‹ Les symphonies: idylles héroïquesChapitre 27 sur 61 · LES TAUREAUX · texte numérisé non relu

LES TAUREAUX

Sur les âpres sentiers du coteau basaltique.

J'entends crier le cbar de la Cérès antique.

Les blés étant semés, avant la Gn du jour n ramène au bameau les outils du labour.

Sur le timon de frêne, un jeune bouvier celte. L'aiguillon â la main, se dresser fier et sveICe, Dirigeant de sa voix, qu'il adoucit encor, Ses taureaux accouplés corame au temps de Nestor. Dans les plis de leur cou le poil frémit et famé ; Les voilà dans la cour, le poitrail blanc d'écume. Le maître, alors, paraît lui-même, et de sa main Leur enlève le joug qu'ils reprendront demain;

igo LES SYMPHONIES.

Et sur leurs fronls touffus pour effacer l'empreinle. Un enlant las caresse et les Trappe sans crainte. Sous sa verge d'osier je me plais à les voir, Dociles et joyeux, marcher vers l'abredvoir.

Puis, libres et gardant un calme qui m'étonne. Brouter avec lenteur l'herbe rare d'automne.

Alors au bord du pré je m'arrête, et souvent. Jaloux de ce repos , je leur parle en rêvant :

Salut I ô vieux amis, Tiens nourriciers de l'homme. Qui depuis six mille ans creusez votre sillon, El subissez en paix le joug et l'aiguillon!

Des noms les plus sacrés il faut que je vous nomme.

Géants, à qui suffit un peu d'herbe et de fleurs, Qu'à la main d'un enfant un grain do sel amorce, J'adore en vous voyant, ô vieux souffre -douleurs! Deux attributs divins, la douceur dans la force.

Si vous sentiez l'orgueil, si, las de nos mépris. Dans les champs du labour transformés en arènes. Vous tourniez conb^ nous vos armes souveraines , Les bouviers et les chars voleraient en débris.

Mais soumis à la main qui frappe et qui récolle. Comme si vous aviez quelque lointain espoir.

Vous tracez devant dous le sentier du devoir. Et vous obéissez quand l'homme se révolte.

LES TAUREADX. !9I

Laissez-moi donc flatter votre rude poitrail; Je vous aime entre tous, ouvriers des vieux âges; Votre exemple est offert aux plus forts, aux plus sages ; Soyez bénÎB, taureaux, symbole du travail.

Pour m'instruire avec vous j'ai quitté les retraites, Les bois qui rae parlaient, animés par les vents; C'est vers vous que me guide, entre tous les vivants, L'esprit qui me choisit mes amitiés secrètes.

Vos pieds noirs et cambrés sont durs comme l'airain; J'aime en un droit sillon leur pesanteur sacrée. La force m'apparalt, une force qui crée.

Devant vos larges fronts à l'air morne et serein.

Qu'un autre soit jaloux du coursier ou de l'aiglel Je vois d'aussi près qu'eux l'inaccessible azur, Quand, près de mes taureaux, je marche d'un pied sûr, Entre le bois de hêtre el la moisson de seigle.

Du pas lourd des grands bœufs, du bruit sourd des rorèLs, J'écoute avec amour la lenteur cadencée; C'est ainsi que je sens, dans mes instincts secrets, Cheminer vers le but mes vers et ma pensée.

J'aime la majesté de votre doux sommeil.

Quand la splendeur du soir, dorant votre poil sombre.

lOa LES SYMPHONIES.

Sur les prés rougiasaots où s'allonge votre ombra, Semble aux conies d'ébène attacher un soleil.

Vers l'astre qui descend, teurnant un front supertw. Couchés en demi-cercle et fennant vos grands yeux. Tandis que l'eofknt joue entre vos pieds dans l'he^e , Voua ruminez en paii, Bemblables à des dieux I

Tous êtes, comme ils sont, patients et terribles. Bienfaisants comme ils sont pour nous, ingrats mortelst Et le sage Orient vous dressa des autels, L'Orient, qui voyait les vertus invisibles I

Hais l'esprit de nos jours, sombre ennemi du beau, Et dont l'étroit savoir insulte à la nature, De sa difformité, posant partout le sceau, A corrompu la race, t noble créature I

Dans ces monstres épais qu'il te donne pour fils, Je cherche, hélasl en vain, ta fierté di^rue. Lui déjii, dans son rêve, à vieux roi de Memphis, n t'arrache aux honneure de l'antique charruet

Entends, au bout dos prés, cet affreux sifflement : C'est ton rival qui passe, et le monde l'acclame. Doux et noble ouvrier, place au vil instrument ; Place au corps monstrueux qui vient détrôner rdme

LES TA0READX. 193

Que l'esprit désormais passe daDS le mêlai 1 Mais en donnant au fer la vitesse et la vie, O pâle humanité, subis l'arrêt fatal :

A l'œuvre de tes mains tu seras asservie I

Accepte un joug plus dur que celui des taureaux; Plus de soleil, d'air pur et d'borizons sans bornes; Ta pleurer longuement, dans les ateliers mornes. Ce travail libre et fier qui faisait les bérosi

Moi, tant qu'il restera quelque Celte aux mains rudes. Du taureau de labour gardant le sang bien pur, J'irai pour adorer, dans son cbalet obscur, L'antique liberté, fille des solitudes.

Disciple et confident des êtres dédaignés.

Je suivrai lee troupeaux sur les sommets bleuâtres ; Là, docile aux accords par les bois enseignés, Je veux goûter aussi la sagesse des pâtres.

U , d'un siècle énervé je ressens moins le mal ,

Je me crois un moment affranchi de ses chaînes.

Quand j'écoule, en mon rêve enivré d'idéal ,

Hugir les grands taureaut k l'ombre des grands chênes.

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