‹ Les symphonies de l'hiverChapitre 6 sur 35 · A SA INT- UK H M AIN · texte numérisé non relu

A SA INT- UK H M AIN

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le même soir. M. le cardinal de Mazarin. A côlé de Mademoiselle, on pouvait voir l’héroïne, et même un peu mieux que l'héroïne de M. Cousin, l'éloquent philosophe, madame de Longueville elle-même, la petite-fille du prince de Coudé, la sœur du duc d'Enghein. Sur ces verts gazons, jouaient ensemble, et si gais, si contents, si joyeux, dans l’abandon et toute l'innOcence de leur âge, le jeune roi Louis XIV, et sou frère le due d’Anjou. Les noms moins grands et pourtant illustres, ils ne manquent pas, sous ces ombrages :

Mademoiselle de Boulteville-Montmorenci, la fille de ce hardi Boulteville, à qui le cardinal de Richelieu avait fait trancher la tête, pour s’être battu en duel , au beau milieu de la place Royale ; la belle du Vigan, si longtemps aimée, par le vainqueur de Rocroi, et madame de Valencé sa sœur ; la marquise de Coislin, fille du chancelier Séguier, et la princesse de Carignan, et mademoiselle de Rohan, et cellelà, la princesse Marie, un roman blond, et si joli !

Elle était la fille du duc de Manlouc ; encore un peu de temps, elle portera dignement, saintement, la couronne austère des reines de Pologne, oublieuse, et complètement, de la vie et de la mort de son premier galant, M. de Cinq-Mars ! Gloire et Grandeurs! Passions! Douleurs! Tètes coupées! Tragédies pour les poêles à venir! Qui voudrait tout raconter, accepterait une tâche impossible! Dans ce petit coin de l’histoire de France , sont contenues les intrigues qui commencent , et les premières amours de tous ces jeunes gens que la gloire appelle. En ce moment où tout s’éclaire, où tout s’agrandit, le roi est encore un enfant, mais cet enfant est l’espoir et lu fortune de l’avenir.

LA SYMPHONIE

Qui sera le maître? A qui l’autorité? au Mazariu? au grand Condé, au duc d'Orléans? Chacun s’inquiétait de cette énorme proie, et s’en inquiétait, sourdement. De temps à autre, il s’en disait à peine quelques paroles, par forme de confidence, nul n’osant parler, tout haut , de ses craintes , de ses espérances. Pendant que l’on cause ici et là bas, tout bas, voici que dans une allée à l’écart, murmurait un jet d’eau qui répandait, tout à l’entour, la paix, le bruit charmant, le calme et la fraîcheur, lin ce bosquet où tout chante, où tout jase, où le silence même est une harmonie, où l’oiseau qui dit sa chanson, chante aux jeunesses, un cantique amoureux, et quand « le brûlant été » d’IIésiode et du bon Théocrite invite aux douceurs de fonde claire, les bergers d’alentour, les jeunes princes venaient prendre les plaisirs du bain ; en même temps se baignaient la reine et ses dames, revêtues de vastes manteaux de toile grise! C’étaient des jeux et des rires, et M. le cardinal de s'affliger de no pas être admis à ces réunions, où se disaient tant de gaietés, tant de bons mots !

A Saint-Germain se voyait aussi, dans l’énergie et l'obstination d'une fière vieillesse, un des maîtres, un des exemples de l’ancienne cour, cet illustre seigneur de Bassompierre, l’ami du roi Henri IV, le favori de la reine Marie de Médicis. Il avait été, longtemps, dans ces lieux soumis à son bel esprit, et dociles à ses élégances, le roi de la jeunesse, et longtemps le brillant modèle de l’armée et de la cour. Il avait supporté, sans se plaindre, et superbe, une retraite de dix années à la Bastille, et maintenant, même dans cet âge avancé, il conservait ses grandes et belles qualités d’aulrc-

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A SAINT -GERMAIN*

lois : l'esprit, la galanterie et le courage, une humeur généreuse, une main libérale. Mais déjà les conseils de .M. de Bassompicrre étaient dédaignés : il était vieux, et les beaux de la cour le trouvaient bien hardi, de vivre encore, à l'âge qu’il avait.

