‹ Les symphonies de l'hiverChapitre 4 sur 35 · I.A SYMPHONIE · texte numérisé non relu

I.A SYMPHONIE

l'herbe des champs. Abattre et construire, abattre encore et relever, le lendemain, les ruines de la veille, voilà toute l’histoire de ces rudes époques. De nos jours, ce qui est uue ruine est à jamais une ruine, et quand on a bâti sur l’emplacement ancien, quelque maison nouvelle, on s’en vante; on se croit quitte avec l’antiquité.

C’est le roi Charles V qui eut l’honneur de reconstruire le château de Saint -Germain, détruit sous Philippe le Bel. Qui l’eût jamais dit, que ce roi , le Sage, pressé par une monarchie à sauver, trouverait le temps de relever la maison de Louis le Gros? Donc voilà deux bons maîtres, et deux grands architectes, pour bâtir et policer la ville royale. Hélas ! la ville était loin d’être achevée ! Attendez les temps pacifiques, et laissez passer les ravageurs ! Bien des rois, vont régner, qui n’auront pas assez de fortune, assez de loisir pour s’arrêter en leur château de Saint -Germain. Les temps sont remplis de tristesses, de travaux, de luttes intestines. Saint-Germain n’est plus une maison de plaisance, c’est une forteresse : car telle était la prévoyance de Charles le Sage : au besoin, dans la maison qu’il s’était bâtie, un pouvait se défendre, et protéger le cours de la rivière.

Vint enfin le roi ferme, habile, absolu, cruel, sans pitié, le roi Louis XI. Celui-là, il n’est guère amoureux des belles choses qui ne servent qu’à la fête, à la joie, à l’intime contentement. Ne lui parlez pas, à ce roi sauvage, des beaux arbres, des fleurs, des belles eaux, des vastes jardins; il s’inquiète peu d’augmenter le nombre de ses maisons de plaisance; il songe à ses bastilles, à ses donjons. Grands dieux! dieux vengeurs... et sauveurs! — Quel plaisir pou-

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vait trouver le roi Louis XI à contempler toute celle verdure? Que lui importent ces beaux arbres, ces vastes jardins, ces belles eaux limpides, ces oiseaux qui chantent , et le printemps aux douces mélodies, qui semble avoir posé son empire sur ces magiques hauteurs? Cet homme est un tyran! En trois mots je vous dirai sa vie entière : triompher, prendre, et mourir! Il n’a pas d’autres bonheurs que de regarder, à travers les grilles de son château du Plessis-lez- Tours, les paysans qui dansent! A cinquante-sept ans c'était déjà un vieillard; il était tout pâle et tout courbé, et il prenait des bains de sang. Sa chasse à lui, c’était la prise des Etats, des duchés, des royaumes: Bretagne, Anjou, Provence, Bourbonnais, Perche, Maine, Flandre et Bourgogne; à la bonne heure! mais des daims et des cerfs, et les hasards de la forêt de Saint-Germain, y pensez -vous?

11 y pensait si peu, qu’il donna, lui qui ne donnait guère, le château même de Saint-Germain, à son médecin Jacques Coythier. La chose étrange, Jacques Caythier, sire de Saint- Germaiu-en-Laye ! Il fallait que ce charlatan eût pris une grande autorité sur l’esprit de son malade. Quoi ! ce roi toutpuissant, absolu, inquiet, avare, et qui ne donne rien à personne ; un tyran, se méfiant de chacun et de tous, le voilà qui donne à son médecin une part du domaine royal ! Tout le secret de Coythier consistait à rudoyer ce tyran de tragédie ! Il parlait au maître absolu de tant de gens, comme il n’eût pas osé parler au dernier goujat de l’armée. Inflexible en sa mauvaise humeur, d’une avidité égale à son audace, le médecin Coythier disait à Louis XI : « Je sais bien qu’un beau jour, vous m’enverrez où vous avez envoyé déjà tant de vos

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serviteurs; mais, par la mort-Dieu! huit jours après moi, Sire, vous êtes un homme mort! » Sa menace et sa voix faisaient trembler le roi Louis XL

Ce roi terrible, à qui les princes ne parlaient qu’à genoux, il flattait ce Coythier, ce malotru, ce manant, ce bourgeois de la ville de Poligny en Franche-Comté; même il avait porté ses gages au prix énorme de dix mille écus par mois. En même temps (la peur de mourir!) il lui donnait les seigneuries de Rouvrai , de Saiut-Jean, de Brussay, cl de Triel. Maître Coythier, pour assurer la possession de tant de chevance, se fit nommer président de la cour des comptes !

Tant la peur d’un roi malade sait opérer de miracles

Mais. quand enfin son malade eut rendu l’Ame, le médecin Jacques Coythier eut à compter avec le parlement , qui fil rentrer la couronne dans les biens aliénés par le feu roi ; et c’est ainsi que le chAteau de Saint -Germain redevint une demeure royale.

