‹ Les symboles. Nouv. sérieChapitre 12 sur 19 · L AME HUMAI NE · texte numérisé non relu

L AME HUMAI NE

En un vol majestueux Que rythme le chant des cieux ; Et je vous sentais croître, ù mes ardentes ailes, Fier d'être tourmenté par vos plumes nouvelles!

Tu ne veux pas mourir... Et pourtant, tu sais bien Que ta vie est liée à de frêles organes. Peux-tu te passer d'eux, puissant esprit qui planes Dans ton empire aérien?

Mais si tu le pouvais, quelque force inconnue Soutenant en plein ciel une àme vierge et nue, Ou si tu te créais toi-même un corps nouveau, Des sens plus délicats, un plus mâle cerveau, Qu'est-ce qui survivrait de l'ancienne existence?

Serait-ce une pure substance, Ou bien cette âme à toi, l'âme que tu connais? Quel être seras-tu, si vraiment tu renais? Ah ! dans les vastes cieux, qui te rendra jamais

Les images accoutumées, Tant de chers souvenirs et de formes aimées?

90 LES SYMlîOLES

Nul ne sait Tavenir, Si rien n'attend les morts

Qu'une paix infinie, Tâchons d'avoir vécu sans trouble et sans remords, Et que ce qui palpite et vibre dans nos corps Ait passé comme une harmonie.

Uh 1 que de fois par vous mon âme frissonna,

Chants sublimes de Bach ou de Palestrina!

Vous exaltez le cœur; et sur vos larges ondes

Vous menez qui vous aime en de merveilleux mondes.

Grâce à vous, comme un dieu je marche sur les flots,

Murmures infinis, mélodieux sanglots !

Je vous entends, ù voix d'amour et de mystère,

Innombrables soupirs exhalés de la terre

Qui révélez tout l'homme à l'homme transporté,

Vous fondre en une vaste et puissante unité!

Chacun doit devenir une telle harmonie.

La Nature épuisa son patient génie

Pour composer notre âme, une et multiple. Un jour

Les voix du chœur pourront s'éteindre sans retour ;

Et comment saurais-tu s'il doit jamais renaître,

Ce concert de désirs et de songes, ton être?

Mais, s'il faut renoncer à conquérir le Ciel,

A fendre d'un long vol le temps perpétuel,

Autant que tu le peux, mon âme, sois divine.

Si ta forte unité n'est point à l'origine,

Libre, lu dois l'alteindre, et par de justes lois

Discipliner le chœur tumultueux des voix.

Mon âme, si tu veux un jour être bénie.

Ressemble aux chants sacrés, fruit d'un mâle génie,

Que ces maîtres savants à dérouler un chœur,

Bach ou Vittoria, tiraient de leur grand cœur ;

Et, les voix se taisant, lorsque la nef sonore

En sera tout émue et frémissante encore,

La foule aux yeux songeurs, plus ferme dans sa foi.

Peut-être emportera quelque chose de toi...

Ahl si mon âpre soif de vivre est insensée,

Que, du moins, Dieu visite en songe ma pensée ! Puissé-je, avant de n'être plus Que de la terre et du silence, Comme l'aveugle qui s'élance

Et, jetant son bâton pour courir vers Jésus, Baise la robe du bon Maître, Puissé-je, en étendant les mains.

Deviner ta présence et presque te connaître, 0 toi, la source de mon être.

Nature ou Dieu, désir de tous les cœurs humains 1

Et, si tu m'interdis de fendre de mon aile Les flots de la vie éternelle, Fais que pour un rapide instant

Mon âme qui te veut, mon âme qui t'attend Puisse te posséder en elle...

Mon cœur gonflé d'amour refusait de se taire. Mon âme s'élançait vers le souverain Bien. Que faire, n'ayant pas un Dieu qui fût le mien ? Adorer sans comprendre, et bénir un mystère.

J'ai voulu retrouver le primitif accenl,

M'épancher en hymnes sincères.

Boire à la source antique, oublier le présent Pour les siècles où l'homme, encor jeune et puissant. Ne connaissait point nos misères...

Mais mon âme est pareille, en ses vaines douleurs, A la funèbre Isis aux yeux brûlés de pleurs Qui, sur le bord du Nil, menait un deuil sauvage ; Elle déchirait l'air de cris désespérés, Sans ranimer l'Époux dont les membres sacrés Saignaient épars sur le rivage.

Sache faire un cruel aveu.

Renonce à la chimère ardemment poursuivie. Tu ne peux pas rendre la vie Aux membres dispersés de Dieu.

Tu voulus partager la foi de tous les âges Et des peuples qui ne sont plus, Rêver à tous les absolus,

Prier comme un enfant, penser comme les sages...