Un seul homme, en cette cour d’imprévoyants et d’étourdis écoutait encore les leçons de M. de Bassompicrre, un seul homme mettait à profit l’expérience de cet habile courtisan, et s’eu trouvait bien. Cet homme était M. le duc de Guise, un des plus ardents amoureux de mademoiselle de Pous, héritière d'un si grand nom, et si jolie, et coquette... Il eût fallu les voir, elle et lui, marcher du pas léger du mois de mai, dans les grandes allées du grand parc, elle moqueuse, et lui plein d'amour et de passion ; mademoiselle de Pous coquette, à tout brûler, M. de Guise enfiévré et jaloux, à en mourir. Enfin, il lui dit, un jour, qu’il voyait bien qu’un duc de Guise était un parti peu sortuble pour sa beauté, qu’il voulait en faire une reine, et placer sur sa tète la couronne royale. En effet, SI. de Guise aussitôt s’en va en guerre à Naples; il traverse, à minuit, dans une barque à (leur d’eau, toute la flotte espagnole, et il -arrive, à Naples, au beau milieu d’une tempête et d’une révolte !

Aussitôt : Vive le roi ! 11 fut roi une heure, et c'était beaucoup, même pour un duc de Guise, et c'était trop peu pour mademoiselle de Pons. Ah! l’ingrate, et l’infidèle! Elle eut bien vite oublié ce roi de comédie, et ce héros de roman ; puis elle prit un des écuyers du prince eu grande faveur. Vanité de la gloire, et vanité de l’amour !

Quelles fêles brillantes, quelle magnificence inconnue

Si LA SYSU’HOMH

aux siècles précédents, el que dirait le roi Louis XI, si le bon sire .assistait à ces transformations? Le trésor royal n’avait pas assez d’argent , la couronne pas assez de diamants et de perles, les plus grands poètes manquaient de génie aussitôt qu’il fallait suflire à ces folies de la jeunesse et de la royauté ! Dans les grands jours, le jeune roi portait un habit de satin noir à broderies d’or; sur sa tête enjouée et radieuse de tous les feux de l’aurore, flottaient des plumes incarnates et des rubans de même couleur.

En même temps chacun d’admirer les beaux traits de ce noble visage, la douceur de ses beaux yeux, la blancheur et la vivacité de son teint, et ces épais cheveux blonds, d’un blond cendré, qui tirait sùr le noir. Et que dites-vous de la duchesse de Monlbazon, la maîtresse de M. de Rancé, dans tout l’éclat d’une beauté sans égale, et qui dansait, à ces fêtes, sans se douter que le cercueil l’attendait, et que sa tête, exposée aux regards de M. de Rancé, deviendrait le sigual de la plus terrible et de la plus cruelle pénitence? Il y avait aussi, parmi ces nymphes, les étoiles et les (leurs du château de Saint-Germain, mademoiselle de Guise, et cette belle Saint- Mégrin, et mademoiselle de Touzv, au grand nez aquilin, et dont la taille était, tout simplement... parfaite! Au nombre des grandes princesses, vous aviez madame la duchesse d'Orléans qui sortait rarement de sa chambre, se contentant de regarder les fleurs de l’été, puisa fenêtre enlr’ouverte. Et celte belle dame de Danemark, la femme de l’ambassadeur, dont le visage était si beau !

Cette dame, un jour de réception, s’en vint baiser la main de la reine, en même temps elle leva le mouchoir de Sa

A SAINT-GERMAIN

iMajesté pour voir sa gorge, avec (aut de familiarité qu'il semblait qu'elle fût sa sœur, et qu'elle l’eût vue toute sa vie. Et la reine et la cour trouvèrent charmante, et légitime, la douce curiosité de madame l’ambassadrice de Danemark.

