NUIT D'ETE
Le vaste Ciel me trouble; et le clair Empyrée,
Que j'entrevois avec une terreur sacrée,
Fait frissonner mon àme et fléchir mes genoux.
La Vérité palpite, emprisonnée en nous;
Quelque chose de saint, d'ineffable, d'auguste,
Est présent dans le monde et dans le cœur du juste.
Le divin se révèle en un splendide éclair!
Oui, quand nous respirons l'universel éther,
Chaque jour la Raison suprême nous pénètre ;
Mais, souillés par le crime, il nous a fallu naître
Et revêtir des corps où l'esprit est captif.
En cette calme nuit, vainement attentif,
Je ne distingue pas l'hymne lointain des sphères.
Sans doute, flagellé de paroles sévères,
J'ai dû quitter jadis les cieux étincelants;
Et j'ai peut-être erré pendant plus de mille ans,
Loin des dieux éternels et de leur noble joie,
Dans les gouffres du vide où l'aquilon tournoie...
Puissions-nous regagner le lumineux séjour ! Que l'amour nous ramène au primitif Amour, A l'Etre inaltérable, à la Source féconde D'où jaillissent des flots de clarté sur le monde, A l'autique Harmonie, à 1 heureuse Unité, Sphère immuable autour de ce globe agita.
Souviens-toi d'Eleusis. Dans les mornes ténèbres
Quels frissons, quels soupirs, quelles clameurs funèbres!
Et soudain des torrents de jour ; les cieux ouverts;
Et, couronnés de fleurs, d'or et de myrtes verts,
Les dieux, bons souriant aux âmes délivrées. ..
Rappelle-toi le chœur des voix désespérées,
TaDdis que la déesse appelle en sanglotant :
« Ma fille ! » et le bonheur infini qui l'attend.
Songe à l'épi de blé qu'on moissonne en silence.
Que ton cœur vers la joie immortelle s'élance!
Rien ne périt ; et toi, tu fleuriras sans fin
Dans la pure Lumière et dans l'Amour divin.
Les heures vont s'enfuir d'un vol doux et rapide. Tout sommeille : à nos pieds brille la mer limpide. La lune s'est cachée ; et tandis que, rêvant, Je jette dans la nuit mes paroles au vent, Tu lèves tes regards vers les claires étoiles. Je te vois qui frémis sous tes pudiques voiles... Ah! pour te contempler par des millions d'yeux, Que ne suis-je le Ciel, vivant et radieux!
LE POETE
C'est à moi qu'appartient le plus jeune des dieux !
La flûte doit céder au chant mélodieux.
Que cette Phrygienne à la voix trop hardie
Résonne sans troubler la sainte mélodie
Et, comme une servante, accompagne le chœur.
J'exalterai le dieu qui fait bondir mon cœur ;
Celui que Sémélé, pâle, heureuse, éblouie,
Ayant reçu de Zeus une éclatante pluie
Dont la vierge sentit tout son corps pénétré,
Conçut, porta, nourrit dans son ventre sacré.
Son fruit n'était point mûr lorsque, faible et mortelle,
Elle voulut voir Zeus flamboyer devant elle :
Victime du fatal désir, elle expira.
Du moins, malgré les cris sauvages de Héra,
Sémélé ne fut pas une épouse inféconde;
La foudre et les éclairs mirent l'enfant au monde.
Le soleil l'eut percé de ses flèches de feu;
Mais un lierre touffu, pour ombrager le dieu,
Au seuil même du temple où Zeus montra sa gloire
Vint s'enrouler autour des colonnes d'ivoire.
Puis le maitre des dieux, prenant un glaive, fend
.Sa cuisse vénérable; il y plonge l'enfant;
Et, joyeux, car son cœur paternel se rassure,
Par des agrafes d'or il ferme la blessure.
LE CHŒUR
Les blondes nymphes de Nysa Furent, Dionysos, tes rieuses nourrices; Et chacune à son tour, docile à tes caprices, Te ht danser et te baisa, Frotta de miel tes jeunes lèvres Et t'apprit à saisir le pis gonflé des chèvres.
