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Celle profanation faisait peine à sou âme ; elle se prenait à soupirer, eu songeant que ces belles fleurs, qu’elle arrangeait avec tant d’amour , n’étaient que la monnaie abominable des trahisons élégantes. Elle songeait aussi aux épines, cachées môme dans ces violettes; aux larmes, contenues dans ces reines-marguerites ; aux douleurs dont ces modestes confidents allaient entendre le secret; si bien, que madame Prévost, dans son mépris pour les uns , dans sa pitié pour les autres, ne voulait voir ni ceux'- ci, ni ceux-là, et qu’elle vivait seule, au milieu de la foule. D'ailleurs, hormis quelques esprits singuliers , qui donc eût songé à conquérir l’amitié d'une femme, en deçà du u.onde, et qui faisait et vendait des bouquets î
Je connaissais madame Prévost, depuis quinze ans, et je l’avais connue dans une circonstance très- importante de ma vie... Un soir, une solennelle soirée! où, pour la première fois, j’eus le bonheur et l’honneur de mener une héroïne de petit théâtre, au Théâtre- Français. La dame, il est vrai, n’était pas des plus renommées, et elle jouait d'assez petites choses, dans un méchant petit flon-flon, mais enfin elle montait sur les planches, elle mettait du rouge, et son nom brillait sur une alfiche ! Il y avait, certes, de quoi marcher la tôle haute, et, ma foi ! ce soir-là, j’étais bien fier. Dans mon orgueil, j’imaginai de planter, au beau milieu de la première galerie où je l’avais huchée, économiquement, en belle lumière, ma conquête, et d’aller lui chercher un bouquet. Ces dames ne sont pas fâchées de tenir un bouquet flamboyant dans leur main gantée; elles y trouvent une grande facilité à attirer les regards sur leur personne, et si
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le bouquet exhale au loin, une odeur de tubéreuse ou de jasmin, tant mieux encore, ou leur a dit, à l’école de madame leur maman, que les parfums étaient les mains des dieux, et de ces mains elles fout des crocs !
Le hasard..., l’instinct, me fit entrer chez madame Prévost, pour le bouquet de mou ingénue ; à mon air effaré et triomphant, elle me devina tout de suite, et elle me donna un immense bouquet, précurseur du bouquet comique, qui n’était pas inventé. Comme je trouvais que le prix était exorbitant , non pas pour mon orgueil , mais pour ma bourse, — jeune homme, me dit madame Prévost, on me paie ce qu'on veut, le premier bouquet.
Moi, content de mon marché, je revins au théâtre avec le fameux bouquet que j'avais acheté, ou plutôt qu’elle m'avait donné, et vous jugez des éclats de rire, quand je présentai cette masse informe à mou artiste! On riait aux premières loges, au riait au parterre, ou riait au paradis, et je vous jure que, pour ma part, je n'étais pas au paradis. Aussi bien, mon infante en eut la migraine, et me planta là, moi et mes coquelicots. La leçon me profita ; devenu beaucoup plus sage et môme un peu plus riche il me sembla que je n’étais vraiment pas taillé, pour offrir des bouquets aux belles dames, et je n’achetai plus à madame Prévost, que des fleurettes simples et peu voyantes, pour quelques honnêtes femmes, qui les gardaient , précieusement, pendant quatre ou cinq jours. Ma modestie et, disons-le, mou goût dans le choix de mes fleurs, m’avaient attiré la bienveillance de la célèbre fleuriste, et comme elle me vit si bon homme et si peu conquérant, elle se mit à me parler, un peu plus
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qu'elle ue parlait à ses meilleures pratiques, si bien que, peu à peu, à force de réserve, et de prudence, me voyant ami des violettes quotidiennes, et réservant les fleurs solennelles pour la Sainte-Anne, la Sainte -Marie et la Saint- Louis (les belles fêtes!), je finis par entrer dans la petite serre, enfouie entre deux piliers, où se renfermait ma meilleure amie, à certaines heures du jour.
Eu ce petit lieu, tapissé de lierre eu hiver, de jasmin en ' été ; calme, heureux et frais oasis, que nu) ue soupçonnait dans les vices, dans les crimes et dans les tumultes du Palais-Royal, se tenait madame Prévost, au milieu de ses fleurs favorites, et de ses plantes les plus rares. Là régnait, là vivait la maîtresse de céans; là, seulement elle s’abandonnait à sa contemplation mélancolique du cœur humain ; là elle composait scs chefs-d’œuvre d’un joui 1 . Que dis-je, un jour? ces chefs-d’œuvre d’une heure, qui brillaient, de cet éclat éphémère, à la main droite, à la ceinture, sur le sein nu des plus belles créatures parisiennes. Dans ce réduit, où trèspeu d’hommes sont entrés , entrait familièrement , le seul homme qui y eut, de droit, ses entrées, Redouté, le Vau Dick de nos parterres, le peintre et le compagnon des plus belles fleurs, qui ont posé devant lui, comme les trois déesses devant le berger Phrygien.
Non! jamais, à voir cette grosse main difforme, et cette grosse tète enfantine, vous n’eussiez dit que ce lut là Redouté, la main légère et printanière qui n’a pas froissé dans sa vie, uue feuille de roses. Celui-là, certes, il pouvait dresser saus accident, le lit de Sybaris, mais il n’eùt pas permis à Sybaris de s’y coucher.
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Redouté était l’ami de madame Prévost. Ils étaient de la môme patrie ; ils partageaient la même fortune! Ils s’entendaient si bien, elle et lui ! Ils partageaient, si. complètement, la même passion! Redouté venait, chaque soir, chez son amie, et il trouvait, disposées sur une petite table, les plus belles fleurs qu’elle avait cueillies, aux heures favorables, par un temps clair, exempt de pluie et de soleil.
Alors c’étaient, entre elle et lui, des admirations sans fin, des extases indicibles. I.e dirai -je? Ils finissaient toujours par tomber dans un désespoir, voisin des larmes, quand il fallait se séparer de ces chers trésors. Souvent Redouté emportait avec lui cette fleur adorée, et, huit jours après, cette fleur périssable et passagère, elle ue devait plus mourir. Vous comprenez si ces deux êtres, le bon Redouté et l'aimable madame Prévost, devaient s’aimer et s’entendre, et s’il était facile de pénétrer dans ce sanrlum sanclorum de la rose et du camélia!
J’y entrai cependant, et pour comble de bonheur, après quelques premiers instants de jalousie et dé grognement, Redouté m'adopta; je fus installé dans celte oasis, fermée aux profanes, où nul ne pouvait me voir, plus heureux et plus fier que si j’eusse été admis à l'honneur, très-recherché et très -ambitionné, de m’asseoir, en présence de toute l’Europe mangeante, à côté de madame Chevet, dans son comptoir! Notez bien que ce charmant capharnaûm de madame Prévost donnait dans sa boutique même, et Dieu sait que de cette place heureuse et favorable à la contemplation, j’ai pu voir, et j’ai vu, bien des petits drames, naïvement, amoureusement commencés.
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Hélas! du fond de ce taudis charmant, semblable à ces petites loges où nul ne vous voit, et d’où vous voyez toutes choses, j'ai appris le secret de bien des amours, que je ne puis révéler; j'ai contemplé des événements incroyables. Htudié à travers celte glace , ( elle séparait le jardin de la boutique), ce beau monde était une caverne, et, moi aussi, je devenais un misanthrope, à force de contempler ces crimes si contents, si parés et si tendres. Aussi, que de fois madame Prévost m’a-t-elle dit, un doigt sur ses lèvres :
— Chut ! n'écoutez pas ! Baissez les yeux ! laissez-les se trahir et se tromper tout à leur aise. Allons! faites comme Redouté, jouez au jeu de regarder les fleurs.
l'n jour que j’étais seul dans le bosquet (Redouté était à Neuilly, dans le jardin du roi,. à genoux devant je ne sais plus quelle fleur, qu’il a baptisée avec un barbarisme latin) ; je trouvai, sous ma main oisive, un petit livre assez étrange ! Il tenait à la fois du livre de comptes, et d’un recueil de poésies légères. A travers les feuillets bien fermés, on voyait Gltrer des lueurs ; on entendait des voies gaies, et des voix plaintives. Ça chantait, ça pleurait, ça jasait ! Une suave odeur de tous les parfums des quatre saisons, s’exhalait de ces pages, cachées à tous les regards ; une clef d’or fermait ce livre enchanté! Mais quels mystères étaient contenus dans ces parois de marocain , armoriées d’un pensée , et comment donc pénétrer dans ces réserves ? J’y songeais ; quand soudain la serrure ouverte, (un oubli de madame Prévost) abandonne à leur penchant, ces feuillets indiscrets, et je découvre, 6 misère ! les aachives même de l’histoire la plus cachée et la plus réelle du monde parisien !
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Terrible et touchante histoire! Trahisons, mensonges, perfidies, mais aussi dévouement, passion, fidélité. Dans ce livre, où pas un mortel, avant moi, n'avait jeté les yeux, madame Prévost écrivait, de sa main, jour par jour, à toute heure, et comme on fait dans un livre de commerce, les noms de tous ceux qui achetaient des fleurs chez elle, en disant : « — Faites-les porter chez madame rue » Ici était écrit le nom d'un homme amoureux qui, sans le savoir, sans le vouloir, inscrit la demeure et le nom de la dame qu’il aime. Insensé ! Il va jurer, tantôt, à cette femme (ou peut-être il l’a juré, déjà) une discrétion sans bornes, et son premier soin c’est de faire écrire, à cette page, et sur cet écrou de l’amour : « Moi, un tel, je suis amoureux de madame trois étoiles, qui loge en telle rue, et qui reçoit, en mon nom, chaque jour, un bouquet de six francs.