Le roi du xvi* siècle, le roi des élégances chevaleresques, des belles dames et des poètes, François I", est véritablement le créateur du château de Saint-Germain. Il a accompli dans cet espace enchanté, les miracles que Louis le Gros et le roi Charles V n’avaient fait qu’entrevoir; il a indiqué, au roi Louis XIV, lui-même, au roi de madame de Maiutenon et du Val de Saint -Germain, tous les embellissements à venir. Tel qu'il est encore aujourd’hui, livré à une ruine, pire que l’abandon le plus complet, ce chAteau des rois dont on avait fait une prison, se rappelle encore ses grandeurs sous le roi François I". Là s’élevait encore la tour de Charles V ; la tour est rasée) et s’il vous plaît, si les ruines ne vous

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sont pas une trop grande épouvante, vous étudierez, avec un pieux respect, ces rares magnificences de la pierre, habilement taillée et brodée ù jour. Entrez dans ces murailles croulantes, et contemplez ces reliques. Ces voûtes superbes, celte plate-forme ù perte de vue (on dirait une plaine ajoutée à la montagne), ces balustrades, ces colonneltes, ces pilastres, ces caprices infinis, ces chiffres d’un roi jeune, passionné et brave ; la salamandre, oiseau du feu, qui grimpe alerte et vif, aux sommets les plus difficiles, et que les révolutions n’ont pu chasser de ces murailles, — les deux FF entrelacés, qu’abrite de son ombre imposante encore, la couronne royale; que vous dirai-je encore? La salle des gardes, la cheminée à l'usage des géants, tout est debout, mais tout est souillé et voué à l’injure! Immense espace où la fleur de lis, douce fleur du printemps et de la royauté de la France, se môle à tous les écussons, à toutes les batailles, à toutes les victoires. Devises, emblèmes, souvenirs, féeries; des toits sans fin, de longues fenêtres qui dominent toute la perspective. Oh ! que de fêtes, que de joie, et que de passions vivantes, dans ces murs croulants !

Princes et seigneurs, — grandes dames cl beaux esprits ! Jean Marot assiste au lever du roi, avec son fils Clément Marot! A cette heure du x\T siècle, l’Europe entière est dans l’attente des bruits, des paroles, des chansons, des amours du château de Saint-Germain. Eh! Madame, au fond de ce Val enchanté, sauvé par vous, que de souvenirs vous poursuivent et vous attirent ! A l’ombre auguste de l’antique château, que de drames se racontent ! Les fêtes, les carrousels, les devises amoureuses; les passions qui entrent, et qui

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sortent; la guerre, la poésie, le pouvoir, la religion; Luther qui gronde au loin, les artistes de l’Italie, le château de (iaillon, vaincu par Saint -Germain ; le Priraatice et la duchesse d’Ktanipes; Fontainebleau qui s'anime d’une émulation sans égale; tout l'esprit, tout le génie, toute la grâce du xvi* siècle. Ici Florence qui conseille et qui loue, et plus loin les grands architectes de Gènes qui se font raconter les merveilles de l’art français! Certes, voilà des histoires dignes qu’on les écoute, et qu’on les suive.

Et les histoires que l’antique forêt ne saurait redire? — Le règne de François 1" est le beau moment du château de Saint-Germain. Le roi l’aime et l’habite, et surtout le roi le regrette, au fond de sa prison de Madrid. Eu ce lemps-là , dans les bois de la seigneurie de Versailles, dans ces sombres futaies, dans ces marais fangeux, sur ce sol mouvant où rien ne résiste, et parmi ces broussailles, chères au sanglier, nul ne s’attendait à voir sortir ce palais de marbre et d'or, cette folie immense du roi Louis XIV, ce toit de cèdre et d’airain qui devait abriter le grand siècle. Sur ces hauteurs et dans ce ciel éclatant, l’histoire présente et l'histoire à venir, ne contemplaient alors que le château de Saint-Germain !

Vous pouvez voir encore, Madame, à cette heure, et dans toute son étendue solitaire, dévorée par l’herbe et le lichen, l’immense place où brillait, de mille splendeurs, le palais de François I". Une armée entière pourrait facilement se mouvoir dans cet immense espace, et tout d’abord on se demande : quelle histoire s’est accomplie ici même? Or, voilà l'avantage de ces monuments qui comptent plus d’un siècle; on

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peut dire de ces vastes espaces : à chaque pas, à coup sûr,

nous mettons le pied sur une histoire lit cette histoire,

la voici :

Il y avait, à la cour de François I", un jeune homme d’un très-beau nom et d’une très-belle figure; il était beau, superbe, et, dirait Shakspeare, « digne de marcher devant un roi. » Il avait été élevé aux frais du roi, dans le château même de Saint-Germain; ce jeune homme s'appelait François de Yivonne, seigneur de La Châtcigneraie ; il était le fils d’André de Vivonne, grand maréchal de Poitou. Le roi aimait ce jeune homme, qui était son filleul, comme un père aime son enfant; il l’appelait sa nourriture ; il l’appelait son fils; il en avait fait un gentilhomme de sa chambre ordinaire, à l’Age' où c’est à peine si les jeunes gens sont écuyers du roi; mais aussi le courage et l’esprit, la belle grâce et les gaietés généreuses du jeune La Châteigueraie étaient autant d'excuses à la prédilection de Sa Majesté. En fait d’audace et de courage, si les autres en avaient assez pour en montrer l'échantillon, celui-là en avait la pièce entière.

Comme il est mort à vingt-six ans, emporté par le dieu Mars, Brantôme, qui était le propre neveu de M. de La Châteigueraie, n’a pu raconter que les commencements du jeune .et vaillant capitaine. On l’avait remarqué à l’assaut de Coni , au ravitaillement de Landrecies et de Thérouauue ; il s’était distingué à la journée de Cérisoles; chargé de porter le guidon du roi , il avait trouvé que cela l’empêchait de se battre, et il avait attaché le guidon autour de son corps. On l’aimait à la cour, pour sa générosité et pour ses

