GUITARE
Quand je songe à ceci, que pour metlre en belle humeur une chanson , rien qu’une chanson de Haeudel, je vis, un jour, un orchestre établi sur deux cents pieds de largeur, et cent pieds de longueur! L’orchestre était composé de 76 premiers violons, 74 deuxièmes violons, 50 violes, 50 violoncelles, 50 doubles basses, 8 flûtes, 8 hautbois, 8 clarinettes, 8 bassons, 12 cors, 6 trompettes, 6 cornets, 30 ophicléides, 8 serpents, 9 tambours, deux paires de cymbales, une grosse caisse, 6 petits tambours; total 385 exécutants. Une chanson ! une chanson ! Le chœur comptait plus de deux mille voix, du plus beau timbre, animées du plus vif enthousiasme, et de la plus violente admiration!
Pour dominer, pour discipliner, encourager et glorifier cette armée harmonieuse de trois mille artistes, attachés à la même œuvre, un orgue immense , avec ses registres mugissants, de seize et de trente-deux pieds, était sorti des ateliers de MM. Gray et Davisson... Luttez donc, ô plume éphémère, ô plume insensée et frivole, contre cet orgue aux
LA SÏMPHONIE
registres gigantesques, et contre ces deux mille exécutants.
Non ! ces grands bruits ne conviennent pas à mon humeur. Ils me gênent, ils m’attristent, ils accusent mon impuissance ; ils me laissent calme et froid au milieu de cette émeute de tous les bruits que peuvent enfanter, en s’accordant bien, le cuivre et le fer, le bois et le crin, le souille et le marteau, l’ophicléide et le violon, la flûte et le tambour. Malheur à la poésie , et malheur à la musique aussi, si elles ne pouvaient pas se contenter, à meilleur marché que cet orchestre, aux proportions infinies! L’orgue aux registres sans fin, impose silence au tonnerre, et fait pâlir la trompette. A la bonne heure; mais une simple guitare, aux mains de don Juan, une guitare excitante aux accords provocants, réveille, en sursaut, la ville endormie, appelle à son balcon la fillette en -simple habit de nuit, et remplit toutes les âmes de vingt ans, de la sérénade amoureuse.... et de l’amour.
Un jour deux chanteurs italiens, Lenesino et Farinelli, se rencontrent daus le même opéra. Lenesino représentait un tyran farouche, et Farinelli un héros malheureux, que le tyran retenait dans ses fers. Pas un seul comparse, et pas de choeur sur le théâtre; à l’orchestre, un forte-piano, comme on disait alors, pour indiquer une vulgaire épinette.
Et chacun d’écouler, de toute son âme. En ce moment, Farinelli, le jeune prince inconnu et persécuté, chantait sa plainte. Il chantait, d’une voix touchante, avec tant de grâce et de douleur; ses beaux yeux se remplissaient de tant de larmes naturelles; sa misère avait un tel accent; si vraie était sa passion, si triste était son appel, que Lene-
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A L'ORGUE
sino le tyrau , oubliant sou rôle, et vaincu par cette voix éloquente, se jette aux pieds du jeune prince, et lui pardonne.
Ouvrez les portes ! s’écriait le tyran. Brisez ses fers! qu’il soit libre! et donnez-lui mon plus beau cheval!
A Dieu ne plaise que je coupe l.a gorge, à qui s’en sert si bien!
Et voilà pourtant, à quels résultats inespérés on arrive avec un simple chanteur!
Certes, je ne voudrais pas médire, ici, de la chanson de Haendel, et de ces trois mille artistes ! Je rends tous les devoirs qui lui sont dus, à cette armée : hautbois, tambours, clarinettes, orgue et bassons, grosse caisse et tambours; mais l’été passé, dans un coin de bosquet, sous un vieil arbre, au bruit d’une eau claire, et qui s’en va, jasante, je lisais, ne vous déplaise, une antique et mélancolique chanson :
Confus en mes pensers, je resve nuit et jour,
Je n’ayme point le Louvre, et si je fuis la cour Je combats la fortune.
Le soleil dans le ciel me semble mal placé ;
L’ordre des éléments me semble renversé ;
Le monde m’importune.
Le temps qui court n'a rien de quoy m’entretenir.
