PREFACE XV
Voici donc ce que serait une édition des Symboles, je ne dis pas définitive, car le mol indiquerait une ambition déplacée, mais du moins complète et homogène. Tout d'abord, je conserverais le titre du livi'e ; la signification seule en serait encore modifiée. J'entendrais par le mot « symbole » le résumé d'une croyance, comme lorsque nous disons : le Symbole de Nicée. J'écrirais un nouveau Prologue, mieux en rapport avec la nature du livre. ]Mes propres sentiments ne seraient pas directement en cause; il n'y aurait aucune allusion à telle crise de mysticisme que j'ai pu traverser. Je parlerais au nom de tous les hommes, prenant le droit de le faire dans une sympathie irrésistible pour les nobles rêveries qu'a suscitées en eux l'angoisse du Mystère universel. Je dirais ce que furent, à divers degrés, les religions: un effort pour expliquer l'Inexplicable, une loi morale mise à la portée de tous, une voie menant au salut en ce monde ou ailleurs. Je les bénirais sans attendre d'elles rien de précis, sans la trouble espérance d'une foi subite, mais ému par ce qu'il y eut en elles de vie profonde, de beauté, de grandeur morale. Je m'arrêterais en frémissant au seuil du Mystère qu'elles n'ont pu rendre moins impénétrable.
Le premier volume, embrassant les principales croyances antérieures à la naissance de Jésus, ne subirait aucune modification. Le second serait consacré presque uniquement au christianisme. Il reste, avec le bouddhisme, le plus grand fait religieux de l'histoire ; il fut intimement mêlé à la vie de notre race ; il est le seul qui ait eu une action directe sur nous, hommes du moderne Occident; avec lui, enfin, s'il
XVI PKEFACE
doit disparaître, s'évanouit pour nous toute croyance positive. 11 serait donc naturel que le christianisme, en regard des religions qui l'ont précédé, remplit à lui seul la seconde partie des Sijmholes. Après avoir montré sous divers aspects la doctrine chrétienne, non pas suivant mes propres imaginations, mais d'après les Écritures, j'évoquerais, afin de donner une plus complète idée du monde où s'élabora la foi nouvelle, cette pensive et sublime figure de Marc-Aurèle ; puis je conterais la tentative désespérée du noble Julien pour ressusciter les dieux ; ensuite j'indiquerais, à l'Orient, le lever d'une nouvelle et puissante religion, l'Islam ; enfin, revenant vers le Christ, je conclurais par un poème à la gloire de saint François d'Assise, parfaite incarnation de l'esprit évangélique.
Il semble (ju'après le xm'= siècle le catholicisme ait commencé à décliner ; du moins cessa-t-il d'être l'expression complète, unique pour ainsi dire, de la vie morale et intellectuelle en Occident. D'autre part, rien n'a pris sa place. J'ai eu tort de consacrer un de mes poèmes [Nature] à la Renaissance. Sans parler de ce que le symbole choisi a de bizarre et de factice, il faut reconnaître que le culte de la science et de la beauté, pour noble (ju'il soit, ne saurait tenir lieu d'une religion. La Réforme, envisagée comme une tentative de retour vers la simplicité de l'Évangile, ou comme une reprise de la doctrine paulinienne de la justification, n'olIVe aucun symbole nouveau. Il est vrai que, d'autre part, elle ouvrit une voie à la critique moderne; mais, si la critique a beaucoup détruit, elle n'a rien édifié. 11 est d'ailleurs
PRÉFACE XVll
Irop évident que, malgré leur action persistante sur les esprits, ni la philosophie moderne, livrée à toutes les contradictions, ni la ilévolulion française, contestée dans ses principes et dans ses résultats, n'ont su créer une foi commune et envelopper toute la vie humaine à la manière des religions. Telles sont les idées que je devrais exposer dans un nouvel Épilogue ; et je terminerais par une anxieuse interrogation de l'avenir. C'est en d'autres œuvres que je tenterais d'exprimer toute croyance qui, désormais, pourrait se former en moi.
Je me donne le plaisir d'imaginer ce que serait mon livre; mais il est douteux que je le termine. Rien de plus malaisé que de se remettre à une besogne longtemps interrompue. Or, j'ai été distrait des Symboles par une occupation très absorbante. Cinq ou six années de ma vie auront été consacrées exclusivement à un théâtre de marionnettes, pour lequel j'ai écrit une vingtaine d'actes. Ce n'est pas que j'en aie le moindre regret. Il est, du reste, évident que la pensée directrice des Symboles me hantait toujours, tandis que j'écrivais pour de naïves poupées. La religion a créé l'atmosphère de toutes mes pièces, loi'squ'elle n'en était point l'unique inspiration. Mais, tandis que je tenais le fil de mes petits acteurs, j'ai dû laisser à l'écart le gros livre inachevé. Je ne sais pas si j'aurai le courage de m'y remettre.
Peu de lecteurs, j'imagine, ont eu la complaisance de me suivre jusqu'à présent. Aussi, regardant comme des amis ceux qui l'ont fait, je ne chercherai point d'excuses pour avoir parlé de moi avec une si parfaite absence de modestie.
XVllI PREFACE
J'aurais plutôt besoin qu'on me pardonnât d'être revenu sur certaines clioses déjà exposées dans une autre préface. J'espère, cependant, que l'on ne m'en voudra pas de mes répétitions ou de mes contradictions. Il est difficile de voir clair dans les transformations de sa pensée, eût-on l'esprit délié d'un philosophe; à plus forte raison, si l'on est un simple poète.
Puisque j'ai fait allusion à la préface écrite pour le premier volume des Sijmboles, je voudrais, en terminant, dissiper une erreur qui a été commise au sujet de certaines idées exposées dans cette préface. Je n'ignore pas que ma pensée est d'une très mince conséquence pour mes semblables ; mais je me crois tenu d'agir comme si elle devait en avoir une très sérieuse. M. Jules Leniaitre, dont la critique est à la fois si large et si pénétrante, et envers qui je me sens fort obligé pour la sympatliie qu'il me témoigne, a conclu de mes propres explications que j'avais été mené par des considérations esthétiques à une conception morale de la vie humaine. J'ai dû m'expli(iuer très mal. Il est vrai que j'ai écrit ceci : « Je me rendis compte que, si je voulais augmenter les plaisirs de mon esprit, rien, pas même la vertu, ne devait m'ètre indifférent. » Mais je voulais noter en ces deux lignes une phase très spéciale de mon évolution ; et il me semble résulter de ma laborieuse analyse (jue, par la suite, des idées toutes nouvelles s'éveillèrent en moi. Puisque je n'ai pas été clair, je tiens à l'être une fois pour toutes.