Telle était cette foule, accomplie en toute perfection, variée et pittoresque, dans laquelle circulaient toutes les petites passions, en attendant les grandes passions. Enfin, n’oublions pas deux petites brunettes de douze ou treize ans, arrivées, naguère, du fond de leur village, et de l’Italie. Ho les longs visages, les mentons pointus, le petit œil, trèsanimé et très-vif!... Ces deux brunettes vous représentent les deux nièces du cardinal, ces deux petites Mancini, destinées à jouer un si grand rôle à la cour de France, et surtout cette belle Horlense, la belle Hortense, adorée en divinité de ces bois et de ces fontaines, qui disait au jeune roi , pleurant et sanglotant à scs pieds : — V’ow.t êtes roi , vous m'aimez... et je pars!

Il y eut aussi, il y eut, surtout, dans le château de Saint- Germain, cette reine d’Angleterre, auguste et malheureuse entre toutes, la reine exilée et proscrite de trois royaumes, tille et mère de rois si puissants, celle-là môme dont Bossuet devait écrire l’oraison funèbre. Elle a laissé, sous ces voûtes royales, le parfum et la leçon de ses malheurs. Elle s’en vint, cette fille et cette infortunée, cacher dans ces murs, épouvantés d’une si grande et si épouvantable misère, les tristes débris d'une si haute fortune. Charles I" n’était plus sur son trône, il vivait encore, prisonnier de Cromwell , quand cette malheureuse princesse accourut au château de Saint-Germain, ne sauvant de ce royaume en flammes, qu’un

LA SYMPHONIE

enfant à la mamelle. Hélas, ce fut celte maison proscrite des Sluarts qui apporta, on le disait du moins, dans le château de Saint- Germain, la fatalité qui a tout détruit. Elle l’a remplie d’une désolation inconsolable , et d’une misère sans rémission. Elle a jeté dans ces murailles dévastées, la glace et le froid qui poursuivent les rois dans leur chute. Elle a été, à l’intérieur du palais, ce que la flèche de Saint -Denis était au dehors, une terreur, à laquelle rien n’a pu résister.

Dans ce château de Saint-Germain, s’étaient réfugiés la reine mère et le roi de France, lorsque commençaient, pour ne pas finir de si tôt, les troubles et les révoltes du parlement de Paris. La ville entière s’était soulevée contre le cardinal, et la reine, épouvantée au seul mot des barricades, s’était enfuie à Saint-Germain, emmenant avec elle ses deux enfants, jeunes tous les deux , et que la guerre civile chassait de leur maison. Mais le château de Saint-Germain u'élaii pas si loin de Paris , qu’on ne pût entendre gronder le peuple, et le bruit d’une ville qui se révolte. En ce moment l’autorité royale est méconnue ; le ministre est insulté; la reine est menacée de toutes les fureurs; un vieux levain des guerres de la Ligue a causé cette émeute.

Ah! vraiment, longues avenues de vieux chênes, jardins remplis de fleurs, statues de bronze ou de marbre, eaux jaillissantes en mille cascades, beaux lieux, enchantés, qui réunissiez les puissances de l’art à toutes les beautés naturelles, que vous perdez de votre grâce et de votre majesté quand on se souvient de vos ennuis. — L’âme est en proie à la plus profonde pitié, en songeant à toutes les

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douleurs cachées sous voire feuillage, à toutes les misères de ces vastes galeries, aux insomnies cruelles de ces magnifiques lambris.

En ce moment la cour est à Saiut-Germaiu, par la raison toute simple que Saint-Germain est séparé de Paris, par trois bras de rivibre. Dans la chambre même de la reine, •

se tiennent les conférences entre les parlementaires et les princes. Ce n’est pas une paix , c’est lout au plus une halle ; ce n’est plus le peuple qui se plaint , ce sont les seigneurs qui traitent avec la couronne, pour leur intérêt personnel.

Le prince de Conti , le duc d’Elbeuf, le prince d’Harcourl , le duc de Bouillon, le duc de Beaufort, M. de Bouillon, le maréchal de Turenne, le duc de Retz, M. de La Trémouille, le marquis de Vilry, MM. de La Meilleraye et de Liancourt,

M. de Luynes et M. de Noirmoutier, et tous les autres, oublieux du cardinal de Richelieu qui les a brisés, relèvent la tête, et font leurs offres à M. de Mazarin. Si l’on ne veut pas de leur service, ou bien si le prix qu’on leur offre est inférieur à leurs espérances, on n’a qu’à le dire, ils passeront au parlement. Enfin la paix fut signée, et la reine en apprit la nouvelle, un vendredi saint, comme elle était aux Ténèbres, dans la chapelle du château de Saint -Germain. Aussitôt les fêtes recommencent , et de plus belle.

