ROM F
u Chacun de vous possède un champ. Qu'il le féconde,
Qu'il y fauche en été la moisson drue et blonde,
Ne le vende jamais et le transmette aux siens.
Ce champ fut consacré par les rites anciens.
On fit un large trou pour le Terme de pierre ;
On répandit du miel et du vin dans la terre ;
Et le dieu couronné de fleurs y fut planté.
Malheur à qui, troublant son immobilité,
Transporterait plus loin la redoutable borne !
Que vos bœufs n'aillent pas heurter d'un coup de corne
Le Terme d'un voisin ; surtout, que votre soc
Ne fasse pas crier ou tressaillir le bloc.
Car aussitôt la voix, de la pierre vivante
Vous dirait, remplissant votre âme d'épouvante :
« Arrête, et garde-toi d'empiéter sur mon bien !
Ici finit ton champ, et commence le mien. »
« Que cette voix divine en vos cœurs retentisse ! Pour que Rome soit grande, écoutez la justice ; Hommes, prêtez l'oreille au chant sacré des lois. Ainsi nous serons forts. La défaite, parfois, Humiliera l'orgueil de cette Ville auguste; Mais elle en restera plus ferme et plus robuste, Comme un pieu que les coups enfoncent dans le sol Pour moi, que les vautours ont élu par leur vol,
Mort, je protégerai Celle que je vis naître. Elle nous priera tous ; car nous devons en être Les Mânes vigilants, les Lares protecteurs. Nous reviendrons planer sur ses calmes hauteurs. Souvent, pour une voix éloquente qui vibre, Nous la verrons rouler ses flots comme le Tibre ; Et d'innombrables rois viendront s'agenouiller Sous ma lance d'épais et rude cornouiller. Rome aura le mépris de tout labeur servile ; Et si, devant les dieux, je fonde cette Ville, C'est afin qu'absorbant tous les peuples rivaux Elle règne, parmi ses immenses travaux, Fière, victorieuse, immuable, éternelle, Et pour que le destin du monde soit en elle. »
Les hommes aux yeux bleus, les guerriers de ma race Vont s'offrir aux baisers du glaive sans cuirasse ; Ils marchent dans leur sang généreux et vermeil. Que mes frères sont beaux, quand brillent au soleil Leurs cheveux teints de pourpre ou leur crinière blonde! Ils brandissent la pique et font siffler la fronde. J'aime nos chars de guerre, et nos coursiers divins Au poitrail magnifique, au cou large, aux pieds fins : On voit tourbillonner le flot noir de leurs queues Au plus dru des combats, parmi les lances bleues. Vainqueurs, nous revenons chargés d'un lourd butin. Puis, après le partage et le bruyant festin, Ces hommes, dont mes chants apaisent les colères, Ecoutent retentir ma harpe aux cordes claires.
Car ils aiment la vie en méprisant la mort. Sur eux plane l'Epée : un jour, tel est leur sort. Ils seront abattus par cette vierge ailée. Qu'importe que ce soit demain '? Dans la mêlée, A l'heure de mourir, leur défaillante voix Lance le cri de guerre une dernière fois !
Si quelque chef est mort, sa veuve aura des larmes :
Ne vous lamentez pas. Mais qu'on le couche en armes ;
Avec lui soit le glaive, et le noir bouclier.
Que l'on pare son cou d'un précieux collier :
Que ses chevaux, ses chiens soient livrés à la flamme :
Que ses plus chers amis accompagnent son âme.
La pique sur l'épaule, il paraît endormi :
Son visage est encor tourné vers l'ennemi...
Mais l'âme va s'enfuir sur les houles sauvages
Pour aborder enfin aux lumineux rivages,
Aux iles de bonheur, vers l'Occident, là-bas !
