait sans vertiges, Ivre de sa pensée, ardent, libre, ébloui De la pure splendeur qui rayonnait de lui, Et sa fuite laissait de lumineux vestiges.

Vierge et nu, possédant la parfaite beauté, Rien ne troublait encor son bonheur solitaire Tandis que bouillonnait le chaos de la Terre, Sans loi, sans harmonie, aveugle, illimité.

Mais la Terre, ayant soif d'obscures fiançailles, Sentit confusément la présence du dieu ; Sur sa face passa comme un souffle de feu, Et l'avenir s émut dans ses vastes entrailles.

La matière appelait l'Amour libérateur Et brûlait d'être enfin pétrie et possédée, Comme l'argile où va resplendir une idée S'anime sous les doigts frémissants du sculpteur.

Masse horrible, profond et morne labyrinthe, Caverne où le futur sommeille, elle voulut Qu'un sublime baiser lui donnât le salut Et que l'ordre naquit d'une immortelle étreinte.

Alors elle sentit en elle sourdre un chant Et laissa s'exhaler son âme prophétique ; Et l'Amour, écoutant mugir la Terre antique, Se balançait, joyeux, sur ses ailes d'argent.

« Je t'appelle du fond du gouffre.

Je suis, ô rayonnant Esprit, Ce qui désire et ce qui souffre.

Si ta bouche heureuse me rit, Je cesserai d'être stérile.

En moi ta puissance virile Engendrera toute beauté.

Je serai, dans notre harmonie, La métamorphose infinie :

Sois l'indestructible unité !

« Nulle caresse ne m'est due ; Mais rien n'existe que nous deux Dans le désert de l'étendue...

Malgré mon visage hideux, Approche-toi sans épouvante.

Que ma prière humble et fervente Attendrisse ton cœur! descends Pour que la Terre puisse vivre, Et quà jamais elle s'enivre De tes membres éblouissants !

« Dans toute la splendeur de l'être, Pour toi seul tu t épanouis ; Mais sans moi qui peut te connaître?

Combien de trésors enfouis Attendent que tu les dévoiles !

Le chœur merveilleux des étoiles Est emprisonné dans mon sein...

Tu peux m'aimer avec justice, Car il faut que tout retentisse De leur mélodieux essaim ! »

Le bienheureux Amour contemplait sa pensée. « Descendrai-je, dit-il, de l'éther virginal Pour accomplir, malgré le rude effort du mal, Une œuvre de salut sans fin recommencée?

« Les êtres divisés, périssables, souffrants

Ne pourront pas atteindre à ma béatitude ;

Pourquoi troubleraient-ils la chaste solitude

Que peuplent, par milliers, mes songes fulgurants? »

Il se tut. Mais la Terre, où bouillonnaient les choses, Entonna fièrement un chant large et serein ; . Elle évoqua la vie et, d'une voix d'airain, Déroula le solide enchaînement des causes.

« Si tu m'aimes, voici l'avenir dévoilé. J'enfanterai le Ciel au grand corps étoile, Le robuste Ouranos, qui sur le monde à naître Doit s'étendre à jamais comme un immense hêtre. Pour produire les monts je me soulèverai. Les forêts couvriront mon corps démesuré. Je cracherai la mer furieuse qui fume.

Alors, me dépouillant de ma robe de brunie, Ouranos tout entier se couchera sur moi. Par lui j'aurai des fils terribles et sans loi : Les Cyclopes qui font tressaillir dans ses gorges L'Etna resplendissant de la clarté des forges ;

Des Géants dont le corps se meut avec lenteur:

Le rude Hypérion, impétueux dompteur

De coursiers aux naseaux frémissants de colère,

Cruel soleil, fléau du monde qu'il éclaire;

Des monstres aux cent mains, de furieux Titans,

Et l'un d'entre eux par qui commenceront les temps,

Le dur Cronos à la parole mesurée,

Dont l'épouse est Rhéa, l'éternelle Durée. »

Et l'Amour frissonnait d'horreur. Il répondit : « Quand donc, pour museler les forces déchaînées, Commencera le cours paisible des années? Terre, le premier fruit de ton ventre est maudit.