Cette cour ne savait rien prévoir; elle s’abandonnait, volontiers, sans souci du lendemain, à tout ce qui était la fête et le plaisir. Tous ces hommes qui s’étaient battus contre la reine et contre le roi, « sujet d’un repentir immense, un peu plus tard, » s’en revinrent à la cour, et s’y comportèrent tout comme s’ils étaient demeurés fidèles.

I, A SYMPHONIE

Seul , M. le cardinal de Retz n’osa pas y venir; il se tint à Paris, envoyant, de loin, ses humbles respects.

Au même instant, avec les frondeurs en écharpe blanche,

accoururent les frondeuses enrubanées, et vraiment ce devait

être une chose curieuse à voir, tous ces rebelles interdits

et tremblants dans la chambre de la reine, et madame de

Longueville elle -même, osant à peine porter à sa lèvre

éloquente le drap du lit où la reine était couchée. Singulière révolution , commencée au milieu du tumulte des places publiques, célébrée en railleries sanglantes, sur le Pont-Neuf, et qui se termine par des adorations muettes, dans la grande salle du château de Saint-Germain!

Elle y vint aussi, pour y passer quelques journées d’ennui et de remords, celte héroïne manquée, et cette reine au désespoir de ses abdications, la fille de Gustave-Adolphe, Christine de Suède... un vrai drame! O la malheureuse! Elle fut la victime errante d’un paradoxe !

Comme elle se repentit, cruellement, d’avoir déposé, sans nécessité, la couronne royale! Elle n’était plus qu'une vagabonde à toutes les extrémités de l’Europe, étonnée un instant, qu'une reine eût pu faire un tel marché de son trône. Elle avait emmené avec elle, moins comme son amant que comme son jouet, le beau La Gardie et cet adoré Monaldeschi qu'elle avait fait tuer dans un moment de jalousie, au milieu

de la galerie des Cerfs, dans le château de Fontainebleau. La nouvelle de ce meurtre épouvanta la cour ; Anne d’Autriche en eut horreur; le cardinal Mazarin, qui n’aimait pas le sang, et qui avait en horreur les lugubres histoires d'épée et de poiguard, resta muet d’épouvante.

A SAINT-GERMAIN

Quauil la reine Christine, couverte encore du sang de son amant, s’en vint, de Fontainebleau à Paris, les portes du Louvre se fermèrent devant son meurtre! Chacun évita son regard, les hommes par effroi, les femmes par mépris. Christine au désespoir, s’eu fut cacher sa honte et ses remords à Saint-Germain. Là, vous pensez à ses regrets, à ses insomnies, à ses nuits funèbres, quand , seule à seule avec son crime, cette reine criminelle appelait, dans ces froides nuits: Monaldeschi, Monaldeschi!

Mais, qui saura jamais l’histoire entière de ce château des rêves et des fantômes? A la minorité du jeune roi Louis XIV, s’arrête enfiu l'histoire de ces murailles, fécondes eu souvenirs. En vain il était né sur ces hauteurs, eu vain son enfance avait salué, de ses premiers regards, ce beau ciel , ce fleuve limpide, et l’antique forêt, le grand roi du grand siècle ne se veut pas contenter de la maison de son père et de son aïeul ; il ne veut pas loger mademoiselle de Lavallière, dans le pavillou de Gabrielle d’Estrées; il se sent mal à l’aise, jeune et beau, superbe et tout puissant, dans les sombres voûtes, qui ont abrité, si longtemps, l’agitation et la ruine des Stuarts. Il lui faut, à ce maître absolu qui devait anéantir la Fronde et les Frondeurs, un palais tout brillant d’or et de génie, un amas de miracles et de chefs-d’œuvre, des choses impossibles, des merveilles! Il veut créer Versailles et le faire à la taille de sa propre majesté. ,

Adieu donc aux charmilles, aux murailles du château de Louis XIII , le roi l’oublie et le dédaigne. — Il est vrai qu’en abandonnant le château de son enfance, le roi fit élever, comme la digue ceinture de la vieille forêt, la terrasse écla-

ta

LA SYMPHONIE

tante cl superbe qui domine ces hauteurs. Rien de plus grand, de plus poétique et de plus vaste. Vous iriez, en vain, dans les plus célèbres et poétiques contrées, pour rien trouver qui se puisse opposer à cette promenade superbe que Le Nôtre lui-même a dessinée, et qui reste un de ses chefs-d'œuvre.