Tel était ce livre, et je ne crois pas que jamais un roman de M. de Balzac lui -même, ait offert, au lecteur le plus curieux de romans nouveaux , un intérêt comparable à l’intérêt dont ces pages étaient remplies. Tout palpite et tout bruit dans ce livre, où tant de passions sont enregistrées à toute heure et tous les jours, et pour qui sait lire, avec l’œil de son esprit, eu ces prémices de l’amour, rien n’est plus vif, plus clair, et plus facile à comprendre. 11 y a là dedans, la demande et la réponse ; il y a le non ! le nenni ! le oui! L’acceptation qui refuse, elle refus qui accepte. Il y a l'aurore- et le midi de ces tendresses de vingt-quatre heures ! — M'aimez- vous? — Pas encore ! — Et m’aimezvous ? — Je vous aime ! — Et m’aimeras-tu longtemps ? — Je t’ aimerai toujours !
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Ici tout parle ! Ici, la déclaration de l’œillet à la rose des quatre saisons, du coquelicot à la jonquille! Ici chaque brin d'herbe est une parole, et chaque feuille a son langage. Ici, la violette apporte au jasmin, un rendez-vous, le jasmin sacrilie à la marguerite, le rendez-vous de la violette ! On a vu le tournesol, provoquer la pervenche, et le réséda défier la tulipe ! Ici venait la dame aux camélias, chercher sa couronne; ici venait la dame aux soucis répondre à forauger; le grenadier a fait souvent l’école buissonnière à travers l’aubépine en (leurs.
O livre où je lisais ces noms charmants, les noms de tant de beautés dédaigneuses! O livre armorié de tous les emblèmes! O livre où la stratégie amoureuse fournirait plus de commentaires, que tout Polybe, au chevalier Follard !
Madame, ah , madame ! ayez pitié de moi, disait ce bouquet-ci à la duchesse. — Vous m’avez rendu bien heureux! criait ce bouquet- là, à la marquise. — Etiez-vous belle hier, sous votre éclatante couronne ! — Etiez-vous touchante hier sous ce lierre, ami des yeux uoirs! — Madame, écoutez-moi ! — Madame, houorez-moi d’un regard! Telles sont les clameurs de ce livre. On y voit, comment celte élégante, acceptait volontiers les (leurs les plus rares ; comment celte ingénue, aimait surtout les (leurs les plus humbles. On y voit l’amant timide et l’amant superbe ; le content de lui-même et le désespéré ; le jovial et le sentimental ; le discret sous la feuillée, et l’indiscret qui va, clamant son bonheur, même aux fleurettes de la plate-bande. On y reconnaît le jeune homme et le vieillard, le riche et le pauvre ; et c’est à savoir que ce bouquet-ci, sera porté trois jours, que ce bouquet-là
— Digifeed by-Coogle
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sera jeté dans l’antichambre" que ces fleurs ont fait rire, et que ces fleurs ont fait pleurer! Telles fleurs, exhalent encore une forte odeur d'adultère, et telles fleurs, une suave, une innocente odeur de fiançailles. Tel amoureux écrivait à madame Prévost : — « Madame , envoyez un bouquet de vingt francs tous les jours... » Un mois plus tard : « Madame, il me semble qu’uu bouquet de dix francs, tous les deux jours, serait convenable... » Au bout d’un autre mois :
« Madame, il ne faut plus rien envoyer à madame de
mais par le ciel, ne manquez pas de faire porter toute une corbeille, à mademoiselle Nichon, du Vaudeville ! » O lâches! ô perfides ! ô stupides humains !
Ainsi , chaque jour ajoute une fleur à cet envoi de l’amour; puis bientôt chaque jour arrache une fleur, jusqu’à ce qu’enfnt tout s’efface à la fois, de ce registre, ouvert aux naissances, aussi bien qu’aux décès de l’amour : le nom de l’amant, le nom de l’amoureuse, et lo nom de la fleur. C’est surtout dans le livre de madame Prévost, qu’il est écrit combien peu de temps, est réservé à ces passions d’un jour.
Et de môme que dans la main d’un homme, arrivé à l’âge viril, on voit se croiser et s’entrecroiser toutes sortes de lignes, qui se rencontrent sans se heurter, sur le livre de madame Prévost on voyait toutes ces fleurs aller, venir, revenir, se croiser sur les sentiers la même dame ! Et, chose étrange ! que de noms qui tenaient l’un à l’autre, par un lien de fleurs, dont la rencontre semblait impossible! Ici, la mansarde, et là l’hôtel somptueux! Que de chaînes, tour à tour brisées, renouées, rompues! Que de bouquets, renvoyés cl
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rendus! Quel pêle-mêle heureux, bizarre, étrange, incroyable! Dates galantes! Dates funestes!
Voilà donc le bouquet que portait la fière Ilortense, le jour où son amant fut tué eu duel , ce bouquet n'était pas celui de son amant ! Voilà pourtant l’inconnu qui vous avait offert la fleur que vous portiez dans vos cheveux, Coralie, et vous disiez, que vous i'aviez cueillie au jardin de votre père! Louise, ah! la pauvre enfant! je comprends , enfin, pourquoi cette fleur desséchée, au chevet de son lit, au pied du Christ! Juste ciel ! Voyez celte enfant! Elle a reçu d’abord une rose, après la rose, une fleur d’oranger. Heureuse, celle-là! heureuse entre toutes! — O l’horreur! maintenant c’est une couronne d’immortelles, la couronne funèbre, que ce jeune époux vient de jeter sur la tombe de sa femme ! A vingt ans ! Portons le deuil ! Pleurons cette beauté qui n’a jamais reçu que le bouquet de fleurs d’oranger, et la couronne d'immortelles.
Ce livre était uue élégie, un cantique, un épithalame, une épigramme , une honte ! Il contenait le nom glorieux des plus honnêtes femmes parisiennes, et le nom souillé des plus misérables courtisanes. Il contenait les trahisons , les serments, les amours, les mariages de cette ville immense, et moi, éperdu, épouvanté, tantôt le sourire sur les lèvres, tantôt les larmes dans les yeux, il me semblait, à ce spectacle inoui, que j’assistais à la représentation du draine que Shakspeare appellait — la Tempête! — et dans lequel le hideux Kaliban joue un rôle, aussi important que le gentil Ariel.
J’en étais là, de ma contemplation, quand madame Prévost rentra dans le petit jardin, toute chargée de l’odorante mois-
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son qu’elle avait faite au dehors. J’étais si profondément absorbé dans cette lecture et dans ces visions, que je ne l’entendis pas venir. — Ah ! s’écria-t-elle, en voyant son livre ouvert sous mes yeux, qu’avez-vous fait, malheureux, qu’avez-vous fait? Et elle m'arrachait le livre avec une indignation, môlée de pitié.
Je compris ce qu'elle voulait dire, et je lui demandai pardon, les mains jointes. — « Chevalier, vous êtes assez puni, me dit-elle, d’une voix pleine de pitié ; bien que vous n’ayez lu que les premières pages de ce livre odieux et charmant, vous en avez vu assez, pour deviner et pour comprendre ce que le monde contient de perversités, et de faux serments. Voilà pourtant comme il est fait ce inonde, au dehors, si brillant, si paré, si calme... il est tel, que vous venez de l'entrevoir! Voilà les immondices que recouvrent mes Heurs ! Ici, sont inscrits les noms des traîtres, des faussaires, des menteurs! Ici, que de femmes perfides, et combien de toits domestiques sous lesquels l'adultère se glisse à la façon du serpent, caché sous l’herbe.
« Pour quelques douces vertus, qui se cachent sous les frais rosiers, voyez que de crimes! Voilà ce que vous ignoriez tout à l’heure encore, et voilà ce que vous ne pouvez plus ignorer à présent, parce que vous avez porté les mains sur le fruit défendu. Désormais vous avez tué la confiance, elle ne voiis sera pas rendue. Imprudent! Voici que la négation s’empare à la fois, de votre esprit et de votre Ame, et désormais la négation n’en va plus sortir. Vous êtes perdu !
«Vous ne croyez plus à la vertu des femmes, à l’honneur des hommes, à l’honnête amour; vous êtes perdu... vous
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avez lu mon livre. Hélas ! c’est là ma faute ! Imprudente que je suis , je ne vous ai pas seulement livré mon secret , je vous ai livré le secret de la pauvre société parisienne. Pensez-y, Monsieur, et jurez- moi, sur votre honneur, que pas un de ces noms que vous avez lus, sans ma permission, ne sortira de votre bouche ! »
Ayant ainsi parlé, elle referma son livre avec soin, et elle se remit à son œuvre de chaque jour; il était bien près de quatre heures : c’est l’heure où la femme de Paris, jusque-là rêveuse, indifférente à toutes choses, commeuce à songer qu'elle est attendue par la fête de chaque soir. Ce jour-là même, je profilai de mon indiscrétion bien involontaire; et madame Prévost ne songea pas à me dire, comme c’était sa coutume : — Allez -mus -en! Je devins ainsi le témoin, et presque l’acteur iTun petit drame que je puis vous raconter sans remords, puisqu'il n’est pas écrit dans le livre de madame Prévost.
D’abord entra dans le petit jardin, où la dame était à marier ses fleurs, un grand homme de quarante ans à peu près, haut en couleur, très-vêlu, très-étoffé, très-content de sa personne. Il avait fait mille efforts, pour se mettre à la mode, à ce point qu’il avait été obligé de revenir sur les années envolées; il portait, gauchement, ses cheveux, ses gants et sa canne, du reste il était assez beau, pour un Parisien de la province qu’il était. — Vous porterez, dit-il, sans saluer, et sans ajouter : Madame, un bouquet à madame de Melcy. — En même temps il jetait, brusquement, deux pièces de cinq francs, sur la table de madame Prévost.
Madame Prévost, sans mot dire, suivit, des yeux, ce bru-
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ta), jusqu’à ce qu’il se fût perdu dans la cour du Palais- Royal. — Je vais lui eu donner pour son argent, me ditelle. En même temps, de deux bouquets de pacotille, jetés au hasard dans les rebuts de sa corbeille, elle ne faisait qu’un seul bouquet, surmonté d’une immense tubéreuse.