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belles façons d'agir; le Dauphin l’aimait autant que faisait le roi. Du reste, fort amoureux, fort libéral, excellant en tous les exercices, adroit, une éj>ée à la main, que c'était une merveille — il menait toujours à sa suite quelque maître d’armes, jusqu’à ce qu’il en sût tout le secret. — Même il en faisait venir d’Italie, aussitôt qu’il n’avait plus rien à apprendre du dernier venu. Sa maison était montée à la princière... « une vraie école de toute vertu, exercice et honnêteté. » Tout ce qu’il avait, il le donnait aux bons hommes de guerre; à la bataille, il ne se mettait devant le soleil de personne; au contraire, le soldat ou le capitaine qui se conduisait bravement, était désigné à la récompense et à l’honneur, par M. de La Châteigneraie. Au demeurant, très-Ger avec les superbes ; ne souffrant pas de rivaux de son courage, et cité parmi les meilleurs de l’armée. « Nous sommes quatre gentilshommes de la Guienne : Châteigneraie, Vieilleville, Uordillon et moi, qui tenons tête à tout venant, » disait François I". La cour, quand elle voulait citer les braves parmi les plus braves, avait composé, tout exprès, ces deux jolis vers :

Châteigneraie, VieiUeville et Bordillon,

Sont les trois hardis compagnons.

Tel était le héros de ces forêts, de ces collines, de ces vallons; le héros de la plaine et du Val. Il était également redouté des hommes, aimé des femmes, et pour expliquer d’une façon surnaturelle, un bonheur qui semblait audessus des forces d’un simple mortel , on disait que son père, quand le maréchal de Vivonne suivit, à Naples, le roi

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Charles VIII, en avait rapporté une merveilleuse recette que lui avait indiquée un célèbre opérateur italien. C’était une poudre d’acier et d’or, que M. de Vivonne faisait prendre à son fds, et qui le rendit plus impétueux que la foudre, et plus dur que l’acier. « S’il va jamais en enfer, disait son père, il fera tant de peur aux diables, qu’ils fuiront, pour le laisser seul. » Les dames l’aimaient, parce qu’il était insolent, jeune et beau : « Bien estoit-il brutal, mais le teint fort beau et délicat, et fort aimable. » Ainsi toutes les qualités sont réunies pour que nous portions un vif intérêt au héros-coq-plumet , de notre roman.

Or, voici quelle fut la cause du terrible duel, au château de Saint-Germain, dont les historiens ont fait un événement historique. Parmi les favoris du roi élevés à la même école, il fallait compter le sir Guy de Chabot-Jaruac, le beaufrère de cette admirablement belle duchesse d'Étampes qui fut, si longtemps, la maîtresse et la grâce, Je sourire et l’enchantement de celte cour. Une parole imprudente autorisa toutes ces fureurs très- inattendues; en effet , jusqu’à ce jour, le seigneur de Jarnac et le seigneur de La Chàteigneraie, sans avoir jamais été très- bons amis, avaient été compagnons d’armes, et vivaient ensemble en bons et loyaux gentilshommes ! Jarnac était d’ailleurs moins jeune, de dix ans, que La Chàtcigneraie, et ils ne s’étaient guère rencontrés sur le même chemin, que les jours de bataille.

Il n’y avait donc entre eux ni amitié, ni haine; ils se voyaient beaucoup, se parlaient peu. — Cependant, un jour que M. de Jarnac était en train de tout conter à M. le Dauphin , il se mit à tenir plus d’un mauvais propos contre

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madame de Jarnac, sa belle-mère ; ajoutant qu’elle n’avait rien à refuser à lui, Jarnac, et autres propos malséants.

M. le Dauphin, de son côté, s’en va, l’imprudent! raconter à qui veut l’entendre, l’étrange révélation de Jarnac, et pensez à la grande et lamentable douleur de madame la duchesse d’Étarapes, quand elle voit sa famille devenir ainsi la fable de la cour ; pensez à la joie immense de Diane de Poitiers et de ses amis, qui montrent, au doigt, M. de Jarnac, et sa belle-mère! Ainsi tout le château de Saint -Germain fut bientôt rempli de ces méchants bruits; il eu vint quelque chose aux oreilles du roi François I", qui se faisait vieux, et qui n’aimait plus guère le scandale. Alors le roi, à la prière de la duchesse d’Ktampes , veut qu’on remonte à la source de ces rumeurs; il ordonne une enquête sévère, et comme de : on dit! en : on dil! l’enquête remontait jusqu’à M. le Dauphin lui -même, La Châteigneraie, en vrai chevalier de M. le Dauphin, et pour lui épargner quelque coup de boutoir du roi son père, soutient, fort et ferme, que c’est à lui, La Châteigneraie, à lui-même, que M. de Jarnac a fait cette étrange confidence des bontés de sa belle-mère, et qu’il le soutiendra, envers et contre tous!

A ces mots, très-nets et trop précis, pour n’être pas relevés, à l'instant même, une grande rumeur et de violentes agitations s’élèvent entre les deux rivales : Diane de Poitiers est triomphante, à son tour la duchesse d'Élampes est abattue. Cependant Sl. de Jarnac, abasourdi de l’audace, et furieux d’être arrêté en si beau chemin par cet abominable démenti, répond à La Châteigneraie en lui disant que « par la gorge il en a menti!» Là-dessus, voilà les

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défis; voilà les épées! Mais quoi, le roi impose silcuce à La Chûleigneraie et à Jarnac. Or, ce que voulait le roi François I", ou le voulait, d'ordinaire; il n'était pas homme à pardonner les désobéissances, et malheur à qui troublait son repos !

Sur l’entrefaitc, hélas ! le roi meurt. « Le roi est mort, vive le roi! » M. le Dauphin fait place au roi Henri II; le château de Saint- Germain n’a jamais été plus brillant, plus ému, plus attentif.