Je ne pojiserai jamais que la morale, comme l'a dit un
MSEFACE XIX.
écrivain illustre — trop ondoyant et trop sagace pour ne s'être pas contredit à ce sujet — soit une partie de l'esthétique (i). Ceux qui s'abstiennent du mal uniquement pour éviter certains actes laids ou malpropres, ceux-là, j'en ai la ferme conviction, ignorent la vie morale en ce qu'elle a d'essentiel; car le beau est une chose et le bien en est une autre, malgré les rapports variés et délicats qu'ils peuvent avoir entre eux et le précieux secours qu'ils se prêtent parfois l'un à l'autre. Je crois que ni la plus haute esthétique ni le sentiment le plus exquis du beau n'éveilleront jamais en (jui que ce soit la claire notion du devoir. Je n'en suis pas moins persuadé que la réalisation du beau entre dans le plan divin de l'univers; je pense qu'il serait abominable, si cela était possible, de tarir dans l'âme humaine le sens de la beauté. Mais c'est d'une tout autre source, plus vive et plus profonde, que jaillissent en nous la foi dans le bien et le ferme vouloir de l'accomplir.
Je ne prétends pas faire ici de la métaphysique. Je constate seulement que certaines œuvres d'art très belles n'ont pas de caractère moral, et que des personnes d'une haute moralité ont un sens esthétique médiocre. Si la chose était contestée, il resterait que la beauté d'une œuvre d'art n'est pas toujours en proportion de ce qu'il y a de moralité en elle, et que le sens moral des personnes ne varie pas exactement selon la finesse de leur sens esthétique. Il s'en faut même
(I) Je ne crois pas davantage que l'esthétique soit une partie de la morale. La tendance à confondre les deux choses me paraît de nature à fausser la notion de l'une et de l'autre.
XX PKEFACE
de beaucoup. Le Bien et le Beau l'estent donc choses non seulement distinctes, mais entre lesquelles il n'y a pas de corrélation nécessaire, au moins dans les limites de notre expérience. Cela n'empêche pas que. l'un et l'autre soient, avec le Vrai, les fins supérieures de l'homme.
Une de ces trois choses si fréquemment associées doit-elle avoir la suprématie sur les deux autres? Oui, a répondu le philosophe dont je parlais tout à l'heure, et c'est la Vérité. (11 entend la vérité abstraite, sans application, du moins immédiate, à la conduite de notre vie.) Pourquoi cela? Parce qu'elle est vraie. Voilà l'opinion d'un philosophe ou d'un savant. Par une argumentation aussi simple, un artiste pourra mettre au-dessus de tout la Beauté, parce qu'elle est belle. J'oserai exprimer une autre opinion, fondée sur le caractère obligatoire du Bien. Hormis le cas de certains devoirs créés par une rare aptitude, aucun homme n'est tenu de poursuivre ni la beauté dans l'art, ni la vérité abstraite (1). Au contraire, la loi morale s'impose à tous avec le caractère d'une obligation absolue ; et cela suffit pour qu'elle soit l'essentiel de la vie humaine. Telle est, du moins, ma foi inébranlable.
(l)Si la recherche de la vérité s'impose à chacun de nous, dans la mesure très variable de nos forces, c'est uniquement, me scmble-t-il, en tant qu'elle peut nous éclairer sur l'existence, la nature et l'accomplissement de nos devoirs. L'extrême inaptitude à tout effort intellectuel n'exclut pas, chez un grand nombre de personnes, une vie morale qui peut être intense.
Nous sommes Carinus et Leucius, deux frères.
Écoutez-nous. Ceux-là seraient trop téméraires
Qui, ne se laissant point troubler par le remords,
Mépriseraient aussi la parole des morts.
Vous disiez : « Que son sang retombe sur nos tètes! »
Soit. Il en sera fait ainsi, chiens que vous êtes.
Le sang du Christ, le sang terrible et précieux,
Au jour du jugement coulera dans vos yeux;
Et, pour que vous gardiez un silence farouche,
Le sang du Juste vous inondera la bouche.
Lui qui ressuscita lumineux et si beau,
Brisant pour nous aussi la porte du tombeau,
Voyez, il nous a fait surgir pleins de colère,
Afin que, sous le pur soleil qui vous éclaire,
Nous puissions hautement témoigner en ce lieu
Qu'il était bien le Christ et le vrai Fils de Dieu.
Ainsi, vous qui payez exactement vos dîmes, Écoutez en tremblant ce que nous entendîmes; Ce que virent nos yeux, voyez-le par l'esprit, 0 gens de bien, pieux bourreaux de Jésus-Christ!
Nous mourûmes tous deux, un soir, à la même heure. Vers la mystérieuse et lointaine demeure, Vers les Limbes, par un redoutable chemin Nous descendîmes seuls et la main dans la main. Au terme de ce long voyage, nous comprîmes Qu'ayant toujours vécu sans hontes et sans crimes Il nous était permis d'aller avec les saints. Pour attendre, mêlés à leurs sombres essaims, Que l'apparition du Christ parmi les Limbes Allumât sur nos fronts le cercle d'or des nimbes, Et que le doux Seigneur, hors de ces lieux maudits, Nous guidât vers les beaux jardins du Paradis.
Longtemps, nous ne saurions dire combien d'années, Nos deux âmes sans joie et comme abandonnées, Aveugles, n'entendant pas même un souffle humain, Dans l'ombre de la Mort se tinrent par la main.
Tout à coup un vent frais erra sur nos visages. L'obscurité pâlit. Comme, à l'aube des âges, Lorsque dans son néant elle entendit ta voix, La lumière parut pour la première fois, Seigneur, — telle, chassant les ombres souterraines, L'aurore illumina de ses clartés sereines La triste région des Limbes, et voilà, Sous nos yeux, comme un champ de blé mûr, ondula Toute la multitude innombrable des justes. Prophètes, rois pieux, patriarches augustes, Nos pères qui depuis vingt siècles ne sont plus, Des femmes, des enfants, la foule des élus.
Un frisson traversa la sainte multitude.