La terrasse domine ces hauteurs; une forêt l’entoure; une forêt s'étend à ses pieds; la Seine coule au loin à travers la Normandie quelle féconde et qui l’appelle; ici la plaine, là-bas le mont Yalérien éclairé du soleil. Enfin, pour couronner l’admirable point de vue, admirez et contemplez, aux dernières clartés du soleil , l’Arc-de-Triomphe aux sommets lumineux, nobles pierres, chargées de tant des grands noms et des splendeurs guerrières de la France moderne ! — Et quelle plus digne et plus gigantesque barrière, a jamais distingué la France d’aujourd’hui, de la France d’autrefois?

Mais, hélas ! les jours, les heures, les années, les siècles, ont si vite accompli leurs ravages! Le Saint-Germaiu des rois de France est une ruine, aujourd'hui. Voyez! la ruine est partout, dans ces murailles; Louis XIV devait emporter à Versailles, toute la magnificence de ces beaux lieux. Versailles et Saint-Germain, il me semble entendre parler de Rome et de Byzance, quand l’empereur Constantin emporta dans l’Orient , les drapeaux, la puissance et l’honneur de la ville éternelle.

Pour ces demeures royales, quand une fois la ruine est venue, la ruine emporte toutes choses. La ruine commence par un brin d’herbe qui pousse dans les cours, par un peu do rouille au balcon des fenêtres, par une chauve-souris, entrée, à la nuit tombante, sous ses lambris couverts de

A SAINT-GERMAIN

poussière, par une corneille appelant l'orage, au sommet des cheminées sans feu ! Les grandes choses tombent vite, les petites résistent, défendues même par leur humilité.

Et, quand enfin la ruine active a tout brisé; quand le vent d’hiver a enlevé le ciment des dalles plaintives; quand les révolutions stupides ont gratté les armoiries des murailles; quand le pavé injuste, s’est soulevé sous le lichen; quand l’heure de minuit a rempli de fantômes ces salles magnifiques, remplies jadis de l’étincelante causerie, où désormais l’écho seul se fait entendre, arrive alors quelque pouvoir brutal qui fait, du château des rois, une monstruosité, une caserne, une prison, un égout, quelque chose sans nom et sans forme, une ruine sans honneur! — Telle est l’histoire! — Ici, le château de François I" et de Louis XIV habité par les forçats de l’armée, et, plus loin, tout là -bas. sur cette montagne de Gaillon, célèbre jadis par toutes les élégances italiennes, le château du cardiual d’Amboise, l’ami et le confident du roi Louis XII, occupé par les plus horribles bandits! C’en est fait, rien ne protège, en ces lieux stupides, ceux qui ont passé dans ces sentiers de ronces et d’épines, pas même le souvenir.

C’était bien la peine, ô puissants monarques, ô grands artistes dans tous les genres , de perdre à ces plans magnifiques, tant de patience et tant de génie, afin d’arriver à celte écume :

De ce pays les citadins ,

Disent tous que, dans les jardins.

On voit encor son ombre fière Deviser sous les marroniers Avec Diane dp Poitiers.