Elle y retrouvera des jeux et des combats,
De princières amours, les baisers d'une reine,
Des manteaux d'écarlate et des lances de frêne,
De splendides coursiers, plus légers que les vents,
Des bardes comme moi, des harpistes savants
A dérouler une ample et merveilleuse histoire,
Des chaudrons pleins de viande et des cornes à boire.
Rien ne nous épouvante, et le monde est à nous. Aussitôt qu'Amairgen, le barde aux blancs genoux, Eut posé son pied droit sur le sol de l'Irlande, Dans le vaste univers notre gloire fut grande. Nul pays n'est meilleur : un air suave et frais, Des moissons de froment, de puissantes forêts, La mer d'où le soleil éblouissant émerge, Un miel d'or parfumé comme un souffle de vierge, De beaux fruits, des étangs poissonneux, mille oiseaux, De délicates fleurs croissant au bord des eaux...
0 peuples sans fierté, sans musique et sans joie, Quand les fils de Mile se jettent sur leur proie, Malheur à vous ! la terre appartient au plus fort. Venus de l'Occident, nous, les fils de la mort, Les hommes au corps svelte, aux robustes épaules, Nous avons inondé la Bretagne et les Gaules; Et nous nous répandrons sur l'Orient dompté Comme un fleuve de chair, d'acier, d'or, de clarté...
Certes, l'informe nuit précéda la lumière.
Quelle race, en notre île, asservit la première
Les bêtes, les oiseaux, les hommes sans vigueur?
Celle des Fomoré, géants au rude cœur.
Un soir, sortis des flots, du vent et de Forage,
Ils entrent dans Erin avec des cris de rage.
Téthra, le dur seigneur de la mort, est leur roi.
Sa femme au noir plumage et cpui répand l'effroi
Vole, corneille affreuse, au-dessus des épées,
Cherchant des jeux sans vie et des têtes coupées.
Par elle que de pleurs, de cris et de sanglots!
Balar semble dormir; un de ses jeux est clos;
Mais, lorsque tout à coup cet œil se rouvre, il tue.
Les hommes vénéraient sa sanglante statue ;
On dansait alentour, et des milliers de fous
S'j brisèrent le front, le nez et les genoux.
Les guerriers de Téthra venaient d'obscurs rojaumes,
L'un n'ajant qu'une main, l'autre qu'un pied, fantômes
<Jui bientôt par la peur furent multipliés,
Monstres visqueux, serpents à têtes de béliers.
Ils exigeaient d'un peuple impuissant aux révoltes
Le lait le plus crémeux et la fleur des récoltes,
Et de beaux enfants blonds saignaient sur leurs autels.
Pourtant, s'ils n'avaient rien à craindre des mortels,
Ne pouvait-il surgir de mystérieux êtres
Qui sur le sol d'Erin à leur tour fussent maîtres ?
Les sombres Fomoré, le soir, tenaient conseil ;
Et chaque jour, avant le lever du soleil,
L'un d'eux interrogeait, dans l'aurore brumeuse,
L'infini de l'espace et la mer écumeuse.
L'ennemi ne vint pas de la mer, mais du ciel ! Debout sur les remparts, Téthra, le roi cruel, Aperçut des héros qui cachaient leurs visages. Tout encapuchonnés de magiques nuages, Sur le souffle du Nord ils venaient lentement. Puis tout le ciel brilla comme un pur diamant. Plus un flocon de brume; et, sans impatience, Les nobles dieux, les dieux de joie et de science S'avançaient vers la ville et riaient en chemin. Dagdé menait leur foule, une harpe à la main. Puis venait le champion au visage solaire, Ogmé, beau quand il tue, un héros sans colère; Et Lug, l'infatigable et subtil ouvrier, Forgeron, médecin, barde, échanson, guerrier;
Et d'autres aux cheveux bouclés, aux rouges lèvres, Plus forts que les géants à figures de chèvres.
Magthured! l'avenir n'oubliera point ton nom,
Plaine rouge et terrible où vainquit le dieu bou,
Dagdé, qui ranimait les siens dans la tuerie
Par les nobles accords de sa harpe fleurie !