Mais des dieux ennemis se déchirent en toi. Il faut choisir : quelle est ta foi?

Je répondrai sans défaillance, Je fuirai le troublant mystère que j'aimais,

Quand tout vestige de croyance Devrait s'évanouir de mon âme à jamais 1

Il fut doux de rêver aux choses éternelles, D'interroger les temps, les races tour à tour, Et, sans connaître Dieu, de croire en son amour, D6 dormir confiant à l'ombre de ses ailes.

Mais, las de bégayer une vaine oraison,

Je veux descendre en moi, voir clair dans ma pensée.

Faut -il donc, pour la paix de notre âme angoissée, Humilier en nous l'immortelle raison ?

0 mon Dieu, frappe-moi, si j'enfreins ta défense ! J'ai mis la vérité plus haut que mon bonheur ; Et ce n'est certes pas pour un stérile honneur Que je vais à mon tour combattre le Seigneur, Moi qui me sens vaincu d'avance...

0 jours de foi profonde ! Un éternel regret

Saigne en moi, quand je rêve aux siècles de lumière

Où, n'ayant rien perdu de sa ferveur première,

L'homme, épris de tout, s'adorait Dans le soleil, les vents, la mer et la forêt.

Sous le voile des apparences Il croyait pressentir un merveilleux secret. Il ne connaissait pas nos lugubres souffrances, Nos doutes, les sanglots que je refoule en moi. L'univers, dans ses mains, devenait un symbole; Des êtres radieux naissaient à sa parole... Ah 1 que n'ai-je vécu dans cet âge de foi 1

N'esl-il donc plus pour nous que d'obscurs phénomènes

Emportés à travers le temps illimité?

Non : je sens vivre encor dans les âmes humaines

Le désir d'une stable et suprême Unité.

Si rien ne survit plus de l'hymne que la terre

Pour ses jeunes dieux a chanté, Peut-être qu'une foi plus pure et plus austère

N'est pas tout à fait morte en nous.

Si je pliais mes durs genoux, J e ne sais quel parfum d'amour et de mystère N'embaurnerait-il pas mon âme solitaire ?

Seigneur, qui que tu sois, je demande bien peu. Ne m'abandonne pas ; daigne une fois m'entendre ; Viens répondre à ce cœur douloureux et trop tendre, Car il faut que j'adore, et j'ai besoin d'un Dieu.

Est-ce toi, Dieu des Juifs, Dieu fort, Dieu des armées,

Que sur leurs ailes enflammées Portent les Khéroubim ; est-ce toi, Dieu jaloux

EN PllIÈUE 101

Qui souhaites parfois que le monde périsse, L'ayant créé de rien par un libre caprice ; Est-ce toi, pourvoyeur des vautours et desloupS;

Toi qui t'acharnes sur les hommes,

De quelque nom que tu te nommes, Elohim, Jéhovah, terrible Adonaï,

0 Dieu tonnant du Sinaï, Est-ce toi qui feras, sur mon âme épuisée,

Pleuvoir la céleste rosée?

Est-ce toi, Dieu voilé qu'adorent les chrétiens?

Je t'ai prié; je t'appartiens.

Ah I si j'entrevoyais ton visage sublime! Mais tu restes pour nous l'impénétrable abîme.

Seigneur, on me l'a dit souvent :

Les étoiles, par toi, se meuvent en cadence; A la brebis tondue, ô Dieu, ta Providence

Mesure les souffles du vent.

Mais je vois triompher l'injuste violence.

Est-ce qu'un glacial silence

Enveloppe ton trône ? ou le chant des Esprits

Te défend-il contre nos cris ?

Oui, nos péchés, Seigneur, assombriraient les fêtes; Mais pourquoi notre instinct du mal est-il si fort? De quel droit frappes-tu des êtres sans remord ? L'enfant doit-il subir l'angoisse de la mort"? Pourquoi la souffrance des bêtes ?

Quelques-uns connaîtront, dans ta haute Cité,

L'immuable félicité.

Mais quel juste, malgré les plus dures épreuves, Est digne d'un bonheur qui ne finira plus? Ou pourquoi réserver à de rares élus

Le vin sacré dont tu t'abreuves ?

D'autres âmes ont soif de joie et de repos.

Leurs mélancoliques troupeaux Vont errer, sans que nuise souvienne encor d'elles, Dans les limbes obscurs, par les prés d'asphodèles, Tandis que de beaux chants, mêlés à des bruits d'ailes,

Retentiront dans ton palais...

Peupleras-tu l'enfer ? est-ce que tu te plais

Aux hurlements de la Géhenne ?