J’ai regret du passé, j’ai peur de l’advenir :
Mon ombre me fait ombre.
Quelquefois dans Paris je me trouve égaré ;
D’autrefois dans ma chambre étant seul retiré,
Je me fais trop de nombre.
LA SYMPHONIE
Quoique riche argument que traittent les autheurs.
En ma mauvaise humeur les croyant tous menteurs.
Je ne saurois les lire.
El pour quelque sujet qui puisse délecter,
Si mesme un grand démon me le venoit dicter.
Je ne saurois l’escrire.
Je demande le jour, dedans l’obscurité;
Je demande la nuit, quand je vois la clarté :
Je crains ce que j’espère.
Je voudrois bien souvent, être parmi les morts.
Et peu de temps après j’en conçois des remords.
Pour vouloir le contraire.
Amamnthe et Dorinde avec que leurs attraits.
Ne me touchent non plus que font les vieux pourtraict> Du bon roy Charlemagne,
Et pour voir, à la cour, de parfaites beautés.
Je cherche les ouvriers avec les nouveautés Qui sont en Allemagne.
Pour dormir b repos j’intente des procès,
Pour vivre sans chagrin, je souhaite l’accès De quelque fièvre quarte.
Et pour estre seigneur de Jp terre et des cieux.
Je porte tout d'un coup, et la main et les yeux Sur le globe et la carte.
Quand le temps est serain, je demeure b couvert;
S’il pleut, lu nez au vent et le visage ouvert.
Je fais ma promèriade;
Et cherchant les endroits par où s’égoutte Peau,
Si je n’avois mouillé ma botte et mon chapeau,
Je reviendrois malade.
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A LA GUITARE
La tapie entre mes mains, veillant tout endormy,
Sans pouvoir distinguer l’ainy de l’ennenay.
Je suis à la fcnestre.
Là, tout le long du jour, mâchant des curedents.
Je me cache eu public aux yeux des regardants Qui me veulent connoltre.
Si j’ai dedans le cœur des sentiments divins,
Quand je suis à l’église et qu’un des quinze-vingts M’approche et me salue.
Jurant contre ces gens qui meurent à tastons,
Je prends d’un même temps leurs plats et leurs basions Et les porte en la rue.
Voilà comme je vis depuis deux ou trois mois.
Incertain soûls quel ciel ny dessou Is quelles lois.
Scacbant ce que j’ignore.
Et quand j’écris ces vers mon ange m’est témoin,
Les dictant par mépris, sans y prendre du soin Comme je resve encore.
Le pape dont l’esprit reiglc si bien les mœurs.
Qui ne t’a jamais vu de mauvaises humeurs,
Prends en gré le caprice,
Et permets que j'oppose à tes perfections Les bizarres desseins de mes aiïoctions.
Tes vertus à mon vice.
Que dites-vous de nia complainte ? Elle a deux cents ans déjà ; la cantilèue en est douce, et l'accompagnement en est vieux. Cependant cela u'est pas sans grâce et sans charme. Ou se dit ces choses-là à soi-même, ou se les chante, et l'on se console de l'absence du grand orchestre!
Hélas! j’ai beau dire, et me moquer des soixante-seize
LA SYMPHONIE
premiers violons, des soixante-quatorze seconds violons, des trente ophicléides, des vingt tambours et des trente serpents de l’orchestre de Haeudel, ces trente serpents me mordent le cœur, ces ophicléides excitent mon envie, et je suis pris d'une rage muette , à entendre ces trois grosses caisses, et les dix-huit petits tambours. Et remplacer, juste ciel ! ces trois mille exécutants, par une guitare ! O guitare, instrument dédommagé! Oguitafe, instrument perclus, nauséabond, enchaîné, gabionné! Et comme, à cette heure, quand je touche à la fin de ma symphonie et de mon livre, je comprends la mort funeste de ce gentilhomme espagnol qu’on appelait, par dérision, le Paganini de la guitare !