Pour te plaire, imitant de merveilleux oiseaux, Pan faisait gazouiller sa flûte aux sept roseaux.
Les nymphes tendres et joyeuses Admiraient <pue ta bouche enfantine eut souri; Et les fruits noirs du lierre ou le sinilax fleuri Couronnaient tes boucles soyeuses.
BACCIIUS 189
LE POÈTE
Il grandit. La splendeur de ses membres divins
Rayonna dans les bois et les sombres ravins.
Après avoir empli nos forêts de tumulte,
Le dieu qui crie en moi, le dieu par qui j'exulte
Un jour donna la vigne au roi de ce pays.
Dionysos, riant des pasteurs ébahis
Qui s'empressaient autour de ce danseur étrange,
Foula de ses pieds nus la première vendange;
Et pour tous le profond cratère fut rempli
De pur enthousiasme ou de suprême oubli.
LE CHŒUR
Alors une clameur sortit de mille bouches ; Et, se précipitant avec des bonds farouches,
S'entrechoquant, heurtant leurs fronts, Les Satyres cornus et les pesants Silènes Accoururent des bois, des montagnes, des plaines Pour se mêler aux vignerons.
In bouc à longue barbe allait brouter sa vigne Quand soudain le vieux roi s'avança d'un air digne,
Bien que trébuchant à demi, Lui plongea dans la gorge une lame affilée, De sa peau fit une outre, et sur l'outre gonflée Dansa d'un pied mal affermi.
Et nous aussi, gardiens des antiques usages, Enluminés de lie et barbus de feuillages, Couronnés de chêne ou de pin, Laboureurs et bergers, fils pieux de la Grèce, Nous célébrons, le cœur débordant d'allégresse, Bacchos, les vignes et le vin !
LE POÈTE
Car voici le printemps et les fêtes fleuries. L'air brille ; le narcisse embaume les prairies; La vigne a répandu déjà ses larges pleurs ; Et tout n*est que chansons, rires, festins et fleurs. Perséphone, sortant de l'ombre souterraine, Contemple de nouveau la lumière sereine ; Et, comme elle, émergeant de la terre des morts, Le jeune dieu se dresse et dévoile son corps.
LE CHŒUR
Dans les sarments la sève abonde.
Perséphone et Bacchos ont délivré le monde
Des liens glacés de l'hiver.
Le souffle suave de l'air Entre avec le soleil dans la chambre des Heures. Pour réjouir les dieux et leurs claires demeures,
De nobles roses vont s'ouvrir ; Et l'on voit, sur la Terre immortelle, courir
La violette et l'hyacinthe.
Dionysos accueille en souriant nos vœux ; Nous implorons aussi sa mère aux beaux cheveux,
Sémélé, reine illustre et sainte.
LE POETE
Une éternelle flamme empourpre le tombeau
De Sémélé que ceint un gracieux bandeau;
Mais son fils l'a rendue à la pure lumière.
Il affronta l'Erèbe ; et, voulant cpue sa mère
Vécût avec les dieux dans la joie et la paix,
Il traversa deux fois le Styx aux flots épais.
Nul ne peut arracher de ses mains la victoire.
Un jour il contemplait sur un haut promontoire
La mer inépuisable, antique, aux vastes eaux,
Où tournoyait un vol d'éUncelants oiseaux.
Dans cette lumineuse et fraîche solitude,
Des hommes tout à coup surgissent : leur voix rude
Fait tressaillir le dieu. De sacrilèges mains
S'emparent de son corps ; des rires inhumains
Retentissent. Chacun s'applaudit de la proie;
Et, courant au rivage avec des cris de joie,
On entraîne Bacchos dans la barque aux flancs creux.
Les pirates, voyant que la brise est pour eux,
Dressent le mât : le vent donne à plein dans leurs toiles
Et la rame, au soleil, fait jaillir des étoiles.
