Les symphonies de l'hiver
Certes, notre intention n’était pas de donner tant d’importance à ce livre assez futile que d'écrire une introduction, comme on fait pour un traité de philosophie ou de mécanique. Une introduction à des fantaisies, bonnes tout au plus à devenir un jouet dans les mains élégantes, un conte où l'on voit tout, sans rien lire! Il ira, ce livre, où sont allés, les Petits Bonheurs. Il ira dans quelques beaux salons dont la table, oisive, et complaisante aux oisifs, étale, avec un air d’ennui, toutes sortes de compositions frivoles : Keepsakes, Beautés, Paysages, parfois même uu livre honoré : le Voyage en Hollande, ou le Voyage aux bords du Rhin, très-étonnés de se trouver en si petite et si frêle compagnie. « O mon livre, allez sans moi dans la ville immense!... »
Ainsi disait Horace à ses odes. «0 mon livre, allez sans moi dans les flammes du bûcher ! » disait Erasme, un bel esprit des temps passés.
O mon livre, ô mes Symphonies, ô mes contes volages,
PRÉLUDES
allez sans moi dans les beaux salous où tout est fêle, agrément, esprit, musique, et causerie au coin du feu !
Nous savions donc parfaitement la destinée à venir des Symphonies, que l’on pourrait appeler le second tome et la suite des Petits Bonheurs. Briller une heure, et retomber dans le néant des livres, telle est la destinée implacable ! Ou est vivant le premier jour du mois de janvier, tout au plus; le lendemain de ces indulgences pléni'eres, quand la dame a passé eu revue une bonne moitié des présents de la veille : — «Ah ! dit-elle, ils ont beau recouvrir de moire et de velours les auteurs modernes, on n’a plus le temps de les lire! »
Hélas! c’est tout au plus si la belle indolente a feuilleté, d’un doigt négligent, ce volume, aux accents si variés et si divers; c’est tout au plus si la belle indolente a reposé ses yeux dis'raits sur le charme et l’élégance des compositions de Gavarni.
Ce Gavarni (je vous avertis que je vais dire un pléonasme) est un bel esprit qui touche à la comédie : il a trouvé, à lui seul, plus de proverbes que Regnard, Dancourt et M. Scribe ; il a tracé, dans une suite de crayons fidèles, des scènes charmantes; il a donné un nom, un visage, une existence à plus de gens vrais, sincères et bien nommés, que M. de Balzac lui-même; il est ingénieux, facile à vivre, intelligent, curieux, gai, malin, patient, railleur; il est tout ce qu’il faut
être à qui veut écrire un bon livre et c’est justement
pourquoi il n’a pas écrit de livres! La plume ah li !
Parlez-nous du crayon! Le crayon est l'arme et le style de Gavarni; il le mène, il le pousse, il l’excite, il l’arrête à sou bon plaisir. — l.e crayon obéissant à cette obligeance, est tout disposé à rire, à sourire, à pleurer.
PRÉLUDES
Voyez que de haillons ! Voyez que de salin et de velours ! Admirez ces élégances, et contemplez ces profondes misères: les Vieilles lorelles, les Enfants terribles! Le berceau, le salon, le boudoir, l’hôpital !
Comine il était, Pau passé, tout le succès des Petits / Ionheurs r, et comme il sera, cette année encore, un grand appui de ces Symphonies, c'est une précaution sage et prudente de uous mettre à l’abri de ce brave artiste, et de nous couvrir de sa louange eu ces jours de féeries, comme on se couvre d’un bouclier avant la bataille. Il était né pour réussir, partout et toujours. Cependant le succès lui est venu peti à peu, au jour le jour, à force de verve, d’esprit, de bonne grâce et de bonne humeur.