Il vivait, d’une vie obscure, impuissante, agacée, attachée au crin-crin de cet instrument funeste 1 II vivait cherchant, essayant, raclant, ratissant, raturant mille accords imparfaits, ou peut le dire, en frôlant d’un doigt enfiévré, ces cordes misérables, inertes , impuissantes , fatiguées. Quelle peine, il avait à tirer de ce bois mûr, une idée ; à poser sur cette corde hébétée, une passion ; à marier l’une à l’autre, ces chauterelles imbéciles ; à parcourir ce manche absurde où la note, encadrée entre deux échelles, s’arrête au moment juste, où peut-être elle va chanter.
Hélas! le malheureux guitariste! Il avait, trente ans de suite, amusé son génie avec ce jouet de muletier andaloux, avec cette machine à castagnettes. Les castagnettes et la guitare, en effet, sont deux amies, deux cousines, deux joueuses de cabaret, de grande route et d'hôtellerie. Elles servent au môme délire, elles agitent les mêmes jupons.
Je suis sùrque l’Espagne a possédé son Paganini castagné-
A LA GCITARF..
liste. Et lie ! et lac toc! Bref, quand il eut bien trimé dans cette galère absurde et ridicule , don Francisco lluerta y Caturla, le Paganini de la guitare, a fini par se tuer, d’ennui, de fatigue et d’hébétement, à Nice même, en ce lieu charmant et italien, où fleurit rornnger. Il s’est tué, au plus beau moment de sa vie; en pleine force, en plein exercice de son art, il s’est tué!... Et si profonde était la conviction générale du genre humain , qu’un guitariste ne peut pas mourir de sa belle mort, que le monde, oublieux des petites fêtes que lui donnent les petits artistes, n’a pas même voulu savoir pourquoi donc ce brave homme attentait à ses jours?
Pauvre lluerta! Pour lui, peut-être, et pour lui, seulement, il eût mieux valu être un frêle écrivain, tout simplement, un écrivain de feuilles légères, un faiseur de symphonies sans orchestre; un faiseur de feuilletons, et autres petites machines ailées, qu’une heure apporte et remporte; il eût fini par s’accoutumer à ces petites misères. L'habitude, et la conscience intime de la pitié qu’il inspire aux gros bonnets de l’ordre des lettres, l’eussent maintenu dans une modestie intelligente et salutaire. A force de vivre et d’écrire, honnêtement et légèrement, sans autre espoir que de briller une minute , à la façon des lucioles qui brillent dans l’herbe, un soir d’été, il se fût mis à saluer jusqu’à terre, les historiens, les poètes, les prosateurs, les conteurs, les chanteurs, les économistes, même les économistes, et digne enfin de ces humiliations quotidiennes, il se fût consolé, eu pensant qu’on finirait par reconnaître un jour, qu’à tout prendre, il valait mieux que sa profession.
Il eût fait, ce don Huerla, un assez bon improvisateur au
LA SYMPHONIE
bas d’un journal. Oui-da! mais un guitariste, à quoi bon? Un malheureux qui jouait d'un si petit instrument, auquel cependant il avait donné des dimensions fabuleuses, que nous importe ou sa vie ou sa mort? — Il s’est tué, tant pis pour lui.
Il no s’est pas tué, mais il est mort 1 la belle avance! Et nous autres, qui sommes là, tout exprès pour ces oraisons funèbres, entre le oui de celui-ci, et le non de celui-là, nous ne savons plus comment cet homme est mort ?
Nous l’avons tous connu, ce don Francisco Uuerta ; c’était un petit homme intelligent, triste, ou plutôt sérieux, avec d'énormes passions, auxquelles il obéissait en esclave. Espagnol au dernier point, ambitieux, mais qui cachait son ambition, tant il avait honte d’être un ambitieux joueur de guitare et de s’être attelé à ce misérable chariot. Il était né cependant, musicien comme tant d’écrivains de petites choses sont, en efTet, de véritables écrivains, et si vive était sa pensée, et si puissante était sa mémoire, à reproduire et à comprendre les belles choses, qu'à la première représentation de Guillaume Tell (il y était, perdu dans la foule), comme, à minuit, les amis de Rossini, ses fanatiques et sincères amis, se pressaient autour du maître, applaudissant au chef-d’œuvre, et tout éblouis de ces ineffables splendeurs, Huerta vint, qui, d’une main sûre, et vibrante encore sous l’admiration la plus sincère, chanta, sur sa guitare, et d’un bout à l’autre, ce merveilleux Guillaume Tell, qu’il n’avait entendu qu’une fois!