Mais, de ses beaux veux noirs, sourit le jeune dieu,
Et ses liens d'osier tombent. Le golfe bleu
Se remplit de parfums et de légers murmures.
Comme si le pressoir broyait des grappes mûres,
Un flot de pourpre, avec de joyeuses rumeurs,
Environne la barque et mouille les rameurs.
Une vigne aux beaux fruits le long du mât s'élance;
Et la nef se fleurit tout entière en silence.
Pleins de terreur, troublés par ces signes divins.
Tous plongent sous la vague; et, changés en dauphins,
Par leurs écailles d'or, leurs bonds, leur vaste queue
Ils font rire Bacchos debout sur la mer bleue.
LE CHŒUR
Par lui naissent l'angoisse et les brusques pâleurs. Héros adolescent, il déchire les bétes.
Où n'a-t-il pas brandi pour de nocturnes fêtes Le thyrse enguirlandé de fleurs ?
Vous l'avez acclamé dans sa marche hardie, 0 Phrygiens, et vous, femmes de la Lydie.
L'Euphrate n'ayant pas de pont, Il traversa, léger comme un duvet de cygne, Sur des rameaux de lierre et des sarments de vigne,
Le fleuve terrible et profond.
Il vit l'âpre Médie, et de brillantes plaines Où ne résonne plus la langue des Hellènes, L'Inde, et mille peuples puissants, Et l'Arabie où l'air est saturé d'encens.
LE POETE
Je le vois qui chemine avec son lent cortège.
Un splendide rideau de pourpre le protège
Contre le ciel ardent. Il feint de sommeiller,
Le coude sur un mol et profond oreiller,
La mitre au front, vêtu comme un roi de Lydie;
Mais il rêve; son cœur est plein de mélodie.
Le roulis de son char le berce ; et, chaque fois
Qu'il anime du geste ou flatte de la voix
Ses panthères au poil soyeux, souples et fières,
On voit, sous les longs cils qui frangent ses paupières,
Une grâce divine alanguir ses yeux noirs.
De légères vapeurs montent des encensoirs;
Le cortège retient ses clameurs triomphales
Et l'on entend frémir doucement les cymbales.
Les nymphes de Nysa suivent le bien aimé.
Pan l'accompagne, Pan qui jadis a charmé
Par la flûte sa libre et radieuse enfance.
Avec le jeune Amour Aphrodite s'avance,
Emue, et ses beaux yeux baissés pudiquement,
Près de Dionysos, son virginal amant.
Au sommet de son front brille une large étoile.
L'or cercle ses cheveux pleins de lumière; un voile
Effleure son corps svelte et flotte sur ses pas ;
Et l'on voit resplendir sous les seins délicats
La divine ceinture, exquisement fleurie,
Où la tendre hyacinthe aux perles se marie,
Où la rose et l'iris se mêlent aux saphirs,
Tissu délicieux d'où naissent les désirs.
Parmi le tourbillon des Jeux et des Caprices,
Derrière elle trois sœurs, nobles inspiratrices
De la danse et du chant, se tiennent par la main.
Le myrte en fleur, la rose et l'odorant jasmin
Serrent leurs blonds cheveux comme des bandelettes ;
Leur beau corps est vêtu de fraîches violettes ;
Et, fêtant le regard par d'heureuses couleurs.
Elles marchent ainsi que de vivantes fleurs.
Puis vient la multitude éparse, hommes et bêtes,
Flot bariolé, mer onduleuse de têtes,
Lourds éléphants montés par des esclaves bruns,
Qu'enveloppe un épais nuage de parfums.
LE CHŒUR
Au bruit des tympanons qui plaisent à Cybèle, Dieu retentissant, viens à nous!
0 toi, si terrible et si doux,
Viens, l'immense clameur du Cithéron t'appelle !
Après la solitude où tu nous as laissés, Par les ravins ombreux viens guider le thiase, Ame de nos transports, lumière de l'extase, Toi dont l'amour nous a blessés !