Aussitôt la querelle entre Jarnac et La Châteigneraie, un instant suspendue, se ranime aussi violente et passionnée, et l'un et l’autre ils demandent au jeune roi un champclos où vider leur querelle. Or, Henri II n'avait rien à refuser à celui qui s’était fait son champion, et le champion de sa dame... Ainsi le champ est accordé; les deux ennemis se battront en présence du roi et de toute la cour, dans ce vaste espace qui précède le château de Saint-Germain. Le plus grand appareil fut apporté à celte héroïque cérémonie. Toutes les passions étaient soulevées. Les deux familles rivales étaient en présence; de part et d’autre l’intérêt était immense; le roi ne s’en cachait pas, il faisait des vœux contre M. de Jarnac, et, véritablement, La Châteigueraie était si habile et si fort, si bravo et si expert en ces sortes de batailles! En même temps, M. de Jarnac paraissait si calme et si complètement oublieux de ces exercices de guerre , que le résultat du combat ne semblait pts douteux. Aussi bien La Ghâteigneraie allait « comme le chat au fromage ! » Il veut se battre, et pourvu qu’il se batte, il est content. Il ne dispute ni sur les armes oflen-

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si vos, ni sur les armes défensives; il accepte, et de bon cœur, les conditions des parrains de M. de Jarnac.

Le grand point, pour M. de Jarnac, dans cette rencontre inévitable, était de ne pas se heurter contre son antagoniste... La Chûteigneraie, à coup sûr, eut étouffé Jarnac en lé prenant corps’ à corps; pas un Breton n’eût osé se commettre avec La Chûteigneraie. Aussi bien Jarnac passa sou bras dans la courroie d’un bouclier tout d’une venue , et raide et tendu comme un mur d’airain, si bien que La Chûteigneraie irrité par l’obstacle, avait peine à se défendre ! Il faut dire aussi qu’il avait été blessé au bras droit, sous les murs de Turin, et de cette blessure, son bras droit s’était toujours ressenti. De leur côté, les témoins de La Chûleigneraie eurent encore le grand tort do ne pas se méfier de son ardeur impatiente, de l’abandonner tout chaud à son courage, et de ne pas prévoir combien M. de Jarnac, maître de lui-mûme, et maître de son épée (il avait reçu des leçons d'un certain capitaine italien nommé Caise), était un dangereux adversaire! Le roi, lui-même, eut trop grande confiance en l'habileté éprouvée de son champion.

A la fin (et pourtant il était grandement versé dans les armes), au moment solennel où La Chûteigneraie et M. de Jarnac se trouvèrent en présence, et l’épée à la main, je vous laisse à penser l’effroi des dames, le silence des hommes, la curiosité de tous! — La Chûteigneraie avait amené avec lui cinq cents gentilshommes, la fleur de la cour et de l’armée, tous vêtus de ses couleurs : blanc et incarnai; M. de Jarnac avait à peine, à sa suite, une centaine de bons gentilshommes, vêtus de blanc et de noir; et s’il n’y eut

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pas, en ce lieu, une épouvantable mêlée de tous ces courages, ce fut grâce à la prudence et à la sagesse de M. de Boissy, parrain du seigneur de Jarnac, et de M. de Vendôme, depuis roi de Navarre, qui ne furent pas d’avis que M. de Jarnac, après sa victoire, se promenât sur cette arène sanglante, au bruit des tambours et des trompettes. Quant au roi Uenri 11 , il avait déjà oublié son grand favori La Châteigneraie, à peine eut-il été mort.

Mais, pour en revenir à ces fureurs de l'épcc, comme dit Brantôme, le combat entre M. de La Châteigneraie cl M. de Jarnac, ne fut pas de longue durée. Ils étaient aux prises depuis dix terribles minutes, et s’avançaient, pleins d’ardeur et de résolution, lorsque, par un coup rapide, et qui s’appelle encore aujourd’hui : le coup de Jarnac, La Cbâteigneraie est blessé à la jambe : il tombe. La cause do M. de Jarnac était gagnée; seulement, d’après la loi des duels, il fallait que ce brillant La Châteigneraie avouât qu’il avait menti , et demandât grâce au vainqueur, ce qui était tout simplement impossible à ce galant homme, un des [dus hautains, superbes et plus dédaigneux mortels, et haut à la main, qui aient jamais écrit leur nom dans l’armorial de la noblesse française !

Il ne fallait donc pas compter que M. de La Châteigneraie, abattu, donnerait toute satisfaction au vainqueur ; bien plus, il n’y eut jamais si grand mépris que le mépris do sou visage ; il restait couché , dans l’arène sanglante , et sans mot dire ; en vain M. de Jarnac, les mains jointes, priait et suppliait La Châteigneraie, au nom de Dieu et de tous les saints, de lui rendre l’honneur!... La Châteigneraie, insen-

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sible à lu menace, à la prière, à tout, fermait les yeux, et 11e disait mot.

Alors Jarnae retourne au roi, et, à genoux, devant tous, à trois reprises, il prie à mains jointes le roi lui-mème, de répondre pour La Chûteigneraie, et de reconnaître, au moins, d’un sigue, l’honneur de Jarnae! Vaine prière! Jarnae obtient à peine un regard; le roi, plus semblable à un marbre qn’à un homme, reste immobile et silencieux ! Vous pense/, toute lasolennilé d’un pareil moment! Ils étaient là, tous, les uns et les autres, amis du vaincu... amis du vainqueur; justes, braves et loyaux les uns et les autres : MM. d’Ascol, de Montmorency, MM. de Guise; le prince de Coudé, M. de Nevers et M. de Montpensier, M. Strozzi,

M. de Kandon, M. de Lusignan, M. de Nemours, M. de Châtillon, M. de La Gave, et tous ces beaux jeunes gens, et non loin des jeunes gens... toutes ces belles jeunes Mlles qui seront, avant peu de temps, l’escadron volant de la reine Catherine de Médicis. Moment plein d’angoisses et de tortures! A la Mu, le roi consentit à accepter La ChAleigneraie, c’est-à-dire à répondre pour lui, et M. de La Châteigneraic fut enlevé du champ clos.