C’était étrange et c’était touchant, ce jeune homme à la main brillante et légère , qui frôlait , sur ces cordes
A LA GUITARE
rebelles, le chef- d’œuvre à peine éclos ! Plus son âme était remplie, et plus le monotone instrument semblait indocile à ces larmes, à ces passions, à ce génie, à ces douleurs. Le chef-d’œuvre, entre ces cordes inertes, hésitait ; il se lamentait; il appelait l’orchestre ; il appelait les voix de ses chanteurs; il ne savait pas pourquoi il se voyait enfermé, soudain dans ces quatre absurdes morceaux de bois, ennemis de la mélodie, et frappés d’une stérilité presque invincible!
Et cependant le pauvre Iluerla, sans se décourager, domptait, à force d’énergie et de volonté, ces cordes infidèles, ces cordes malsonnantes, plutôt faites pour étouffer, le soir, la voix chevrotante de quelque amoureux transi, au pied d’un balcon entr’ouvert, que pour reproduire, à l’oreille du maître une œuvre magistrale, une merveille, un poème éclatant de tous les feux du jour. Ah ! bataille entre le musicien et son triste interprète ! Ah ! lutte étrange du chef-d’œuvre, qui ne veut pas être réduit à ces dimensions enfantines, et de cette énergique volonté virile qui ne veut pas céder à ces quatre mauvaises cordes, tendues sur un mauvais morceau de bois!
Cependant tout le momie écoutait le guitariste, arrangeant et récitant Guillaume Tell; Rossini lui-môme, étonné de se trouver si grand et si petit, tout ensemble, et que du choc de ces ridicules boyaux pût sortir une espèce d’écho, qui n’était pas sans puissance et sans charme. — Il faut que je sois vraiment un grand artiste, pour ne pas être écrasé dans ces ridicules remparts, se disait Rossini, à lui-même... Et cependant il écoutait. Il écoutait... parce qu’il s’écoutait!
A la fin, et quand 1 ce pauvre homme haletant eut raclé
LA SYMPHONIE
le suivez-mni! de toutes ses cordes, et de toutes ses forces, — « ah ! povero! s’écria le maître, où diable as -tu pris ce chaudron de malédiction?... » On se mit à parler d’autre chose, et tout fut dit.
C’est pourtant parce qu’il a perdu sa vie à chercher une âme, au fond de cet instrument stérile, que me voilà tout rempli de sympathie et de pitié pour ce pauvre Iluerta. Ingrats que nous sommes! Nous n’avons d’honneurs et d'admiration, que pour les machines bruyantes. Nous célébrons les pianos, les violons et les harpes sonores, nous dressons des autels au violon, et des temples à la basse ; arrive un joueur de flûte, on s’incline; un frappeur de tambour, ou le suit en sa voie, et soudain, d’un coup de baguette, il va faire de chaque bourgeois à sa suite, un héros, prêt à partir pour l’armée... En avant ! marcho ! et partons, se dit le bourgeois.
O puissance absurde et sans rivale , do la trompette et du tambour ! L’ophicléide, oh ! oh ! le bugle , ah ! ah ! Sax est une armée, il est tout une armée, il est tout un monde, il est la guerre, il est la bataille ; il fait honte au canon ; il fait peur à la bombe; il a brisé, pour les rétablir, cent fois plus puissantes, les trompettes de Jéricho. Entendez-vous l'orgue hurlant? Il est la tempête même! Il dompte la terre, il abaisse les cieux ! L’orgue, une prière, une cantate, et le cantique universel ! Que dites-vous aussi du cornet à cylindre omni-tonique, et même du cornet-clairon, le clarino par euphonie? On les couronne, on les décore; ils tiennent dans leurs plis de cuivre et d’airain, la gloire et la victoire, le De Profundis et le Te Deum! Mais la guitare I Ah fi! la guitare... Un cri, une plainte, un gémissement, un bêlement, un fris-
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A LA GUITARE
son, tout au plus une élégie... Avouez qu’à jouer de ce lir ! tac! toute sa vie, il y a de quoi porter, sur soi-même, des mains violentes?