Brandis le thyrse d'or dans les gorges profondes ; Viens, renverse ton cou pour aspirer l'air frais
Des impénétrables forêts, 0 Bacchos, et secoue au vent tes boucles blondes !
LE POÈTE
Jadis le vieux Cadmos et l'illustre devin
Tirésias, sans être empourprés par le vin,
Apparurent fleuris et vêtus de nébrides.
Ils oubliaient leurs maux, la vieillesse et les rides;
Et, s'entrainant l'un l'autre, attelage au poil blanc,
Ils gravirent la côte escarpée en soufflant.
Malheur à qui raillait ou voilait son visage !
La sagesse qui rit des dieux n'est jamais sage.
Pour me purifier, Dionysos, je veux
Qu'un lierre inaltérable ombrage mes cheveux.
Je danserai parmi tes sauvages Bacchantes.
Ton souffle animera mes lèvres éloquentes ;
Plein de toi, je lirai dans l'obscur avenir.
Mais j'entends des chevaux invisibles hennir...
Voici, comme un prélude au nocturne mystère, Que de puissants taureaux ont mugi sous la terre.
LE CHŒUR
Où, Bacchos, m'as-tu transporté ?
J'erre dans une pâle et changeante clarté. Io, Bacchos ! j'entends les sonores crotales;
Et les flûtes orientales Poussent des sifflements aigus et douloureux.
Les Ménades échevelées
Hurlent à travers les vallées.
Les grands orbes de cuir, tendus sur l'airain creux,
Tonnent sous des miliers de paumes.
Evohé, Bacchos, Evohé !
Ino bondit avec sa sœur Autonoé.
La forêt distille des baumes ; Je respire l'odeur de l'encens syrien ; Le miel coule à flots d'or. Les Bacchantes, que rien
N'arrête dans leur libre course, Portent des louveteaux ou les petits de l'ourse ;
Puis, au bord d'une claire source, Leur présentent le sein d'un geste familier ; Et plus d'une, voulant se faire un frais collier,
Allonge, assouplit et secoue Tout un nœud de serpents qui lui lèchent la joue.
bacchus vn
LE POETE
Beaucoup prennent le thyrse, et peu sont inspirés.
Apaisez ce tumulte, amis; et vénérez
Le dieu consolateur des âmes éperdues.
Les plaintes des mortels sont parfois entendues.
Baechos ne fut-il pas la joie et le repos
D'Ariane trahie et veuve au bord des flots?
Or, l'ile de Naxos m'est apparue en rêve.
Des flûtes et des chants résonnaient sur la grève ;
Les pins embaumaient l'air de leur vive senteur ;
Et des couples erraient avec grâce et lenteur
A travers les bosquets mystérieux, de l'île.
Je vis Dionysos dans sa beauté tranquille.
De longs cheveux baignaient ses épaules ; le corps
Aux. membres délicats, bien qu'agiles et forts,
Etalait noblement sa nudité divine.
Le dieu jeune est assis ; son regard illumine
Ariane joyeuse et couchée à ses pieds.
« J'ai connu l'abandon, mes torts sont expiés,
Dit-elle; et, par les dieux sublimes que j'atteste!
Tout s'est évanoui comme un songe funeste.
Nul souvenir ne peut désormais me troubler,
Puisque tu m'as permis, Baechos, de contempler
Tes doux et sombres yeux, dont la puissance est telle
Qu'ils éveillent en moi l'âme d'une immortelle.
lï'8 LES SYMBOLES
Le malheur ne m'a point laissé de goût amer. J'étreins tes beaux, genoux; et, pareille à la mer Qui baise en frémissant ces lumineux rivages, Je couvre tes pieds nus de mes baisers sauvages. » Dionysos, touché de cet amour profond, Caresse les cheveux d'Ariane, et répond : « Te souvient-il du jour où j'abordai dans l'île? Là, je te vis pleurer; et, longtemps immobile. Bien que je me sentisse ému par tes douleurs, 0 femme, j'admirai ta grâce dans les pleurs. Je souffris de ton mal; je connus ta pensée ; Et. pour épandre un baume en ton âme blessée, Je m'approchai craintif, et retenant mes pas. Enfin je t'apparus et dis : « Ne pleure pas. » Ton .visage affligé s'éclaira d'un sourire. Une flûte mêlait aux accords de la lyre D'harmonieux sanglots et des plaintes d'amour... Ariane, ce fut l'inoubliable jour !