Ou ne savait pas le nom du dessinateur , que déjà l’on souriait à ces images charmantes; et d’ailleurs, qu’importe le nom du poète comique? A l’heure éclatante où le jeune Poquelin représentait, par la province charmée, ta Jalousie (le 'fJarbouillé ou le Médecin volant, nul ne songeait à s'informer de ce jeune homme, enivré de toutes les fêtes de ce monde, et qui lui-même riait aux éclats de ces vives saillies échappées aux folies joyeuses de la jeunesse.
Comment Molière a commencé, et par quelles comédies? On ne le sait guère !... Comme aussi de Gavarni, notre contemporain, ce peintre ami. que nous avons vu, tout enfant, dessiner en se jouant l’ombre incertaine et provocante de la comédie errante aux carrefours, bien peu de gens sauraient dire les commencements. Il a commencé un peu au hasard, comme tous les poètes; le génie et le bel esprit lui sont venus en aide, avant même que l’artiste se fût douté de son succès. Bientôt celte brillante et fantasque pensée, abondante et railleuse, sous une enveloppe légère,
PRÉLUDES
ce rare et très-heureux talent d’être vrai et plaisant tout ensemble, eurent conquis l'attention, l’intérêt, les regards, les sourires. Aussitôt reconnu , ce précieux talent vint en aide, et d’une agréable façon, à la raillerie, à l’observation, à l’esprit mordant de chaque jour.
Le journal satirique adopta Gavarni comme un combattant à armes courtoises, comme un allié d’un esprit élégant et prêt à toutes les malices innocentes. De son côté, l’artiste ingénieux accepta l’association proposée, avec un vif empressement, mais il l’accepta daus les loyales limites qu’il s’était tracées à lui -même : homme d’esprit, de bon sens et d’imagination, il laissait à qui de droit les colères politiques, les colères d’un jour, pour s'occuper de la peinture des mœurs, qui est chose durable et sans Gel.
Il renonçait aux cruautés, aux violences, aux personnalités du nom et du visage, pour s’occuper des ridicules, des vices, des folies, des caractères. Son regard était actif, autant que sa main était alerte et légère, llegardez-le agir , écrire, penser, dessiner, vivre, enfin, de la vie et des aimables passions d'un moraliste profond et sincère , et vous comprendrez quelle popularité soudaine vint au-devant de ce jeune homme iuoffeusif et pourtant si fin railleur; d’une malice acérée et que tout le monde adopte ; dont le trait va droit au but , corrigeant tout le monde, et n’offensant personne; il a cela de commun avec le poète comique : la victime de son bon mot est la première à sourire.
Telle est en effet l’élégance et la vivacité de ses portraits; l’homme qu’il a fait ridicule, aussitôt cet homme s’en retourne à demi corrigé ; lui-même il va vous dire, en riant aux éclats : Ne vous y trompez pas , c’est moi-même ! Avant Gavarni, sans aucun doute, on avait inventé cette habile et
D igitizeo Dy vJucv
PRÉLUDES
leste façon de dessinor la comédie; on était à la fois le poëte et le comédien de sa bienveillante raillerie. Charlet l’a fait, Henri Monnier l’a tenté; la caricature n’a jamais manqué en France, non plus que la parodie et toutes les vigilances de l’ironie, un dieu chez les Grecs ; mais le tracé vif, élégant et vrai , le portrait ressemblant et ingénieusement railleur ; mais le ridicule habillé à la dernière mode, l’image accorte et rieuse qui fait rire innocemment et sans violence, d’un rire naturel et de bon goût , voilà l’excellence et le triomphe de Gavarni.
Cette œuvre multiplie, infinie autant que variée, l’éclat de rire, d’une grâce renouvelée sans cesse, fertile en saillies, féconde en bons mots, habile à tout comprendre, à tout •représenter, à tout saisir, elle est partout, à celte heure, cette grâce à la Gavarni. Pas une muraille et pas un souvenir, pas un livre et pas un journal , pas un salon et pas une chaumière qui n'aient adopté quelque dessin de Gavarni ; récréation toujours prête, comédie active et vivante, théâtre animé des plus heureuses passions, le théâtre heureux de la vie intime.