O11 voulait le sauver, on pouvait le sauver; mais lui, f esprit hautain, âme inflexible, il ne voulut plus vivre; il comprit qu’il n’y avait plus, pour lui, ni hommage, ni louange, et ni respect , dans celte jeune cour, qui s’annonçait nouvelle et brillante ! Alors, d’une main ferme, il arracha l'appareil posé sur sa blessure , et la mort répondit à cet appel énergique. Ainsi mourut, à vingt-trois ans, le beau, l’élégant, l’intrépide et l’amoureux François de Vivonne,

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au moment où il obtenait la charge de colonel général de l’infanterie. Il fut pleuré des uns, il fut peu regretté des autres; il avait un de ces courages importuns, toujours prêts à la bataille, et puis ce jeune homme, en sa défaite, était encore heureux de n’avoir pas attendu M. le cardinal de Richelieu; il serait mort, plus tard, mais d’une mort plus triste, et dans un moins pompeux appareil.

Donc, ce règne si court du roi Henri II, commence par un duel, et se termine par un tournoi. Henri II meurt, d'une mort aussi malheureuse et plus imprévue, que son ancien ami, La Châteigueraie. Ainsi la maison de Valois s’éteint, peu à peu, dans ces misères.

Cependant si nous voulions interroger tous les souvenirs du château de Saint-Germain; s’il nous plaisait, après avoir ranimé le souvenir des rois et des capitaines, de rappeler les galanteries et les amours, d’appeler à nous madame d'Angoulême, ou mademoiselle de Nevers, nous retrouverions plus d’une intrigue sous ces lambris, plus d'une beauté profane sous ces ombrages. C’est l'heure des folies peu correctes , des amours que rien n'arrête , des scandales dont nul ne se fâche. Louis XIV viendra plus tard, pour régler, même les emportements de sa cour.

Interrogez le château de Saint- Germain, il vous dira la vie et la mort de Catherine de Médicis. .. Elle marchait la tête haute, le regard dédaigneux et superbe ; elle avait la jambe la plus belle du monde, le pied hardi et bien chaussé. On l’appelait : « La reine aux belles mains! » A peine elle a quitté Florence, elle montre à tous quelle est une vraie reine. Elle enseigne, aux plus belles dames de ces

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temps d’élégantes passions, plusieurs parures nouvelles', qu'elle inventait elle -même, et chaque jour, afin de tirer un meilleur parti de sou orgueil et de sa beauté.

Elle traversait, d'un pas solennel, ces longues galeries, attirant après soi une immense suite de courtisans, empressés à lui plaire; et les plus grands seigneurs, — les princes, les cavaliers, les pages, les princesses, les filles de la cour de France, honoraient cette Italienne. Elle marchait, vêtue à la française, en reine, la tête couverte d'un chaperon ourlé des plus grosses perles, la rohe à grandes manches de toile d’argent, fourrée de loup-cervier.

De sou bras de Minerve, et de celte main, faite, égalent ut, pour le sceptre et pour l'éventail, elle s’appuyait sur deux belles filles de haute taille, qui souriaient à la beauté de leur souveraine. Le matin, elle allait à la chasse, à travers cette forêt, où elle dépassait les plus braves, arrivant la première, à la mort du cerf, et le regardant mourir, sans froncer le sourcil ; le soir elle menait, chastement et gaiement la danse, et alors elle daiguait sourire. Elle était heureuse et gaie, et (tant le chat-tigre faisait patte de velours ! ) on la trouvait adorable. Il n’y a pas, dans toute cette maison royale, un recoin si petit que la reine Catherine de Médicis n’y ait couduit uue intrigue heureuse ou terrible de politique ou d’amour; il n’y a pas, daus cette antique forêt, un carrefour, un sentier, où la reine n’ait galopé à cheval , « ayant été la première à mettre le pied sur l'arçon, ce qui donne bien plus de grâce que sur la planchette. »

Ainsi parlait Brantôme, et volontiers il eût été l’écuyer de celte dame. A soixante ans, la reine Catherine montait

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encore à cheval, et, si elle tombait, elle se relevait hardiment. Ou bien elle jouait à la paume, un jeu tout viril, et elle y gagnait les plus habiles. Elle lirait i’arc... et elle louchait le but ; elle inventait des jeux, des passe-temps, des poésies. Italienne! et femme! et Florentine ! Un peu de Machiavel, beaucoup de Bianca-Capello ! Le vrai souvenir de Jean de Médicis, des bandes noires, dont le portrait se voit encore aux splendides murailles du palais Pitti.

En ce temps- là, déjà, on avait bâti un théâtre, un vrai théâtre dans l'enceinte du château de Saint-Germain , et sur ce théâtre, ouvert à la Melpomène naissante, Catherine de Médicis avait fait représenter la Sophonisbe de M. de Saint-Gelais. C’étaient ses tilles d’honneur, choisies parmi les plus habiles et les [dus belles, qui déclamaient les vers de Sophonisbe. Après la tragédie on jouait la comédie. Molière n’était pas né, non plus que Corneille, et les pantalonnades italiennes faisaient rire aux éclats, la petite nièce de Léon X et de Laurent le Magnifique.