Tes prêtres nous l'ont dit. 0 Seigneur, confonds-les,

Si tu n'aimes point notre haine.

Pour le justifier, notre Père, l'aul-il Rajeunir, parTefTort de notre esprit subtil,

Les antiques métempsychoses ?

Faut-il selon nos vœux repétrir toutes choses?

Comme Job t'a parlé, je te parle aujourd'hui ;

Je suis éperdu comme lui.

Mon Dieu, je crois que tu m'écoutes ; Ton souffle est sur ma face; ah ! dissipe mes doutes.

Je parle au nom du Christ ; c'est en lui que j'ai foi. 0 Seigneur, nos sanglots regorgeaient jusqu'à toi : Alors tu voulus bien que l'être de ton être. Lui, ton bonheur, ta gloire et ton amour, pût naître, Vivre avec nous, pour nous souffrir cruellement, Et qu'au fond de ton cœur retentît son tourment I

Si cette part de Dieu ne fut pas exilée Dans l'âme du songeur pieux de Galilée, Si Jésus fut un homme, il demeure pour nous L'image du Sauveur, de ce mystique Époux

En qui toute âme humaine espère, Et qui doit par l'amour nous ramener au Père !

Si le Rédempteur n'est point né Dans un lieu vénérable et dans une heure sainte,

Partout où s'exhale une plainte,

De tout temps il s'est incarné...

Lui-même il m'apparaît, pâle, une plaie au liane.

Son visage est baigné de lumière et de sang;

Il fixe sur mes yeux des yeux ardents et tristes.

« Je t'appelle, dit-il; d'où vient que tu résistes?

Il faut aimer qui t'aime et te donner à moi.

Je porte vos péchés. Si mon Père est la loi.

Ne suis-je point l'amour, l'ineffable tendresse?

Dieu, lorsque s'éleva votre cri de détresse,

Eut horreur de la joie ; avec vous il voulut

Vivre, saigner, gémir, lutter pour le salut,

Et l'unité divine alors fut déchirée.

Mon Père, morne et seul en sa gloire sacrée,

Entend le bruit des clous qu'on plante dans ma chair;

Sans cesse, entre nous deux, comme un furtif éclair,

Vole, éperdu, l'Esprit aux ailes de colombe ;

Et moi, désespéré, chaque jour je succombe. Accablé de remords sans avoir fait le mal, En vain purifié par lo sang baptismal Qui coule à larges flots de mes propres blessures, Meurtri par vos fureurs, souillé par vos luxures, Ainsi que vous le long de vos âpres chemins Je me traîne, et j'étends mes misérables mains Vers Celui qui vous juge, afin que sa justice Au lieu de vous frapper sur moi s'appesantisse. J'appartiens tout entier, mon fils, à la douleur. De vos cruels tourments je moissonne la tleur ; Je m'en repais. Mais vous, abrégez mon supplice ! Faites le bien ! Je veux épuiser ce calice : Tant que vous souffrirez, pauvres êtres, mes yeux Ne verront point la gloire et la beauté des cieux ; Tant que le mal vivra, je ne serai point digne De savourer les fruits de ma céleste vigne. »

Voilà ce que dit le Sauveur.

En l'écoutant parler, mon âme, tu tressailles ; Tu voudrais par le sang sceller tes fiançailles ;

Tu n'es que joie et que ferveur....

Mais, de nouveau, voici que le doute me ronge.

Une autre voix me parle en songe, Une voix dure et forte, et je l'entends crier: « Ame faible, pourquoi te mentir à toi-même? Prêter à Dieu le cœur d'un homme est un blasphème. Quelle douleur pourrait troubler la paix suprême ? Toi, tu fais du Seigneur un mauvais ouvrier Qui se châtie afin de réparer ses fautes. Lorsque tu l'enrichis des vertus les plus hautes. Tu ne fais qu'avilir la majesté de Dieu. Non, il ne ressent point votre angoisse profonde. N'attends pas que sa plainte à vos plaintes réponde ; Il ne saurait pas plus s'incarner dans le monde

Qu'en un point du temps ou du lieu. »

J'ai vu s'évanouir, à cette voix plus mâle,

Celui qui m'apparut si sanglant et si pâle.

Ah ! je vois clair en moi. Tandis qu'avec effort

Nous luttons pour le bien. Dieu, plus haut que la mort.

Le doute, le péché, l'angoisse, au sein des anges

Durant l'éternité s'enivre de louanges ;

Et moi, pour que son nom fût mille fois béni,

J'ai voulu le parer d'un mérite infini.