Et, près de nous, l'essaim des Dryades légères Dansait pudiquement dans les hautes fougères.
LE CHŒUR
Ainsi que dans le ciel, le vaste ciel d'airain Bacchos mène le chœur des étoiles sacrées, Nous entrainera-t-il, âmes transfigurées, Quand nous aurons langui dans le lieu souterrain ?
BACCHUS 19i>
Serons-nous transportés jusqu'aux îles vermeilles Qu'embaume et rafraîchit l'Océan radieux ? Revêtus de lin blanc, offrirons-nous aux dieux La myrrhe, les fruits d'or, le doux miel des abeilles ?
Dans les nuits d'Eleusis, sur le triste chemin Où la foule, parmi les ténèbres, frissonne, C'est ton nom, Iacchos, Iacchos, qui résonne, C'est toi qui resplendis dans les torches de pin !
Comme la grappe mûre, ô maître, est déchirée, Foulée aux pieds, broyée, ou meurt sous le pressoir, Mais pour se ranimer bientôt dans le vin noir Qui souffle une fureur par toi-même inspirée,,
O toi dont la jeunesse heureuse nous sourit, Dis-nous, sans divulguer ce qu'il convient de taire, Dis-nous si nous devons descendre sous la terre Pour revivre plus beaux et pleins de ton esprit ?
LE POÈTE
Bacchos, violemment arraché de sa mère,
N'a-t-il pas, mieux que nous, connu l'épreuve amère ?
Héros, il a conquis la gloire et des autels.
Mais qui dira le vrai sur les dieux immortels ?
Ou prétend qu'il croissait clans l'ombre et le silence, Lorsqu'un jour des Géants, trompant la vigilance De ses mille gardiens, prirent son jeune corps, Et, Tayaut par lambeaux déchiré sans remords, Puis jeté pêle-mêle au fond d'une chaudière D'où le sang rejaillit en gerbes de lumière, Firent bouillir la chair rayonnante du dieu. Mais son cœur ne fut pas entamé par le feu. Et Pallas aux yeux clairs, dès que brilla l'aurore, Le prit et le porta tout frémissant encore A Zeus qui méditait, grave et plein de souci. Le puissant Roi se lève; il commande; et voici Qu'autour de ce cœur rouge, et qui fume et pantèle., La substance du dieu se reforme immortelle... Plusieurs, se souvenant, Bacchos, que tu mourus, Immolent uu taureau, goûtent ses membres crus, Et pleurent ton supplice, ô maitre de la vigne ! Ils disent que les tiens sont marqués par un signe Et que dans les enfers tu les reconnaîtras. Ils espèrent sentir l'étreinte de tes bras, Pourvu qu'asservissant l'indocile matière Ils t'aient donné, Bacchos, leur àme tout entière, Et que, sanctiliés chaque jour par la Loi, Ils aient nourri le feu qu'ils reçurent de toi. Ils pensent que le Juge établi sous la terre,, Partageant avec toi son trône solitaire,
BACÇHTJS COI
Te livre en mots voilés d'ineffables secrets;
Et que le Roi des dieux, sitôt que tu parais
Sur les, cimes du vaste Olympe, te confie
Le sceptre qui commande aux forces de la vie.
Ils chantent que partout et qu'éternellement
Tu circules, Bacchos, comme un divin ferment,
Du ciel inébranlable aux racines du monde.
Ils vénèrent aussi la sagesse profonde
Du saint poète Orphée. Ils disent que c'est lui,
Autrefois ta victime et ton prêtre aujourd'hui,
Qui, mesurant l'épreuve et pesant les mérites,
Enseigne ta science, initie à tes rites;
Et que l'homme qui sait ton principe et ta fin
Doit les envelopper d'un mystère divin.