Elle tenait l'aiguille à merveille ; elle a composé les plus .patients chefs-d’œuvre en tapisserie; elle a laissé, de bien loin, la reine Mathilde, la femme de Guillaume le Conquérant, qui a écrit, eu tapisserie, l’histoire de la conquête d’Angleterre ; et cette histoire à l’aiguille, vous l’avez vue à la bibliothèque de Bayeux.

Vous comprenez donc toute la vie et l’occupation de cette cour nouvelle, et vous voyez d’ici , Madame, tout cet esprit, toutes ces intrigues, cette femme, régente et gouvernante d'un royaume. Et quand son mari fut mort , si jeune et tué si vite, la reine s’emparait, volontiers, de tout

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cc royaume! Elle ne le trouvait pas trop grand, pour sou génie et pour son ambition.

En ce même château de Saint-Germain, la reine a donné un jour, une belle fête, aux envoyés de la Pologne qui faisait demander à Catherine de Médicis, son propre fils pour le couronner roi de la courageuse Pologne. Cette fête au château de Saint-Germain se peut comparer aux fêtes que donnera, plus tard, Louis XIV, à Versailles! Seize dames et demoiselles, des plus belles et des mieux apprises de la cour, se présentèrent dans un rocher d’argent , trente violons donnant le signal du ballet. Les belles personnes qui représentaient les seize provinces de France, vinrent présenter à la reine, au roi de Pologne, à Monsieur, son frère, au roi et à la reine de Navarre, les fruits de chaque province : la Provence, des citrons et des oranges; la Champagne, le blé; la Bourgogne, le vin; la Bretagne, des gens de guerre. Et des symphonies à tout charmer. La reine Catherine avait rapporté de Florence, et elle avait appris du roi François I" son beau-père, passé maître en ces sortes de sciences, l’art de donner des fêtes royales. Elle aimait les riches habits, les nobles parures, les belles demoiselles bien vêtues, ordonnant qu'elles eussent bonne grâce et doux parler, afin que tout gentilhomme qui se présentait dans la chambre de la reine, en fût le bien venu et le bien reçu.

Dans ce château, quand la reine y passait la belle saison, c’était cour plénière : pairs, ducs, comtes, palatins, barons et chevaliers de France; et qui voudrait compter les belles daines et les belles demoiselles y perdrait sa peine, et s’exposerait, s'il était jeune, aux regrets les plus cruels.

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Au premier rang de ces dames , les yeux et les coeurs saluaient, tout d’abord, mesdames les filles de Francej madame Élisabeth, qui fut reine d’Espagne; madame Claude, duchesse de Lorraine; madame Marguerite, reine de Navarre ; Madame la sœur du roi, duchesse de Savoie ; et vous, la première entre toutes, la plus charmante et la plus malheureuse, vous, la reiue d’Écosse, un instant dauphine et reiue de France; belle, élégante, poétique, infortunée Marie Stuart ! Elle menait la fête! Elle eu était l’étoile et la fleur! Il y avait aussi la reine de Navarre, Jeanne d’Albret, et madame Catherine, sa fille, sœur du roi Henri IV, qu’il ne faut pas confondre avec sa femme, l’autre reine de Navarre. Placez aussi, parmi les reines de ces folles journées, la fille naturelle de Henri II, cette belle Diane.

En même temps que ces princesses, se montraient, dans leurs jouvences et dans leurs plus rares splendeurs, les plus grands noms de la monarchie et de la beauté : la princesse de Condé; madame de Nevers, de la maison de Vendôme; madame de Guise , de la maison de Ferrare ; Diane de Poitiers, duchesse de Valenlinois; mesdames de Montpensier, de Rieux, d’Elbcuf, de La Roche-sur-Yon, d’Usez, de Brissac, de Châtillon, de Biron, de Joyeuse, du Bouchage, de Barbezieux, de Carnavalet, de Guéméuée, de Lansac, de Villeroy, d’Entragues, de La Meilleraye, de Fargis, de Lude, de Sancerre, et les non mariées, à l’avenant. Elles portaient, ces fées de la vingtième année, (et le poids leur semblait léger), d’une façon vive et charmante, fiêres de leur beauté, heureuses de leur noblesse, ces grands noms français, ces titres féodaux, célèbres dans toutes les batailles

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de la monarchie, et la gloire des différentes provinces : Hohau, Sourdis, Saint- André, de Jlontbrun ! Placez aussi, parmi les reines de ces folles journées, parées et triomphantes, et semblables à Diana Vernon elle -même, les quatre belles Écossaises : Plammia, Atoll, Béton, Leyiston 1 Et comme elles avaient bon air sur la terrasse du Val , entre l'espace et la forêt , sous l'ombre de vos chênes séculaires, ces grâces, ces muses, ces charmantes : mesdemoiselles de Fontperluis, de Torigny, de Ribeirac, mesdemoiselles de La Châtaigneraie (elles ne passaient jamais par la place où La Châteigneraic était mort) , de La Châtre, de La Mirande, de Brissac, madame de Dampkiile, sœur de l’historien Davila, jeune grecque, naguère échappée et par miracle, au massacre de l'île de Chypre. On dirait que lord Byron luimême, a voulu 1a peindre au deuxième chant de Don Juan!