« Que de convulsions et de noires tempêtes !

Des songes douloureux; puis, le pesant oubli.

Tout ce qui voit le jour est vite enseveli

Dans ton cœur; et les dieux rôdent comme des botes.

6 Quand pourrai -je écouter de plus nobles accords'/ Le Ciel infatigable, ù Terre, te féconde Sans règle et sans repos : mieux vaudrait pour le monde Qu'il fût cruellement mutilé sur ton corps! »

Un rire secoua la masse de la Terre.

« L'avenir crie en moi; comment puis-je me taire?

Ecoute. Pour punir l'insatiable amant,

J'ai tiré de mon cœur un bloc de diamant

Et j'ai fait une faux tranchante, horrible, immense.

Puis j'ai dit à Cronos : « Que ton règne commence!

Ton père, qui meurtrit mon corps toutes les nuits,

Replonge au fond de moi mes misérables fruits :

Frappe-le. » C'est le soir; et mon fils plein de ruse,

Averti tout à coup par ma plainte confuse

Que le stupide amant m'écrase de son poids,

S'approche de nous dans les ténèbres d'un bois,

Se glisse entre nos corps ainsi qu'une vipère,

Lance la faux et blesse affreusement son père.

Ouranos, dépouillé de sa virilité,

Hurle. Mais mon enfant subtil, l'ayant dompté,

Ramasse le débris informe qui palpite

Et dans la vaste mer au loin le précipite...

« Les restes pleins de sang s'éloignent sur les flots. A l'aurore, parmi de lumineux îlots,

152 LES SY3IBOLE5

Ils nagent sur l'eau bleue au souffle qui les guide, Et brillent argentés d'une écume splendide. Regarde, ô chaste Amour! les voici devenus Une blanche déesse, une vierge aux seins nus Qui, sur les flots charmés, s'avance vers Cythère. Elle aborde ; son pied me touche ; et moi, la Terre, Je frémis de garder l'empreinte de ses pas... Je me fais douce afin qu'elle ne saigne pas; Une moisson de fleurs à son passage ondoie, Et mon âme déborde en un sanglot de joie! Mes fauves animaux s'accouplent sur les monts. Tous, l'innombrable chœur des êtres, nous aimons : Et celle que mon hymne inspiré t'a prédite, Amour, c'est l'immortelle et joyeuse Aphrodite!

« La sereine Beauté s'est révélée aux dieux. Ouranos, qui voit tout de ses millions d'yeux, Par son tour accompli mesure les journées. Entrelaçant leurs mains, les Heures fortunées Dansent légèrement dans les hauteurs du ciel ; Et, seul maître, cachant un sourire cruel, Cronos poursuit en paix de secrètes pensées. Les limites du stable univers sont fixées. »

L'Amour s'était posé, dans son vol inquiet, Sur le sein de la Terre émue et haletante. Il soupirait lassé d'une si longue attente; Et bientôt, retrouvant sa joie, il souriait.

« Terre, dit-il enfin, pourquoi ces vaines luttes ? Le monde est désormais la pâture du temps. Quel avenir se cache à mes jeux ? Je n'entends Pas encore chanter la cithare et les flûtes. »

« Patience, gronda la Terre. 0 noble Amour,

Pour accomplir mon œuvre il me faut plus d'un jour !

Haïssant toute chose et rongé par l'envie,

Le vieux Cronos voudra stériliser la vie.

Les fleurs, le gai soleil, ma robe de printemps,

La beauté de la mer et des cieux éclatants,

Il voudra sans retour les faire disparaître.

Puisqu'au salut du monde il est devenu traître,

La Terre lui prépare une terrible fin.

Qu'il dévore ses fils pour assouvir sa faim !

