XVIII PRÉLUDES
le peut voir, dans le double almanacb liégeois, si habilement illustré.
Et voilà comme, à force de nous entendre, et de bien convenir, lui de scs images, moi de mes contes, il est arrivé que les images de Gavarni s’accordent (et l'accord est réciproque) un peu moins, disons tout, beaucoup moins dans les Symphonies île l'hiver, que dans les Petits Bonheurs.
Mais le moyen d’atleler à ce chariot, traîné par deux bons chevaux percherons, qui vont paisiblement dans les sentiers battus.... le cheval ardent de Mazeppa?
Consolez - vous de ce contre-temps, ami lecteur, puisqu'aussi bien, ce qu’il vous faut, dans ce livre ami des lûtes du premier jour de janvier, c’est Gavarni. Or,Gavarni I » voilà! Il a fait, de son côté, sa symphonie, et comme il ne s’accommodait guère de mes chansons , il a rencontré de grands musiciens dans les nuages de la Seine, sa calme et douce voisine, aux mélancoliques chansons.
Il y avait, au siècle passé, un poète ingénieux, amoureux, charmant, un bel esprit qui, naturellement, se méfiait de sa poésie. Hélas! cette honorable méfiance est passée de mode aujourd’hui , et nos poètes médiocres sont justement ceux-là cpii vont tout seuls, bref, M. Dorât (c’élait lui-même) avait appelé en aide à ses fables (et pourtant elles sont charmantes, ces fables de Dorât) un de ces fameux dessinateurs de gravures, contemporains de Voltaire et des fermiers généraux... des artistes qui, chez nous, en dépit de nos fureurs d’images et d’il lus! râlions, n'ont jamais été égalés et remplacés.
Ges braves et digues amis d’Eiscn, le graveur et dessinateur du Im Fontaine , avaient composé pour les fables de Dorat, de véritables chefs-d'œuvre, des images exquises. — Ge
l'K ÉLUDES.
n’étaient que festons , guirlandes, paysages, lettres ornées, tout l’orneinenl. jusqu’à la profusion. Bref, le livre était si riche et si beau , que le poêle eu était tout content.... « Et ( se disait-il ) je ne mourrai [ms tout entier! »
( Un jour que ce brave homme , amoureux de ses ouvrages, était assis chez son libraire, attendant les chalands, il vit venir un acheteur, qui descendait de son carrosse. — Avez vous, disait ce nouveau venu, à peine entré dans la boutique du libraire, avez vous encore un exemplaire des fables de Dorât? C’est ainsi que notre amateur prenait, sans façon et sans pitié, le poêle pour l’éditeur de sou livre. — Au moins se disait Dorât, en voilà un, qui m’apprécie ; allons il ne faut pas décourager un si magnifique acheteur.
Il se lève, il va au rayon des livres, il choisit un bel exemplaire de ses fables, en maroquin rouge, et relié par un élève dePasdelouj), puis il l’offre avec un sourire intelligent au seigneur étranger ; déjà môme il s’apprêtait à jouir de la surprise et du contentement de ce seigneur, lorsqu’il va lui dire : — Eh bien, monsieur , soyez content, je suis Dorât !
Cependant le monsieur tenait dans ses mains, ce beau livre , et il en contemplait chaque vignette avec un contentement inexprimable. — Ah ! disait-il, que c’est fin , élégant, joli, charmant ! Puis, d’une voix impérieuse : — Eh bien , monsieur, disait-il à Dorât très-inquiet, je prends ce livre et voilà votre louis d’or; soyez cependant assez bon pour me
rendre un petit service arrachez cette reliure importune,
s’il vous plaît.
Et le poêle, en soupirant, brisa ce beau tome. — Bon, cela , reprit l’étranger ; maintenant il s’agit d’arracher délicatement ces belles vignettes; quant aux poésies de M. Dorat,... je vous les laisse !
PRÉLUDES
A ces mois, comptant et coutemplant les images, il remonte en carrosse, et fouette cocher! Le malheureux Dorât se demandait s’il était le jouet d’une songe. O misère ! ù gloire! ô vanité !
« Avec ses fables, notre ami Dorât faisait le plus grand naufrage de. ce mois-ci... il s’est sauvé par les planches, » écrivait le baron de Griiuin, à cette mauvaise langue de Rivarol !
Heureux encore, heureux trois fois, et même davantage, un honnête écrivain qui se sauve, habilement, de la tempête et du naufrage, sur ce charma ut radeau si bien nommé le (iavarnil
Jules Janin.