Il la laissa tomber dans la bataille. Alors
Les Fomoré joyeux se sentirent plus forts;
Dans un de leurs châteaux la harpe fut captive.
Longtemps silencieuse, elle reste attentive
Et reconnaît enfin la redoutable voix
De celui qui la fit tressaillir tant de fois.
« Tiens, ma harpe ! Dagdé t'ordonne de paraître. »
Se détachant du mur à Tappel de son maître,
Ecrasant ses gardiens, prompte comme le feu,
Elle court se placer entre les mains du dieu.
Téthra, plein de terreur, se traîne les mains jointes.
Ogmé, qui brandissait une lance à trois pointes,
Lui prend sa lourde épée, honneur de son trésor,
Où brillent les anneaux de quatre serpents d'or;
Et Balar, dont la voix comme un tonnerre gronde,
S'écroule pesamment : car, d'un seul coup de fronde,
Lug a crevé le plus horrible de ses yeux,
L'œil qui frappait de mort comme l'éclair des cieux.
Dans leurs barques de cuir, sous les pâles étoiles, Les Fomoré vaincus fuirent à pleines voiles ; Ils cinglèrent, au bruit du vent rauque et strident, Vers les îles d'azur et le calme Occident. Ils y régnent encore en maîtres peu sévères, Aimant à couronner de fraîches primevères Les guerriers morts qui vont se délasser enfin Près des fleuves de lait, d'hydromel et de vin.
Ainsi les dieux restaient dans l'Irlande conquise. Pacifiques, chassant ou péchant à leur guise, Ils se plaisaient, le soir aux chants mélodieux. Mais les fils de Mile triomphèrent des dieux. Ils les vainquirent, grâce au savoir de leurs guides, Les devins inspirés, les bardes, les druides.
C'est au bord de la mei% durant les nuits d'été, Que se révèle à nous l'antique Yérité.
Nous écoutons le bruit des vagues; et leur plainte Est pour nous une voix mystérieuse et sainte.
Nous parlons leur langage aux aigles des rochers.
Qu'une alouette chante, et nos cœurs sont touchés.
La pierre, sous nos pieds, parfois crie et s'anime,
Et pour nous l'univers est un discours sublime.
La foule peut frémir au rythme des chansons,
Mais non pas nous comprendre; et seuls nous connaissons
Les âges de la lune, et le lieu solitaire
Où le soleil caché rêve loin de la terre.
Dans le trouble avenir, moi, je plonge mes yeux.
Je peux, en plein midi, voiler d'ombres les cieux,
Par un jour de juillet faire tomber la neige,
Disperser l'ennemi sans bouger de mon siège,
Détruire, par des noirs et soudains tourbillons,
Le fruit dans les vergers, l'orge dans les sillons.
Si notre amour est fort, nos haines sont tenaces.
Malheur à qui nous brave et rit de nos menaces!
Son corps ne sera plus qu'une plaie ; il fuira
Dans l'horreur de son mal aux îles de Téthra...
Or, du pays natal, un homme a vu l'Irlande-. On lance les vaisseaux.; et celui qui commande Est Amairgen, le sage au parler grave et doux. Les nôtres ramaient bien; la brise était pour nous^ Quand la flotte joyeuse approcha de la côte, On aperçut les dieux sur une tour très haute ~r
Ils observaient, couverts de leurs boucliers blancs. Mais Amairgen cria, les yeux étincelants :
« Je suis le vent amer qui souffle sur les ondes,
Le murmure des flots dans les grottes profondes,
Le lac jailli du sol où dorment les héros,
L'essor des grands vautours, la force des taureaux,
Le sanglier vainqueur par ses broches sanglantes,
Le fier saumon d'argent, la plus belle des plantes,
Une larme splendide et pure du soleil,
La forêt qui gazouille à l'heure du réveil,
La grâce de la rose et de la fiancée,
La vaillance du cœur, le feu de la pensée!