Certes, nous sentions tous avec inquiétude Que Satan nous tenait encore en son pouvoir; Nous le devinions là, près de nous, sans le voir. Mais un homme à la face inspirée et terrible, Un de ceux que l'épreuve avait passés au crible. Fit un geste et parla. « Tous tous, qu'avais-je dit? Aux jours de sa détresse, Israël m'entendit Saluer de bien loin cette aurore suprême ; Car je suis le prophète Isaïe, oui, le même
LES SYMDOLES
Qui criait aux tribus : Quel changement soudain,
Terre de Nephtali par delà le Jourdain,
Terre de Zabulon, païenne Galilée !
La face du soleil enfin s'est dévoilée.
Dans l'ombre de la Mort brille un jour radieux ;
Une grande lumière est apparue aux yeux
Du peuple qui marchait dans les ténèbres. »
Grave, Le prophète se tut.
« 0 Satan que je brave, Dit une voix, le temps de ta force est passé. Mes yeux verront Celui que j'avais annoncé. Frères, si je fus roi, je fus aussi prophète. Ma harpe est dans mes mains et l'or cercle ma tête ; Voyez, je suis David. »
Nous restions anxieux, Quand nous vîmes surgir un vieillard, et nos yeux Reconnurent enluiSiméon notre père.
Il parla sans nous voir. « Le Christ en qui j'espère, Dit-il, visitera bientôt ce lieu profond. Souvent l'Esprit de Dieu vint planer sur mon front.
Or je ne devais point descendre sous la terre
Sans avoir vu TEnfant connu dans le mystère,
Le salut d'Israël, Jésus, l'Oint du Seigneur.
Un jour, je me sentis pénétré de bonheur.
Guidé par l'Esprit saint, je courus vers le temple;
Là, j'aperçus l'Enfant. Seigneur, je le contemple,
Dis-jeen prenant Jésus dans mes vieux bras tremblants.
C'est bien, je puis mourir, paix à mes cheveux blancs,
Puisqu'avec une joie immense je salue
Cet Enfant qu'attendait. Seigneur, ta race élue ! »
Le vieillard, se taisant, resta comme ébloui.
Pour qu'il nous reconnût, nous allâmes vers lui ;
Nous prîmes ses deux mains, qu'en pleurant nous baisâmes;
«C'est nous, père, c'est nous!» et longtemps nos trois âmes
Se mêlèrent dans une étreinte...
Brusquement Parut un solitaire au grossier vêtement ; Sa tunique sauvage était en poils de chèvres. Dans sa barbe touffue on vit frémir ses lèvres, Et lentement il dit : « C'est Jean que vous voyez, Le dernier de tous ceux qui furent envoyés
Pour annoncer le Christ et préparer sa voie. Lorsqu'il vint me trouver, je tressaillis de joie. Voici l'Agneau de Dieu qui porte les péchés Du monde, m'écriai-je. 0 mes pères, sachez Que dans l'eau du Jourdain je baptisai le Maître. Je vis une colombe éclatante paraître Au-dessus du Sauveur dans le ciel enflammé; Puis j'entendis ces mots : Voilà mon Bien-aimé, Le Fils en qui j'ai mis toute ma complaisance. Dieu témoignait ainsi de sa triple présence. Or, avant que Jésus gravît le Golgotha, Je mourus par l'épée et ma mort délecta L'impure Hérodias, qui redoutait mon blâme. A son tour, je le sais, Christ vient de rendre l'âme ; Et moi je vous annonce, hommes des jours anciens, Qu'il va descendre ici, tant il aime les siens! »
Alors, ne doutant plus, tous, nous nous regardâmes. Les yeux resplendissaient. De ce tourbillon d'âmes Un immense et joyeux murmure s'éleva.
Tous les saints qu'à travers les siècles Jéhova Pénétra d'un esprit ardent de prophétie Voyaient s'illuminer leur mémoire obscurcie.
LE ClIRlSr AUX LIMBES 9
Ces justes, vénérés parmi tous les Hébreux,
S'abordaient avec joie et se disaient entre eux
Les plus belles de leurs paroles prophétiques,
Si bien que nous pensions revivre aux jours antiques.
Mais un homme plus grand que les autres parut.
La foule, pour le voir de plus près, accourut ;
Et tous, en l'admirant, furent saisis de crainle,
Tant, sur sa face, était visiblement empreinte
L'image de Celui qui, le sixième jour.
Pétrit la noble chair de l'homme avec amour...
L'ancêtre, comme s'il se faisait violence, Laissa tomber ces mots dans le profond silence : « Oui, les temps sont venus ; béni soit notre Dieu ! Quand l'aveuglante épée aux spirales de feu Me chassa de l'Eden, hélas ! après ma faute, Michaël me parla d'une voix claire et haute. Ton âme, dit l'archange, — et je pâlis soudain, — Languira dans la mort tant que l'eau du Jourdain N'aura point effacé la tache originelle ; Mais alors tu naîtras à la Vie éternelle. »
Ayant ainsi parlé comme s'il était seul,
Le premier homme, Adam, le vénérable aïeul,
Enveloppa d'un long regard la foule immense ;
Et, louant le Seigneur, dont la haute clémence
Avait multiplié sa race à l'infini,
Il se sentit absous par ses fils et béni.
Pourtant, comme il songeait, dans le fond de son être,
Aux malheurs que sa faute unique avait fait naître.
Il se prit à pleurer abondamment sur nous.
Tous l'entouraient. Plusieurs lui dirent à genoux :
« Ne pleure pas ! le juste a le Ciel en partage... »
Et comme, pour ne point affliger davantage
Celui qui gémissait sur toutes nos douleurs,
Nous détournions les yeux de son visage en pleurs,
Nous vîmes à sa droite Eve, mère des hommes,
Qui tous nous enfanta, tous, pécheurs quenous sommes.
Mais, sans apercevoir ses innombrables fils,
Sur son cœur, son vrai cœur maternel de jadis,
Elle étreignait Abel. Ah! quelle joie amère !
Pâles, nous regardions. Les cheveux de la mère
Enveloppaient l'enfant tout entier dans leurs flots,
Et nous n'entendions plus que le bruit des sanglots...