LE CHŒUR
Je me repais de tes paroles ; Sois sûr que longuement je les méditerai. Mais les miennes, ô sage, après ton chant sacré
Sembleraient vaines et frivoles.
Certes. Dionysos est grand parmi les dieux. Tu semblés l'avoir vu lui-même de tes yeux ; Et je crois que par lui tu pénètres les causes
Qui maintiennent îe vaste équilibre des cieux. Aède infatigable ou myste aux lèvres closes, Bienheureux, tu connais ces choses !
Mais ton front s'est appesanti; Tu n'élèveras plus ta voix victorieuse...
Le dithyrambe a retenti.
Partons, et taisons-nous d'une bouche pieuse.
Tous, les Pères divins et les divines Mères, Couples puissants par qui les êtres éphémères Sont appelés à voir la lumière du jour, Insaisissables dieux sans chair et sans contour, Maîtres qu'on n'a point vus, souffles errants, génies Des eaux, des vents, des bois, influences bénies, Tous contemplaient le lieu sauvage où la Cité, Dans peu de temps, allait grandir en liberté. Oui, tous étaient présents : Janus au corps immense, A qui tout aboutit comme en lui tout commence, Au visage immobile et double, regardant Chaque jour l'aube éclore et rougir l'Occident; Le guerrier sans merci, terrible, invulnérable, Mars, que figure aux yeux une pique d'érable ;
Les mille Jupiters et les mille Jurions
Que l'homme instruit des dieux invoque par leurs noms;
Faunus qui, se plaisant sous d'ombreuses ramures,
Donne parfois un sens prophétique aux murmures
Des grands hêtres sacrés, témoins de son repos,
Lui qui fait tressaillir les mâles des troupeaux;
Paies qui fournit l'herbe abondante aux aumailles ;
Saturne, le gardien vigilant des semailles;
Celui qui dans le sol a d'immenses trésors;
Tellus, douce aux vivants comme elle est douce aux morts,
Couverte de moissons, riche en grappes vermeilles,
Déesse qui nourrit les fleurs et les abeilles.
Mais qui peut dénombrer les innombrables dieux,
Infernaux, ou des champs, ou de l'air radieux ?
Leur occulte puissance enveloppe le monde.
Si tu sais les prier, leur haleine féconde
Mûrira ton froment, gonflera tes raisins.
Ils sont épars : fais-en de précieux voisins.
Les dieux servent, toujours inaperçus de l'homme,
Celui qui par le nom de leurs vertus les nomme.
Ah ! certes, leurs regards couvaient le sol latin, Et Romulus debout sur le mont Palatin, Attendant les oiseaux, présages de l'empire. Ces dieux par qui le fruit germe, croit et respire
Dans le sein maternel, qui ne dédaignent pas De veiller sur l'enfant et d'affermir ses pas, Et qui d'un souffle ami, d'une tiède caresse L'effleurent comme s'ils l'aimaient avec tendresse; Ces dieux, lorsque naissait la pieuse Cité Qui plus tard, à genoux sur l'univers dompté, Devait les enrichir de dépouilles opimes Et leur attribuer ses triomphes sublimes, Comment n'eussent-ils pas environné les monts Où les deux frères, chefs de rudes compagnons, Les priaient d'apporter leur aide surhumaine Au dur enfantement de la Cité romaine ?
Romulus, qu'ont fait roi douze énormes vautours, Songe, et longtemps encore observe leurs détours ; Car il sait, mieux que tous, la science augurale. Les regardant planer, puis descendre en spirale, Sa pensée attentive embrasse un vaste lieu Qu'il consacre en silence à quelque puissant dieu. Puis il allume un feu de broussailles. Son frère, Que bientôt devait perdre un dédain téméraire,
Irrité dans son cœur, se maîtrise du moins. Pour être purs devant les célestes témoins, Tous, au crépitement de la sèche ramée, Bondissent à travers la flamme sans fumée. Ils creusent une fosse ; et chacun, se penchant, Y jette un peu de terre, un souvenir du champ Qu'il fécondait clans Albe ou l'antique Etrurie, Heureuse argile, sol vivant de la patrie. Le roi vient d'établir la pierre du foyer. Une ardente Testa commence à flamboyer Qui. par de chastes mains fidèlement servie, N'interrompra jamais sa radieuse vie:
Des vierges nourriront, sur l'autel redouté, Le feu qui purifie et garde la Cité.