Tout ce que j'ai connu dans son être et sa loi,
Il habite mon âme, il est devenu moi.
C'est par ma volonté que le soleil se lève
Et que mugit la mer! La science est mon glaive.
Sachant tout, je peux tout ; et je serai vainqueur
Par ma parole ardente et le cri de mon cœur. »
Mais, les dieux répondant par un hymne magique, Voici qu'un vent terrible, au son de la musique, S'éleva brusquement; et les fils de Mile, Qui n'avaient jamais fui ni jamais reculé,
S'en allaient vers le large au claquement des voiles. Le vent rompait les mâts et déchirait les toiles ; Les barques se choquaient. Cependant les oiseaux Planaient dans un air calme au-dessus des vaisseaux, Et les dieux triomphaient par ce vent druidique. Pale, Amairgen reprit d'une voix fatidique :
« Terre d'Irlande, mer qui rayonnes, grands cieux,
Je vous invoque! A moi, vallons silencieux,
Bois, montagnes, rochers, sources, vastes bruyères !
0 noble sol d'Erin, j'aime tes moindres pierres,
Les trous de ton rivage où le crabe est blotti.
Fais qu'un peuple vaillant ne soit pas englouti !
Par le roi de la mort, notre premier ancêtre,
Abandonne les dieux, prends l'homme pour ton maître!
Terre aux prés d'émeraude, aux lumineux sommets,
Irlande, sois le bien de ma race à jamais ! »
Le vent tombe. Chacun raffermit son courage; On aborde, on se rue, et l'on frappe avec rage Les boucliers des dieux, blancs et constellés d'or, Pour moi ces chocs puissants retentissent encor! Par le prompt javelot,, par la pique affilée Notre peuple vainquit dans la grande mêlée.
Qui pourrait raconter ces merveilleux combats ? Pour ne point l'affaiblir je ne redirai pas Tout ce que j'entendis par une nuit de rêves Où je m'étais couché dans la salle des glaives : Apres récits mêlés au bruit lointain des mers, Faits d'armes que chantaient en lançant des éclairs, Et l'une contre l'autre en cadence frappées, Les lances d'autrefois, les antiques épées !
TV
Ce fut par un jour bleu, par un beau premier Mai,
Où l'air était limpide et le sol parfumé,
Que dans File de miel s'établit notre race.
Tous les dieux avaient fui, ne laissant point de trace ;
Mais le soir, dans les vents, leur colère sifflait.
Longtemps le maigre pis des vaches fut sans lait.
Les nobles dieux, gardant une rancune aux hommes,
Firent en une nuit tomber toutes les pommes ;
Et les plus claires eaux, que troublaient leurs chansons,
N'étincelèrent plus d'innombrables poissons.
Mais enfin la prière apaisa les dieux justes;
Une paix fut conclue ; et nos peuples robustes
Partagèrent le monde avec ces êtres bons.
Les dieux ont des palais splendides sous les monts
Et des mines d'or vierge au profond de la terre.
Hors de chez eux, cherchant la paix et le mystère,
Ils glissent dans l'espace ou plongent sous les eaux
Le long des nénuphars et des rouges roseaux ;
Mais, dans leurs souterrains, l'on chante et l'on festoie.
Au plus triste le son des harpes rend la joie";
Le tonneau cerclé d'or n'est jamais désempli
D'une bière divine et qui donne l'oubli;
D'énormes sangliers rôtissent devant l'àtre ;
Et les femmes des dieux ont la grâce folâtre
Des chevreaux ou des faons de biches dans les bois,
Un rire toujours jeune et de si tendres voix !