Alors, en se penchant vers elle avec tendresse,
Comme s'il partageait une lente caresse
Entre la mère en pleurs et le fils tant pleuré, L'homme dit : « Que ton cœur cesse d'être ulcéré. Tu le vois, femme, il ouvre enfin ses yeux candides. Dans le céleste Eden, sous les palmiers splendides Où jamais le Serpent n'enroulera ses nœuds, Vont s'écouler pour nous des siècles lumineux. Certes, je le sais trop, l'arbre de la Science, Qui nous charmait aux jours d'heureuse insouciance, Par ses fruits douloureux a fait nos longs malheurs; Mais tout cela n'est plus; il faut sécher nos pleurs. Christ a planté pour nous, Eve, ma bien-aimée, Un arbre plein de grâce, à l'ombre parfumée, Riche en grappes de pourpre et tout baigné de miel : L'arbre de la Pitié, qui fleurit dans le ciel. »
Écartant les cheveux dont elle était voilée,
Eve, à ces mots, les yeux en pleurs, mais consolée,
Apparut dans sa grâce auguste d'autrefois ;
Et tous la contemplaient, quand, d'une sourde voix,
Pareille au bruit lointain des flots pendant l'orage.
L'impur Satan, toujours invisible, avec rage
Admonesta l'Enfer. « Sais-tu bien qui j'attends?
Un homme que j'exècre ; et, dans quelques instants.
Il va, je t'en préviens, surgir devant ta porte.
Ouvre, et referme-toi sur lui. Ceci m'importe.
Car, chassant les démons qui tourmentent les corps,
Rendant Touïe aux sourds, la lumière aux yeux morts,
Guérissant mes lépreux et mes paralytiques,
Cet homme au doux langage, aux regards extatiques.
Me faisait une guerre opiniâtre. Mais
Aujourd'hui je triomphe et je te le soumets.
Certe, il n'est pas le Fils de Dieu comme il s'en vante,
Ce discoureur subtil que la Mort épouvante !
Au mont des Oliviers, où je rôdais hier,
Je l'ai vu tout baigné de sueur et peu lier.
Voilà donc le rabbi vantard qui me résiste :
Un pauvre homme dont l'âme, à ce qu'il dit, est triste,
Triste jusqu'à la mort! Oui, de son propre aveu.
Mais que dis-je?Il n'est plus. Abandonnépar Dieu,
Qui le laissa clouer sur l'arbre du supplice,
Brisé, livide, ayant épuisé le calice,
Bu le fiel et tordu ses misérables bras.
Il a rendu le souffle entre deux scélérats. »
Une autre voix, la voix ténébreuse du gouffre. Parmi de bleus éclairs et des vapeurs de soufre,
Répondit à Satan : « Peux-tu dire, û Trompeur,
De cet homme inouï, que la Mort lui fait peur?
L'aveugle voit ; le sourd est stupéfait d'entendre ;
Des yeux levés au ciel, une parole tendre
Suffisent au puissant rabbi pour les guérir.
Et tu me soutiendras qu'il a peur de mourir!
Je crois qu'il a voulu, Maudit, te prendre au piège.
Et que tu vas bientôt t'écrouler de ton siège
Pour être torturé dans mes abîmes. — Moi?
Lâche et stupide Enfer, calme un peu ton émoi.
Pour livrer aux bourreaux l'homme qui va paraître,
J'ai suscité parmi ses disciples un traître.
Au cœur du peuple juif — mon peuple — j'ai soufflé
La plus âpre fureur. Mes mains ont affilé
La lance qui devait percer le Fils de l'Homme,
Car c'est ainsi que, plein de lui-même, il se nomme.
J'ai préparé sa croix avec un soin jaloux ;
Pour ses mains et ses pieds, seul, j'ai forgé les clous;
Et j'ai mêlé moi-même — Enfer, je m'en fais gloire! —
Le vinaigre et le fiel qu'on lui tendit à boire.
Sa mort est mon ouvrage, entends-tu ? Maintenant,
Tâche de bien garder ce rabbi surprenant.
Qui, dans le fond du cœur, le chérit comme il m'aime.
Sa parole t'a fait plus de mal qu'à moi-même !
C'est lui qui, ranimant des morts déjà glacés.
T'a plusieurs fois ravi ta proie... — Assez ! assez 1
Cria l'Enfer; tais-toi. Tout entier je frissonne.
Qui donc, jusqu'à présent, dompta la mort? Personne.
Satan, tu m'as perdu. Cet homme, je le vois,
Est celui qui, criant : Lazare ! à haute voix,
Fit surgir de la tombe un mort déjà putride.
Ah! tu ris? ce miracle effrayant te déride ?
Tu grinceras des dents tout à l'heure, Maudit.
L'âme du trépassé, sitôt qu'elle entendit :
« Lazare, lève-toi ! » violant toute règle,
Hors de mes sombres murs s'envola comme un aigle.
Celui qui fit cela, certe, est le Fils de Dieu !
Que vais-je devenir? On verra d'ici peu
La Mort sans aiguillon et l'Enfer sans victoire.
Ton aveugle fureur, lâche et blasphématoire,
Fait descendre parmi tous ces morts oubliés
Celui qui me les doit arracher par milliers.
Et tu t'en applaudis, misérable? J'espère
Que dans mon plus infect et glacial repaire,
Toi, du moins, tu seras à jamais torturé
Par une intolérable angoisse ; et je rirai
De te voir englué jusqu'aux yeux dans mes fanges,
0 porc immonde, toi sur qui crachent les anges I »
Une grande clameur s'éleva parmi nous.
Joyeux de bafouer le vieux Serpent jaloux,
En le cherchant des yeux nous criâmes ensemble :
« Satan I Satan ! malheur à toi I pâlis et tremble 1 «
Reconnaissant alors sa monstrueuse erreur,
Le Maudit bégaya des mots pleins de terreur ;
Puis, tout à coup, hurlant : « Je ne veux pas qu'il entre 1
Je défends même à Dieu de violer mon antre.
Nas-tupas des verrous et des chaînes de fer,
0 mon antique ami, mon exécrable Enfer ?
Qu'avons-nous à trembler comme deux feuilles mortes?
Qui me vaincra ? Qui donc, ayant brisé tes portes,
Que Michaël forgea d'inébranlable airain.
M'arrachera les clefs du monde souterrain?