-- Holà ! lui dis-je, holà ! vous voulez donc asphyxier cette pauvre madame, de Melcy? — Je veux, répondit madame Prévost , préserver celte infortunée des poursuites d'un sot et d’un impertinent. Soyez tranquille, et pour peu que cette femme ait, je ne dis pas un cœur, mais des nerfs, elle jettera le bouquet par la fenêtre, et elle mettra à la porte celui qui l’envoie. Ah ü ! un pareil rustre s’attaquer à madame de Melcy, pâle et frêle, et si mignonne! — Portez ce bouquet, dit-elle à uu commissionnaire, avec la carte de ce Monsieur (il avait laissé sa carte), chez madame de Melcy.
Le commissionnaire partit, tenant le bouquet des deux mains; il vous avait Gché la carte, au milieu de la tubéreuse; sur la carte était gravé le nom du Monsieur, ce nom était surmonté d’une couronne équivoque de comte ou de marquis. — L'imbécile ! 11 ne sait pas comment se grave, héraldiqucment, la feuille de fraisier, disait- elle, eu souriant.
Elle parlait encore... uu gros jeune homme, arrivé au bout de sa vingt-neuvième année, à la limite extrême, entrait dans la boutique, et passait sa tète frisée, à travers le vasistas. Ce nouveau venu avait le regard assez lin, mais tout le reste était si vulgaire et grossier, que le regard disparaissait dans cette physionomie ébouriffée. Ce monsieur était bien mieux qu’un Parisien, de province; c’était un provincial, de Paris.
A force de vivre au milieu de la grande ville, il en avait saisi siuou l'élégance et la grâce , au moius l’ironie et l’esprit. — Madame, dit-il à madame Prévost, voulez-vous faire porter un bouquet, chez madame de Melcyî
Celui-là sorti, — « pour celui-là, me dit madame Prévost, je serai neutre, et je ne lui ferai ni bien ni mal. Donc madame de Melcy aura, de la part de ce Jean Joufflu, un bouquet comme tout le monde : un camélia rouge, un camélia blanc, de l'héliothrope, des ccuillets de poète, et les roses de la saison 1 Ce sera bien l'ait, mais sans poésie. A quoi bon?
« 11 suflilque la belle dame (et j’eu doute) puisse porter ce bouquet à la main, ou le mettre à sa ceinture, et je suis quitte avec moi-même. Au fait, l’homme qui sort d’ici n’est pas un fat, ce n’est pas un imbécile; il fait, peut-être, une faute, lorsqu'il envoie un bouquet à cette dame, qui, ne le lui a pas demandé ; mais , comme enfin je ne lui veux ni bien ni mal, je ne me mêlerai pas de ses affaires; qu'il se défende et qu’il se protège! » Aussitôt dit, aussitôt fait. Madame de Melcy eut donc un second bouquet, moins flamboyant, moins odorant, mieux tourné, mieux fait, et plus facile à porter, certes, que le premier.
Ce second bouquet parti, j’allais sortir, quand je vis se glisser chez nous, d'un pus si timide, un beau jeune homme de dix-huit ans, mais si tremblant, si naïf, si bien rougissant , qu’on eût dit qu'il entrait chez la dame de ses pensées. — Madame, dit -il tout bus et tout ému, seriez-vous assez bonne pour envoyer quelques fleurs, sans dire de qui elles viennent, à madame de Melcy? Disant ces mots, il tendait à madame Prévost, un louis d’or. — Madame Pre-
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vost, très -peu étonnée de ce troisième arrivé, lui rendit dix-scpt francs sur sa pièce d’or; puis quand il fut sorti :
— Ça, dit- elle, à la tin, uiettons-nous en frais; voici mon vrai jeune homme, et celui-là, je le protège ! Il est jeuue, il est beau, il est timide, il est modeste, il est pauvre et généreux; ces vingt francs qu'il me donnait là, représentent toute sa fortune ; il espère, il n'ose pas ! 11 a grand'peur d'être deviné, et de ne pas être entendu, le pauvre enfant 1 Va, va mon fils, rassure-toi, moi et mes fleurs nous sommes de ton parti ! Parlant ainsi , elle prenait , dans sa corbeille exquise, au-dessus du panier, dans le tas du mois d'avril, quelques fleurs des champs, douces couleurs, douces odeurs, dont elle composait un bouquet que l'on eut dit, cueilli dans la prairie, au mois de mai.
Par un soudain caprice, elle plaça au milieu de ce bouquet, un brin de serpolet vif, léger, fleuri. Moi je la regardais faire; elle, cependant, m'expliquait ce grand mystère.
— «Il est impossible, eu effet, impossible absolument, me disait-elle, que madame de Melcy ne choisisse pas, ce soir, le bouquet que voici, parmi les trois quelle va recevoir. Le premier est un vrai bouquet de bouchère, à grosses fleurs rouges ; si quelque femme était assez mal apprise pour le porter au bal , on la prendrait pour Érigone après boire! Le second bouquet sera reçu; mais il n’est pas fait pour une jeune femme allanguie et langoureuse , comme est madame de Melcy.
« Elle ne portera pas ce bouquet vulgaire; elle est trop femme, et trop belle, pour se contenter de ces vulgarités. Ceci est le bouquet à Chloris! — Mais celui-ci, à la bonne heure,
oh aime uu pareil bouquet, et l'ou s’eu pare. Il est joli, mignon, charmant; il est vif, animé, modeâte; il ne ressemble à nul autre; il est frais, il est gracieux, il sera porté, ce soir. — N’êtes-vous pas comme moi, ne protégez-vous pas ce petit jeune homme? » ajouta-t-elle, et ne voudriezvous pas souiller du bonheur sur ce brin de serpolet?
A demain, lui dis-je. — Et que ferez-vous, ce soir? reprit-elle. — Eh bien! je vais à l’Opéra. — Grand bien vous fasse; et, tenez, voulez- vous un bouquet, mais là un vrai bouquet, pour jeter à mademoiselle Taglioni?
Eu efTet, ce soir-là, mademoiselle Taglioni, cette merveille de l’air, nous faisait ses adieux. Nous allions la perdre ; elle partait, sinon pour bien longtemps, cette adorable créature, à ce point légère, que l’oiseau l’envie ; et tout Paris s’était porté à l’Opéra , pour revoir sa bieu-aimée. Aussi bien, du parterre au faite, la salle était remplie.
J’étais, de bonne heure, à mon poste, dans uuc loge à gauche, et je pensais à mademoiselle Taglioni que nous allions perdre, quand soudain s’ouvrit, brusquement, la loge voisine de la mienne : deux femmes , l’une très-jeune , et l'autre un peu mûre, se placèrent sur le devant de la loge, pendant que trois cavaliers, qui les accompagnaient, s’arrangeaient, les deux plus âgés, derrière les deux dames; le plus jeune, au fond de la loge. — Et jugez de mon étonnement! Je reconnus les trois jeunes gens , que j'avais vus chez madame Prévost, tout à l'heure ; ici le grand homme, essouflé, s’ enflait, bruyant, superbe; à côté de ce majestueux, le gros, Bu et silencieux; puis le petit, qui se cachait, rougissant dans son bonheur.
A MADAME P HE VOS T
La daine sur le retour, tenait à la main le monstrueux bouquet; la jeune dame avait, à son côté, souple et délié, les fleurs des champs. Elle paraissait faite à ces douces fleurs, qui semblaient faites pour elle. La pâleur de son teint s’animait au reflet des marguerites; de temps à autre elle aspirait avec délices, la faible odeur du serpolet. — J’aurais, de bon cœur, averti de sa bonne fortune, le jeune protégé de madame Prévost; mais le moyen de lui dire : — «Mon ami, félicitez-vous! Vous avez deux rivaux, qui ont envoyé, chacun d'eux , un bouquet à votre maîtresse. Le premier bouquet, madame de Melcy l’a infligé à sou amie ; le second bouquet, elle l’a gardé pour parer sa chambre; elle porte le vôtre à son corsage. O dieux et déesses ! vous êtes le plus heureux des trois! » Mon jeune fanatique était dans une position à ne rien écouter.
Le spectacle enfin commença par cette ouverture de la Sylphide, où le bon musicien Schenitzhofler avait espéré, à force d’harmonie, en jeter un peu dans son nom tudesque. O vanité ! Chacun a vanté la musique de la Sylphide, et nul n’a parlé de la musique de Schenitzhofler! Que vous dirai-je de mademoiselle Taglioni? Elle fut adorable; elle s’enveloppa, dans sa tristesse charmante, comme Junon, sur le mont Ida, se cache eu son transparent nuage.
Elle s’abandonna du cœur, et de l’âme, et tant qu’elle put , à ses chastes transports. Le parterre, enchanté, la suivait, d’un regard ébloui, dans ce septième ciel, quelle a découvert. Moi, cependant, ce soir- là, j’étais également partagé entre mademoiselle Taglioni et madame de Melcy; j’étais à la fois, sur la terre et dans le ciel!
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Mademoiselle Taglioni élail si légère, el madame de Melcy étail si belle ! La sylphide était si haut, dans son nuage , et la comtesse était si près de moi.... Elle tournait vers moi, sa blanche épaule, recouverte du fin duvet de la pêche; ses cheveux noirs posaient à peine , à la chute de ce cou, d'un blanc mat ; son bras nu, plus d’une fois , se glissa dans ma loge, par droit de conqutte! Et sans gêne et sans y songer, elle maintenait ces trois attentifs; souriante aux deux premiers, sérieuse au tout jeune homme.