Encore si l’homme avait le bon sens de se contenter de 1’inslrument qu’il joue, et des sons qu’il en peut tirer... l’homme et l'instrument finiraient par s’entendre, et ne mourraient pas, l’un par l’autre. Iluerta est mort à la peine, pour avoir voulu tirer de sa malheureuse guitare, un bruit qu’on écoute. Il l’avait prise en amitié, en sa qualité d’Espagnol, et pour cette ingrate, il s’abandonna à tous les délires de la passion. La nuit et le jour, malade et bien portant, riche ou pauvre, il s’était attaché à cette peine, à ce labeur; et comme il avait, en lui-même, les plus grandes qualités du musicien, jamais il n’était content de son œuvre. Il ne se reposait jamais; il était vraiment, comme on l’appelait : « le Pat/anini de la guitare. » Autant que Paganini, Iluerta s’était donné de peines illustres; autant que Paganini, il s’était imposé de labeurs inconnus. Vous le plaindrez , vous tous à qui la fortune contraire impose un instrument rebelle à vos efforts. Vous la plume, et vous le crayon, vous plaindrez celte guitare haletante , et ce malheureux artiste, incapable de touchera l’idéal qu'il a rêvé! ’
Ainsi l’auteur de la llenriade, lorsqu'il veut atteindre au poëmc épique, l’instrument se brise entre ses mains impuissantes. Notez bien que le pauvre Huerta, dans cette lutte, avec sa guitare, était sa propre dupe. A force d’entendre au fond de son cœur, toutes sortes de chants mélodieux, il avait fini par les entendre aussi sur sa guitare; il pinçait la corde avec rage, et la corde rendait un son sec et plaintif !
LA SYMPHONIE
Il se figurait que cette plainte était louchante, et que celte colère était, tout au moins la colère d’Achille.
« O guitare, chantons la colère d’Achille!» et l'instrument violenté répondait par un strident accompagnement. Ils étaient deux , lui et son instrument , sa guitare et son esprit, son bruit et sa chanson, sa poésie et sa musique, et tant qu’il était seul h écouter son froufrou, il était content, il criait : Victoire! Il se croyait immortel, porté sur les ailes d’une si douce et si ferme espérance... hélas! Mais aussitôt qu’on l’écoulait , il retombuit dans la réalité , dans le désespoir. Pas une âme qui le voulût suivre, à travers ces obstacles infranchissables, pas un esprit qui le voulût comprendre! Il était semblable à ce montreur de lanterne magique : il tient sous sa main, M“ la Lune et M le Soleil, avec toutes les étoiles du firmament radieux ; rien ne manque à ce grand spectacle, il a, seulement, oublié d’allumer sa lanterne; que dis-je? Il avait bel et bien allumé sa lanterne... un coup de vent a tout détruit.
Ainsi le poète... aussitôt que son poème est achevé, ainsi le romancier, quand il a traversé tant d’abîmes, l’historien, après qu'il a raconté les actions humaines, dès lors ils sont contents, ils chantent victoire, ils appellent à leur aide, les nations prosternées, le monde attentif. Accourez, peuples, nations, rois, armées, philosophes, beautés, jeunesse, vieillards, je suis votre poète, et mon œuvre est vôtre... O vanité de tant d’espérances, impuissance d’un si frêle instrument, ton poème est mort, ton livre est mort, ta symphonie est morte, et ta guitare a chanté ce que tu ne voulais pas chanter : « Mon luth rebelle n’a chanté que les amours. »
A l.A OriTABF..
Ce pauvre Huerta ! je comprends bien qu’il soit mort, plus malheureux que le jeune Werther. Quelle peine en toute sa vie , et que de zèle à tirer la vie et le souille d'un cadavre ! P.n vain il appelait à son aide, toutes les forces de son esprit, en vain il répandait, sur ce bois mort, son feu, son goût, son génie... à peine si l’écho froncé lui rendait un bruit , une plainte, un accent, un accord. El plus il ajoutait de cordes aux anciennes cordes, plus il compliquait ce perfide instrument de ses supplices, moindre était l’effet, moins grande était l’attention, plus confus, et plus étouffés étaient les mille bruits que ses deux mains et toute son âme faisaient surgir de ce coffre, et disons mieux de ce gouffre homicide. Quel supplice et quelle gêne! Il y eut un homme, un saint, qui jetait au feu Perse le satirique. «Va brûler, disait-il, puisque tu ne veux pas t'éclairer. » Le procédé était un peu rade, il était juste. Lui-même, Alexandre le Grand, ne pouvant le dénouer, a tranché le nœud gordien.