Qui posera son pied sur ma nuque ? Silence,
Vous, les âmes I Celui qu'a transpercé ma lance
Ne délivrera point ses stupides élus,
Ses justes que je hais... »
11 ne dit rien de plus ; Car, dans le même instant, une voix éclatante, Terrible, mais si douce aux âmes dans Faltente, Une céleste voix, une voix de splendeur, Fit tressaillir TEnfer jusqu'en sa profondeur. Ses paroles étaient lentes et solennelles. « Ouvrez-vous en silence, ô Portes éternelles, Disait la voix d'en haut; le Seigneur est clément. 0 Portes, relevez la tète fièrement ; Ouvrez-vous, et livrez passage au Roi de gloire. » Le psaume de David nous revint en mémoire ; Tous les cœurs palpitaient. Mais, ayant entendu Ces paroles, Satan, comme un homme perdu Qui, devant son malheur, s'obstine à n'y pas croire. Mugit horriblement: « Quel est ce Roi de gloire? » Alors David lui-même, avec un fier accent, Répondit à l'Impur : « C'est le Dieu tout-puissant, Le Seigneur d'Israël, le Maître des royaumes. Comme je l'ai chanté, moi, dans l'un de mes psaumes Il commande aux Vertus innombrables ; le chœur Des Séraphins l'exalte ; il est le Christ vainqueur, Celui qu'on attendait dans l'ombre froide et noire ; Il est le Roi de gloire, il est le Roi de gloire ! »
Tous, respirant déjà l'air frais du Paradis,
Nous fixions nos regards sur les portes, tandis
Qu'une vive clarté transparaissait en elles.
« Ouvrez-vous, dit la voix, (j Portes éternellesl »
Un flot de jour entra dans nos Limbes profonds,
Pendant qu'avec lenteur, sur leurs terribles gonds.
Les portes de l'Enfer roulaient silencieuses,
Et le Christ apparut. Des gouttes précieuses.
De rouges pleurs baignaient l'or de ses cheveux longs.
Sa face rayonnante et sa poitrine. «Allons,
Dit le Maître, Satan est vaincu ; paix aux justes ! »
Et, plein d'amour, tendant vers nous ses mains augustes
Dont les paumes saignaient, il dit : « Voici mes mains. »
Comme nous maudissions ses bourreaux inhumains,
N'ous vîmes à son flanc une large blessure ;
Tous pleuraient. Mais il fit le geste qui rassure.
Car sa puissante voix nous aurait fait trembler,
Puis il dit : « Viens, Satan 1 » On entendit hurler
Le lâche instigateur de la faute première.
Noir, hideux, aveuglé par la pure lumière
Comme un oiseau de nuit que cernent les flambeaux,
— Lui qui brilla parmi les anges les plus beaux —
Sans que le vaste Enfer lui fournît un refuge,
Il vola lourdement jusqu'aux pieds de son Juge.
Abaissant ses regards sur l'Ennemi rampant,
Notre-Seigneur lui dit sans colère : « 0 Serpent !
Puisque tu fis le mal, toujours, avec délices,
Moi, ton Dieu, je te livre à d'éternels supplices.
Maudit, sors de ma vue. » Et, détournant les yeux.
Il repoussa du pied l'archange monstrueux
Qui roula dans l'abîme, où la peur le fît taire.
Mais Jésus, nous voyant la face contre terre :
« Relevez-vous, dit-il, car vous fîtes le bien,
Vous tous dont le visage, hommes, ressemble au mien. »
L'Époux nous souriait après un long veuvage. Pressés comme les grains de sable du rivage, Nous entourions le Christ, heureux, ne craignant plus. Et nous extasiant — nous tous, peuple d'élus, Brebis dont le Pasteur divin connaît le nombre — Devant son radieux visage sans une ombre...
Adam ne venait point se mêler parmi nous. A la droite du Christ il fléchit les genoux ; Et, pâle comme ceux que trop de joie oppresse, Il leva sur Jésus des yeux pleins de tendresse.
LE CHRIST AUX LOinES 49
«Pourmoi, dit-il, pour moi mon Seigneur s'est fait chair! » Des pleurs qui maintenant n'avaient plus rien d'amer, De larges pleurs jaillis des sources de son être, Coulèrent sur les mains de notre divin Maître, Tandis que, prosternée en face du Sauveur, Eve, pleurant aussi, baisait avec ferveur Les pieds nus et saignants qui, par delà l'espace, Allaient guider ses fds, loin de tout ce qui passe. Vers l'éternel repos dans la gloire, au milieu Des anges qu'éblouit la vision de Dieu.
« Au nom, dit le Seigneur, de mon Père céleste. Du Fils et de l'Esprit, bientôt, je vous l'atteste, Vous serez tous dans mon royaume. Paix à vous Qui fûtes en Eden les deux premiers époux ; Adam, paix à tes fils! 0 mes justes, c'est l'heure. Suivez-moi : votre Christ, en sa haute demeure Où le péché, l'angoisse et la mort n'entrent pas, Vous fera tous asseoir au céleste repas : Et là vous goûterez, car le juste en est digne, La fleur de mon froment et le fruit de ma vigne. »
Puis, sur nous tous, il fit le si^-ne de la croix.
Hors du lieu souterrain aux murs sombres et froids
Nous suivîmes ses pas, nous, les âmes fidèles.
Comme une légion de libres hirondelles
Qui, folles de soleil et fuyant l'âpre hiver,
Volent sans épouvante au-dessus de la mer.
Quels durs sentiers, au flanc de terribles abîmes,
Sur les pas lumineux du Maître nous gravîmes !
Mais bientôt, notre essor s'élevant au-dessus
Des noires profondeurs de la terre, Jésus
Nous guida vers le Ciel par un chemin d'étoiles.
Les âmes frissonnaient sous leurs splendides voiles
Tissés d'or et de neige ; un cercle rayonnant
Illuminait le front des saints; et maintenant
Nous planions sans effort dans les hauteurs paisibles
Au mélodieux bruit de harpes invisibles.
Tandis qu'un vent suave et qui soufflait du ciel.
Baignant de frais parfums les vierges d'Israël,
Soulevait doucement leurs chevelures...
Pâle Sous les caillots de sang et la noirceur duhàle, Nu, sordide, accablé par une lourde croix, Un homme, tout à coup, surgit devant les rois,
Les prophètes, les saints, les graves patriarches.
Ezéchiel lui dit : « Le chemin où lu marches
Me semble dangereux pour toi. Quel est ton nom ? •■>
Puis, l'autre se taisant, il reprit : « Compagnon,
Ton extraordinaire audace nous effraie.
rs"es-tu pas un larron ? — Hélas 1 la chose est vraie,
Répondit l'homme, plein de honte et de douleur;
On me nommait Dismas, et je fus un voleur.
J'étais de ceux qu'avec justice on crucifie.