Théâtre où tout est favorable au poëte comique, autant qu’au spectateur ! Le lustre est toujours allumé , les comédiens savent leurs rôles et sont habillés pour les bien jouer , l’orchestre chante son ouverture, la décoration est complète et de bon goût. Que de joie et de bonne humeur <lans ces représentations de la vie humaine, piquantes et bienveillantes tout ensemble! Les comédiennes sont-elles assez jeunes, assez parées, assez jolies? Les comédiens vous semblent-ils entrer dans l’esprit de leurs rôles?
Dans ces pages brillantes, ornées et complétées d’un bon mot qui tour à tour vous fait sourire ou pleurer; dans ces
PRÉLUDES
comédies qui sont vues du premier coup d'œil, moitié le cœur joyeux, moitié l’esprit qui mord, c’est la France entière qui joue son rôle; mais la scène se passe à Paris.
Paris, voilà notre heureux théâtre; là se rencontrent nos récits les plus variés, nos récits les plus complets. Là tout vient à point à qui sait, comme Gavarni, tenir la plume d’une main ferme, tenir le crayon d’une main rapide et vive. Gavarni est le maître absolu de cette comédie aux cent actes divers, toute en railleries, eu petites recherches, en petites picoteries, en petits ridicules. Le plus léger prétexte et le plus Immhle mortel suffisent à l'habile artiste pour être intéressant , pour être vrai : par exemple cette plume au chapeau, cet éventail à la main, ce petit coin d’épaule blanche et nue, ce feutre gris et pelé, cette main trop large, ou cet habit trop étroit... voilà sa comédie. Il suit la trace ardente de ces ridicules qui se promènent; il saisit, d’un trait, ces comédiens qui passent en se pavanant.
Dans ce domaine enchanté de son caprice et de sa fantaisie, il est le maître absolu ; il commande, on obéit; il va, justement où il veut que l’on aille, et lui-même, il marche en compagnie avec les êtres de sa création. Marchez donc, marchez en toute liberté de mouvement; marchez, rien ne vous manque, et voici les sentiers tracés par Gavarni lui-même. Vous avez l’habit , vous avez le geste et vous avez le sourire, et vous avez le regard ; vous avez le cœur qui bat de joie ou de colère; vous avez le trait d’esprit, vivement écrit dans votre rôle, habilement indiqué.
Marchez! Marchez en toute liberté, vous les heureux de la vie réelle, enfants perdus de cette société française que Gavarni a recueillis dans son cerveau, et qu'il a fait éclore au bout de son eravon.
Cependant cette famille d’heureux Bohémiens que Paris renferme, et que la province ingénue envoie à Paris abondamment chargés du ridicule ■originel , à peine Gavarni les a jetés sur le papier moqueur, que soudain le vent du soir emporte, on ne sait où, celte image fidèle du comme il faut, de la variété, du ridicule , et quelquefois de l’esprit, de la grâce et de la beauté d’hier. Ces feuillets épars d’un si grand livre, où chacun regarde en passant, comme on fait, de ses fenêtres, dans le jardin des royales Tuileries, en se demandant comment il arrive qu’un peintre de mœurs ait pu tracer une image si fidèle?... un instant les produit, un instant les dissipe! Où vont-ils? L’auteur s’inquiète assez peu de ces destinées errantes; il a plutôt fait de créer de nouvelles figures, que d’en rappeler une seule.
« Ah ! disait un philosophe avec un gros soupir, à propos de visage, ce que j’admire le plus au inonde , c’est que Dieu ait pu varier en autant de manières, une chose aussi simple qu’un visage! » 11 disait vrai; mais cette fécondité même vous explique comment, aux plus charmantes créations de son esprit, de son crayon et de sa plume, Gavarni ait laissé'prendre une si lointaine volée ! 11 avait la prodigalité des artistes féconds ; il semait au hasard les produits de cette verve intarissable; il improvisait, comme a fait Molière, sa comédie aux traits piquants ; une fois sa comédie évoquée , il lui mettait la bride sur le cou, et notre comédie en brodequin léger, en corset, en jupon court, était devenue un sauve qui peut général. Courez après, si vous pouvez... si vous l’osez!