EN TRIERE

Mais quand il s'offrirait aux plus âpres tortures, Lui, qui ne peut faillir comme ses créatures, Fait le bien par essence et non par libre choix ! .l'oublierai mon Sauveur, ses yeux, sa tendre voix. Le sang qui ruisselait sur son visage auguste. La justice est en Dieu, mais il n'est point le juste.

Maître voilé, Dieu des chrétiens, Je ne tends plus les bras vers tes cieux implacables. Non, lu ne peux souffrir les maux dont tu m'accables,

Ou je ne comprends pas les tiens.

Mon âme, il faut gravir jusqu'au bout ton Calvaire. Cherche un Dieu vraiment Dieu ; sois lucide et sévère. Le Principe de tout, l'inaltérable Loi Ne peut sentir, penser et vouloir comme toi.

Alors, comment l'aimer? Quand tout mon cœur se serre, Puis-je en faire jaillir un cri d'amour sincère ?

Pourtant d'autres esprits ont jadis exalté

Cet insensible Dieu, cette froide Unité

Que rien, dans sa lointaine extase, n'apitoie,

Et que n'éclaire point le rire de la joie.

Si je faisais comme eux, dût le cri de mon cœur

Ne m'être renvoyé que par l'écho moqueur?

0 mystiques de l'Inde, immobiles ascètes,

L'étrange vision qui traversa vos tètes

Va-t-elle se dresserdevant mes faibles yeux ?

Désabusés du monde et méprisant les dieux,

Nus, sordides, saignants, rongés par la vermine,

Mais beaux comme tous ceux que le rêve illumine.

Vous contempliez, loin de la terre et du ciel,

Brahm impassible et neutre, unique, universel.

Saurai-je m'élancer ainsi loin du réel.

Moi qu'un regard émeut, qu'une parole froisse ?

0 dureté du cœur, sagesse que je hais.

Froid silence, mépris des plus justes souhaits,

Est-ce vous qu'il me faut dans ma mortelle angoisse?

Est-ce vous, dont mon âme inquiète s'éprit, Doctrines qui troublez cruellement l'esprit.

EN PRIÈRE lOÎJ

Comme des sphinx railleurs aux lèvres toujours closes?

Songes de la Kabbale, obscurité des Gnoses,

Faut-il vaincre mon cœur et revenir à vous?

Ah ! comment triompher de si profonds dégoûts?

Faux sages qui, criant des paroles de fous,

Obscurcissez encor les plus obscurs mystères,

Me faut-il avec vous tâtonner dans la nuit,

Et, pour étreindre un jour l'Inconnu qui me fuit,

M'ensevelir dans vos ténèbres volontaires?

Faut-il m'abandonner à des esprits souffrants?

Songeurs d'Alexandrie, hommes tristes et grands,

Détruirez-vous mon doute, ô vous dont la pensée

Fut le suprême effort de la Grèce épuisée ?

Le signe des chrétiens flamboyait dans les cieux.

Un grand frisson courait sur l'empire anxieux,

Cependant qu'à l'écart, en vos âpres extases,

Vous montiez vers les trois sublimes Hypostases :

Vers TAme, d'où l'amour ruisselle en flots vivants;

Puis vers l'Esprit, objet de désirs plus fervents,

Car c'est de la raison lumineuse et féconde

Que procèdent les lois, ordre et beauté du monde ;

Enfin vers l'Unité, vers Tineffable Bien

Qui s'ignore lui-même et dont nul ne sait rien,

Qui, plus haut que l'amour, plus haut que la pensée,

Est l'éternel repos pour une âme lassée...

Mais l'heure où j'avais foi dans les mots est passée.

Ce n'est point vers la mort que mon cœur soupira !

11 n'est, dans l'absolu, ni bonheur ni supplices ;

Je ne comprendrai pas vos funèbres délices,

Tant que dans ma poitrine un cœur d'homme battra.

Votre âme d'un immense orgueil fut possédée, Solitaires du Gange et rabbins de Judée, Alexandrins, chercheurs troublés et haletants, 0 mystiques de tous les temps !

Elohim, ou les dieux de l'Inde et de la Grèce, N'éveillaient plus en vous ni crainte ni tendresse. Vous étaliez en vain votre respect pieux. Défigurant l'esprit de vos nobles aïeux, Torturant, pour voiler une abstraite chimère, Les saints Védas, la Bible ou le divin Homère! Mais votre songe, à vous, fut-il si merveilleux ?

Un Être inconscient, slupide, sans entrailles: Il déborde, et voici s'épancher à grands flots Des âmes de douleur qui crèvent en sanglots... « Qu'importe? dites-vous, les yeux saintement clos.

Malheureux homme qui nous railles,

Connais tes véritables fins!

Plus de bien, plus de mal; tous les actes sont vains.

