‹ Les symphonies de l'hiverChapitre 7 sur 35 · J. A Ï-JU · texte numérisé non relu

J. A Ï-JU

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AU VIEUX DANTE

L’auteur de la Divine Comédie , en ses beaux jours de rêverie et d’inspiration, Dante, le terrible et charmant arnoureux-de Beatrix, aussitôt qu’il sentait l’inspiration venir, il faisait ajouter deux couverts à sa table frugale ; il mettait son plus riche habit; il couronnait sa noble tête de laurier et de verveine, et, loin des profanes , sa porte fermée, à la lueur de sa lampe brûlante, il se mettait, à table, entre les deux convives qu’il avait invités à sa fête , Eulerpe à sa droite, Uranie à sa gauche. Elles étaient, l’une et l’autre, ses deux muses favorites, et les maîtresses de sa fantaisie. Il pouvait certes évoquer tous les maîtres de l'antiquité : Hésiode, Homère, lsocrate, Eschyle et Sophocle, Euripide et Pythagore, et Diogène, et Platon lui-même, il pouvait évoquer Virgile, sou maître et son guide, et pas un n'eût manqué à l’invitation du grand poète... il se contentait à moins de frais, et la blanche Uranie, et la docte Euterpe accouraient, en toute hâte, à l’invitation du poète.

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0 clémentes, ô pacifiques, ô bonnes et douces conseillères, que j’honore et que j’aime ! Ingénieuses à tout comprendre, indulgentes à tout pardonner, mes sœurs, qui avez pris en pitié Dante exilé, salut à vous, mes sœurs! Soyez les bienvenues, leur disait-il encore, avec sou fier sourire, et puisque nous voilà seuls tous les trois, livrons-nous au bonheur de cette heure propice ! J’ai des fleurs pour parer votre sein virginal ; j'ai du vin vieux, pour remplir votre coupe éloquente. O déesse des sons, 6 reine des étoiles, c’est vous que j’aime! Abandonnez un instant l’Olympe et le ciel, votre séjour éclatant, et venez, sons mon vieux toit d’emprunt, dans les murs habités par mon exil, pour me prêter vos grâces décentes. Je n’ai que vous, mes consolatrices, dans ce monde, voué aux disputes, aux lâchetés, à l’insolence, à la cruauté de la force! O mes bienaimées !

Vous êtes ma joie et mou esj)érance dernière, en cette Italie abandonnée aux passions mauvaises. Que les Guelfes et les Gibelins se déchirent , que l’exil frappe les têtes les plus hautes, que la Tour de la Faim répète à l’écho plaintif, son grincement abominable, pourvu que vous lui soyez fidèles, ô mes belles maltresses, le vieux Dante est content ; il chante, il oublie, il pardonne !

En effet elles accouraient, dociles, à la voix inspirée; elles saluaient le poète, et, confiantes, lui donnaient leur front à baiser! Elles s’asseyaient à sa table et lui tenaient compagnie, acceptant ses santés vaillantes, et redisant au dessert, le refrain de ses chansons. Toi seul tu les voyais, ê poète! dans leurs robes lumineuses! Toi seul, lu enten-

AU VIEUX DANTE

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dais ces voix souveraines, qui parlaient à tou oreille charmée! Elles payaient, d’un sourire et d’un conseil, cette hospitalité précieuse; elles encourageaient leur hôte à boire, et à se divertir! Elles lui faisaient mille promesses décevantes, et peu à peu, à mesure que s’animait le festin, elles laissaient tomber un pli de ce beau manteau de nuages bleus, semés d'étoiles d’or. Quelle fête, à l’heure des incendies et des meurtres! Quel délire, à l’heure où succombe, honteuse de ses désordres et de ses crimes, cette égoïste société du moyen âge, aux mille têtes enivrées de sang et de colère! Dante et la nymphe Uranie à la même table, et la tète ornée des fleurs de la même eouronue !

lis brisaient le même pain; ils vidaient le même verre; ils disaient les mêmes chansons. Honnête orgie, et poétique, où l’eau claire de Ia J fontaine Castalic prenait soudain la saveur des vins de France, et le bouquet des vins d’Italie! On a parlé beaucoup des petits soupers d’Horace, entre Néère et Néobule, on n’a jamais rien dit des festins de Dante, entre Euterpe et la docte Uranie. On disait d’Horace ; C’est un sage ! Ou disait de Dante : C’est un fou ! Un fou qui a trouvé dans ces festins de son génie, une œuvre immense, destinée à relier dans une chaîne indissoluble, le temps et l’infini. Dieu et les hommes, la terre et le ciel !

Je sais un homme... Il n’a pas fait, cet homme obscur, la Divine Comédie ; il s’est bien gardé de parcourir les cercles de V Enfer; il a même évité le Purgatoire, et ses limbes éclairés :

Ou quatre étoiles d'or rayonnent dans l'espace...

LA SYMPHONIE

L’homme dont je parle ici, ne verra jamais ces merveilles; il ne saurait assister à ces miracles; la voix d’en haut n’est pas faite pour parler à celte oreille ignorante :

Au point où nous étions, l'aurore déjà vieille,

Perdant son teint de lis et sa couleur vermeille,

Au fruit de l'oranger prenait ses teintes d’or*.

Non , cet homme-là , quand il se repose , il appelle à ses loisirs, les musiciens et les chanteurs; il est un peu semblable à ce roi Louis XIV, qui ne savait pas la musique, et qui ne pouvait guère se passer de son orchestre des vingt quatre violons, en comptant la flûte à l’oignon, le tambour, la contre-basse et la trompette. Il mourut, ce grand roi, aux sons mélodieux de sou orchestre, et le dernier bruit qu'il entendit, en ce bas monde, ce fut le bruit d’une chaconne et d’un passe- pied de Lulli.

La musique est un rêve sans fatigue, et celui-là qui l’écoule en toute simplicité de cœur, peut arriver sans peine, à cet heureux état de l’âme appelé Holde Wehmulh, par cet heureux allemand, Gœlhc, un musicien de l’empyrée de Saxe- Weimar. « Holde Wehmulh » en français, c’est mieux que « le bien-être », et c’est mieux que l'espérance. On est bien, avec la certitude heureuse, que tout à l’heure, on sera mieux. C’est l’attente, holde Wehmuth; mais c’est l’attente apaisée et clémente d’un mortel de trente ans , tout au plus, qui voit briller, là haut, sur sa tête bouclée, un reflet

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