L ESPRIT
Viens ! j'accueille et nourris ce fécond désespoir, Ces haines magnanimes;
Je hausse les cœurs fiers et d'un ferme vouloir Au niveau de mes cimes.
Viens! j'ouvre à tes désirs cet austère jardin ;
Mon soleil t'y convie.
Récolte avec mes fleurs, de gradin en gradin,
Les conseils de la vie.
Jusqu'au champ suspendu sur cet étroit rocher Où le chamois et l'aigle osent seuls se percher, Quel sentier, a conduit, dans sa longue escalade, Depuis ce toit qui fume au pied de la cascade,
Le hardi laboureur qui fait si haut moisson? Quel oiseau lui prêta son aile et sa chanson ? Quelle occulte vertu, sous ses mains familières, Fait jaillir, tous les ans, le bon grain de ces pierres? Ses bœufs n'ont pu le suivre ; et, seul, dans le granit Il retourne en suant son fer que Dieu bénit; Seul, dans ces hauts sillons étayés de murailles 11 a porté la herse et le sac des semailles. Le sol même est son œuvre. Au grain blond et vermeil Dieu n'a rien pour sa part fourni que le soleil. L'homme a seul amassé sur le roc qui l'appuie Ce champ aérien repris par chaque pluie. Toi-même, ô laboureur, toi seul as, sur tes reins, Porté le riche humus à ces maigres terrains. Ton blé germant là-haut, dans la roche brisée, Y boit plus de sueurs cent fois que de rosée; Et, comme on bénit Dieu sous ton toit de sapin, Nous devons te bénir quand nous mangeons ce pain. Ah ! qu'il est plein de vie et de saveur! Ah! comme Ce pain, fait tout entier de la vertu de l'homme, Donne un plus noble sang, un plus vaillant esprit A l'aïeul qui le sème, aux enfants qu'il nourrit !
Mais nous, ô voyageur, plus haut! montons encore Cet escalier des monts par où descend l'aurore ; Chacun de ses degrés offre au cœur agrandi L'image et le conseil d'un travail plus hardi.
Arrêtons-nous, regarde ! aux flancs du précipice, Sur ces murs veloutés qu'un fin gazon tapisse, Le faucheur, sur l'abîme allongeant son râteau, Ramène herbes et fleurs jusqu'au bord du plateau.
ii. 35
Vois ce sapin vieilli dont les dernières brandies Pendent au bord du gouffre avec leurs mousses blanches : Vois ! l'homme ose attacher à ce tronc caverneux Et prendre pour échelle un câble aux mille nœuds. Il s'en va, jusqu'en bas, couper l'herbe nouvelle. Sur le dos du faucheur la gerbe s'amoncelle. Pour gravir sous ce poids l'impossible chemin, Il saisit chaque nœud de sa robuste main ; Il monte ; il a touché l'étroite plate-forme. Le voilà qui dépose, enfin, sa charge énorme, 11 respire. Il repart; entre les hauts piliers Il suit de la forêt les détours familiers.
Déjà, sur la colline adoucie en sa pente, Un sentier plus battu vers le hameau serpente ; L'homme approche, et, là-bas sur ce tertre avancé, Sa verte meule oscille à son pas cadencé. Voyez! le fenil s'ouvre et s'emplit; l'herbe fraîche Et les fleurs des sommets vont parfumer la crèche. Tombe aujourd'hui la neige, et grondent les autans, La vache rousse aura du foin jusqu'au printemps, Et tes fils accroupis, se réchauffant sous elle, Pourront s'abreuver tous sans tarir sa mamelle!
Retourne un jour encor, brun faucheur aux pieds nus, Jusqu'à ces prés sans maître et de toi seul connus; Emmanches-y ton fer d'un bois que rien ne rompe ; Puis, reviens. Du canton, là-bas, mugit la trompe, Et, dans la gorge étroite où roulent des tambours, J'entends les fantassins s'approcher à pas lourds.
H F. RM AN. 275