Pourtant les Immortels ont des luttes secrètes. L'un d'eux, ayant quitté leurs magiques retraites, Implorait du secours. Aed aux vingt exploits Descendit chez les dieux, leur fit de justes lois, Et revint en chantant par des routes peu sûres. Il rapportait un glaive aux mortelles blessures, Des chants majestueux et plus beaux que les miens, Un cheval sanglé d'or, et deux terribles chiens Dont la chaîne valait trois cents femmes esclaves. Souvent aussi les dieux ont secouru les braves.
Fergus, fleur des héros, contre mille guerriers Soutenait tour à tour des combats meurtriers. Lug,dans son grand manteau de pourpre aux reflets jaunes, Emporta le blessé sous un vert bouquet d'aulnes, L'étendit, le pansa lui-même, sur ses yeux Fit couler un sommeil calme et mystérieux ; Et Fergus, frais de corps et l'àme retrempée, Put étancher la soif de son ardente épée.
Les dieux ont le cœur tendre. On les vit mainte fois, Au noble jeu d'échecs jouant avec nos rois, Risquer tous leurs trésors pour l'amour d'une reine. Il se peut qu'une fée aux noirs cheveux s'éprenne D'un prince ou d'un vaillant. Alors femmes et dieux, Déesses et mortels, par couples radieux Sans se lasser jamais courent le vaste monde. Ces âmes-là s'en vont dans une paix profonde, Invisibles pour mieux savourer leur amour, Ou changeant, s'il leur plaît, de forme chaque jour. Et j'en ai vu souvent qui murmuraient entre elles, Cygnes au col de neige ou roses tourterelles, Oiseaux divins au clair de lune voltigeant, Liés par un joug d'or ou des chaînes d'argent.
Pour moi qui ne sus point, dans nia rude jeunesse, Eveiller le désir au cœur d'une déesse, Par delà l'Océan j'irai, libre et dispos, Recommencer la vie aux îles du repos.
Celle qui m'apparait comme une ombre légère Est une rayonnante et noble messagère ; Elle vient du royaume heureux de l'Occident. Sans bruit elle s'approche, et dit, me regardant : « Toi que pour le savoir et l'âge l'on révère, Quand t'élanceras-tu dans ma barque de verre? Le voyage, d'un seul coup de rame accompli, Effaçant sur ton front jusques au moindre pli, Ranimant tes yeux morts et tes lèvres fanées, Te rendra pour jamais la fleur de tes années. Viens voir la grande plaine, ami, le pays bleu, La terre des vivants où chaque homme est un dieu. Là, tout est pur et beau ; tout rit, le ciel embaume. Quelle merveille ! on va de royaume en royaume. Toute armée est au moins de cent mille guerriers. Sous le poids de leurs fruits se courbent les poiriers ; La cervoise est exquise et tombe en larges pluies. Vieillard, les immortels t'invitent. Tu t'ennuies;
Tu cherches du regard tes premiers compagnons ; Sur tes lèvres toujours reparaissent leurs noms... Viens : t'enivrant près d'eux de bière et de musique, Tu feras retentir ta harpe magnifique.
Puis tu contempleras des femmes aux grands yeux, Au pénétrant sourire, au parler gracieux. Elles feraient pâlir les reines que tu loues ! Comme la digitale en fleur brillent leurs joues ; Et dans leurs fins cheveux, plus dorés que le miel, Semblent étinceler tous les saphirs du ciel. Tu verras flamboyer, en des chambres fleuries, Leurs robes d ecarlate aux riches broderies. Ensemble vous vivrez d'interminables jours ; Vous ne vieillirez point ; les siècles seront courts ; Et vos cœurs goûteront des voluptés tranquilles, L'amour n'étant jamais défendu dans nos îles. »
J'écoute en souriant ces mots pleins de raison, Et je laisse mes yeux se perdre à l'horizon... Mais pourquoi rejeter avant l'heure ma vie ? Je suis fameux ; plus d'un regarde avec envie Ma robe en peaux d'oiseaux, peinte de trois couleurs. Mon prince est un rameau d'argent couvert de fleurs ; Et, quand le vent glacé siffle sur la bruyère, J'aime à chanter pour lui, parmi des flots de bière.
