‹ Les symphonies. Idylles héroïquesChapitre 117 sur 143 · VOIX DES SOMMETS · texte numérisé non relu

VOIX DES SOMMETS

Donnez l'essor à votre âme, Elle aspire aux grands sommets ; Des sens éteignez la flamme Avec l'onde et le dictame Et le miel que je promets.

Fuyez l'humaine malice ; Et, loin d'un monde envieux, Apportez, comme un calice, Pour que rien ne le ternisse, Votre amour sur les hauts lieux.

Sa tente est sous le mélèze Près des flots immaculés; Le cœur y respire à l'aise

Et l'air léger vous apaise Sur les gazons non foulés.

De l'aigle et de la lumière Ce mont est le vrai séjour ; Il est fait pour la prière, Pour la vertu libre et fière...

Il est fait pour votre amour.

Les oiseaux, la brise et l'onde Entendront seuls votre aveu ; Ma forêt vierge et profonde Vous cache aux regards du monde, Mais vous laisse voir à Dieu.

Comme on respire bien sur nos Alpes sublimes; Leur souffle est plein de force et de sages conseils. Lorsqu'on rêva d'atteindre aux héroïques cimes, Qu'on est bien, pour aimer, sous ces chastes soleils.

Livre, ô blanche Yung-Frau, livre-nous ton domaine ; Soutiens, sur tes degrés d'azur et de cristal, Porte, comme une sœur, l'ange que je t'amène. Elle est digne d'avoir ton front pour piédestal.

Comme ta neige vierge où l'aigle seul s'abreuve, Son amour, éteignant l'ardeur des faux plaisirs, Verse au cœur, à travers les sentiers de l'épreuve, Un torrent qui l'exalte en ses nobles désirs.

Elle a rendu meilleurs tous ceux qui l'ont aimée; Et, rien qu'en l'écoutant, sans vivre sous sa loi, En respirant de loin cette rose embaumée, L'âme s'ouvre à sa grâce et désire la foi.

Son sourire a brillé sur mes doutes funèbres, Frappant le noir essaim, comme un rayon vainqueur, Ce soleil a chassé les oiseaux de ténèbres, Et l'aube du vrai jour se lève dans mon cœur.

Je vois mes horizons et mes regards s'étendre; Un glaive mieux trempé s'affermit sous mes doigts ; Plus fort dans mes périls, je reste aussi plus tendre, Et sais mieux me donner, partout où je me dois !

Quand elle sent mon cœur qui gronde et qui déborde, Elle en calme les flots, mais sans lutter contre eux ; Elle sait diriger, en sa miséricorde, Ce trop-plein de l'amour sur tous les malheureux.

Va, mon cœur et mes sens te resteront dociles ; Guide-moi vers ton ciel, à travers cent combats; Montre-moi le chemin des vertus difficiles Et dont la récompense est ailleurs qu'ici-bas.

Près d'une autre que toi, cette soif qui m'altère, Dans un oubli moins pur et moins audacieux, Eût imploré l'ivresse et le miel de la terre, Mais à toi, Béatrix, on demande les deux.

Le dieu que l'on poursuit à travers toute femme, L'Éternel invisible à mes yeux s'est montré,

Éclairant, tout à coup, des sphères de mon âme Où le soleil cnccr n'avait pas pénétré.

Béatrix, ô lumière, à toi de me conduire 1

Ne me retire pas ce rayon qui m'a lui;

C'est par l'échelle d'or de ton pieux sourire

due Dieu descend vers moi, que je monte vers lui.

Ton cœur a trouvé des paroles Qui m'étreignent comme un lien; Je sens d'ardentes auréoles Enlacer ton front et le mien.

A travers cette ivresse austère, J'ai possédé, dans un moment, De quoi répandre sur la terre Un siècle de ravissement.

A qui voit ton âme profonde, A qui t'aima sur ces sommets, Va, tous les amours de ce monde Sont impossibles désormais.

Après ce jour, tout autre est vide !

Je veux, quel que soit l'avenir, Comme au fond d'une Thébaïde, M'enfermer dans ce souvenir.

L'aumône seule et la prière Auront accès dans ce saint lieu

Pour rester à toi plus entière, Je veux être toute à mon Dieu.

Je veux souffrir pour qu'il s'apaise, Te comptant chacun de mes pleurs.

Je veux porter ce qui te pèse.

Tout le fardeau de tes douleurs.

Laisse-moi ma chaîne éternelle; Rien ne saurait la délier.

Toi, pour aller où Dieu t'appelle, Reste libre de m'oublier.

Et si, jamais, un cœur plus digne T'offrait de plus belles amours, Aime une autre, je m'y résigne, Et tu seras béni toujours.

Au ciel on n'a pas de rivales ; Tout est si grand, tout est si pur !

Les âmes sont toutes égales Devant Dieu dans l'immense azur.

Tu m'y reconnaîtras, je pense, Aux ardeurs vives de ma foi, Et j'irai, pour ma récompense, M'asseoir, là-haut, plus près de toi.

konrad .

Où cherches-tu le ciel? nous l'avons dans nos âmes ! Ici, point de regrets ou d'espoirs superflus;

Le passé, l'avenir, c'est l'heure où nous aimâmes... Pour mon cœur, désormais, le temps n'existe plus.

Restons ici ! je veux éterniser cette heure. Dans l'ivresse et la paix du bonheur assuré, Je veux, à notre amour, bâtir une demeure Sur la cime où par toi je fus transfiguré.

Page 1