Je vois enfin sur ces listes de Saint-Germain, ces printemps évanouis : mesdemoiselles de Gramont , d'Estrées ( Gabrùlle et Diane), de Rostaing, de Barbezieux, et pour - la plus belle fleur de celle fraîche corbeille du printemps de la France et de la cour, mademoiselle de Guise : « Fraîchement élevée, très -belle et honnête princesse, » et mademoiselle de Longueville , « douée de même vertu et de même beauté. »

Ainsi, dans celte cour fortunée... implacable, dont la Saint-Barthélemy devait sortir, abondaient, parées à ravir, toute beauté, toute majesté, toute bonne grâce! A les voir, les unes les autres, ces nobles daines, ces jeunes tilles, uccortes, alertes, et agréables, « bien accomplies, et toutes bien taillées pour mettre le feu par tout le monde, » créatures

plutôt divines qu’humaines, pas un n’eùt pensé que cette joie amoureuse et poétique où tout chantait, où tout souriait, où tout dansait de la nuit à la matinée, aboutirait à l’immense attentat qui a noyé la race des Valois dans le sang français.

Nul ne pourrait dire et ne dira la suite de ces fêles brillantes qu’on aurait prises pour des fêtes sans tin ! Noces des rois, entrées des princes , mariage des fdles de France ; ici le Dauphin, le roi Charles, le roi Henri in , la reine d’Espagne, madame de Lorraine, et les noces de M. de Joyeuse, et les écharpes, les livrées , les Fête-Dieu et les Rameaux : « toute beauté , toute grâce et beau port , tout beau marcher, tout beau parler, toute braveté : » les riches litières, les belles haquenées harnachées d’or, ferrées d’argent, les chapeaux, garnis de plumes voletantes en l’air, qui semblaient demander amour ou guerre? Enfin cette riche et superbe bombance à la François l", cette cour plantureuse et splendide... Eh! voilà nos rêves, voilà nos fantômes, surpris après minuit, par la cloche horrible, épouvantable, qui sonne au clocher sanglant de Saint-Germain-l’Auxerrois, le massacre des protestants !

Alors une voix plaintive, éloquente etfière, se fait entendre à la porte du château de Saint-Germain-en-Laye; au même instant deux ombres, pâles, sanglantes, sordides, se présentent, demandant d'une voix troublée, et d’un geste anéanti par la honte et le remords, que la porte du vieux château leur soit ouverte ! O misère! O désespoir! O châtiment du Ciel ! Ces deux ombres sanglantes, ces deux meurtriers, ces deux bourreaux qui frappent à cette porte oublieuse, à ce seuil dévasté, c’est la reine Catherine de

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Médicis, c’est son fils, le roi Charles IX, assassins d’un peuple. .. et de leur peuple ! Ils obéissent à la colère divine, ils obéissent au remords. C’est le remords qui les amène en cet asile des fêles, de la galanterie et des plaisirs, ces égorgeurs; ils espèrent oublier, en ce lieu sombre, la fureur et l’indignation populaires! Hélas! se disent-ils, si nous pouvions dormir une heure ? Hélas ! Mais à ces bourreaux, le sommeil est impossible, même sous les voûtes du château de Saint-Germain.

Dieu soit loué ! Henri IV arrive enfin ! La brillante race des Valois s’abîme , et s’éteint dans un nuage sanglant ! — Alors, après les rudes journées et les vives batailles, reparaissent quelques beaux jours. Le château de Saint-Germain se remplit, de nouveau, d’un bruit de fêtes et de plaisirs ; la chasse, un plaisir des rois, et surtout le plaisir du roi Henri IV, remplit de sa fanfare éclatante et joyeuse, la forêt royale. Vive Dieu! Le Béarnais s'abandonne en toute vivacité, à cette émotion des belles matinées. Plus d’une fois, au détour d’une allée, il rencontrait le charmant sourire de cette Gabrielle enfant, qui jouait dans les jardins remplis de fleurs; plus d’une fois aussi , à l’angle du carrefour, le roi voyait arriver M. de Sully son voisin, qui venait de Rosny, pour causer avec son maître, des intérêts du roi et de l’avenir de la France.

Un jour que le ministre était en belle humeur, et plus facile à vivre que d’habitude, Gabrielle trouva que le vieux ehâteau était bien triste. Il était si délabré, le château; il était vieux, elle était si jeune ! Il rappelait de lugubres souvenirs, elle était dans tout l’éclat de la beauté et de l’espé-

rance ! Elle en dit tant, et mêlée au sourire, il y avait dans sa parole un si grand charme, que AF. de Sully consentit à bâtir un pavillon, pour l'amour de Gabrielle... O vanité! le pavillon de Gabrielle a disparu, tout comme la forteresse de Louis le Gros et de Charles V. — Eh ! qu’y faire ? les siècles s entassent sur les siècles, les amours sur les amours ; les dynasties s’effacent, les maisons tombent, et surtout les plus hautes. Après la gloire, ce qui se défend encore le mieux, c’est quelque vieux chêne séculaire qui ne gène la vue de personne, et que la coguée du bûcheron épargnera peut-être, par respect.

