L ESPRIT
Je t'ai vu, tout enfant, pleurer sur mes collines,
Ton livre dans la main, Cherchant pour t'approcher de ces âmes divines
Quel est le vrai chemin.
Et moi j'ouvre à ton cœur leurs sphères immortelles
Viens les aimer de près, Et leur parler toi-même, et te baigner comme elles
Dans mes saintes forêts.
Viens, assis sur les fleurs, près de l'onde écumante,
Respirer, tout l'été, L'esprit qui les supporte et qui les alimente
Dans leur éternité.
Sur une mer de neige, une île verte et chaude Dans son cadre d'argent luit comme une émeraude; Les glaciers crénelés, s'étageant par gradin, Font un rempart d'azur à ce chaste jardin. Le sourire empourpré du jour qui se réveille, Ruisselant sur les fleurs de l'immense corbeille, Enflamme, sous l'or vif dont il baigne leurs fronts, La digitale rouge et les rhododendrons, Et la longue asphodèle, et mille herbes étranges, Qu'ailleurs n'ont vus fleurir ni l'homme ni les anges, Et mille arbres sans nom réservés à ce lieu Qui n'a pour jardinier que le souffle de Dieu.
Vers ce paisible Éden porté de rêve en rêve, De sommet en sommet l'ardent songeur s'élève, Et, comme en son berceau, vient, sans étonnement, S'asseoir sur ces gazons voisins du firmament.'
Visible pour lut seul, un long cortège d'âmes Tourbillonnait dans l'air en ellipses de flammes, Et, formant un grand aigle au plumage vermeil, Comme un feu dans la nuit brillait dans le soleil. Ces radieux esprits, avec des cris de joie, Planent sur l'étranger comme sur une nroie;
Car de tout noble amour pour leur gloire excité Dieu nourrit les héros durant l'éternité, Et fait, entre eux et nous, flotter sans qu'il dévie Un courant de vertus de l'une à l'autre vie.
Or, l'amant des hauteurs devant lui, tout le jour,
Vit ces oiseaux divins se poser tour à tour;
Et tous, en lui parlant sous leur figure ancienne,
Échangeaient par éclairs leur âme avec la sienne.
Tous, divers autrefois et de race et de lieux,
Ne forment plus au ciel qu'un peuple merveilleux ;
Ils ont dans l'idéal leur commune patrie
Et leur même symbole où plus rien ne varie;
Et, d'un même langage alternant les douceurs,
L'accent seul est divers entre ces âmes sœurs.
Des lyres, des parfums, une chaude lumière, Accompagnent la voix qui descend la première. C'est l'héroïsme en fleur dans sa jeune fierté, C'est la Grèce enseignant la force et la beauté.
« Je t'ai vu, tout enfant, errer aux Thermopyles, Glanant sur ces rochers, en exemples fertiles, Où la liberté sainte a fait tant de moissons; Tu croyais de mon sang la pierre encor trempée, Et serrais dans ta main, comme on serre une épée, Un livre où tu lisais nos sublimes leçons.
Tu voyais flamboyer l'épitaphe immortelle Qui du fond de l'histoire à jamais étincelle,
Qui contient le secret, le prix de nos exploits; Tu l'écoutais chanter dans la langue d'Homère ; Et tu pleurais, tout haut, comme on pleure une mère, Ceux qui sont morts pour Sparte et pour ses saintes lois.
Et tu voulais mourir, et, dans ton noble rêve, Tu t'armais près de moi de la pique et du glaive; Tu me demandais place à mon dernier festin ; Tu lançais avec nous le disque, au son des lyres, Et, paré pour la mort de fleurs et de sourires, Enfant, tu défiais l'Asie et le destin.
Lorsque à dix ans, baigné de ces pieuses larmes,
Tu brandissais ainsi de chimériques armes,
Ce jour-là, tu fus homme et tu prouvas ton cœur;
Et ceux-là sont enfants, sous leurs infâmes rides,
Dont l'oblique regard et les lèvres arides
Te lancent aujourd'hui leur trait lâche et moqueur.
Puisqù'en son jeune essor, sans conseils et sans craintes, Ton âme a pris sa place aux Thermopyles saintes; Puisque tu venais là mourir à mes côtés, Reste à ce poste auguste aimé du petit nombre, Et combats-y sans trêve, au grand jour ou dans l'ombre, Pour la Sparte éternelle et ses dieux insultés.
Couvre de myrte en fleur ton arme vengeresse, Expire en souriant comme un fils de ta Grèce ; Je t'invite au souper promis à mes soldats, Où la muse aux bras blancs, sous de tièdes ombrages, Verse un même nectar aux héros comme aux sages, Et sourit à Platon près de Léonidas. »
Voici l'accent plus sombre et la voix surhumaine Et les âpres conseils de la vertu romaine, Qui défend aux grands cœurs, quand tout plie à la fois, De fléchir sous un maître et de survivre aux lois.