Mais plus cet homme est populaire, accepté, aimé, fêlé de tous , plus son œuvre est agréable aux dames élégantes, et complaisante aux plus modestes regards, plus elle est fé-
PRÉLUDES
coude en sourires, en grâce, en esprit, en bous mois, et plus l’écrivain qui s'associe à Gavarni fait preuve, en effet, d’un certain courage et d’une certaine -modestie , en invoquant la collaboration de ce crayon populaire.
Gavarni n’est pas homme à laisser sa part de renommée à qui l’appelle, et malheur à l’imprudent qui compterait sur cet embellisseur de toutes choses, surtout de sa propre maison ! Notre artiste est si complètement le maître absolu de tout ce qui l’entoure, et son imagination va si vite, même dans les sentiers qu’il n’a pas découverts, que non-seulement il n’est pas homme à vous suivre où vous le voulez conduire, mais vous-même, en vain vous lui diriez : J’ai rencontré, parmi les ronces , le vrai sentier qui conduit au château de la Belle au bois dormant; venez avec moi, je vous indiquerai les fondrières, les abîmes, les casse-cou , je vous dirai la
bonne place où poser vos pieds Bon ! le voilà qui se met
en route, et puis, tout de suite, au premier détour du chemin, il vous abandonne et s’en va, par monts et par vaux, à la découverte que vous pensiez avoir faite avant lui.
La belle entreprise, et vous, qui pensiez le guider, essayez de le suivre!... Il est déjà au sommet de la tour de la Belle, au bois, réveillée, et qui l’accueille avec un sourire, pendant que vous cherchez encore le chemin que vous aviez cru, le premier, reconnaître et découvrir.
C’est ainsi que, l’an passé, Gavarni et l’historien des Petits Itonlieurs, quand ils voulurent s’entendre pour l’accomplissement et l’embellissement de ce grand livre qui devait tant profiter à la sagesse, à la paix profonde, à l’ornement du genre humain, se rencontrèrent, l’un l'autre, en un petit jardin, tout rempli de petites chansons. Leur premier soin fut de convenir entre eux qu’ils tenaient véritablement le
P H Kl. U DES.
WH
sujet d’un chef-d'œuvre ; alors assis sur ces gazons, au pied du viel orme, ils se divisèrent les Petits Bonheurs de la vie humaine à la façon d’Oclave, de Lépide et de Marc-Antoine, lorsque ces trois meurtriers s'abandonnèrent, l’un à l’autre, une certaine quantité de leurs meilleurs amis, frères d’armes et serviteurs.
— Là, voyous, disait le porte-crayon au porte-plume, il nous faudra raconter les petits bonheurs de l’enfance et de la vieillesse, de la jeunesse et de l’âge mûr, de la vie et de la mort. Nous aurons les petits bonheurs de la propriété, de la pauvreté, de l’horticulture, de la chasse et de l’amour; les petits bonheurs des vices honnêtes et de la vertu peu farouche! Nous aurons les petits bonheurs du jardinier, du romancier, du bel esprit, et de l’homme heureux qui pêche à la ligne. Ainsi voici la part... et voici la mienne, et, s’il vous plaît, nous marcherons de façon à ne pas trop nous éloigner des mêmes sentiers, de passer à travers les mêmes paysages, sous le même rayon du soleil !
Quoi de plus facile, en effet, et de plus naturel ? Voici deux hommes du même âge , et revenus des mêmes passions; artistes l’un et l’autre; amis des mêmes images spectateurs des mêmes spectacles ; indifférents à toute espèce de fortune et d’ambition, contents de peu, heureux de rien, vivant de leur travail uniquement; fidèles à leurs amitiés; obéissant au devoir ; vaincus, et n’enviant rien aux vainqueurs ; assez libres pour se reposer un jour par semaine, et trop pauvres pour ne pas être encore animés du beau zèle et du feu généreux des premiers jours; ne sachant ui flatter ni mentir; curieux et recherchés dans les moindres effets de la plume ou du crayon; laborieux à l'heure de travail , et paresseux le reste du temps; qui s’entendent, en frères et
PRÉLUDES
en poêles, pour mettre en quelque lumière éclatante, et pour le moius éternelle, l'admirable Traité des Petits Bonheurs!