Le grand homme, en ce moment, faisait grand bruit; il applaudissait, il criait bravo! L’autre idiot, le bouclé, profitait assez habilement du tapage infernal de son voisin, pour murmurer, tout bas, à l’oreille de la dame, quelquesuns de ces mots sans suite, ingénieux ou grotesques, au choix de la dame! Ils ue disent rien... ou bien ils disent tout! Il ne s’agit que de les dire à la bonne oreille; or l’idiot bouclé (Dieu me pardonne, il avait les oreilles percées, pour y passer des boucles) perdait sa peine et son discours.
On ne l’écoutait pas, lui qui parlait tant; on n’écoutait que le petit amoureux, qui ne disait rien ! Vive Dieu ! Abasourdi dans sa contemplation muette, il eut donné mademoiselle Taglioni, pour un cheveu de la dame de ses pensées. Est-ce que mademoiselle Taglioni existait, pour le petit jeune homme î II n’aurait même pas su vous dire, — qui donc était avec lui, là -haut! De ces trois rivaux, l’un était stupide, l’autre était trop habile, et le troisième était, tout simplement, un niais amoureux : il était donc le plus avancé des trois.
La dame, entre ces trois passions, se tenait , comme doit
se tenir une femme d’esprit, qui n’a pas trop de cœur. Tour à tour elle applaudissait mademoiselle Taglioui; elle écoulait parler le gros garçon; elle regardait, de côté, le petit jeune homme, qui ne pouvait la voir; elle avait même, pour moi, sou voisin, quelques-uns de ces regards incertains qui ne sont ni l’attention, ni l’indifierence, après quoi elle revenait à son bouquet et au brin de serpolet, qu’elle flairait avec une joie enfantine. Elle était vraiment très- jolie, et d’une beauté transparente et calme : une avenante physionomie et deux beaux yeux tout grauds ouverts, de beaux cils bleus, de beaux cheveux noirs, une petite main, la bouche empourprée à ce sang brun, qui pétillait sous la peau brune, enfin les dents très -blanches, et le front très- pur.
Elle était donc jolie, et contente de sa jeunesse; un beau sourire, un parler gentil, une taille élégante, et tout ce qui fait qu’une femme est charmante, de la pointe des pieds, à la pointe des cheveux. Je comprenais fort bien que le petit jeune homme en fût amoureux, mais je ne comprenais pas qu’il fut si bète. De ces trois hommes, il n’y avait que moi qui s’occupât convenablement de cette belle personne : je la voyais sans la regarder; je l'entendais sans lui parler; je la trouvais belle, elle le voyait, elle en était sûre, et je ne le lui disais pas !
■ A la fin, mademoiselle Taglioni avait dansé, avec quelle adorable élégance, on s’en souvient encore, l’admirable dernier pas de la Sylphide, quand soudain la salle entière se leva, dans un transport unanime, d’aise, et de joie, cl de contentement ! C’était une rage à l’applaudir; tout en était ; les mains et les cœurs; toutes les voix se confondaient dans
LA SYMPHONIE
un applaudissement unanime. On criait : Taglioni ! Taglioni Puis, du plus loin qu’elle s’en vint saluer cette foule, on se mit à lui jeter couronnes, bouquets, élégies, sonnets enrubannés. Taglioni! Taglioni! Taglioni!
Les femmes elles-mêmes, entraînées par l’exemple, et partageant ce délire, se mirent de la partie, et pas une, en cette lièvre, ne garda les (leurs qu'elle avait apportées; ce fut donc aux pieds de mademoiselle Taglioni une avalanche.
Pauvres fleurs! Pourtant que de prières muettes, que de tendres serments, attachés à ces frôles échantillons du printemps qui n’est plus! Oh! les femmes enthousiastes, et sans pitié, qui jettent ainsi , aux pieds d’une femme, cette odorante moisson, dont chaque feuille est une espérance, ou du moins un souvenir! Quoi de plus? Ces femmes, si elles y eussent pensé, auraient jeté leurs diamants et leurs perles, à la sylphide qui s’en allait.
Seule, peut-être, madame de Mclcy avait gardé, précieusement, le modeste bouquet placé à sa ceinture. Elle y tenait! Elle en aimait les douces couleurs et les suaves parfums; et si le petit jeune homme eût été moins maladroit, la dame eut rapporté en son logis ces fleurettes des champs.
Rien qu’à la voir (je la regardais bien), on comprenait facilement que ces ovations aux belles grâces de mademoiselle Taglioni, ces délires pour une autre femme que pour ellemême, et ces (leurs, sacrifiées à ces pieds dédaigneux, n’étaient pas trop du goût de la dame. Elle avait trouvé, certainement, que mademoiselle Taglioni était une belle danseuse, elle l’avait applaudie une ou deux fois, et elle se croyait parfaitement quitte avec elle 1
A MADAME PREVOST
Mais quoi! le petit jeune homme? Il ne savait pas lire encore, ô l’idiot ! dans l'orgueil d'une femme, et le voilà, soudain, soit qu'il fût réveillé par l’enthousiasme universel, soit qu'il voulût montrer son beau jugement, et qu’il était accessible, autant que ses rivaux, à l'admiration pour les étoiles, le voilà soudain, se levant, furieux d’un enthousiasme insensé, qui se mit à crier comme les autres! Il applaudissait, il criait, il hurlait aux oreilles de madame de Melcy : « Taglioni ! » Alors, on put voir que ce jeune idiot vous avait deux grosses mains rougeaudes, qui faisaient un bruit à assommer un bœuf. Veux -tu bien cacher ces vilaines mains-là, malheureux que tu es!
Ces mains, et l’abandon dosa beauté, par ce maladroit, produisirent sur la dame un effet malheureux. Elle était arrivée à l’Opéra, bien disposée, et si le jeune homme avait su son métier d’amoureux... mais il n’en savait pas les premiers éléments; et je vis alors, dans son dépit, cette beauté, négligée un instant, tirer violemment le bouquet de sa ceinture, en respirer l’odeur encore une fois, couper avec ses dents , le serpolet fleuri , et jeter de sa main blanche , aux pieds de mademoiselle Taglioni, ces fleurs tant aimées.
En ce moment, madame de Melcy fut admirable. A peine son bouquet était -il tombé sur la scène, elle le regretta, et, se tournant vers les trois hommes, avec un regard suppliant : « Qui de vous me rapporte mon bouquet? » leur dit -elle, et môme il me sembla qu’un rayon de ce beau regard tomba sur moi, qui m’étais bien gardé d’applaudir, et de crier : Taglioni ! Taglioni !
Mais allez donc chercher une fleur, dans cette montagne
34Î LA SYMPHONIE
de fleurs! Quand ces trois hommes- entendirent le vœu de leur souveraine, vous les eussiez vus, dans toutes sortes d’attitudes. I.c plus grand répondit, en riant, qu’il aimerait autant chercher une goutte d’eau dans la- mer. Le plus gros appela la dame : Capricieuse! Le plus jeune, ah! le plus jeune il sortit comme, un fou, pour se précipiter sur le théâtre. En même temps, l’homme- étoffé donnait son châle à la dame, le gros homme offrait son bras à la dame, et moi , je sortis pour porter mes derniers adieux, et mes derniers compliments, à mademoiselle Taglioni.
En ce temps-là, on entrait sur le théâtre de l’Opéra, sans qu'il fût besoin d’avoir une clef d’or à son habit, et d’être un chambellan. 11 suffisait qu’on fût un peu connu du contrôleur, et l’on entrait. Mon jeune homme, haletant, se tenait à celte porte, qui s’ouvrit pour moi, et pour lui. Mademoiselle Taglioni était encore sur le théâtre, au milieu de ce monceau de fleurs, heureuse et triste à la fois; si bien qu’on se sentait l’envie, à la fois, de sourire et de pleurer. Elle était contente; elle était chagrine; elle nous tendait ses petites mains, en nous disant Adieu! je pars! je reviendrai ! quand tout d’un coup elle se recule, épouvantée, en voyant le petit jeune homme, fourrager au milieu de ses fleurs.
Il cherchait! 11 bouleversait ce monceau de camélias, de roses et de jasmins , il s’enivrait à ces parfums , tièdes encore de tant de belles mains qui les avaient touchés 1 Mais à cet âge infortuné de dix -huit ans, on est semblable au chien de chasse, en quête, pour la première fois, de la perdrix qui s’envole. On va de ci, on
A MADAME PREVOST
va de là, pas de flair, et pas d'arrêt, à dix-huit ans.
A cet âge ingénu, c’est tout au plus si l’on peut reconnaître une femme, parmi les femmes!... Je dis tout bas à mademoiselle Taglioni étonnée, à quel jeu jouait ce jeune homme, elle fit alors un petit vol en arrière; elle avait l’air de dire ù ce malencontreux : — Cherche: Monsieur, cherchez bien, il est écrit, cherchez, et vous trouverez !
Cependant, il cherchait... il ne trouvait pas. Il était dans un embarras extrême! Et si loin il était de reconnaître le bouquet de madame de Melcy, qu’il n’eût pas distingué, en ce moment, la fleur qu’avait portée à sou corsage, une duchesse, et la fleur dont la courtisane s’était fait une enseigne. Il ne voyait, dans ce monceau, qu’un tas sans nom, dont l’odeur lui montait au cerveau. Le maladroit ! Il fit pitié à mademoiselle Taglioni, qui me dit encore une fois adieu, et qui lui tourna le dos.
Cependant, entre une couronne, tressée à l’avance par le prince Galitzin, et le bouquet de la belle lady Frazer, je reconnus les fleurs des champs dont se composait le simple ornement que madame de Melcy portait à son corsage. Eh ! je l’avais vu faire, et je l’avais contemplé, tout le soir; il était le seul de son espèce, en cet amas bariolé. Je mis, d’abord, le charmant bouquet dans ma poche, et je dis ensuite au malheureux jeune homme : — Eh bien, Monsieur, avez-vous trouvé ce que vous cherchiez 1
— Hélas ! Monsieur, répondit-il, je suis un insensé; je ne sais même pas ce que je cherche. En môme temps, il se mettait en mesure de chercher encore, lorsque le théâtre fut envahi par la multitude des danseuses subalternes qui ve-
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LA SYMPHONIE
liaient se partager les dépouilles suprêmes de mademoiselle Taglioni.