Troublé par le souci de la ville future, Eomulus, inclinant sa royale stature, S'agenouille, lui seul, près du foyer sauveur. Il médite longtemps et prie avec ferveur, Enveloppé des plis de sa rouge trabée, Un voile sur la face, et la tète courbée.
« Dieux, dit-il, soy ez -nous miséricordieux ! Toi d'abord, ô Janus, divin parmi les dieux. Veillez sur Rome, ô vous d'où la lumière émane, Janus resplendissant et limpide Diane !
Venez, protégez-nous, ô Jupiter très bon,
Si du moins il te plaît de recevoir ce nom ;
Toi, Jupiter Stator, par qui demeurent stables
Les cités, les contrats, les lois inéluctables ;
Toi, Jupiter vainqueur, et toi, Férétrien,
Qui, lorsqu'il faut frapper, frappes et n'entends rien ;
Toi, maître du bétail, Jupiter des richesses,
Qui sur l'homme pieux fais pleuvoir tes largesses ;
Toi, Jupiter tonnant, qui d'un immense éclair
Tout à coup, par les soirs d'orage, embrases l'air!
Sois avec nous, ô Mars : que ce peuple t'agrée.
Grande Junon, et toi qui, partout honorée;
La première, en Avril, goûtes les vins nouveaux,
Terre qui fais crier les moissons sous la faux ;
Toi dont la vigilance en nos âmes conserve
La mémoire des temps qui ne sont plus, Minerve;
Indomptable Vénus, ô toi qui fais aimer;
Toi qui te plais à voir l'eau du fleuve écumer,
Impétueux génie, être sauvage et libre
Qui roules bruyamment les vastes flots du Tibre :
Daignez tous habiter cette ville ! Venez,
Protecteurs plus obscurs que l'âme a devinés,
Et qui semblez pour nous être pleins de promesses,
Vous tous, que vous soyez des dieux ou des déesses ! »
Le roi, s'étant levé, dépouille lentement Le voile de sa face. Il regarde un moment La terre où va grandir une ville immortelle ; Et, sous le même joug, de ses mains il attelle Une blanche génisse avec un taureau blanc Dont jamais l'aiguillon n'ensanglanta le flanc. Les deux fiers animaux, que le vent frais enivre, Vont tirer la charrue où brille un soc de cuivre ; Eomulus tient le manche et brandit l'aiguillon. Il commence à tracer, en cercle, le sillon Où l'on verra surgir de robustes murailles ; Et, la terre laissant déchirer ses entrailles, Le roi chante, saisi par un esprit divin. Le soc brise le glèbe ; et tout le peuple, afin Qu'il ne soit rien perdu d'une terre aussi sainte, Pieusement ramasse et jette dans l'enceinte Ce qu'un profond labour fait rouler en dehors. Mais, se taisant, le chef aux bras noueux et forts Soulève la charrue et quelques pas la porte, Pour marquer à jamais la place d'une porte.
« Ici, dit Romulus en essuyant son front,
Hommes et chariots et bêtes entreront.
Mais que pas un n'enfreigne une loi rigoureuse !
Celui qui franchira le sillon que je creuse,
Et d'où va s'élancer bientôt le mur romain,
Fût-il mon propre frère, il mourra de ma main. »
Rémus devenu pâle et riant de colère Regarde avec mépris le fossé circulaire. Ils sont prêts à vomir des mots injurieux ; Chacun des frères laisse éclater dans ses yeux La haine qui le brûle et qu'en silence il couve. Tels, se sont défiés les deux fils de la Louve. Mais Rémus qui, ce soir, anéanti d'effroi. Vaincu, brisé, râlant sous le genou du roi, Baignera de son sang l'enceinte profanée, Hésite encor devant sa noire destinée.