Détruis en toi l'angoisse humaine, Sois Dieu, va te mêler à son éternité, Descends avec lenteur, sans être épouvanté,

Au fond de cette mer sereine. »

Y descendez-vous sans terreur ?

Est-ce là le salut tant promis à vos frères ? c< Dieu, dites-vous encore, unit tous les contraires.

Si tu veux éviter l'erreur, 11 faut, dun seul coup d'oeil, embrasser tout entière

Sa mystérieuse unité.

Par lui seul le mal est dompté ; Lui seul pénètre, anime, ennoblit la matière. Regarde : l'Absolu tressaille, il est vivant 1 Comme des sombres flots sort le soleil levant,

Il se dégage des ténèbres de Tabîme, Ivre d'humanité, frémissant et sublime... »

Ah ! gardez-les pour vous, vos subtiles raisons ! Vous aussi, vous trompez mes longues espérances. Il faut choisir. Un Dieu navré par nos souffrances. Un Dieu prêt à pleurer lorsque nous gémissons, N'est plus un Dieu. Le vôtre, en dépit des symboles, Des retentissantes paroles, Des hymnes, des cris, des transports.

Ressemble aux muettes idoles Qui n'ont point de pensée et dont les yeux sont morts.

Me voici plus las et plus triste.

Tu te sens défaillir, ma pauvre àme ? Résiste ; Crie encore ; peut-être on entendra tes cris.

— A quoi bon? Dieu se tait, et j'ignore s'il pense. Les hommes, je connais leurs réponses d'avance.

— Appelle à ton secours de robustes esprits.

— Ah 1 j'ai cru trop longtemps à des paroles vides.

— N'importe : il faut marcher. Yeux-tu prendre pour guides Deux hommes entre tous, deux chercheurs intrépides ?

— Oui, je le veux ; pourvu qu'après ce vain efTort

Je dorme d'un sommeil de mort I

Allons, malheureuse âme, invoque en ta détresse Le plus mâle penseur qu'ait enfanté la Grèce.

Hors du monde éternel et pourtant limité.

Dieu médite en silence. Il meut par sa beauté

La nature suivant les lois de l'harmonie ;

Et, solitaire, il goûte une paix infinie.

Tout le cherche, troublé par un désir secret ;

Tout l'aime, tout subit l'irrésistible attrait ;

Le monde, en tressaillant, devine sa présence.

Mais le bien et le mal sont tous deux en puissance

Dans l'aveugle matière, où naissent tour à tour

Des êtres plus ou moins ennoblis par l'amour ;

Et, comme il doit garder sa dignité suprême,

Dieu, source de tout bien, ne connaît que soi-même.

En lui rien de passif, d'enveloppé, d'obscur. Esprit bienheureux, Gloire immuable, Acte pur, Sans que par nous sa \ue un instant soit blessée, Il contemple àjamais sa divine pensée...

Moteur immobile des cieux, C'est ainsi que t"a vu le puissant Stagyrite. J'admire la grandeur, et ton repos m'irrite.

Tu semblés détourner les yeux, Tu te croirais souillé si tu voyais nos crimes !

Faudra-1-il donc, êtres infimes,

Ames malades, cœurs froissés, Dire que ton bonheur est juste et nécessaire. Quand tes regards sur notre incurable misère

Jamais ne se sont abaissés?

Dieu pense, mais non point à l'homme. Il le dédaigne. L'esprit est satisfait, soit ; mais le cœur qui saigne?

Combien j'ai désiré la paix de Spinoza!

Haï, persécuté, maudit, il imposa

Le sceau de son profond génie à plus d'une âme.

Lui-même fut un sage à l'abri de tout blâme ;

EN PRIÈRE iV)

Fuyant la passion, calme, content de peu,

Dans le fond de son cœuril s'enivrait de Dieu.

Car l'unique substance en nos ùmes respire.

Pas d'êtres libres, point d'empire dans l'empire.

Dieu même porte en lui ses inflexibles lois ;

Et, seul dans l'univers, développe à la fois

La pensée infinie et l'étendue immense.

Ah ! tu te crois ton maître, et tu veux, ù démence,

Contre l'enchaînement des causes t'insurger?

Mais le monde est parfait ; rien ne peut le changer.

Que ton âme s'élève autant qu'il est en elle

Et s'aperçoive ainsi qu'une chose éternelle.

Connaître Dieu, voilà ta suprême vertu.

Qu'est-ce donc qui t'indigne? et que nous parles-tu

De ton généreux cœur, de ton âme trop tendre?

11 ne faut plus souffrir, mon frère; il faut comprendre.

