K ON'RAD
La fête de mon cœur n'aura duré qu'une heure; L'hôte envoyé du ciel y retourne et me fuit. Un printemps pénétrait dans ma sombre demeure: Mais le soleil s'éteint, je rentre dans ma nuit.
Tu sais dans quel hiver a brillé ton sourire, Quel ténébreux linceul chargeait mon front glacé, De quels âpres soucis le présent me déchire, Quels spectres contre moi déchaîne le passé.
Tu sais, dans l'avenir, le destin qui m'effraie, L'espoir qui m'était cher et que je vois flétri. Tes yeux ont répandu leur baume sur ma plaie ; Tu connais bien mon mal, car tu m'avais guéri.
Et voilà que tu pars, toi, ma douce lumière! Ma main est tiède encor de tes adieux de sœur, Et, déjà, ramenant la douleur coutumière, L'ombre des jours mauvais retombe sur mon cœu
Fantômes du matin, spectres des nuits futures, Doutes, remords, terreurs, pensers irrésolus, Recommencez sur moi, redoublez vos tortures 1 L'ange qui vous chassait ne me défendra plus.
Elle a son poste ailleurs dans la bataille humaine, Près d'une autre douleur qu'elle y doit secourir, Dans son lointain pays, où son Dieu la ramène, Elle a d'autres amours qui la feront souffrir.
Adieu ! je veux encor, pour épuiser mes larmes, Visiter chaque place où nous avons aimé, Tous ces lieux rayonnants d'un reflet de tes charmes Et mon cachot lui-même en Éden transformé.
J'ai revu nos sentiers, nos fleurs et nos retraites, Ces bois où nous passions nous tenant par la main, J'ai cueilli mon trésor de reliques secrètes, Des jours évanouis j'ai refait le chemin.
Sous ta fenêtre, encore, un instinct me rappelle; Le pauvre y vient toujours, ami connu de nous; Je lui parle, et je pleure, et, dans notre chapelle, Sous l'arche où tu priais, je tombe à deux genoux.
Adieu ! je pars aussi, mon exil recommence. La vie à mes terreurs s'ouvre comme un désert. Je vais traîner partout ma solitude immense; La terre entière est vide à celui qui te perd.
Pour l'homme, ainsi tombé des cieux où tu l'enlèves, Qui connut l'idéal avec toi visité,
Pour celui dont le cœur a partagé tes rêves, Quel charme reste encore à la réalité?
Il est parti, le doux message; Je pleurais bien en l'écrivant ; Dieu le guide, il s'est fait passage!
Il parviendra, le doux message; Pleure encore en le recevant.
Je veux qu'il devienne ta joie, Mon chaste et pieux souvenir.
Cet amour que Dieu nous envoie A ses tourments qu'il faut bénir.
Je veux qu'à ton âme blessée Il rende, à jamais, la vigueur; Je veux faire de ma pensée Un lieu de repos pour ton cœur.
Je veux que l'ombre t'en soit douce, Que, des vains désirs abrité, Tu viennes, sur un lit de mousse, Y dormir en sécurité.
A toi seul ouverte et connue, L'âme où tu règnes, désormais, Soumise, attendra ta venue, Et ne t'enchaînera jamais.
Je veux encor, tâche plus belle, Etre pour toi, dans la maison, L'humble degré de la chapelle Où l'on se pose en oraison ;
Où devant Dieu Ton se retire, Où l'on médite chaque soir, Où tu viendras... si je t'inspire La douce vertu de l'espoir.
Il est parti, le doux message; Je pleurais bien en l'écrivant; Dieu le guide, il s'est fait passage ! Il parviendra, le doux message; Pleure encore en le recevant.
KOXRAD.
Oui, j'ai ma vision présente au fond de l'âme! Ton image, ô ma sœur, que rien n'y peut ternir. Tous ces yeux dont hier je redoutais la flamme, Combien ils ont pâli près de ton souvenir!
Comme ces fleurs du monde ont perdu leurs prestiges ! Comme, â tes ailes d'ange attaché désormais, Mon cœur, où nul désir n'a laissé de vestiges, Des terrestres amours est guéri pour jamais!
Q.ue sont leurs voluptés et leurs folles caresses? Ton plus chaste regard de chrétienne et de sœur, Un mot tendre et joyeux, une main que tu presses, M'ont fait vite oublier cette amère douceur.
Contre les faux plaisirs le bonheur est une arme; J'ai triomphé sitôt que ton sourire a lui; Mais je perds avec toi ma victoire et son charme; Tout mon cœur m'a quitté du jour où tu m'as fui.
Pourquoi vivre et lutter? nulle espérance humaine, Hormis ton seul amour, n'excite un rêve en moi. Sous mon fardeau d'ennui que je soulève à peine, Pourquoi marcher encor? mon seul but, c'était toi;
Toi, toujours impossible et toujours séparée; Toi, qu'il m'est interdit de servir à genoux ; Toi, qui de ton Édeu m'as défendu l'entrée, Par ce seul mot : devoir, flamboyant devant nous!
Pourquoi vivre, et traîner ma blessure éternelle, Mes chastes souvenirs plus âpres qu'un remord ? L'amour tel qu'on le sent, lorsqu'on est aimé d'elle, Nous arrache à la terre et m'invite à la mort.
Il est parti, le doux message; Je pleurais bien en l'écrivant; Dieu le guide, il s'est fait passage!