C’était l’usage, et ces dames se partageaient, brutalement, les (leurs que la déesse avait foulées. Donc plus d’espoir ! Le petit jeune homme était perdu !
Comme il m'avait suivi, pour entrer sur le théâtre, il me suivit, pour en sortir. Une fois dans la rue, il prit congé de moi, d’un air si triste et si malheureux, que j’eus l’envie, un moment, de lui dire: «Allons, courage! et le voilà, votre bouquet ! » Mais le cœur humain est si bizarre, et l’amourpropre est un si cruel ennemi !
A peine étais-je en mon logis, que je tirais de leur cachette, ces petites fleurs toutes fanées. Qu’étiez-vous devenues, ô fleurettes d'un soir? Un paquet d’herbes ! Le brin de serpolet seul avait résisté, et se montrait, la tête hardiment tranchée ; on voyait encore la trace ardente de la dent blanche, et certainement madame de Melcy ne pourra pas le méconnaître. Eh bien ! le voilà, je le tiens! J’ai donc obéi à la dame, et je reviens, après avoir accompli les conditions que disait son regard. Je posai les petites fleurs sur ma cheminée, et toute la nuit, il me sembla que je me promenais dans les champs, cueillant le pense: à moi, la violette et le bouton d’or.
Le lendemain, à mon réveil, mes mauvaises pensées de la veille avaient germé, et porté des fruits abominables. Cruel que j’étais ! j’avais tout à fait oublié le petit jeune homme, et je résolus de reporter son bouquet, moi-même, à madame de Melcy. Ainsi je me fis le plus beau du monde, et j’attendis, impatiemment, qu’il fît jour chez la dame.
A MADAME PREVOST
11 est bien certain que les trois amoureux s’étaient déjà présentés... On leur avait répondu que madame ne voulait recevoir que celui qui lui rapportait son bouquet.
Je les vis donc, passer et repasser, l’un après l’autre, inquiets, malheureux, éperdus. — Bon, me dis-je à moimème, ils ont perdu le mot d’ordre, et, la main sur mes petites fleurs, je disais tout bas : «Sésame, ouvre-toi !»
Comme j’étais le moins pressé des trois, j’arrivai juste, à la bonne heure, à l'heure exacte où la dame a piqué sa deruière épingle à sa ceinture, et jeté son dernier regard sur son miroir. Croyez-moi, n’arrivez pas une minute avant l'heure, un quart de seconde après l’heure. Ainsi j’arrivai strictement, à la minute heureuse... On me reçut, dans l’antichambre, avec ce petit regard qui veut dire : Ami, vous n'entrerez pas! Cependant on me fit l’honneur de me demander mon nom. Je répondis que j'étais le chevalier Raymond, et comme j’allais dire aussi mon nom patronymique, une soubrette, assez semblable à la petite servante qui assiste au reniement de saint Pierre : — Et sans doute vous venez, me dit -elle, monsieur le chevalier, pour rapporter à madame... — Oui, mademoiselle, pour lui rapporter sou bouquet! — Vous jugez de l’étonnement de la fille! — Et de quatre ! disait-elle, en comptant, sur ses doigts blancs, effilés et menus.
L’instant d'après, elle s’en revint, toute joyeuse, en me disant : — Entrez, monsieur! J'entrai donc, et je reconnus la belle personne. Elle était en matin, mais déjà très-parée, et contente; on voyait qu’elle avait bien dormi.
— Monsieur, me dit-elle, il faut vraiment qu’il y ait eu
LA SYMPHONIE
confusion ; vous me rapportez mon bouquet? — Oui, madame. En même temps je lui présentais un charmant petit bouquet de madame Prévost, dans lequel j’avais fiché le brin de serpolet. — Oui, madame, repris-je, et tout de suite elle reconnut ce fragment, que sa lèvre avait touché.
Elle rougit un peu ; elle se remit bien vile ; elle affirma que c’était un caprice innocent, et le je ne sais r/uoi qui l’avaient poussée à cette gageure imprévue... Elle ajoutait qu’elle était toute confuse, et qu’elle ne pouvait pas s’attendre à tant de zèle et de passion, pour son service, de la part d’un étranger, quand ses trois amoureux (ici elle sourit gentimeut) en se cotisant tous les trois, n’avaient par pu reconnaître et retrouver un des trois bouquets qu'euxmêmes ils lui avaient envoyés, la veille.
Enfin, elle aimait à parler; elle parlait à merveille; elle avait, dans les yeux, toutes sortes de contentements exquis; elle finit par me demander ce que je voulais pour ma peine, eu me priant de ne pas être exigeant... ajoutant, si je vou- . lais lui complaire, et mériter sa reconnaissance éternelle, que je remettrais au petit jeune homme, un brin de son bouquet, pour qu’elle pût le récompenser, car enfin le bouquet venait de lui, elle l’avait porté, à sou intention, et ce n’était pas sa faute, s’il était si maladroit.
Elle se mit à rire, en me voyant sourire. — Allons, fit-elle, un bon mouvement! Puis elle me donna sa main à baiser.
En revenant, je passai chez madame Prévost, et j’y trouvai le petit jeune homme , invoquant la bouquetière, et la suppliant de lui faire un bouquet, tout semblable à celui qu’elle avait fait la veille.
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— Hélas! disait madame Prévost, a-t-on jamais vu la môme femme porter les mômes (leurs? a -t-on jamais refait le bouquet de la veille, et faut- il que vous soyez maladroit, pour avoir perdu mon talisman? Il est perdu, c’est votre faute, et je retrouverais plutôt la lampe merveilleuse , que mon serpolet d’hier... Ce fut en ce moment que j’entrai chez madame Prévost. — Monsieur, dis-je au jeune homme, ce brin de serpolet... je ne l’ai pas trouvé; cependant, croyez -moi, prenez celui-ci, il m’a déjà porté bonheur, et présentez-vous, hardiment, à la dame de vos pensées. Justement madame de Melcy donne un bal après-demain, s’il vous plaît, nous irons ensemble, et vous verrez si vous êtes le bienvenu !
En môme temps, je lui tendis l'humble petit bois, tout desséché... Il le prit avec méfiance... — Et notez bien, lu dis-je, en l’ajustant, moi -même, à sa boutonnière, que je vous le prête, et que je ne vous le donne pas.
11 me regarda, d’un air si triste, et pourtant il se laissa faire (on a tant de superstition, quand on aime)! et le surlendemain il me vint prendre , pour le bal de madame de Melcy, à laquelle il devait me présenter. Nous entrons. Les deux rivaux étaient déjà dans la place, où ils avaient introduit les plus belles fleurs, et les plus rares. Les salons se remplissaient lentement; la belle veuve était triste et rêveuse. Le jeune homme et moi nous nous présentons ; elle me salue, et de cette façon languissante qui veut dire : A la bonne heure! quand tout à coup son regard s’anime, et le sourire revient sur ses lèvres : — Bonjour, Arthur, dit-elle au jeune homme; vous venez bien tard, ce soir?
LA SYMPHONIE
:lin
Un mois après (grâce au serpolet), madame de Melcy épousait Arthur, qui portait ce jour-là , à sa boutonnière, mon brin d’herbe. — Arthur, lui dis-je, y songez-vous, et ne savez-vous pas bien qu’il faut rendre à César ce qui est à César? Donc maintenant, que mon talisman a produit tout son effet, vous me le rendrez, ce soir.
— Quoi vous rendre, et que vous doit-on, ici, monsieur le chevalier? répliqua madame de Melcy.
— Ce brin de serpolet, Madame, reprit Arthur ; monsieur Raymond de Prads me l’a prêté, il y a un mois; il est à lui, et le voici.... En même temps, il faisait mine de me le rendre, avec uu gros soupir.
— Par pitié, s’écria madame de Melcy, laissez-le-lui !
— Eh! Madame, au moins me donnerez-vous quelque brin d’herbe, en retour de mon fétiche?
— Tenez, reprit-elle, en baissant la voix, rien pour rien. — Alors tirant de son sein, l’autre moitié de la branche desséchée, qu’elle avait tranchée avec ses dents... Tenez, me dit-elle, et conservez-la, pour l’amour de moi !
Je retournai chez madame Prévost, et je lui racontai mon histoire. — Eh! dit-elle, ai-je fait de la bonne besogne?... Hélas! je ne croyais pas si bien faire. Et vous avez revu madame de Melcy?
— Elle est partie pour ses terres de Normandie, — parmi le thym et la rosée, ajouta madame Prévost.
Mais, hélas! elle n’est plus, la digne femme; elle était bonne, indulgente; intelligente à force d’âme et de cœur; elle est morte, avec la dernière rose de juin. Comment elle est morte et pourquoi , Dieu le sait ! Avec elle l’année a perdu son
A MADAME PHEVOST.
printemps; le bal a perdu sa plus fraîche parure; le Théâtreltalieu ses roses toujours nouvelles. Elle avait, fait du bouquet, une science; de la plus petite lleur, un Inugage; elle savait toutes les langues que parlent les roses ; elle entendait ce que se disent les marguerites daus les bois ; ce que raconte te chèvrefeuille aux vieilles tourelles.
Elle devinait les murmures des violettes sous l’herbe, et les soupirs des dalhias dans les jardins. Elle était la providence aimable et riante de toutes les passions bien inspirées; elle nous avait délivrés de l’élégie amoureuse, du dithyrambe galant, de l'épitre àChloris, de toutes ces poésies badines, qu’elle avait remplacées par les fleurs de son jardin.
Elle n’est plus : la rose a porté son deuil ; les violettes l’ont pleurée; elle absente, les camélias ne sont plus que des fleurs dont on se pare une heure, et que l’on jette après. Qui donc, maintenant qu’elle est morte, nous fera tout un drame, avec un brin de serpolet?