Aussi, pour expier les crimes de ma vie,
Je fus aujourd'hui même attaché sur ce bois
Qui, près du Paradis, m'écrase de son poids.
Or un certain Gestas partageait mon supplice ;
Et c'est entre nous deux, dont la noire malice
Aux rapines joignit le meurtre bien souvent.
Que l'on crucifia le Fils du Dieu vivant.
Moi, j'étais à sa droite. En regardant le Maître,
Je me sentis mourir et tout à coup renaître,
Tandis que sous nos pieds riait un peuple affreux.
Des prêtres insultaient le Christ; et l'un d'entre eux.
Pâle comme la Mort et suant le blasphème.
Criait avec fureur : « Qu'il se sauve lui-même,
22 LES SYJIliOLES
Lui qui voulait sauver les autres ! » J'oubliai Que j'étais sur la croix et durement lié, Saignant, près de mourir^ tant je plaignis le Juste. Mais Gestas, qui tordait son corps souple et robuste, Raillait le Fils de Dieu. « Sauve-nous tous les trois ! Allons, fais un efTort et descends de la croix. Hurlait-il. Tu peux bien accomplir ce prodige, Puisque Dieu t'aime tant! — 0 mon frère, lui dis-je, Ne raille point : voici l'heure du jugement. » Puis, regardant Jésus, je repris humblement : « Daigne penser à moi, Seigneur, dans ton royaume! » Et voilà, je sentis comme un céleste baume S'épandre sur mon corps tout meurtri par la croix. Je murmurai du fond de mon âme : « Je crois. » Je vis, tremblant d'amour, une joie infinie Resplendir dans les yeux du Christ à l'agonie. Et j'entendis ces mots : « Homme, je te le dis, Tu seras avec moi, ce soir, en Paradis. »
0 Jésus, ô la plus aimante des victimes, Tu sais qu'en écoutant cet homme nous sentîmes Des larmes, lentement, nous monter dans les yeux ; Mais, comme on se taisait, son cœur fut anxieux.
LE CHRIST AUX L ni n ES 23
« Christ m'a promis le Ciel malgré mon infamie,
Et vous me repoussez, mes pères? » Jérémie,
Au nom de tous, alla vers l'homme et lui parla.
« Te repou-ser? dit-il. Si nous faisons cela,
Que la main du Seigneur sur nous s'appesantisse !
Ton repentir égale au moins notre justice;
Et nous, les serviteurs fidèles de la Loi,
Les justes d'Israël, nous vénérons en toi
Le premier homme élu par la divine Grâce.
Le chemin qui pour toi s'ouvre à travers l'espace
"Va droit au Paradis, frère, n'en doute pas.
Celui qui t"a guidé raffermira tes pas.
Viens, la splendeur de Dieu se fait plus manifeste ;
Nous allons tous entrer dans la gloire céleste. »
Jérémie achevant ces paroles, voilà Que, très douce et très forte, une voix appela : « Dismas! Dismas! » On vit tressaillir le prophète; L'homme devint tout pâle ; et nous, levant la tète, Nous restâmes troublés, sans parole, interdits, Car le Seigneur était au seuil du Paradis... Deux anges attentifs, l'ayant vu faire un signe, Déployèrent le vol éblouissant du cygne ;
Us furent près de nous en un clin d'œil. L'un d'eux Prit des mains du larron plein de sang et hideux L'arbre où sa chair connut la suprême détresse; L'autre, ayant essuyé sa face avec tendresse, Le vêtit de lumière ; et lui, transfiguré, Nous apparut alors comme un être sacré,
« Venez, dit le Seigneur de sa voix souveraine. Pour une éternité lumineuse et sereine, Venez, et par la main menez-moi celui-ci, Que vient d'illuminer ma divine Merci.
Approchez-vous de moi, justes. Je vous convie A partager un pain qui, seul, donne la Vie; Entrez dans la Maison de mon Père ! » Et, joyeux. Vers le mystique Epoux, sans le quitter des yeux, Enivrés par l'encens, le cœur plein de louanges. Nous montâmes aux cris victorieux des anges...
Voilà ce que fait dire aux Juifs le Seigneur Dieu.
Étaler devant vous la gloire du Saint Lieu
Serait la profaner, ô misérables hommes !
Mais nous avons parlé ; vous savez qui nous sommes ;
La nuit, quand vous serez seuls et silencieux.
Notre image viendra terrifier vos yeux.
Maudits, vous entendrez nos paroles en songe !
Ce n'est pas pour souiller nos lèvres d'un mensonge
Que vers vous, ô bourreaux, nous fûmes envoyés.
Tous les deux nous traçons sur nos langues — voyez —
Le signe de la croix au nom de Dieu le Père,
Du Fils et de l'Esprit. Qu'il tremble et désespère,
Celui qui dans la foule abreuva de mépris.
Flagella par son rire atroce ou par ses cris
Le doux Crucifié !... Durant quelques semaines,
Nous, proférant ainsi des paroles humaines,
Nous hanterons les champs et les montagnes. Puis,
Comme on verrait au ciel transparent de vos nuits
Deux étoiles glisser, — nos âmes fraternelles.
Qui sentent l'immortel amour brûler en elles.
Fendront d'un vol égal l'air limpide et subtil
Pour aller vers la paix du Christ. Ainsi soit-il.
ÀLLÀH
« 0 prophète roulé dans ton manteau, debout !
Le jour va poindre; viens, prosterne-toi. C'est l'heure
Où la prière est plus recueillie et meilleure.
Je suis auprès de toi; j'entends et je vois tout.
« Puis tu t'acquitteras de ton grave message. Parle à ce peuple avec une puissante voix ; Instruis-le comme hier ; dis les choses vingt fois ; Révèle et glorifie en termes d'un grand poids Le Fort, l'Immuable, le Sage.
« Souviens-toi de la nuit où l'ange Gabriel T'apporta le Coran des profondeurs du ciel ;
Il le mit sur ton cœur, et ton cœur devint nôtre. Que de fois nous t'avons délivré du souci !
Va donc et parle : jusqu'ici Ton peuple, ô Mohammed, n'avait pas eu d'apôtre.
« Ne sois jamais intimidé Par le bruit d'une foule aux paroles hardies. Laisse dire aux méchants, lorsque tu psalmodies :
« Mohammed est un possédé. »
K Que ta sollicitude ombrage de ses ailes Tes frères les croyants, et non les infidèles ! Chacun répond pour soi. Tu n'es pas leur gardien,
Puisqu'ils refusent de te suivre.