Déjà tout est prêt et disposé pour ce grand travail : l’écrivain a promis ceci au dessinateur; le dessinateur a promis cela à l’écrivain ; taut de chapitres, tant de petits bonheurs, et comme, au premier abord, le petit bonheur touche aux légères émotions de chaque jour : — Voilà des gens, se disaient les amis des beaux livres (ils sont bien une douzaine à Paris, une douzaine et demie, en toute la France), qui vont faire un livre excellent, et d'une entente vraiment cordiale. Ainsi songeant, les amis des beaux livres prenaient, à l'avance,
toutes leurs dispositions pour ne pas acheter un seul
exemplaire du Traité des Petits Bonheurs.
lit comme ils ont bien fait, ces sages, habiles et fins connaisseurs en toutes les choses littéraires, de ne pas acheter le Traité des Petits Bonheurs! Ils ont gagné d’abord, à cette abstention, une somme d’argent bonne à porter à la caisse d’épargne, qui est vraiment le petit bonheur des petits richards, des petits Harpagons, des petits Gobsec. Ils ont gagné le petit bonheur de ne pas lire un livre où l’écrivain s’amuse à écrire, à écrire, à écrire et puis c’est tout.
Un livre assez semblable à ces oiseaux de nuit, tant bourrés et tant bouffis de plumes soyeuses Plumez la bêle, et
vous veiTez ce qui va rester de chair bonne à manger, et d’aiguillettes succulentes, sons ces falbalas de plumes et d’ailerons.
Ils ont encore eu ce petit bonheur, ceux qui n’ont pas acheté les Petits Bonheurs, d’entendre un certain nombre de lecteurs se dépiter contre un idiot de professeur ès petits bonheurs, qui oublie, au milieu des niaiseries du contentement, les
l’RfcLUDES.
petits bonheurs de la toilette, de l’habit neuf, d’une bonne cave et d'un vin généreux. Enfin, dernier bonheur de ceux non-achetant ou non-lisant les Petits Bonheurs , ç’a été d’échapper à cette misère inouïe, à ce malheur incroyable, à celle infortune irréparable.... O misère, eu effet, on n’avait pas en le soin de mettre en regard des dessins de Gavarni la scène écrite de ce môme dessin! Le croiriez-vous , races futures?
Ces deux amis, ces deux camarades, ces deux complices , le Gavarni et l'autre, ils avaient si bien fait , attachés qu’ils étaient à cette œuvre unique et sans égale dans les œuvres de l’esprit humain , que le crayon lirait sur la droite , et que la plume abordait sur la gauche! Où l’un disait blanc, l’autre aussitôt montrait noir. Pendant que le premier dessinait une image ravissante en dentelles, en bijoux, en velours, celui-là décrivait un homme âgé, prudent, cacochyme, et ne quittant plus son eedre du Liban. C’était vraiment la cour du roi Pétaud, cette association de deux esprits qui se comprenaient si bien au départ.
En vain les bonnes gens , les belles lectrices, les lecteurs qui lisent un livre en chantonnant Ma tendre musette! ou la Bénédiction des poignards, dans les Huguenots de Meyerbcer, disaient aux ergoteurs : Mais que vous importe, après tout, que le dessin convienne absolument à la page écrite, ou que la page écrite obéisse au dessin? Avez-vous là, véritablement, une œuvre exquise et charmante de Gavarni? Estce là, vraiment, du véritable et bienséant Gavarni? L’homme est-il assez naïf, la femme assez belle et clémente?