Et le livre de madame Prévost, savez-vous ce qu’il est devenu?... Madame Prévost l'a brûlé, elle-même, vingt-quatre heures avant de mourir! Elle suivait, d’un regard tranquille et doux la dernière étincelle de ce feu léger, qui consumait tant de serments si peu tenus.
Avec madame Prévost, sont ensevelis tous les mystères du cœur humain qu’elle avait découverts, dont elle seule elle eût écrit l’histoire ! O serments, plus légers que la feuille d’automne, paroles d’amour, paroles légères, vagues parfums, moins fugitifs que ces serments éternels !
L'ORGUE
Mais j’ai beau faire et chanter mes symphonies, je ne serai jamais le plus petit musicien de ce bas monde, et cette plume inhabile ne saurait lutter contre un vulgaire flageolet.
L'art d’écrire est semblable à cet orgue merveilleux , qu'un grand organiste avait fabriqué avec tant de zèle et d’amour; mais, l’orgue étant accompli dans toute sa perfection, il advint que celui qui l’avait fabriqué, put à peine en tirer quelques bruits inhabiles. Son merveilleux instrument fut livré aux huées ignorantes... Laissez -moi cependant vous raconter encore cette aventure, empruntée aux Mémoires d'un Musicien. Les détails de cette histoire sont d’une extrême simplicité ; je n’y veux rien changer, et, s’il vous plaît, nous laisserons parler, ce calme, innocent , et véridique musicien.
— J’étais encore un enfant, mais un enfant de seize ans (c’est le musicien allemand qui parle), que déjà je me croyais un maître. En l’âge heureux que j’avais, on est si jeune ! et parce que déjà , mon violon résonnait sous l’ar-
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LA SVMPIIONIE A L'ORGUE.
chet en mille accords, je croyais n’avoir plus rien à faire.
Heureuse présomption de la jeunesse ! ICI le change en certitude une espérance; uu rêve en réalité; elle va faire, à l’instant même, d’un étudiant, un grand artiste ! Elle (il de mon père un enthousiaste. En efTet, mon père, un musicien de la vieille roche, était fier de moi, non pas comme un maître est fier de son élève, mais comme un père est fier de son fils. Du reste, je travaillais, la nuit et le jour. Mou violon était ma vie, et je m’abandonnais, de tout mon cœur, à celte ardeur musicale. 11 me semblait déjà qu'au premier jour, j’allais atteindre à la perfection.
Cependant, je n’étais pas le seul obsédé de la même passion , dans notre petite ville allemande. Plusieurs jeunes râcleurs de mon espèce et de ma vanité s’abandonnaient à la même frénésie, et rêvaient les honneurs du qvalrihne ciel, où fut saint Paul. Donc nous eûmes bientôt arrangé un quatuor, le quatuor, ce rêve éveillé de nos beaux jours.
Toute la rue assistait, trois ou quatre fois par semaine, à l'exécution de nos fameux quatuors. Les uns, sous nos fenêtres, et les autres, dans la maison même de mon père, ils écoutaient généreusement nos symphonies, et nous leur en donnions, autant et plus qu’ils n’en pouvaient prendre, en toute une soirée. Ils nous écoutaient, ils nous louaient, ils nous admiraient, ils nous applaudissaient; ils faisaient bruyamment leur partie , en ces concerts de notre éducation musicale. Pour ma part , je ne crois pas qu’en aucun temps de ma vie, il me soit arrivé de jouer du violon, avec plus d’amour et plus d'orgueil.
lin soir d’automne, l’air était doux et limpide, le ciel était
LA SYMPHONIE
calme ; la terre, heureuse et féconde, tournait doucement sur elle-même, avec un mouvement, plus lent que de coutume, et nos violons se ressentaient de tout ce câline enchanté, quand , au milieu du vaste salon de mon père, où nous donnions nos concerts, nous vîmes entrer uu homme... un esprit, d'une apparence étrange.
Il portait des chausses étroites, d’une coupe antique et de couleur violette, un pauvre velours usé, et qui avait perdu son éclat; ses bas de laine, étaient bleus; ses souliers, très-recouverts, ornés d’agrafes en argent. Tout ce costume était chichement complété par un habit vert-perroquet, que rehaussaient (si le mot n’est pas trop ambitieux), de larges et flamboyants boutons en acier. Pour servir de couronnement à cet habit de l’autre monde , une immense cravate, à peu près noire, étendait ses longs plis. Enfin, audessus de la cravate, on voyait surgir une tête intelligente et mélancolique, ornée abondamment de longs cheveux bruns, soyeux et bouclés.
Cet homme était sans sourire , mais ses yeux étaient vifs et ardents. Il entra chez mon père, d’un pas modeste, et voyant dans la salle, une humble place vide, à côté de la jolie et piquante Naurel, ma cousine, il fut s’asseoir à celte place ! Alors, prenant un air attentif, il prêta l’oreille au quatuor.
Cependant la présence de cet étranger nous avait tous frappés de je ne sais quelle peur immense , inexpliquable. A peine il fut assis, à côté de l’aimable Naurel , que la mesure manqua à nos quatre violons. En vain mon père accourut à notre aide (et mon père était un habile musicien), rien n’y
A L’ORGÜK.
fit; tout le quatuor fut dérangé. Alors l’étranger se leva, vint à moi, et d’un air sévère :
— Jeune homme (il parlait d’une voix sérieuse), votre ardeur vous emporte, et beaucoup trop loin; croyez- moi, vous êtes attaché à un archet, trop fougueux pour vous; c’est un instrument qu’il ne faut pas toucher de cefte façon violente, ou s’y brûlerait les doigts!
Puis, se tournant vers mes trois confrères en harmonie, il adressa à chacun d’eux, sans trop de précautions, des paroles de reproche, avec je ne sais quel doute sur leur avenir d’artiste, qui rendait ses paroles bien cruelles. Pour moi, j’avoue en ce moment, que je sentis un froid mortel circuler dans mes veines, à l’air méprisant de l’étranger. Quoi donc! Il doutait de mon génie? et moi, qui me croyais, si complètement, un excellent musicien I Cependant l’homme vert ramassa mon archet que j’avais laissé tomber; il prit mon violon de mes mains tremblantes, et du premier coup d’archet, il nous remplit de sa fièvre. En ce moment, je me sentis plus humilié qûe jamais.
Mais aussi quelle verve, et quel jeu, qui n’avait pas son égal! Quels accords, venus du ciel, et quelles plaintes harmonieuses, tirait l’étranger de cette âme en peine! On eût dit en cflet qu’une âme invisible et cachée, en ce bois sonore, était réveillée par un rayon d’en haut. Jamais, même dans mes songes d’été, je n’avais rêvé cet idéal! Certainement c’était un esprit invisible et charmant qui chantait dans mou violon, obéissant aux doigts de l’homme vert.
Quand l’étranger eut posé son instrument, on l’écoutait encore. Aux premières notes qu’il avait laissées tomber de
LA SYMPHONIE
son archel , toute l’assemblée s’était levée d’un mouvement unanime, et maintenant qu'elle n’écoutait plus, elle applaudissait de ce murmure silencieux , qui vaut mieux que le plus bruyant bravo! de ce monde. — Mon père ému, comme nous, d’une teudresse et d’un respect ineffables, fut le premier qui prit la main de l’étranger, et qui lui adressa de sincères paroles de bienvenue. L’homme vert, cependant, reudu à toute sa modestie, hésitait, se troublait, et rougissait de tant d'hommages. 11 disait que ces jeunes maîtres, pour qui il avait été trop sévère, en savaient plus que lui; qu’il était à peine, un adepte en ce grand art, et que s’il avait bien joué, c’était par hasard. On l’écoutait! ou lui souriait! on l’approuvait! on l’admirait! La foule enfin prit congé, et nous restâmes seuls, l’homme vert, mon père et moi.
Or, dans notre bonne petite ville allemande, il y avait, aux premiers beaux jours de ce même mois de septembre, une réunion de grands musiciens allemands, qui devaient former un savant congrès musical. Donc, sans trop d’imagination, nons fûmes persuadés que l’homme vert était un maître, arrivé nouvellement, pour l’assemblée, et mou père s’empressa de lui offrir l’hospitalité de sa maison : l’homme vert accepta, eu nous tendant la main. Le voilà donc notre hôte, assis à notre foyer domestique, en vrai frère de mou père, simple et bon, et savant, Dieu le sait! Surtout son grand et inépuisable sujet de conversation, c’étaient la facture des instruments, et les meilleures combinaisons à employer, pour arriver à des résultats incroyables, et tout nouveaux.
C’était sa manie et sa gloire! Il avait inventé toutes sortes de combinaisons obéissantes aux quatre vents du ciel, une
A L'ORQUE
force, une action, une vibration surnaturelles. Tels étaient ses plus fréquents discours... une fois qu'il les avait abordés, l'homme vert ne tarissait plus.
Voilà la vie, exempte de peines, que nous menions depuis quinze jours, dans la maison paternelle, entourant notre bon hôte de tous les soins qu'il méritait, prêtant l’oreille à ses leçons, et le bénissant dans notre cœur, de ses bons conseils, quand il nous disait : « Jeunes gens, aimez la musique, elle est le pain des âmes; elle nous indique le but de la vie; elle est l’immortalité de la terre.»
A ces bons et dignes conseils, il avait fini par ajouter mille encouragements précieux, disant que, si le premier jour il nous avait trouvés inhabiles, il voyait bien maintenant que la faute eu était à la peur qu’il nous avait faite, et que nos quatuors étaient déjà fort supportables. En même temps, le violon à la main, il refaisait les passages que nous avions manqués. Mais si par hasard, survenait un étranger, notre ami s’enfuyait dans le jardin. Il aimait à être seul, ou du moins à être seul, avec nous.