LA SYMPHONIE

Ue ces grandeurs évanouies, de ces majestés silencieuses, de ces grands siècles emportés par la mort , le Val est resté dans sa beauté primitive. Il est l’œuvre exquise de la pensée et de la retraite de madame de Maintenon, ce Val de Saint- Germain. Voyez- vous, à l’extrémité de la terrasse, en ce pli charmant, où soudain vous apparaissent dans leur plus vif éclat , le mont , la plaine, et le fleuve et le ciel, voyez- vous cette admirable maison, sauvée à force de goût, d’intelligence et de respects? En ce lieu de repos, et de calme, où le charme et la fraîcheur, le paysage et le mois de mai, le silence et le bruit, la fleur du printemps, le fruit de l’automne, accomplissent dans l’herbe, et dans l’ombre, et sous la radieuse étoile, leurs plus riants chefs-d’œuvre, habite une dame aimée, honorée, et qui remplit, à cette heure, de ses grâces, de son esprit, de sa beauté, ce Val tout rempli de souvenirs. Le val , encore aujourd'hui , est une maison sérieuse et charmante; embellie, elle est la même, et madame de Maintenon y peut venir, ou n’a rien changé à son salon, à sa bibliothèque, à sa promenade favorite !

Elle peut venir; elle reconnaîtra son gazon, sa charmille, et la grande allée où cette dame illustre venait chercher la solitude. En ces beaux lieux, qui la reposaient de ses royales grandeurs, elle a laissé son empreinte ineffaçable; seulement une main habile et savante a réparé la maison, dessiné les jardins, agrandi le paysage, et rappelé les eaux jaillissantes. Cette fois, la forêt se montre à travers ces murailles percées ù jour, qui ont remplacé les épaisses murailles. Que de jeunesse et que d’enfance heureuse , habitent ces jardins, et jouent gaiement sur ces pelouses!

A SAINT-GERMAIN

Tout brille et tout chaule, en cet asile hospitalier. . Cependant, et sans savoir pourquoi, ces beaux enfants, frappés d’une terreur involontaire, se taisent, quaud, par hasard, ils pénètrent dans cette allée à demi cachée; on la devine encore plus qu’on ne la voit. Ce beau lieu, plein d’ombre et de silence, appartient encore aujourd’hui , par les respects des maîtres de céans, à la reine austère et cachée, à la pensée intelligente, à la. volonté ferme, au courage, à l’esprit , à la majesté de la première habitante du Val de Saint-Germain... à madame de Maintenon!

Dans les dernières années de son règne et de ses longs ennuis, madame de Maintenon venait souvent de sa retraite de Saint-Cyr, ou de sa retraite de Versailles, en ce lieu choisi par elle. Elle y songeait, librement, à sa pauvre et brillante jeunesse, à sa royale et douloureuse grandeur. Sa pensée est encore errante sous ces voûtes , sous ces ombrages, dans le grand parterre, à l'extrémité de ce promontoire, éclatant de tous les feux du jour. Pendant qu’elle songeait à ces rêves , le Parisien vif, alerte et joyeux , parcourait d’un pied rapide et content, la forêt de cinq mille cinq cent cinquante arpents ! Nous disons : cinq mille cinq cent cinquante arpents, plus trente et uue perches et trois quarts de perche. 11 ne veut rien perdre de ses domaines, le Parisien des belles journées. Ainsi il arrivait, portant avec soi sa femme et ses enfants, et sa fortune et ses amours. Eu ce temps -là déjà la route était si belle et si charmante, qui menait à la terrasse de Saint-Germain !

On n’allait pas si vite, ou allait tout aussi bien. — Le voyage avait sou charme, et la rustique voiture avait ses

I, A SYMPHONIE

hasards', la roule était belle et bien frayée, à travers mille étonnements : frais vallons, pittoresques montagnes; des bois, des fleurs, des châteaux; de vieux clochers dominant la verdure et des chênes centenaires:

Avec quelle joie et quel orgueil de santé, de force et de jeunesse on gravissait ces hautes tnonlagues! Quel plaisir à traverser ces claires fontaines 1 Vous aviez pour compagnons de voyage, le soleil qui flamboie et la poussière qui poudroie, et quand enfin vous étiez arrivés à ces sommets lumineux, quand vous étiez bien assis sous ce vieux chêne, contemporain du roi Louis XI, vous restiez là dans votre fatigue, et vous contempliez, d’un regard charmé, la grande ville et la plaine, et cette flèche des caveaux de Saint-Denis qui faisait peur à Louis XIV, et qui ne menace qup les rois.