Ah ! quelle fureur les enivre !
Des blasphèmes contre mon livre,
Voilà leur pain quotidien.
« Mais je vois que le cœur de l'apôtre se serre. Il voudrait que chacun eût une foi sincère ; Et, pendant que l'impie étale un front serein. Lui, se consume de chagrin.
Eh bien, parle encore à ces hommes !
Ne hâte point leur châtiment.
Dis- leur, prophète, que nous sommes Le Pacifique et le Clément.
Va. trouble leur insouciance I Partage avec eux ta science, Puisque le Seigneur t'a fait don Dun livre en langue arabe claire.
S'ils fécoutent, sois sans colère ; Pardonne-leur d'un beau pardon.
« Qu'ils ne bouchent point leurs oreilles : Ils laisseraient passer l'heure du repentir. Ce n'est pas pour nous divertir Que nous fîmes tant de merveilles !
11 faut qu'on s'agenouille et qu'on baisse les yeux, Qu'on nous adore et qu'on nous craigne, Car nous sommes Celui qui règne Et qui peut se passer de la terre et des cieux !
" Évitez le sort de l'impie Qui dans nos frais jardins ne pénétrera pas,
Et qui, loin d'avoir part aux célestes repas, Sera gorgé d'une eau croupie...
« Je jure par le point du jour Et par le coucher des étoiles Que le juste verra mon visage sans voiles Resplendir de joie et d'amour! »
Ainsi parle mon Dieu. Peuple, sachez l'entendre, Et livrez-vous à lui d'un cœur pieux et tendre.
N'invoquez plus AldébaranI La lune et le soleil, ù vaines créatures, Ne vous sauveront pas des plus âpres tortures,
Si vous méprisez le Coran.
0 pécheurs, détestez les choses que vous faites! Moi, l'envoyé du Sage et le sceau des prophètes,
Je viens pour vous tirer d'erreur.
Les pages du Coran sont pures et sublimes. S'il descendait un jour sur les plus hautes cimes,
Elles se fendraient de terreur.
Malheur à qui me raille, et béni soit qui m'aide ! Plusieurs ne veulent pas accepter un remède Pour le mal qui ronge leurs cœurs ;
Ils couvrent ma parole en riant à voix haute. . . Mais soit. Le châtiment, vous le verrez sans faute, Enveloppera les moqueurs.
(( Quitterons-nous nos dieux pour un fou de poète? Se disent-ils avec des hochements de tête.
On le voit coudre ses habits; Il va dans les marchés, sommeille, boit et mange ; Et, s'il n'écoute pas ce que lui dit un ange,
Il trait lui-même ses brebis.
« Que la foudre du ciel consume son offrande, ;
S'il veut que notre foi dans ses rêves soit grande ! ^
Que parle-t-il de nos péchés? '
Mohammed comme nous est un homme, et rien autre. ^
De quoi se mêle-t-il? et d'où vient cet apùtre ^
Qui n'a point de trésors cachés? «
0 mon peuple ! il me fut interdit de me taire. Si les anges foulaient paisiblement la terre, Un ange t'aurait averti
Mais Dieu ne m'entend pas dire des choses vaines 1 Il eût saisi ma droite et m'eût coupé les veines, Si Mohammed avait menti.
Incrédules! voyez, je parle sans colère.
Je travaille pour vous et ne veux nul salaire
Que de vous voir enfin sauvés.
Mais une pesanteur afflige vos oreilles; Un voile est sur vos yeux; vos âmes sont pareilles
Aux idoles que vous servez.
Dieu pourrait me permettre, en sa vaste clémence, De vous conduire aux cieux par une échelle immense ;
Mais vos cœurs resteraient scellés.
Vous seriez éblouis sans vous résoudre à croire ; Et vous diriez en haut de l'échelle de gloire :
« Il nous a tous ensorcelés! »
(' C'est, dit le Seigneur, un livre Comme ceux du temps ancien.
Que chaque peuple ait le sien l Ils ont tous le droit de vivre.
« Mais malheur aux égarés Qui, ne se plaisant qu'aux fêtes, Osent narguer mes prophètes.
Porteurs de livres sacrés !
« Mohammed, sais-tu l'histoire De Saleh mon serviteur ?
C'est l'ange exterminateur Qui lui donna la victoire.
« Il disait : « Dieu seul est Dieu.
« Voulez-vous perdre vos âmes « Pour des idoles infâmes ?
« Que vous réfléchissez peu !
« Ce feu dont vous et vos pierres « Serez l'impur aliment, « Maudits, éternellement « Vous léchera les paupières.
« Dieu saura vous châtier, « Misérables que vous êtes, « Si, plus rétifs que des bêtes, « Vous fuyez le droit sentier.
« Bien que vous soyez robustes, « Il vous tient par les cheveux. « Craignez le jour des aveux, « Vous qui n'êtes point des justes ! «
'< L'apô Ire, toujours priant, S'éloigna de cette race; Et ceux qui suivaient sa trace L'insultèrent en criant :
« Les conseils que tu nous donnes « Prouvent un esprit subtil; « Mais ton Dieu détruira-t-il « Irem aux grandes colonnes ? »
« Un nuage ténébreux Les surprit et les fit taire.
Certes, le ciel et la terre Ne gémirent pas sur eux.
« Les actes illégitimes De ce peuple l'ont perdu ; Un seul cri fut entendu Lorsque nous l'anéantîmes.
« Que l'on ose me nier !
C'est ainsi que je me venge.
Le Cri terrible de l'ange Les tua jusqu'au dernier. »
« Écoutez! dit le Maître aux paroles bénies. Ne m'associez plus je ne sais quels génies ;
Allah seul est Allah, Pensez aux transgresseurs qu'en faute nous surprimes! Nous fûmes indulgent parfois pou'' d'autres crimes ;
Jamais pour celui-là.
u 0 mon peuple, disait Abraham avec force, « Allez- vous arracher aux cèdres leur écorce
« Pour en faire des dieux?
« Moi, ce n'est pas la pierre ou le bois que j'adore ; « Mais cette étoile, pure entre toutes, qui dore
« L'occident radieux. »
y< Quand l'étoile du soir cessa d'être visible : « Ah I fit le sage avec un sourire paisible, « Je m'étais égaré. »
La lune se leva, merveilleusement belle. « Salut 1 dit Abraham; car c'est toi que j'appelle « Mon maître vénéré. »
« Le juste vit bientôt la lune disparaître.