On ne dit pas comment s’est tué le guitariste Huerta, c’est pourquoi je crois à sa bellr mort. Comment d’ailleurs peut se tuer un guitariste? Rien ne lui va : ni le fusil de Sautelet, le poignard d'Othello, le pistolet de Léopold Robert, le rasoir d’Antonin Moine, encore moins la mare où s’est jeté le baron Gros. Un guitariste ? A-t-il cherché, comme Gérard de Nerval, quelque rue obscure, et un bout de corde, à l’orifice d’un égout? S’est-il précipité, comme Escousse ctLebras, dans la vapeur du charbon fétide? A-t-il avalé la clef de son poëmc, comme a fait Gilbert? Non, non, vous avez beau dire, Huerta ne s’est pas tué lui -même, il est mort d’ennui, de fatigue et de langueur !
LA SYMPHONIE
Uu guitariste, ô ciel ! ne peut pas mourir de la mort de Caton. « O guitare, tu n’es qu’un nom! »
Mais quelle que soit la mort d’IIuerta , le guitariste, s'il n’a pas porté, sur lui-même, des mains violentes, tout au moins (de là, sera venue la confusiou : ils auront pris le guitariste pour la guitare), je suis sûr qu’avant de mourir, il aura brisé l'abominable instrument qui fut la cause de sa mort, et voici comme il aura parlé :
Puisque rien n'a pu te fléchir, et le faire obéissante à mes rêves intimes, puisque ma joie et ma douleur, mes plaintes et mes larmes, mes heures contentes, mes heures désolées, ma jeunesse et mou âge mûr, et ma vieillesse approchante, n’ont jamais pénétré ta masse inerte et sourde, ô bois insensible et mal dégrossi, puisque mon génie et ma volonté, et mes meilleures inspirations soûl tombées iuutilcs, sans force et sans écho, dans tes profondeurs muettes, dans tes affreuses ténèbres où le rire et la plainte produisent, tout au plus, le même son, puisqu’en vain je t’ai supplié, charmé, encouragé, adoré, te donnant le meilleur de ma vie, et conservant pour moi, la peine, la fatigue et la honte, avec toutes les misères de l’abandon; puisque à ton peu dé foi, à ton néant, je n’ai jamais dû un moment de fête, pas uue amitié, pas un amour, pas un sourire de la foule, et pas un regard de la fortune, 6 vil instrument de mon impuissance, 6 boulet que j’ai traîné, galère efflanquée dont j’étais le galérien, quand de toi, rien n'est venu, rien n’est resté, pas un refrain, pas une larme et pas un soupir, je veux, maintenant, me venger, à mon tour, je veux te faire expier tes trahisons et les parjures!
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A LA GUITARE
Je le veux briser, idole infime d’un bois rongé des vers, je te veux écraser entre mes mains brisées , sur mou cœur éperdu, sur ma poitrine haletante, sous mes pieds, et quo tes fragments soient voués aux flammes, et que tes cendres soient jetées aux vents du nord, et que rien ne reste, avant ma mort, des inspirations misérables de ma jeunesse. O bois déshonoré, instrument honteux, tu es le meurtre, et le profond désespoir de l'homme qui naguère, ne vivait que pour toi, et par toi!
Va-t’en d’ici! loin de moi, loin de mes yeux! Brisons le bois, brisons la corde, et brisons l’âme, et brisons le manche où ma main gauche allait et venait, torturée et brisée à plaisir
Ainsi il parle, et cependant il hésite; sa guitare brisée est son arrêt de mort. Ah! que d’amertume et quels tristes retours sur lui-même! Ou l'appelait, de son vivant, un second Paganiui. ... Paganini, de quatre cordes en a brisé trois, et cependant, sur la quatrième corde, à son violon, il remuait le monde, il enchantait les mêmes gens passionnés qui avaient entendu chanter la Malibran, qui avaient applaudi aux tonnerres de Frantz Listz, qui s’étaient enivrés à votre source inépuisable, 6 Meyerber. La quatrième corde à Paganini, c’était tout dire ! Uélas! ce pauvre Hucrta, non- seulement il n’avait pas brisé une seule corde à sa guitare, mais encore il en avait ajouté quatre autres, et parmi ces huit cordes, il n’a pas rencontré la chanterelle de la renommée, et la grosse corde de la gloire.