Ainsi résignons-nous ; plus de folles clameurs. Qui se plaindra, mon Dieu, puisqu'on peut te connaître? Tout est bien. Je ne suis qu'un aspect de ton être. Qu'importe si je vis? qu'importe si je meurs?

Tu n'es plus l'océan de glace Où j'allais m'enfoncer, livide et frissonnant : Ton âpre mer bouillonne, et je suis maintenant

Comme une écume à ta surface.

Naguère je pouvais crier ; Libre, j'avais encore un reste de noblesse. Je t'accusais, mon Dieu: puis, sentant ma faiblesse,

Je m"agenouillais pour prier.

A présent, prier Dieu, c'est me prier moi-même.

Hélas ! que de sanglots perdus !

Qui donc nous aurait entendus, Puisque Dieu prie en nous et qu'en nous il blasphème?

Ah ! croirai-je ceci? Troublé par le divin, Halluciné par la substance, Renierai-je mon existence Comme une forme vide, un songe amer et vain?

M'élèverai-je avec mon maître Au ciel irrespirable où le sage est heureux? Aurai-je le courage affreux De m'anéantir devant l'Être ?

Non : la sérénité du sagi fait horreur A mon âme toujours meurtrie et douloureuse. Las de me retourner sur ma couche fiévreuse, Je n'invoquerai plus Terreur contre l'erreur.

Vous n'avez rien prouvé, chercheurs sans patience. De quel droit parlez-vous? quel respect vous est dû ? « Le monde interrogé ne m'a rien répondu Sur l'âme ni sur Dieu, « dit l'austère science.

Parlez : qui d'entre vous pétrira de ses mains Un pain qui me soutienne et qui me rassasie ? Abstraits sans vérité, vagues sans poésie. Vous repaissez de vent les pauvres cœurs humains.

Vous vous glorifiez de lire au fond des choses ; Mais je vous connais tous : tous, vous m'avez menti. Mon impuissant effort m'a presque anéanti. Que sur Dieu, maintenant, mes lèvres restent closes 1

Nier ou blasphémer me serait odieux; Préférons le silence, âme désespérée.

Ce cruel univers reste une œuvre sacrée, Dont le mystère est plus sublime que tes dieux.

Puissions-nous renoncer aux chimères lointaines ! Vois: le monde immortel rayonne de beauté. Vois : notre patiente et forte humanité Chaque jour le resserre en des lois plus certaines.

Te faut-il donc un Dieu, quand surgit devant toi Le Bien qui nous éclaire et qui nous transfigure ? Serait-ce uniquement pour une idée obscure Que tu peux dépenser les trésors de ta foi ?...

Soit. Qu'une morne paix sur moi s'appesantisse ! Je ne murmure plus : « Ayez pitié. Seigneur... » Mais qui m'abreuvera, si j'ai soif de bonheur? Qui me rassasiera, si j'ai faim de justice?

LE DIVIN

LE DIVIN

Épuisé par Teffort, ivre de lassitude, Je n'interroge plus mon ingrate raison.

Dieu n'a pas visité cette obscure prison ; Tout est morne ; mon âme est une solitude.

Quiconque a servi Dieu, son culte fut le mien ; J'ai vu frémir la lettre et palpiter l'idole ; J'ai soulevé le voile éclatant du symbole ; Et que puis-je affirmer d'un cœur sincère ? Rien.

Mais l'Être, inaccessible à l'esprit qui raisonne, Respire, je le sais, dans le monde immortel ; Et chacun doit fleurir son cœur comme un autel, Car le souffle sacré ne dédaigne personne.

D'où me vient cette soif d'un bonheur infini? Vers l'Absolu mon âme en vain s'est élancée ; Mais, si Dieu me repousse et confond ma pensée, J'ai le cœur plein d'amour, et l'amour est béni.

N'est-il pas une chose idéale entre toutes Que je puisse comprendre et posséder enfin ? Las de crier vers Dieu, je cherche le divin ; Puisse une grande joie anéantir mes doutes !

Lève-toi, merveilleuse étoile du malin!

Qu'une félicité vivante me pénètre ; Et mon esprit, fuyant ce qu'il ne peut connaître, Oubliera l'Absolu glacial et lointain...

C'est toi qui sauveras ta faible créature,

Mère immortelle I II faut t"aimer comme autrefois.

Je veux boire le frais silence de tes bois

El me réfugier en ton cœur, ô Nature.

Fais-moi connaître encor l'étreinte de tes bras, .le suis toujours Tenfant sauvage et solitaire Qui couvrait de baisers la face de la terre, Et mon âme, c'est toi qui la posséderas.

En toi seule respire une grâce divine.

Tout mon bonheur sera désormais de l'aimer; Je veux en loi, vivant et libre, m'abîmer, Nature qu'à travers tes voiles je devine 1

Mon esprit, impuissant à pénétrer ta loi, Ose te revêtir d'une vague figure...