« Peuple! s'écria-t-il, je n'aime pas un maître
(( Qui m'abandonne ainsi. »
Kt, comme le soleil surgissait dans sa gloire : « Qu'il est grand ! ditl'apùtre, et comment ne pas croire,
« Seigneur, que vous voici ? »
« ;\]ais, lorsque le soleil n'éclaira plus la terre, Abraham dit aux siens: « Je vois que tout s'altère,
« Mon peuple, et dure peu.
« Je n'invoquerai plus les astres au passage. « On me verra tourner désormais mon visage
« Vers l'immuable Dieu. »
« Tout le peuple cria : « Tiens ! blasphème à ton aise. » Et l'on jeta dans une aveuglante fournaise
Le prophète ébloui.
Mais, derrière un épais nuage, nous parlâmes; Nous bénîmes le juste et nous dîmes aux tlammes :
« Soyez fraîches pour lui ! »
C'est ainsi qu'on vous parle en claires paraboles, Pour que vous détestiez vos impures idoles.
Louez le seul Seigneur miséricordieux.
Quel horrible conflit, s'il était plusieurs dieux!
Vous qui niez mon Maître, apportez donc vos preuves I Moi, mes puissants discours roulent comme des fleuves.
Vous dites : « C'est un dieu comme les autres. » Non ! Celui qui vous créa n'a point de compagnon.
Ses ennemis ne font que se détruire eux-mêmes. Par sa gloire 1 il est trop au-dessus des blasphèmes.
Il faudra supporter le feu de son regard ; Je vous en avertis clairement de sa part.
Vous prodiguez l'insulte et vos langues sont promptes; Mais Dieu sera plus prompt encore dans ses comptes.
Il maintiendra son droit sur l'univers entier. Il est le légitime et le seul héritier.
Vers Dieu retourneront les êtres éphémères
Que lui-même a formés dans le sein de leurs mères.
L'Unique, le Seigneur, le Roi, le Triomphant D'un vivant fait un mort, et d'un mort un vivant.
Il nous juge d'avance. Il tient nos destinées. Il voit comme un seul jour mille de nos années.
Il nous suit du regard. Il veille. 11 est partout. On a tort de pousser sa patience à bout.
Une feuille ne peut tomber sans qu'il le sache. Il voit les clairs métaux sous le sol qui les cache.
La terre ne sent pas germer en elle un grain Qui ne se trouve inscrit au livre souverain.
Ainsi préparez-vous, mon peuple, au jour terrible. Vous qui, comme le grain, serez passés au crible.
Ah ! si vous écoutiez l'hymne des vastes cieux,
Que vous croyez silencieux !
La lune et le soleil, les étoiles sereines,
Les champs, les montagnes, la mer, Les oiseaux, qu'il se plaît à soutenir dans l'air,
Comme les larves souterraines.
Tout murmure un cantique inefifable au Seigneur.
La foudre éclate en son honneur;
Et la multitude des anges Ne se lasse jamais d'entonner ses louanges. L'homme, exaltant Celui qui fixa son destin. Doit ajouter un hymne à leurs hymnes sans nombre ;
Devant Dieu s'incline son ombre
Chaque soir et chaque matin.
Quoi I vous ne sentez point que le Seigneur est proche ! Vos cœurs sont durs comme la roche.
44 LES SYMnOLKS
Encore les rochers laissent-ils par torrents Jaillir l'eau qui vous désaltère.
Ah 1 prosternez-vous contre terre !
Bénissez mon Seigneur pour des bienfaits si grands.
11 éleva les cieux sans colonnes visibles, Clairs et polis, de plus en plus inaccessibles,
Et l'un dans l'autre enveloppés.
Le firmament a-t-il une seule fissure?
Les astres marchent-ils sans ordre et sans mesure?
Le soleil vous a-t-il trompés?
L'Éternel Dieu prit soin de vous pétrir lui-même
Avec l'argile du potier.
Qu'il vous fit beaux et grands, et d'un visage alticr
Il n'est rien dans le monde entier Qui porte mieux le sceau de l'Ouvrier suprême.
Dieu, lorsqu'Adam fut né, rassembla les Esprits Formés depuis longtemps de feu pur sans fumée. « Adorez-le! » dit-il à cette immense armée. Les anges, pleins de joie et doucement surpris,
Ayant admiré la stature
De la puissante créature,
Poussèrent jusqu'au ciel de victorieux cris. Hormis le seul Iblis, qui depuis lors se nomme
Le Maudit et le Lapidé,
Comme Dieu l'avait commandé, Ils s'inclinèrent tous devant le premier homme.
« Vraiment, dit le Seigneur, vous êtes des ingrats. Lequel de nos bienfaits pourriez vous mettre en doute? La terre est sous vos pieds ; vous la possédez toute ;
Elle n'obéit qu'à vos bras. Et voyez quel tapis radieux elle étale
Sous la lumière orientale !
« Nous vous avons soumis, comme d'humbles ruisseaux ,
Deux larges mers que vos vaisseaux Fendent paisiblement, pareils à des montagnes. Lequel de nos bienfaits oseriez-vous nier? Regardez les beaux fruits du noble bananier,
Les blondes vagues des campagnes, Et les palmiers touffus, et les grands oliviers,
Et le trèfle rose et les vignes...
Ce sont là de merveilleux signes.
0 mes peuples, si vous saviez .'
46 LES SYMr.OLES
« Ceci ne vous fait-il pas croire ?
J'ai mis, après le jour, la nuit comme un repos. Je donne l'herbe tendre et fraîche à vos troupeaux,
Dont le lait est si doux à boire.
« Je vous ai dit : Soyez riches par le travail. Cherchez au fond des mers la perle et le corail.
« Un des meilleurs, parmi les biens qu'on vous accorde, Est le vent précurseur de ma miséricorde, Lorsqu'il me plaît de faire abondamment pleuvoir. Sachez par tout cela que votre Dieu vous aime. Il n'a point de rancune : il s'impose à lui-même La clémence comme un devoir.
Je connais trop votre faiblesse, Et je vous rends mon joug léger.
Ne me forcez pas de plonger Dans vos flancs l'aiguillon qui blesse.
« Certes, vous remplissez vos entrailles de feu, Quand vous blasphémez votre Maître.
Mais il faut enfin me connaître :
Le meilleur de tous ceux qui pardonnent, c'est Dieu.