Notre vieux roi. caché dans ces tourelles.

Louis, dont nous parlons tout bas.

Veut essayer, au temps des fleurs nouvelles.

S’il peut sourire à nos ébats.

Quand sur nos bonis on vit, on chante, on aime, Louis se retient prisonnier;

Il craint les grands, et le peuple, et Pieu même. Surtout il craint son héritier.

Voyez d’ici briller cent hallebardes Aux feux d’un soleil pur et doux :

N'entend-on pas le Qui rire ? des gardes Qui se mêle au bruit des verroux ?

fl vient! il vient! Ah! du plus humble chaume Ce roi peut enxier la paix ;

Le voyez-vous, comme un pâle fantôme.

A travers les barreaux épais?

Voilà comme nous chantions dans la forêt joyeuse-, et les voix de la jeuuesse et du printemps disaient, en chœur, le refrain de la chanson :

Heureux villageois, dansons;

Sautez fillettes El garçons !

Unissez vos joyeux sons,

Musettes et chansons î

Ainsi se passait la journée, et c’était un grand bonheur si l’on avait le temps de pousser jusqu’au Val, où l'on arrivait, juste au moment où le soleil disparaissait, dans un nuage de pourpre et d’or. O Val enchanté! maison bienséante! enchantement de la terre et du ciel ! C’est au Val de Saint- Germain que tu vas, û mou livre, ami de mes rêves, doux compagnon de ma fantaisie! O mon livre! oubli des tristesses présentes! Soulagement des misères passées! Ma chanson du mois de mai ! Ma cantilène du mois de se|>tembre! En ce Val hospitalier, charmant, tu seras le bienvenu, j’en suis sûr! Frappe à cette porte heureuse, aussitôt la porte est ouverte; à ton nom seul, lu verras accourir le maître bienveillant de ce logis, et — soyez le bienvenu, dira le maître! — Et soyez le bienvenu, dira la dame souriante de ces beaux lieux; soyez le bienvenu, notre ami .. de si longtemps. — Et tout d’un coup, sur la terrasse, éclatante de tous les feux du jour...

Vois, ce spectacle est beau. Ce paysage immense Oui toujours devant nous finit et recommence;

Ces blés, ces eaux, ces prés, ce bois charmant aux yeux Ce chaume où l’on entend rire un groupe joyeux ;

LA SYMPHONIE

Celte omit* qui s’ajoute à ia plaine où nous soin uns.

Ce golle, fail par Dieu, puis refuit par les hommes. .Montrant la double main empreinte en ses contours,

Et des amas de rocs sous des monceaux do tours;

Les landes, ces forêts, ces crêtes déchirées;

Ces antres à fleur d’eau, qui boivent les marées;

Cette montagne, au front de nuages couvert,

Qui dans un de ses plis, porte un beau vallon vert. Comme un enfant , des fleurs dans un pan de sa robe ; La ville que la brume à demi nous dérobe.

Avec ses mille toits bourdonnants et pressés;

Ce bruit de pas sans nombre et de rameaux froissés. De voix et de chansons qui par moments s’élève;

Ces lames que le flot amincit sur la grève.

Où 1rs longs cheveux verts des sombres goémons Tremblent dans l’eau moirée, avec l’ombre des monts ; Cet oiseau qui voyage et cet oiseau qui joue;

Ici cette charrue, et là-bas cette proue,

Traçant en même temps chacune leur sillon;

Ces arbres et ces mâts, jouets de l'aquilon ;

Et là-bas, par delà les collines lointaines,

Ces horizons remplis de formes incertaines;

Tout ce que nous voyons, brumeux ou transparent, Flottant dans les clartés, dans les ombres errant. Fuyant, debout, penché, fourmillant, solitaire,

Vagues, rochers, gazons, — regarde, c’est la terre !

El là-haut, sur ton front, ces nuages si beaux Où pend et se déchire une pourpre en lambeaux : Cet azur, qui , ce soir, sera l’ombre infinie;

Cet espace qu’emplit l'éternelle harmonie;

Ce merveilleux soleil, ce soleil radieux,

Si puissant à changer toute forme à nos yeux. Que parfois, transformant en métaux les bruines. On ne voit plus dans l’air que splendides ruines, Entassements confus, amas étincelants De cuivres et d'airain l’un sur l’autre croulants. Cuirasses, boucliers, armures dénouées.