Il n'engloutira pas Zeus, mon dernier refuge,

L'enfant béni, celui qui sera le seul Juge,

Zeus, plus fort que le temps, Zeus, l'invincible roi

Qui fera refleurir les saisons par la Loi l

Car le vieillard, déçu, mange une lourde pierre ;

Et moi, loin de ses yeux, sans clore la paupière,

Je veille sur l'enfant sacré que je chéris.

Les cymbales d'airain couvrent ses premiers cris.

Il grandit allaité par une forte chèvre

Et mes abeilles d'or bourdonnent sur sa lèvre.

Gloire à Zeus ! il sera l'incorruptible éther,

Le subtil aliment des astres, le feu clair

Qui sillonne la nue; il brandira l'Egide

Par qui le ciel s' azuré et redevient limpide.

Gloire à Zeus ! le vieux roi cède à son dernier-né ;

Dans le large Tartare il gémit enchaîné.

Victoire à Zeus tonnant ! sa foudre qui s'allume

Frappe sur les Titans comme sur une enclume ;

Ses ennemis seront écrasés sous les monts

Et j'entendrai râler leurs monstrueux poumons!

« Voici que Zeus frémit de désir. 0 merveille ! Tout renaît; le printemps suave se réveille.

L'air est plein de clarté, de joie et de douceur. Souriant, Zeus attire à lui sa noble sœur; Le safran, le lotus et la fraîche hyacinthe Sont leur couche fleurie en cette union sainte ; Et, pour goûter l'amour tendre et timide encor, Ils s'enlacent cachés par un nuage d'or.

« Oh ! regarde ! vois-tu l'Olympe magnifique ?

Entends-tu cette fois la céleste musique?

Les Muses, lentement, développent un chœur.

Debout, la mitre d'or au front, l'Archer vainqueur,

Le dieu jeune conduit leurs voix mélodieuses

Par les sons de la Lyre aux cordes radieuses.

Vois briller Aphrodite, et la svelte Artémis

Qui dans le ciel des nuits s'élance comme un lis ;

Et la vierge aux yeux clairs, Pallas, vaillante et pure,

La Sagesse qui vint au monde sans souillure,

Ayant jailli de Zeus comme l'éclair du ciel ;

Et, trônant à côté de son frère immortel,

Héra, que pour épouse auguste il a choisie.

Tous, couronnés de fleurs et repus d'ambroisie,

Au péan d'Apollon s'abandonnent joyeux,

Et la félicité rayonne de leurs yeux. »

—O0Cr —

C'est ainsi que chantait la Terre triomphante. « Amour, s'écria-t-elle, Amour, tu m'aimeras ! Je te veux. Serre-moi fortement dans tes bras. Couche-toi sur mon corps : Tiens, il faut que j'enfante. »

L'Amour, enveloppé de ses ailes, pleurait. « Tu me parles des dieux que la lumière enivre... Mais, ô Terre, la race humaine voudrait vivre; Me dévoileras-tu son avenir secret "?

« Je la sais grande et noble, et mon souffle est en elle. Pourtant les hommes, vils et dévorés de maux, M'apparaissent ainsi que de lourds animaux Et semblent tâtonner dans une ombre éternelle.

« Ils mordent dans la chair sanglante des aurochs ; Leur stupide justice est la hache de pierre; Et, pour perpétuer leur race carnassière, Ils se glissent le soir dans la fente des rocs.

« Qui leur enseignera qu'une immortelle flamme Brûle dans leur poitrine et reluit dans leurs yeux? Qui leur relèvera la face vers les cieux D'où leur vient la divine étincelle de l'âme? »

La Terre murmura : « Prométhée. Et les dieux

Feront manger son cœur par un aigle odieux.

Mais nulle cruauté ne troublera l'extase

Du glorieux Titan cloué sur le Caucase.

Rien ne peut s'accomplir sans lutte et sans malheur.

Zeus châtiera, s'il veut, le sublime voleur

De la flamme céleste : il faut que Prométhée

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