Il parviendra, le doux message; Pleure encore en le recevant.
Dans cet exil où je te pleure, Va! tout mon cœur te reste uni.
Pour nous y trouver à toute heure, Dieu nous ouvre son infini.
Jî
Dans sa pensée où je m'élance, Tous deux nous nous enveloppons; Là, du fond de notre silence, Je te parle et tu me réponds.
Sens-tu comme je suis mêlée A chaque goutte de tes pleurs; Combien ma pauvre âme est troublée Du moindre écho de tes douleurs?
Dans l'air qui passe et que j'aspire J'ai reconnu ton souffle pur; J'aperçois encor ton sourire Rayonner vers moi dans l'azur.
Ton regard, au loin, me pénètre; Et, dans ce muet entretien, Je sens palpiter tout mon être D'un léger battement du tien.
Au delà du temps qu'il dépasse, Mon amouï te suit en tout lieu ; Il reflue à travers l'espace ; Il n'a d'autres bornes que Dieu.
Il est ma force et ma faiblesse; Je vois le piège qu'il me tend ; Il m'attire, et son trait me blesse ; J'y succombe en lui résistant.
C'est le calice expiatoire,
C'est le combat selon mes vœux,
Qui sera, là-haut, ma victoire, Et la tienne, si tu le veux.
le
La couronne y sera plus bell Pour le plus douloureux combat; Va donc à l'œuvre où Dieu t'appelle, Fort de ma foi que rien n'abat.
Tu sais que jamais à son aide Mon cœur n'invoquera l'oubli ; Notre blessure a pour remède La paix du devoir accompli.
Il est parti, le doux message; Je pleurais bien en l'écrivant; Dieu le guide, il s'est fait passage!
Il parviendra, le doux message; Pleure encore en le recevant.
K OXRAD.
Oui, je veux t'obéir et je consens à vivre, Puisque à travers l'exil nous pouvons nous revoir. Puisqu'il me reste encore un sentier pour te suivre, J'y marche sur tes pas dans cet âpre devoir.
J'y suis prêt à lutter, à souffrir sans me plaindre, A me vaincre moi-même et mes folles ardeurs. J'aspire aux régions où je devrai t'atteindre; Un tel amour m'oblige à toutes les grandeurs.
J'ai vu d'autres que toi forcer des cœurs fidèles A ramper sous un joug, énervés à jamais ; Toi, tu m'as rendu libre et m'as donné des ailes; Ton souffle m'a poussé vers les chastes sommets.
En chassant de mon cœur les idoles vulgaires, Ce généreux amour m'a laissé mes vrais dieux, Au pied de leurs autels, que j'oubliais naguères, En prononçant ton nom je les adore mieux.
Depuis que j'aime en toi, dans tes grâces paisibles, Ces splendeurs de l'esprit qu'annonce un front charmant, Dans mon cœur, plus ému des beautés invisibles, Le doux charme du bien agit plus fortement.
Sur tous les malheureux j'ai plus d'âme à répandre; Je crois à la vertu d'une plus ferme foi. Ceux que je dois aimer, ceux que je dois défendre, Possèdent mieux mon cœur, depuis qu'il est à toi.
Tu m'as rendu la force avec le don des larmes, Avec ces pleurs cachés, sources des grands desseins, Qu'à l'heure du combat, pour y tremper leurs armes, Versent, en s'immolant, les héros et les saints.
Il est parti, le doux message; Je pleurais bien en l'écrivant; Dieu le guide, il s'est fait passage 1 Il parviendra, le doux message ; Pleure encore en le recevant.
Imitons ces âmes divines; Envolons-nous du même essor !
Au prix de leur bandeau d'épines, Dieu nous promet leur nimbe d'or.
Dans leur ciel on peut les atteindre ; Il faut, pour un temps, ici-bas, Aimer et souffrir sans nous plaindre Et livrer aussi nos combats.
Sens-tu pas d'austères délices Envahir nos esprits domptés ?
Val faisons de nos sacrifices Nos éternelles voluptés.
Viens! mon âme est pleine et déborde,
Épanchons ces torrents de feu,
En lumière, en miséricorde,
Sur tous les cœurs privés de Dieu.
Des œuvres, ami, plus de rêve!
Pour tous les maux, pour tous les droits, J'ai la prière, et toi le glaive; Armons-nous, tous deux, de la Croix.
11 passe au galop sur la neige, Dans le steppe il va nuit et jour;
Il est parti... Dieu le protège!
Il passe au galop sur la neige, L'ardent message de l'amour.
Je l'ai repris, ce glaive! et, rentré dans la vie, Sous la même bannière où je te vois courir, A l'œuvre de justice où ma foi me convie, J'offre un soldat plus ferme et mieux prêt à mourir.
Qu'importe autour de moi le bruit ou le silence? J'ai rêvé d'une gloire impossible ici-bas. C'est toi, dans ton azur, toi vers qui je m'élance, C'est toi que je poursuis à travers mes combats,
Toi que j'atteins à peine au vol de ma pensée, Dans ce pur idéal où tu fuis tout en pleurs. Mais, va, la sphère auguste où tu seras placée, J'y monterai, peut-être, à force de douleurs,
A force de désirs sans mesure et sans trêve, De combats que je cherche et que j'entasserai. Va ! tu peux te livrer à l'essor qui t'enlève Et fuir au bout du ciel... Je t'y retrouverai!