Et caparaçons d’or aux croupes des nuées :

A SAINT-GERMAIN

L’éther, cet océan si liquide et si bleu.

Sans rivage et sans fond, sans borne et sans milieu, yue l’oscillation de toute haleine agite,

Où tout ce qui respire, ou remue, ou gravite.

A sa vague ou son flot à d’autres flots uni ;

Où passent à la fois, mêlés à l'infini,

Air tiède et vents glaces, aubes et crépuscules.

Brises d'hiver, ardeur des chaudes canicules.

Les parfums de la fleur et ceux de l’encensoir.

Les astres scintillant sur la robe du soir,

Et les brumes de gaze, et la douteuse étoile.

Paillette qui se perd dans les plis noirs du voile:

La clameur des soldats qu'enivre le tambour.

Le froissement du nid qui tressaille d’amour.

Les souilles, les échos, les brouillards, les fumées.

Mille choses que l'homme encor n’a pas nommées.

Les flots de la lumière et les ondes du bruit.

Tout ce qu’on voit le jour, tout ce qu’on sent la nuit ;

Kh bien! nuage, azur, espace, éther, abîmes.

Ce fluide océan, ces régions sublimes Toutes pleines de feux, do lueurs, de rayons.

Où Pâme emporte l’homme, où tous deux nous fuyons.

Où volent sur nos fronts, selon des lois profondes.

Près de nous les oiseaux, et loin de nous les mondes.

Cet ensemble ineffable, immense, universel,

Formidable et charmant, — contemple, c’est le ciel!

Frais cantique de notre jeunesse, 6 symphonie, ô poêle de nos beaux jours, vous êtes encore-, à celle lieure, les compagnons de tous nos voyages, les amis de tous nos rêves! Vous êtes l’ombre et le rayon, la joie et la douleur, et l’espérance et la consolation, éloquehtes élégies des mois de niai envolés!

Mais Dieu soit loué! La distance, à cette heure, est vite franchie; entre Paris et la forêt de Saint -Germain, il n’y a plus de Pyrénées ! C’est à présent qu’il fait bon venir au Val

>8 LA SYMPHONIE A SAJNT-ÜKHMAI Y

hospitalier. Arbres, forêl , châteaux, maisons rustiques, le ruisseau qui jase et le fleuve à la grande voix, tout court et s’enfuit devant vous, tout vous suit, tout vous fait cortège.

Et, c’en est fait, toute vallée est comblée, et toute montagne est aplanie. I.a vallée ouvre au voyageur de bonne volonté ses deux bras, avec un amour maternel ; la montagne est soudain un arc de triomphe , et vous passe/ , superbe, comme si vous aviez gagné la bataille d’Ivry! Plus de fleuve, ou bien vous le traversez à pied sec; la flèche au sommet du clocher,' le coq qui chante, ou la girouette à tous les vents, vous les touchez de la main. Tout vous sourit, tout vous appelle et vous favorise; vous foulez aux pieds la poussière, et vous défiez le soleil; à peine êtesvous parti, que vous voilà, tout d’un coup, étendu sur le gazon, eu vous disant : Déjà !

Alors vraiment, cette belle forêl de Saint-Germain est à vous. Courez tout le jour; dormez si vous voulez dormir; cherchez l’ombre ou cherchez le soleil , ne craignez rien ; pour peu que la nuit vienne, et que vous pensiez à repartir, en un cliu d’œil vous voilà revenu dans votre humble demeure, apportant, digne offrande, à vos dieux domestiques, un brin de gazon, une feuille de la forêt, une pierre enlevée aux ruines du galant pavillon, quand Louis XIV avait vingt ans :

Dans cet antre où la mousse a couronné la dalle. Venait, les jeux baissés, et le soin palpitant ,

Ou la belle Caussade, ou la jeune Caudale Qui, d'un royal amant, conquête féodale.

En entrant disait : lire! — et Ixmis! en sortant.

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