Ahl tant que doit durer ma conscience obscure, Puissé-je m'enivrer uniquement de toi!

Tout s'efface devant tes splendeurs éternelles. La pensée est stérile et le travail est vain. Avant de m'absorber dans ton être divin, Sois Téblouissement de mes faibles prunelles !

J'étends les mains ; je suis pareil à l'étranger Qui chancelle éperdu dans les parfums du temple. Oh ! viens, que face à face enfin je te contemple, Et mon cœur sans désir ne pourra plus changer.

J'ai vu ton corps paré d'une robe de fête. J'étais à toi, Nature ; et pourtant j'ai voulu Te le donner encor, ce cœur irrésolu.

Tu t'es montrée à moi dans ta beauté parfaite.

Il fallait à mon âme un ciel plus radieux, Un pur soleil qui fût comme ton cœur visible, Une terre féerique, épuisant le possible, Un air chargé d'ivresse et tout peuplé de dieux.

Laissant derrière moi la Méditerranée,

Plus loin que la Mer rouge au ciel lourd et terni,

J'ai fui, plein d'espérance, altéré d'infini.

Par les beaux sentiers bleus d'une mer fortunée.

Avec des chants confus et de faibles sanglots Les vagues palpitaient comme l'eau d'une coupe ; Et le soir je voyais, seul, assis à la poupe, Le soleil fatigué descendre vers les flots.

L'orbe resplendissant plongeait dans l'eau pourprée ; La mer se couronnait de nuages de feu; Tout se transfigurait comme au souffle d'un dieu, Et tu priais, mon âme, à cette heure sacrée...

Lorsque sur le soleil majestueux et las La porte d'or du riche Occident s'était close, Tel qu'un hortensia fleurissait le ciel rose, Nuancé de vert pâle et teinté de lilas.

Puis, ainsi qu'une mer paisible qui déferle. En silence, le long d'un rivage enchanté, S'épanchait dans la nuit un grand flot de clarté Qui baignait l'Orient d'une couleur de perle.

Alors, dans son mystère et sa grâce, émergeant D'une brume laiteuse apparaissait la Lune Avec ses yeux noyés et sa langueur de brune, Et sur l'eau scintillait son éventail d'argent.

Soirs trop doux, où l'absence était sans amertume,

Où, dans ma solitude heureuse, j'aspirais

A l'avant du navire un souffle pur et frais,

En regardant les blocs de mer jaspés d'écume !

LE DIVIN

Aux heures où la nuit fait éclore à foison Les fruits dorés du ciel et les fleurs sidérales, J'ai vu, parmi Tessaim des étoiles australes, La Croix du Sud monter, splendide, à l'horizon !

Et, de nouveau, l'aurore incendiait les nues; Puis, tout le jour, le cercle éblouissant des flots. L'espace, le grand vent, parfois de verts îlots, Et, le soir, un bouquet d'étoiles inconnues...

0 divine lumière, û pureté du jour.

Bleu lapis-lazuli de celte mer tranquille, 0 rivages de l'Inde entrevue, ô chère île. Je vous ai salués avec des pleurs d'amour !

Terre de mon désir, Ceylan, comme une proie Je t'épiais avant l'aurore; peu à peu Tu sortis du brouillard ainsi qu'un lotus bleu, Et je te vis grandir, ù terre de ma joie.

11 ne m'a pas trompé, l'irrésistible élan Qui m'entraînait vers toi loin des plages natales. Perle unique, parfum des mers orientales, 0 paradis de fleurs et de palmes, Ceylan !

J'ai savouré ta joie et ta vierge innocence. J'errais, heureux, parmi les sveltes cocotiers, Et l'odeur du champac embaumait tes sentiers, Ile toute suave en ta magnificence 1

0 fleurs de l'hibiscus, larges amaryllis. Flamboyants tout fleuris de flammes écarlates. Grappes d'or^ thyrses blancs, clochettes délicates, Fleurs sans nombre, moisson de jasmins et de lis !...

Les nobles bananiers ployaient sous leurs régimes ; Les mangues mûrissaient... Et les bois pleins de fruits M'ont bercé de leurs doux et mystérieux bruits ; Mes songes vous peuplaient, solitudes sublime s.

Parmi les gracieux et flexibles palmiers S'élançaient devant moi d'orgueilleuses fougères, Beaux arbres couronnés de dentelles légères Et dont le moindre souffle agite les cimiers.

Et j'ai vu se dresser des géants immobiles : Leurs racines, au pied d'un tronc vertigineux, Telles que des serpents formaient d'étranges nœuds Ou rampaient sur le sol comme des crocodiles.