— Non, non, le malheureux, avant de mourir, il ne veut pas laisser son abominable instrument sur la terre de Meyerbeer et de Rossini ; c’en est fait, il n’a plus rieu
LA SYMPHONIE
à demander à ces cymbales, à ces grelots, à ce tapage, à ce crincrin.
Il a donc brisé sa guitare, afin que personne après lui ne tentât ce que lui-même, il avait essayé vainement, puis il est mort, brisé à son tour ; il est mort à la peine , uniquement tué par sa guitare, et ses amis, en guise d’oraison funèbre, en ont fait un suicide!... Il avait à peine l’âge du maréchal de Saxe quand il est mort. — « Monsieur de Sénac, disait le maréchal de Saxe, j’ai fait un beau rêve, » et il s’éteignit doucement.
Que cette guitare assassinée, et ce guitariste enseveli sous les débris de ce triste instrument, apprennent aux artistes malheureux à respecter, quel qu’il soit, pourvu que ce soit un honnête instrument, l'instrument qui les fait vivre; au contraire, si vraiment c’est là un grand malheur de s’acharner à des (lûtes ingrates ; eh bien ! je préfère au Robin qui se tue et qui meurt, le digne Robin qui se souvient de ses dûtes, et qui en joue encore à l’occasion.
Sa flûte, et ton violon, ta harpe, et ta guitare ne peuvent pas te donner la fortune et la gloire; eh bien, mon ami, il est juste, il est sage, et ce sera bien fait, que tu en prennes ton parti. Tu ne chanteras pas pour la foule... à la bonne heure, mais tu chanteras pour ton voisin, et si tes voisins sont bientôt las de le prêter une oreille attentive, alors tu chanteras pour toi-même; inconnu, mais content, content de toi, parce que tu auras demandé à ton art tout ce qu’il pouvait te donner; content des autres, parce que, du moins, tu n’auras pas fatigué leur attention.
Peut-être aurais -tu mieux fait de choisir un instrument
A LA GUITARE
plus facile... on ne choisit pas toujours sa flûte, ou son violon.
C’est la loi! Tel était né pour sonner de la trompette, au milieu dns armées et pour donner au dieu Mars le signal de la bataille, qui agite, au milieu d'une nuée de griseltes, les grelots du bal Mabille! Le plus sage est d’en rire, et d’atteudre... Une heure arrive enfin, où tous les concertants sont égaux dans le grand orchestre, et dans le douloureux concert-monstre du genre humain !
Ici-bas, la grande affaire, la voici : ne soyez pus un trop grand musicien, si vous êtes destiné à pousser le tampon de la grosse caisse, ou bien prenez garde à n’être pas trop maladroit, si le chef d’orchestre vous confie un des premiers violons de sa symphonie. Il est heureux, celui-là, qui est un petit artiste, et qui souffle, ingénu, dans un petit instrument, Francisco Huerta était un grand artiste qui s’était épris d’une machine ridicule : imaginez M. de Turcnne orné des galons de caporal, ou le grand Coudé, remplissant l’office de sergent-major !
De la guitare, en toute chose, en poésie, en vaudeville, eu éloquence, en livre, eu poème, en romances, en chansons, il y en a qui vivent, et le nombre en est grand, de ces virtuoses habiles, de ces virtuoses heureux. D’autres eu meureut, et ceux-là ne sout pas les plus sages. Pourquoi mentir? Pourquoi briser un pauvre instrument, qui te donnait tout ce qu’il pouvait te donner? Au contraire, un homme heureux, disons tout, un homme heureux et sage... il ne jouerait que de la guitare, il devrait l’aimer, l’honorer et la défendre. 11 était fait pour ello, elle était faite