Un jour cependant, arriva chez mon père, un de ses amis , nommé Kurz, riche marchand de bois des environs de Munich.' Le bonhomme Kurz, à vrai dire, n’était guère un homme à mon goût : il était riche, et très-avare ; il ne savait que vendre, acheter et revendre , et dans cette roue, il tournait, en comptant son argent, liref, M. kurz était, à mes yeux, un homme à la façon de tous les hommes, c’est-à-dire un peu moins que rien, pour moi, fils d’artiste, artiste, et qui n’aimais que les artistes. A l’aspect du marchand, l’homme vert sortit à la hâte, mais Kurz
LA SYMPHONIE
l’avait déjà entrevu et reconnu , et le suivant des yeux :
— Quel homme ayez-vous recueilli chez vous? dit-il à mon père; vous avez là un singulier hôte, sur ma parole et ma foi ; cependant j’aurais plutôt parié qu’il était au fond de l’eau, que dans votre maison!
— Vous le connaissez donc? s’écria mon père avec une curiosité mal déguisée.
— Si je le connais! dit M. Kurz. Il a longtemps habité mon village ; il a nom Beze , il est charpentier de son état : mais c’est un homme fantasque, hébété, endormi, et qui s’occupe assez peu des choses de ce bas monde. H y a quelque temps que l’orgue de notre petite église, ayant rendu son dernier souffle , la commune résolut d'en avoir un tout neuf; et comme ou ne saurait se passer d’un orgue, on se réunit pour aviser. Mais le village est pauvre, et l’on cherchait tous les moyens d’avoir un orgue, au meilleur marché possible, lorsque ce Beze, aujourd’hui votre hôte, après y avoir longtemps pensé, nous proposa, publiquement, ses bons services. 11 avait, disait-il, une théorie à lui, une façon de construction dont il était l’inventeui, un problème, heureusement résolu, et pourvu qu’on le laissât faire, il se chargeait de construire l’orgue, à ses frais; il ne demandait que les matériaux.
Il avait l'air si convaincu , sou offre était d'ailleurs si désintéressée et si modeste, que pas un ne lui Ct la moindre objection. «Compère, lui dit-on, vous aurez le bois, le plomb et le fer de votre orgue, et que Dieu vous inspire! »
Aussitôt donc, voilà mon inventeur qui se met à l’ouvrage ; il arrange, il dérange, il prépare; il appartient à son
A L'ORGUE
œuvre; il y passe la nuit, il y passe le jour, il en perd le Loire et le manger. Enfin son œuvre est achevée, enfin un orgue immense, éclatant sous les feux du jour, se dresse au sommet du portail ! On criait : au miracle ! et jamais dans notre église on n’avait rien vu de si beau.
Cependant les citadins, les villageois, le seigneur et ses vassaux, le chantre et ses assesseurs, poussés par une indicible curiosité, s’en viennent, de toutes parts, admirer le chef-d’œuvre, et nous accourons tous, nous autres, les notables de l’endroit. Pensez donc, en ce moment, à la curiosité de tout ce monde, à l'attention universelle! A la fin donc, le voilà, le voilà sur son piédestal, cet orgue où va soupirer la prière , où la tempête va mugir, le voilà ! Beze cependant nous explique, à sa manière, le mécanisme et la curiosité de son précieux instrument; il entre, éloquemment, dans les plus minutieux détails; il poursuit d'une voix nette, et précise, chacune de ses démonstrations.
En même temps, pour démonstration dernière, et comprenant notre impatience, il se met à l’orgue et, d'une main résolue, il frappe, hardiment, sur les touches nouvelles, des prières, et des tempêtes. Eu ce moment, Dieu du ciel! nous étions tout oreilles et tout silence... O désespoir! ô déception! Cet orgue aux cent mille voix, ce miracle inspiré, ce rendez-vous des quatre éléments, cette montagne d'harmonie et de lumière... à peine si ces orgues impuissantes ont rendu, sous la main de Beze, un son plaintif. Ce n’était pas même un son clair, limpide, harmonieux, une voix qui chante, ou qui se plaint... c’étaient des bruits rauques, sauvages, confus et sans aucun sens.
LA SYMPHONIE
Pourtant ce Beze allait toujours, aussi superbe et content que s’il eut construit l'orgue de la sainte chapelle ! A la Gn le vieil organiste de la paroisse, hors de lui, sort des rangs , impatient de nous montrer son savoir-faire et son inspiration, sur cet instrument si noble et si beau; mais cette fois encore l’orgue est rebelle à toute mélodie. Alors mille brocards de pleuvoir sur le malencontreux ouvrier; alors d'une commune voix , son orgue est déclaré détestable. ISnGn, grand tumulte, et le eroirez-vous? il n’en fut pas intimidé : il sortit, en jetant sur nous, un regard ironique, et comme s’il avait fait un chef-d’œuvre méconnu. Voilà, mon cher ami , l'hôte illustre, et le grand musicien que vous avez en votre logis.
Ainsi parla M. Kurz, avec cette facilité empesée d’un ignorant, qui se sent assez d’argent pour être un fat. Je ne sais pas ce qu’il ajouta sur le bois perdu, et sur cet inutile instrument dont l'organiste de son village ne pouvait pas tirer un Kyrie... eleison, mais à mon compte, il en avait assez dit, et il m’eùt été impossible do l'entendre parler plus longtemps. Donc j’entrai dans le jardin pour rejoindre et consoler l’homme vert. Il était à sa place accoutumée, au pied du grand pommier, le visage tourné vers le soleil couchant. Quand il m’eut aperçu :
« — Voyez, me dit-il d’une voix émue, comment le soleil se couche au milieu de sa splendeur ! Le ciel entier l'accompagne, et lui dit adieu, pendant que les étoiles, ces divines clartés, s’apprêtent à chanter ses louanges.
« U soleil 1... Qu'un nuage, en passaut, touche uu de ses rayons, soudain le soleil disparaît, vaincu par la nuit.
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«■Telle est l’histoire et l’emblème du Génie; un ignorant, d’un mot, peut le ternir... Attendez une heure, un jour..., le premier souille aura chassé le nuage, et dissipé le blasphème et les blasphémateurs. »
J’étais profondément ému de ces mélancoliques paroles; je voulus rassurer mon ami, et dissiper sa tristesse. « Kh ! inc dit-il, je ne crains rien; mon Ame ne sera pas troublée par le vulgaire; je sais que le progrès n’est pas chose si facile, et qu’attendre, est tout, en ce monde. La patience et l’exemple de nos pères, nous ont enseigné que toute perfection est, niée et repoussée, en son principe, et que le premier mouvement des hommes, est de n’en pas vouloir. Ce qu'ils ne sauraient comprendre, ils le rejettent ; qu’ils rencontrent un diamant brut, ils disent : C'est un raillou! Donnez-leur un instrument inconnu, ils l'accusent d’impuissance!... Insensés et cruels!
« Cela leur plaît de souffler dans leurs flûjes poussives ; de battre, à coups redoublés, sur leurs tambours féroces; de racler leurs vieilles guitares; de hurler dans leurs vieux trombonnes. Mais donnez-leur quelque machine éloquente, et voisine du ciel, ils vont se récrier, parce que leurs petites mains mortelles n’auront pas su en tirer môme une chanson! Otez-les de la routine, ils feront le signe de la croix, comme s’ils avaient vu l’Antéchrist! Heureusement après Dieu, le temps est le maître, et d’ailleurs je ne suis pas un organiste, mais bien le constructeur d’un orgue immense, et ce n’est pas ma faute, à moi, si maintenant l’œuvre accomplie, est plus forte et plus puissante que l’ouvrier, si elle résiste à celui qui l’a faite !
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« Mon œuvre attend un musicien qui soit digne du génie et de l’inspiration, cachée en ce monceau de cuivre et de bois sonore. Oui certes, je le dirais sur le bûcher de Jean Iluss, le bel orgue que j’ai construit, ce grand ouvrage de mes mains, possède une âme... il faut un homme, à présent, qui réveille cette âme endormie. C’est l'histoire du cheval d’Alexandre, il ne pouvait être monté que par Alexandre, il n’obéissait qu’à lui seul. »
En même temps, le soleil jetait un dernier adieu à tout le paysage; la lumière s’en allant, par degrés, remontait au ciel en glissant légèrement, sur les montagnes. « Mon ami, reprit l’homme vert, qu’importe, d’ailleurs, l’âme insensible d’un instrument de bois ou de plomb, quand ou pense à l’âme immortelle? Eh! que d’âmes errantes s’en vont dans cette enveloppe de rosée, embaumée au parfum des fleurs! »
Et quand la nuit fut venue : « Allons, me dit-il, allons, mon fils, jouer du violon. »
Peu à peu, cependant, notre ville s’animait d’une foule nouvelle. L’heure du concours musical étant venue, les maîtres accoururent en foule, et de toutes parts. C’était dans toute la ville, à qui donnerait l’hospitalité la plus digne à tous ces grands noms. La musique est l’orgueil et le bonheur do notre Allemagne inspirée. Ainsi, chaque fois qu’un nouvel arrivant nous était signalé , il était reçu, comme un roi; son entrée était un triomphe véritable; nous nous porlions sur le passage de tous ces maîtres, pour les voir, pour les applaudir.
Nous vîmes arriver tour à tour les maîtres célèbres : Çrawn, l’inépuisable génie qui puisa ses inspirations dans son
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cœur ; Fursch et liasse, ses deux compagnons fidèles; le grand Téléinan, que nous avait confié sa bonne ville do Hambourg; puis le jeune Gasmaun, dont l'Allemagne pressentait la gloire future ; eufin, nous vîmes arriver une lettre de Gluck lui-même, absent, malgré lui , de cette fêle des arts. Gluck exprimait à ses disciples, combien il se reprochait son absence, et sa lettre se terminait par des vœux paternels pour l’art allemand. Ainsi se réunit, dans notre cité glorifiée, un véritable congrès des plus grands maîtres, et tel, que son pareil ne se retrouvera pas dans tout l'univers.