— Eh! oui, répondaient les difficiles, c’est bien du Gavarni; mais il no se rapporte pas avec le texte imprimé. Ceci dit, ils se butaient à leur dire, et vous ne les tiriez pas de là, tant l'habitude est une force, et tant cette force est puissante.
PRÉLUDES
Ajoutez que tant de livres illustrés, où l'image et le conte se marient à l’exemple de la vigne mariée à l'ormeau , ont rendu très-difficiles, nous ne dirons pas les lecteurs, mais bien les spectateurs des livres nouveaux.
Cependant vous pouvez croire , ami lecteur , que les deux auteurs du Traité des Petits Bonheurs, le Gavarui et l'autre, l'écrivain, restèrent quelque peu interdits de ces murmures, au moment même où ils comptaient le plus sur dos louanges unanimes. Comment donc ! Ils n’avaient promis qu'une suite de petits bonheurs, ils eu donnaient deux suites, une en images et l'autre eu récits, et voilà par quelles remarques on les récompensait!...
Tout d’abord ils songèrent à faire une émeute , à dresser une barricade , à souiller le vent des révolutions. Mais quoi? de leur nalure ils sont dociles, pacifiques, obéissants, ennemis de la révolte et des discordes intestines, si bieuqu’après la révolte intime de tous les esprits méconnus, ils se jurèrent l’un et l’autre , et ce serment valait certes celui des trois Suisses (il était prêté dans un chalet), que réunis pour la seconde fois dans la collaboration au même tome, ils s’entendraient, cette fois, si complètement, que leur nouveau livre, intitulé Les Symphonies de l'hiver, resterait comme un modèle impérissable de constance et de fidélité entre l’image et le récit; un exemple éclatant de la concorde entre la plume et le crayon, qui serait offert à toutes les illustrations de l’univers.
Ici la plume eut grand soin d'expliquer au crayon que ce titre ingénieux de Symphonies de l’hiver était un prétexte à toutes sortes d'opéras, d’opéras comiques, de ballets, voire, ô ciel! de vaudevilles en prose, uniquement en prose, et que c'était toute In nouveauté de celte musique où le récit
PRÉLUDES
était peu de chose, où le style était.... un pénible eflort pour arriver, à peine, à produire autant d'effet qu’une chansonnette de mademoiselle Loïsa Puget.
Oui , disions-nous à ce Gavarui, qui pourtant nous semblait très-attentif à nos discours, la symphonie ici est un prétexte, un lien, une suite innocente de contes et de récits, et voilà bien le cas, ou jamais, d’établir entre nous un accord parfait, si nous voulons échapper aux blâmes qui poursuivent encore le Traité de Petits Bonheurs.
Eu même temps, je lui expliquais de mon mieux mes cantiques et mes cantates, à moi , qui n’ai fait de cantique et de cantate à personne, et qui m’en vante. Je lui disais mon ode au Val de Saint-Germain, et ma dédicace à la plus simple, à la plus modeste, à la meilleure des honnêtes femmes qui soient jamais restées à l’ombre heureuse du toit domestique, loin des grands bruits de la toute-puissance et des flatteries de la foule des flatteurs. Après ma dédicace, en guise d’une ouverture à grand orchestre, on levait la toile, et c’était alors que nous commencions le cours de nos représentations, lui et moi, lui habile à peindre, à parer, à montrer les héros ; moi content, si je parviens à leur prêter un langage « digne des consuls ! »
Ainsi, à force d’explications, de lectures, de commentaires et de drames naïfs ou pomponnés, que je plaçais sous les yeux du peintre habile ; à force de le voir, ce Gavarni, qui m’écoutait, qui me suivait, qui me souriait, qui trouvait que nous allions enfin entrer à pleines voiles dans le torrent de la vente et dans l’admiration des lecteurs, il me semblait que nous nous entendions comme les frères jumeaux, lorsque celui-ci monte au ciel, au moment où celui-là descend dans l'abîme, et toujours ainsi, comme on