CHANT DES FAUCHEURS
Au soleil levant les faux étincellent; La cascade en feu jette moins d'éclairs Sous l'ardent rayon qui court dans les airs; Avec moins de bruit ses longs flots ruissellent. Au soleil levant les faux étincellent.
Vois là-haut frémir nos fiers bataillons! La liberté souffle et grossit la trombe; Sur chaque berceau, près de chaque tombe, Drus comme les blés dans nos verts sillons, Ils germent du sol, nos fiers bataillons.
La ianx dans tes mains vaut mieux que l'épée, Montagnard fidèle aux mœurs des aïeux ! Dans l'auguste foi, dans l'honneur pieux, Ainsi que ton cœur sa lame est trempée. La faux dans tes mains vaut mieux que l'épée.
Ton marteau sonore a battu l'acier; Le grès du rocher près du flot l'aiguise, La hampe de frêne est faite à ta guise; Présente la pointe au sanglant coursier. Ton marteau sonore a battu l'acier.
Rustiques faucheurs, l'escadron se brise Sur vos rangs pressés comme une forêt.
Frappez des chevaux le nerveux jarret; Rustiques faucheurs qu'un soldat méprise, Fauchez plus avant, l'escadron se brise!
Les hauts cavaliers tombent lourdement Sous l'or et l'airain des riches armures. Les épis sont pleins, les herbes sont mûres : Comme les pavots et le blond froment, Les hauts cavaliers tombent lourdement.
Rompez dans leurs mains comme une quenouille La lance effilée au rouge pennon Et l'écu d'azur où s'écrit leur nom.
Sous l'acier des faux lavé de sa rouille, Leur glaive est brisé comme une quenouille.
Gravissez, faucheurs, ces monceaux de morts Pareils aux sommets, votre âpre domaine. Sur ces prés sanglants le fer se promène, Pour trancher la fleur des preux et des forts. Gravissez, faucheurs, ces monceaux de morts.
Vous n'aurez jamais de moissons plus belles; Ramenez vos chars pleins et triomphants; La liberté sainte a, pour vos enfants, Lié de ses mains les blondes javelles... Vous n'aurez jamais de moissons plus belles.
Rentrez sous le hangar les faux et les tridents ; Votre toit vous rappelle après ces jours ardents. Moi, j'irai sur vos monts, qu'en rêvant je traverse, Cueillir à chaque cime une vertu diverse.
Les saintes visions habitent ces hauteurs; Dieu, qui s'y manifeste à vos rudes pasteurs,
Accorde avec amour à leur race aguerrie, Après les grands combats, la grande rêverie.