Ces grands hommes étaient, en même temps, les plus simples et les meilleurs des hommes. Leurs conférences étaient presque publiques; elles avaient lieu dans le plus vaste salon de la meilleure auberge de la ville, à l'enseigne de Sainte-Cécile, et là, on pouvait venir les entendre et les voir, tant qu'on voulait. Moi, timide et curieux, je nemauquai pas à cette grande fête. Je me glissais entre les tables, je me cachais dans un coin. O bonheur! pendant des heures entières, j’écoutais ces discours merveilleux; je contemplais ces nobles visages. A certains intervalles, les maîtres interrompaient leurs conversations pour s’offrir , les uns aux autres, quelques grands verres d’un vieux vin du Iîhin, qui leur réjouissait le cœur.
Un soir, qu’ils étaient tous réunis, et que j’étais à mon poste, à les entendre, la conversation vint à tomber sur l'homme vert. Chacun répéta ce qu'il avait entendu dire d’un musicien mystérieux qui se cachait à tous les regards.
— Par le ciel, dit Grawn, il ne sera pas dit que nous ne
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forons pas connaissance avec un homme de génie et peutêtre un infortuné! Mes enfants, laissons-le venir, qu’il soit des nôtres; qu'il parle avec nous, qu’il boive avec nous, qu’il chante avec nous.
Alors moi. tremblant et courageux, je m’avançai au milieu du groupe :
— Mes maîtres, dis-je humblement, l’homme dont vous parlez est en effet, un grand musicien, un génie inconnu, mais vous aurez beau l’inviter, il ne voudra pas venir.
Tout étonnés ils répètent :
— Il ne voudra pas venir ?
Et mille questions se pressaient l’une et l’autre. Alors, les voyant attentifs, je leur racontai l’histoire de l’orgue du village voisin ; et comment personne, à ce même orgue enchanté , incompris , ne pouvait tirer même une plainte ! enfin, comment c’était là un grand sujet de reproche, un profond chagrin, pour mon ami.
Quand les maîtres eurent entendu cette histoire, ils furent saisis d’une grande ardeur, et d’une*-pitié profonde.
— Mes amis, dit Grawn, si vous y consentez, demain matin, de bonne heure, un beau jour de dimanche, nous irons saluer cet orgue rebelle, et par le roi David! cela serait étrange s’il y avait, ici-bas, un instrument qui résistât à tant de maîtres réunis.
A ces mots, Hasse et Fursch applaudirent. Téléman ajouta qu’il réfléchirait au moyen de ramener, au pied de son orgue le mystérieux ouvrier qui l’avait fait ; le jeune Gasmann s’écriait, en poussant un soupir :
— Mes amis, il y a un homme en ce monde, qui tirerait
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des sons do la pierre. Mais où donc es- tu, notre maître divin, où donc es-tu, Emmanuel Bach?
Ils se donnèrent rendez-vous autour de l’orgue, à midi, pour le lendemain matin.
Le lendemain, le plus beau jour se levait sur la petite église, qui renfermait l’oeuvre inerte et silencience du maître charpentier, lorsque deux hommes entrèrent dans l’église pur la porte du cimetière. L’un de ces deux hommes était dans la force de l’âge ; on voyait, sur son large front, la profondeur de ses pensées ; son grand œil bleu brillait d’un éclat calme et doux; celui qui l’accompagnait était un jeune homme, et d’un frais visage épanoui.
— Maître, disait-il, pourquoi vous arrêter ainsi en chemin? Qui vous pousse, en cette église de village, où rien ne chante, où tout est sombre et muet, à l’exemple do ces tombeaux qui nous entourent? Hâtez- vous maître, hâtezvous, et ne perdons pas notre peine, à visiter ces tristes murailles. Vous êtes déjà en retard de huit jours, et j’ai bien peur que la réunion des maîtres ne soit finie, à l’heure où vous arriverez.
— Mon fils, dit l’autre, une voix invisible, et qui retentit jusqu’au fond de mon cœur, me pousse à pénétrer dans cette église. Un charme, ici, m’attire et m'arrête, et je crois bien que ce silence effrayant ne tiendra pas contre ma volonté. Hier encore un voyageur nous parlait d’un orgue mystérieux que pas une maiu mortelle n’a fait résonner! On l'admire, et cependant ou le proclame impossible; les plus bienveillants prétendent que ceci est l’œuvre de Satan; tu l’as entendu, ce voyageur appelait cet orgue, le travail du délire.
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Allons donc ! Courage! et tentons l’aventure! Allons, et sachons enfin, les fêtes, les prières, et les douleurs que ces orgues peuvent contenir. Toi cependant, mon enfant, prêtesnous l’aide et l’appui de tes jeunes prières, je vais accompagner sur ce noble instrument , condamné par les gens habiles, la prière du matin.
Ils entrèrent ; le maître fut se recueillir, assis devant l'orgue, dont son élève défendit la porte, bientôt l’église se remplit de fidèles, qui venaient pour entendre la messe du dimanche. A leur tour, les maîtres, exacts au rendez-vous, pénétrèrent sous ces voûtes silencieuses ; et (le prêtre était à l’autel) ils se mirent à genoux, eu priant.
Tout à coup, un bruit... venu du ciel, fait retentir la petite église. Endormi, il se réveille, et voilà que des sons divins, s’exhalent de cet orgue inspiré, subitement, des plus mélodieuses passions. Les fidèles restent interdits , comme s’ils entendaient un ange; les maîtres relèvent la tête, chacun cherchant, quel est celui d’entre eux qui rend la vie, et l’obéisssancc à ces registres muets? Alors ils s’épouvantent en se retrouvant tous, à genoux à la même place, et, le prêtre, lui-même, est saisi d'une terreur secrète. Cependant, l’orgue éclatant de majesté, l’orgue enfin touché par une main puissante, un génie, était, tour à tour, grave, inspiré, sublime, harmonieux, mélancolique ; tautôl flûte et tonnerre; louange à Dieu, terreur des hommes; prière, esprit, beauté, lumière, inspiration! On écoutait, on admirait, on restait prosterné.
Dans cette foule, un homme seul, levait une tête hardie, heureuse, et superbe! C’était l’homme vert! Il se tenait près
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de l’autel, appuyé contre uu pilier; sa joie était calme, et son orgueil plein de majesté. A la fin donc, il assistait à l’accomplissement de son rêve 1
11 reconnaissait son ouvrage animé de sa pensée, et, dans sa reconnaissance, il regardait le ciel. A la fin, sa pensée était manifestée cl comprise. A la fin, sa révélation était complète! 1! ne pleurait pas, il ne priait pas; il écoutait à peine; il se croyait le jouet d’un songe ; il était le plus heureux de cette heureuse foule émue, attendrie, et passionnée. Enfin, quand il vit que tous les regards étaient fixés sur lui , et que rien ne résistait plus à ce triomphe éclatant de toutes les puissances de l'harmonie, il sortit de l’église, en s’inclinant devant ces orgues sublimes; et la messe continua.
La messe achevée, aussitôt les maîtres se pressèrent à la porte de l’orgue , encore frissonnant et plein de fièvre. Ils se hâtaient pour savoir si sainte Cécile elle-même, l’amie et le chef-d’œuvre de Raphaël, n’était pas descendue exprès, du ciel, pour lui prêter son souffle inspirateur ?
— La porte s’ouvrit, — ils s’écrièrent tous ; — Emmanuel Bach ! — Emmanuel Bach !
C’était lui-même, Emmanuel Bach! — Mes amis, dit-il, bonjour, voici votre frère arrivé ; mais où donc est l’homme de génie, où donc est-il le sublime artiste, à qui nous devons ce chef-d’œuvre? Il faut que je l’embrasse, ou plutôt que je me prosterne à scs pieds 1
Et les maîtres répondirent, au divin Emmanuel, que cet homme était invisible, et les maîtres ajoutèrent : — Viens déjeuner, notre maître, à l’enseigne de Sainte-Cécile.
Le soir venu, Emmanuel Bach et Gravvn se promenaient
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dans le jardin de mon père. Ils cherchaient, ils appelaient mon ami, l'homme vert. A la fin, ils le trouvèrent, sous son arbre favori ; mais dans quel état, ô ciel ! La tête de mon pauvre ami s’appuyait sur le tronc noueux du vieux pommier; son œil encore ouvert, cherchait les derniers rayons du soleil ; ses maius étaient étendues sur ses genoux.... aucun mouvement de son cœur!
Je me précipite, Emmanuel Bach se précipite, Grawn relevait cette noble tête, on l’appelle!... Il ouvre les yeux, ses maius se dilatent comme s’il voulait jouer de l’orgue, enfin, à l’aspect des maîtres étrangers :
— Ah ! dit-il, vous ici, mes maîtres ; ah ! vous ici, Emmanuel Bach, vous, mon Dieu de ce matin. Hélas! pardonnezmoi, si je ne vous reçois pas avec tout le respect qui vous est dû; l’émotion m’a tué ; je succombe sous le bonheur; je suis écrasé par ces mystères, adieu ! adieu ! Soyez heureux, vous qui sauvez ma gloire, adieu! Je meurs.
Et comme il vit ces bonnes gens qui pleuraient :
— Oui, dit-il. je puis mourir ; Grawn à ma gauche, Emmanuel Bach à ma droite !
Puis se tournant vers moi, il me tendit la main.
— Adieu, mon fils, me dit-il ; vous, mes maîtres, béuissez-moi !
Les derniers rayons du beau soleil emportèrent l’Ame de mon ami, dans un nuage empourpré; le doux crépuscule tombait sur ce cher visage, comme un filet d’argent. Dans le lointain, tout faisait silence pour une simple et pieuse mélodie mortuaire , qui s’échappait de la flûte et du cœur de Grawn!
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