ODLX
L'obscurité du Frêne immense m'enveloppe.
Mon noir Slepnir, depuis bien des heures, galope
Infatigablement de ses huit pieds d'airain
Sans que nous approchions du monde souterrain.
Pourtant j'éveillerai la rude prophétesse;
Et, pour rendre plus âpre encore ma tristesse,
J'écouterai, devant les demeures de Hel,
La voyante arrachée à son rêve éternel.
Car il n'est plus, mon fils aux cheveux de lumière !
Il est mort dans sa grâce et dans sa fleur première,
Lui qui resplendissait sur le monde joyeux ;
Et nous ne verrons plus se rouvrir ses beaux yeux.
Or, l'ennemi subtil qui, suivant sa coutume,
A l'hydromel des dieux mêla cette amertume,
Celui qui put ravir le souffle à mon enfant,
Le sombre Feu, Loki, le malfaiteur savant
Qui, pour les façonner, se glisse au cœur des êtres,
Le prince de la fraude et l'exemple des traîtres,
Nous raille impudemment dans son supplice... Il rit,
Car il prévoit ma chute, et contemple en esprit
Un terrible avenir que rien ne me dévoile.
kh ! puissé-je broyer ses os jusqu'à la moelle !
Les dieux vieillissent; moi, j'ai perdu le sommeil.
Quoi ! verra-t-on crouler le ciel ? l'ardent soleil
Jettera-t-il au loin le bouclier de glace
Qui nous a jusqu'ici préservés de sa face?
La lune, au battement de nos cœurs anxieux,
Ya-t-elle donc rouler, morte, à travers les cieux?
Pleuvra-t-il des torrents d'étoiles? et le Frêne
Qui s'est épanoui dans sa beauté sereine
Des profondeurs de Hel aux sièges d'or des dieux,
Lui dont j'écoute, par les soirs mélodieux,
Palpiter les rameaux pleins de vie et sans nombre,
Yggdrasil, qui m'accable aujourd'hui de son ombre,
Vaste, immémorial, paisible entre les forts,
Doit-il, déraciné de la terre des morts,
Pourrir en peu de temps comme un cadavre ? Certes,
Un peuple d'étalons broute ses feuilles vertes;
Les cerfs qui, grâce à lui, se sont multipliés
Dévorent les bourgeons qu'il jette par milliers;
Sur Yggdrasil un aigle, un lugubre prophète
Plane, et j'ai vu cent fois, du pied de l'arbre au faite,
Monter et redescendre, aussi vif que l'éclair,
Un écureuil chargé par le vieux roi de l'air
D'exciter une race impure et souterraine
A ronger nuit et jour les racines du Frêne.
Mais la sève, malgré les reptiles hideux,
L'empourpre; son tranquille orgueil se raille d'eux;
Et ses rameaux puissants, qui rompent les tempêtes,
Bercent la multitude innombrable des bêtes.
Les Nornes, bien que leur sourire soit amer,
Puisent à la fontaine où s'abreuve Mimer
Une eau qui me fit sage, et, de cette eau féconde,
Baignent pieusement l'immense arbre du monde.
Il remplit l'univers : comment donc mourrait-il,
Le vieux Frêne, l'aïeul vénérable, Yggdrasil?
Et, tant qu'il survivra, quel péril nous menace?
>i 'importe. L'ennemi dont la haine tenace
M'a frappé dans mon cœur de père est toujours là :
Enchaîné, mais terrible. Apparais donc, Yala,
Sombre vierge, gardienne affreuse des demeures
Où Balder, mon enfant, compte les tristes heures!...
Ah ! la voici couchée en travers du chemin.
Un dogue monstrueux, rouge de sang humain,
Hurle après moi. J'enfonce en un fleuve de boue...