Tous les deux avec peine étouffent leur fureur. Le travail recommence ; et le grand laboureur, Oue parfois dans sa marche un court repos soulage, Entend grincer le soc et souffler l'attelage.
Quand le cercle est traei, le roi, se délassant, Mêle l'eau d'une source au vin rude et puissant Dans la coupe de bois que lentement il vide.
Tous ayant rafraîchi leur gorge plus avide,
Il leur dit : « Compagnons venus d'Àlbe, Latins, Etrusques, Ombriens, Samnites, nos destins Doivent se dérouler ensemble. Soyez braves : Tous, préférez la mort à d'ignobles entraves. Aimez le dur travail des champs ; il plaît aux dieux. Gérés cache le grain ; son cœur mystérieux Le sent vivre, germer, grandir. La verte pousse Reçoit de Propserpine une haleine plus douce ; Flore, à son tour, va faire épanouir la fleur. Qui défend la moisson contre l'àpre chaleur ? D'invisibles amis ! La rouille ni la grêle, Lorsqu'ils sont attentifs, ne peuvent rien contre elle. Grâce aux êtres divins qui veillent sans répits, Une sève laiteuse a gonflé les épis, Et l'été dore enfin les nœuds serrés de l'herbe. Romains, que pour les dieux soit la première gerbe
Quand, les rouges pavots ceignant vos noirs cheveux, Vous fleurirez aussi les cornes de vos bœufs !
« Offrons aux dieux le lait, la grappe purpurine,
Le sel incorruptible et la fleur de farine.
Consultons bien la foudre ; et que des prêtres saints
Par le vol des oiseaux pénètrent leurs desseins.
Qui peut se passer d'eux? La vierge qu'on marie,
Le soir, en dénouant sa ceinture, les prie.
Ils gardent les vivants; et, protecteurs des morts,
Font rendre les honneurs funèbres à leurs corps.
Surtout ne donnez pas une forme nouvelle
Aux prières qu'un être inconnu me révèle,
Et par qui sont liés étroitement les dieux !
Ne les divulguez point. L'étranger odieux
Ne doit pas observer nos rites et nos fêtes.
Mais si les mots puissants se gravent dans vos têtes,
Si le secret des dieux par vous est respecté,
Le culte, chaque jour, sauvera la Cité!
« Vous qui ne craindrez plus désormais les ravages Ni des larrons armés ni des bêtes sauvages, Bergers et laboureurs, pensez à l'avenir. Les dieux m'ont inspiré; j'ai pu vous réunir;
Mais, peuple solitaire et chétif que nous sommes, 11 faut que la Cité nous enfante des hommes ! J'ouvre donc un asile auprès du bois sacré. Y vienne qui voudra! Jamais je ne rendrai L'esclave au maître, ni le coupable à son juge. Ici les suppliants trouveront un refuge. Puis il faut, en dépit de nos voisins jaloux, Que ïïome nous survive et grandisse après nous. Les Sabins n'ont-ils pas d'opulentes familles? La force ou l'amitié nous livrera leurs filles; Et chacun d'entre nous sera comme éternel. Un fils est le sauveur du foyer paternel ! Souvenez-vous, amis, lorsque dans vos demeures Vous goûterez enfin de plus paisibles heures, Que tout, depuis le seuil, en doit rester divin. Vesta, dans l'atrium, ne brille pas en vain; Soyez donc recueillis et graves devant elle. Vos aïeux, revivant dans leur race immortelle, Veilleront sur vos fils, frêles et tendres fleurs. Ils ne laisseront point pénétrer les voleurs Lorsqu'avec vos taureaux vous herserez la plaine, Et que, seules, filant leur quenouille de laine, Chastes mères auprès de leur chaste foyer, Vos femmes entendront les grands chiens aboyer...