Henri IV mourut trop vite, pour tout ce qui l’aimait, pour tout ce qu’il aimait. S’il eût vécu, il eût fait du château de Saint-Germain, une résidence, à ce point royale, que l’idée ne fût pas venue à son petit-fils, d’abandonner ces demeures agrandies, pour transporter, dans le fond du bois de Versailles, l’asile de sa royauté toute puissante. Du château neuf, bâti par Henri IV, rien ne reste, à peine une vieille muraille; les armoiries ont été effacées, de cette pierre changée en prison. Arrive alors cette cour nouvelle et prudente que M. le cardinal de Richelieu menait à sa suite, dans ces murailles décentes, où tout est calme, austère et reposé, sous ces doctes voûtes, dans ces salons discrets, quand il régnait, sous le nom du roi Louis XHI. Le château de Saint-Germain prend alors, un nouvel aspect. M. le cardinal y venait, dans les grandes affaires, pour avoir l'œil sur Paris, et pour le tenir en grand respect, sous sa main puissante, pendant que se désespèrent les cabales de la cour. Vous avez vu, Madame, un admirable portrait de Louis XIII, dans le drainé éclutaut

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de M. Victor Hugo, Marion Delorme; eh l ien ! la poésie ei l’histoire, en leur complicité, n’ont jamais produit, l’une et l’autre, une image plus ressemblante ! Le roi Louis XIII est triste, malheureux , timide , el solennel; il tremble devant le ministre; en même temps il est honteux, quand il vient à se dire que lui , le Ids de Henri le Grand , il joue un rôle de subalterne. Ah ! nous sommes loin de la gaieté, des plaisirs, des amours, des fanfares du bon Henri ! Plus de hasard dans la forêt; plus de rendez-vous dans la maison; plus d’aventure et plus de bons mots, au coin du bois ; seulement de temps à autre, eu ces charmilles attristées, se glissent quelques douces images , l’ombre innocente ou railleuse des beautés d'autrefois. Voici Marie de Hautefort , jolie et moqueuse, qui cherche, en riant, les traces effacées de Gabrielle. Mademoiselle de Beaufort, beauté piquante et toute disposée à aimer ce roi ennuyeux, ennuyé; mais enfin la dame se lasse d’entendre à son oreille éveillée, ce pâlot couronné qui pousse à sa beauté, de ridicules et inutiles soupirs.

Après celle-là (le plus chaste souvenir du château de François 1") arrive, en honloyaut, mademoiselle de La Fayette, aussi craintive que le roi lui-même; aussi patiente, que mademoiselle de Hautefort l'était peu. — C’étaient là les beaux moments du roi Louis XIII , les nouveaux beaux jours du château de Saint-Germain. Mais enfin, après deux années de celte innocence, et de ces profonds respects des deux parties non contractantes, mademoiselle de La Fayette se repentit, tout autant que mademoiselle de Lavallière se repentit, plus tard, des fautes les moins avérées. Elle voulut expier, pauvre enfant! une séduction si peu dangereuse, et

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elle alla eufermer dans un cloître, sa beauté et sa grâce virginales.

Cependant, que vous deviez être étonnés , murs profanes, et vous charmilles amoureuses, qui aviez prêté voire nuit complaisante, et vos ombres favorables, aux amours de François 1 er et de Henri IV! — Un jour d’hiver, comme le roi Louis XIII revenait de visiter, à la grille de sou couvent mademoiselle de La Fayette, et qu'il était trop tard pour que Sa Majesté pût retourner en sou château de Saint-Germain, il advint que le roi passa la nuit au Louvre, et que la reine Anne d’Autriche, qui avait alors trente-six ans et quatre mois, devint mère du jeune roi Louis XIV.

« La nature hésitait à le produire !» a dit un père Jésuite ! Or, le dimanche, 5 septembre 1638, à onze heures du matin, dans le château de Saint-Germain, eu présence du duc (l’Orléans et de la princesse de Coudé, de la comtesse de Soissous et de la duchesse de Vendôme, la reine Anne d'Autriche mit an monde, le prince qui allait être le maître et l’honneur du plus grand siècle de notre histoire, et peutêtre aussi de toutes les histoires de ce bas monde. Alléluia! Ce fut une joie immense pour tout le royaume. Leroi, qui n’avait pas quitté Saint-Germain, à peine euGil embrassé l’héritier de sa couronne, se rendit à la chapelle du vieux château, où fut chanté le Te üeum! La nouvelle de cette heureuse délivrance franchit l’espace, avec plus de rapidité que si elle eût été confiée à la foudre électrique; on se la transmettait, de bouche en bouche, et de cœur en cœur. A midi même , les Parisiens apprirent l'événement , arrivé à onze heures et demie.

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Aussitôt les réjouissances commencèrent : et le canon de la Bastille répondait au canon de l’Arsenal.

Voilà donc le château de Saint-Germain qui est devenu le berceau du roi Louis XIV 1 Déjà cet enfant remplissait à lui seul , tout ce vaste espace. À trois mois, il avait épuisé le sein de trois nourrices; plus tard, il fut baptisé dans la chapelle du château, en présence même de celui qui sera bientôt le modérateur de ce royaume de France, le cardinal Mazarin.

Le château de Saint-Germain était, évidemment, profi- % table à la dynastie des rois de France. C’est ici en effet, que viut au monde, le 21 septembre 1630, le second fils du roi et de la reine; cet enfant, te petit Monsieur, le vrai Monsieur, comme disait madame de Motleville, s’appela le duc d’Anjou. « Il avait le teint fort blanc, le poil noir, les membres extrêmement bien faits. » O révolutions ! le pavillon dans lequel est né le roi Louis XIV, badigeonné et rebadigeonué par un restaurateur, sert, aujourd’hui, de rendez-vous aux agents de change en vacances, et aux comtesses éveillées de la rue du Helder!

Tant (jue dura la régence de la reine Aune d’Autriche , eu ces jours d’orages qui signalèrent la minorité du roi Louis XIV, le château de Saint-Germain devint l’asile de cette cour brillante, et quelque peu révoltée, qui préludait par tant d'esprit , de galanterie et de courage, à toutes les splendeurs du grand siècle. Celle reine Anne d’Autriche est restée, chez, nous, célèbre par les grâces de sa personne, et surtout par l’habileté de sou esprit. — Iille a tout à fait l’aspecl d’une grande reine, et les historiens ne racontent

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