Allons, réveille-toi! faut-il qu'on te secoue,
emine? Sors de ton rêve, ou mon pesant Slepnir Passera sur ton corps. Chante-moi l'avenir, Prophétesse, vala, sorcière!
Qui m'éveille?
Vegtam, que ta science infinie émerveille. Je suis triste ; je n'ai plus de songes heureux. Éternel vagabond, chercheur aventureux, Je suis venu vers toi.
VALA
Je dormais sur la terri
Humide et froide.
le suis lasse.
Parle !
VALA
Oh! laisse-moi me taire!
A cmoi bon tordre tes maigres bras?
ijuand tu m'auras instruit tu te rendormiras.
VALA
Malheur à qui connaît toute sa destinée !
Tu ne goûteras plus la joie, âme obstinée
Qui veux brutalement me ravir mes secrets !
Tu te consumeras en stériles regrets.
Vegtam (si c'est vraiment ainsi que l'on te nomme)
Ketourne vers les tiens, fuis! Thommeest fait pour l'homme;
Son cœur s'épanouit lorsqu'il voit flamboyer
Le soleil ou le feu paisible du foyer.
Tu parles aussi bien que ma prudente épouse. Elle est d'une âpre humeur, rigide, et fort jalouse ; Mais Vegtam ne s'en est jamais inquiété. J'ai voyagé longtemps et j'ai beaucoup tenté : Qui m'en blâmera? L'homme oisif et sédentaire Ne sait pas arracher aux. êtres leur mystère. Il languit dans le monde et ne le comprend pas. Il ne sent point frémir la terre sous ses pas ; La mer n'a pas chanté pour lui ! l'ennui le ronge, Et, n'ayant rien à dire, il tisse le mensonge.
VALA
Ah ! tu n'es point Vegtam, et je pressens un dieu.
Si tu m'as deviné, vierge, exauce mon vœu : Chante-moi le destin du monde!
VALA
Patience.
0 femme, j'ai toujours désiré la science. A l'aube des temps (vois quelle mémoire j'ai !) Pour entendre parler l'abime je plongeai Jusqu'aux sources du vieil Océan : son laDgage Me devint familier. Je dus laisser en gage Un de mes yeux, Vala, pour boire avec Mimer. Sur ce Frêne, durant neuf longues nuits d'hiver, Je songeai gravement et j'inventai les runes. Et la neige étoilait ma tête aux boucles brunes ; Car j'étais jeune alors, moi, le vieux des chemins, Dans l'univers à peine achevé par mes mains !
Odin (car c'est bien lui) veut que je le confonde. Tu te vantes. Je sais les premiers jours du monde ; Il fut bien avant toi. Point de large ciel bleu: Le pays des frimas et l'empire du feu
Étaient, en ce temps-là, séparés par l'abîme.
Mais (me comprendras-tu ?) soudain l'Esprit sublime,
L'être inconnu, celui qui dispose de tout,
Secoua sa torpeur séculaire, et, debout
Sous une forme humaine au cœur de l'incendie,
Exhala vers la brume, aussitôt attiédie,
Un souffle qui remplit tout l'espace béant
Et qui, d'un bloc rigide et froid, fit un géant.
Puis naquit une vache, et la bonne femelle
Répandit par sa tiède et féconde mamelle
Quatre fleuves de lait qui nourrirent Ymer.
Point de forêts encor, de sables ni de mer :
La neige — où le géant vautrait sa masse informe.
« Je veux, pensa le maître inconnu, qu'il s'endorme. »
Le monstre s'assoupit, et les géants du froid
Sortirent par essaims du creux de son bras dro;t.
Alors l'être sans nom rentra dans le mystère
Afin d'y rêver comme un aigle solitaire,
Jusqu'à ce que le loup qui vous est odieux
D'un pâle crépuscule enveloppe les dieux.
Ton langage est obscur, femme. Ce puissant maître, Je ne le connais point.