LE DIVIN

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Paix profonde, silence entrecoupe de voix... Dans l'air tourbillonnaient de fines plumes blanches ; De lestes écureuils sautaient parmi les branches ; Les perroquets joyeux sifflaient au fond des bois.

Je voyais, à travers les lianes fleuries, Miroiter la rivière aux exquises fraîcheurs ; Colibris d'émeraude et bleus martins-pêcheurs. Vous avez traversé mes longues rêveries...

L'homme ne m'a rien pris de mes félicités.

Dans les chemins perdus, loin des bruits de la ville,

Je les aimais, les fils indolents de cette île,

Pour leur grâce animale et leurs yeux veloutés.

Le soir, avec lenteur, ils regagnaient leurs cases Dans de longs chariots traînés par des zébus ; Je me sentais pareil aux rêveuses tribus. L'esprit flottant, les yeux illuminés d'extases.

Le crépuscule était rapide, mais si doux... Puis la ruche du ciel étincelait d'abeilles ; Et tu me pénétrais. Nature qui sommeilles Dans les regards profonds et tendres des Indous.

Les arbres s'étoilaient de blanches lucioles, Dans les grêles bambous sifflait le vent de mer... L'amour noyait mon âme et n'avait rien d'amer ; Sur mes lèvres erraient de confuses paroles.

Ah! rien ne fixera mon cœur irrésolu, Si j'oublie un seul jour ces divines soirées ! Rien ne rafraîchira mes lèvres altérées, Si j'emporte avec moi ma soif de l'Absolu !

Ici j'ai célébré mes noces magnifiques; Le cœur de la Nature a battu sur mon cœur ; Tous les êtres, formant un mélodieux chœur, Ici nous ont liés par des chaînes magiques.

El c'est pourquoi, chère île, à l'heure des adieux, Je me tourne vers toi sans tristesse dans l'âme ; Je te vois resplendir au couchant qui t'enflammC;, Et, telle, tu vivras à jamais dans mes yeux !

Je t'enveloppe encor de mes regards avides...

Je m'éloigne de toi sous les cieux embrasés

En te jetant l'adieu de mes derniers baisers,

Ceylan, Heur de lumière au cœur des flots splendides !

C'est le printemps de France, et tout a reverdi, Tout chante; bien des fleurs que j "aime sont écloses; Les marronniers, déjà couverts de thyrses roses, Ombragent puissamment mon repos de midi.

Mais quel doux lit de fleurs, quelle ombreuse retraite Te donneront enfin cette paix que tu veux? Vois : l'accomplissement du plus cher de tes vœux Emplit ton âme d une amertume secrète...

Sublime enthousiasme, as-tu sitùt faibli ? Mon lâche cœur rêvait des amours surhumaines, Et sa félicité s'use en quelques semaines ; Mes souvenirs ne sont qu'une espèce d'oubli.

J'entends encor les flots chanter sur ton rivage,

0 terre où le désir inquiet m'entraîna,

Et toi, vivace fleur des jungles, lan'tana,

Tu me poursuis toujours de ton parfum sauvage.

.Mais il n'est plus pour moi d'embrassement divin, Plus d'immortel baiser. Je vois ma petitesse ; Je m'éveille, accablé d'une lourde tristesse, Après avoir dormi dans les vapeurs du vin.

Ah! réveille-toi, fuis cette âpre solitude! Possède un cœur de femme, un cœur comme le tien. Si tu veux que l'amour soit ton souverain bien, Ton infini, ton ciel et ta béatitude.

Un idéal amour, qui n'ait rien de charnel; Des aveux murmurés, l'échange d'un sourire; Une intime union des âmes sans la dire, Un amour si profond qu'il en soit éternel.

Oui, Dieu s'éveillerait au fond de ces deux âmes ;

Et, libres à jamais dans l'empire étoile,

Deux êtres, ne formant qu'un Ange immaculé,

Se mêleraient sans fin comme deux chastes flammes!

11 ne peut pas mentir, cet instinct de bonheur A qui ta vie entière est jetée en pâture. Si tu franchis le cercle étroit de la Nature, L'amour t'introduira dans la paix du Seigneur !

LE DIVIN 133

Tel, je songe. Et pourtant, faible cœur, lu tressailles Lorsque tu te souviens des soirs silencieux Où, prenant à témoin la majesté des cieux, Tu le glorifiais de hautes fiançailles...

Des parfums de là-bas, d'aveuglantes couleurs Assiègent ma mémoire et troublent ma cervelle, Tandis que naît en moi ma chimère nouvelle Sous le feuillage épais des marronniers en fleurs.

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