‹ Les symphonies. Idylles héroïquesChapitre 21 sur 143 · A MON AMI U L R 1 C GUTTINGUER · texte numérisé non relu

A MON AMI U L R 1 C GUTTINGUER

l'aveugle.

L'aveugle a deviné que la Muse, ô pasteurs, Conserve encore ici deux jeunes serviteurs; Démêlant de vos voix l'harmonieuse trame, Déjà dans votre accent j'ai lu toute votre âme.

Vous êtes doux et fiers; et, puisque vous chantez, Enfants, vous honorez les dieux et respectez Les vieillards, qu'on méprise en ces jours de délire; Car toutes les vertus sont filles de la lyre. Vous m'exaucerez donc : je fus poète aussi; Peut-être on sait encor mes chansons loin d'ici. Mais, trop vieux aujourd'hui, des saintes mélodies L'urne d'or reste close à mes mains engourdies; Et par mes yeux éteints, mais non taris de pleurs, La Muse ne fait plus sa moisson de couleurs.

Ce matin, l'air plus tiède, arrivant sous mon chaume,

Me guida vers ces prés où le zéphyr s'embaume;

L'aveugle y vient encore, une dernière fois,

Respirer le printemps dans l'haleine des bois.

Chantez pour moi, bergers, ces beaux lieux qui vous plaisent;

Ce n'est pas le printemps, si les oiseaux se taisent.

Pour l'aveugle, chantez! pour lui, qui ne peut voir

Les cieux de rose ou d'or fleurir matin et soir.

Redonnez-moi l'aspect de la Nature absente;

Qu'aux clartés de vos vers mon âme encor la sente.

Ces bois si chers, ces prés de soleil éclatants,

Faites-les-moi revoir par vos, yeux de vingt ans.

Dites-moi la Nature et la saison nouvelle,

Et le charme secret qui vous attire en elle.

Rendez-moi, tous les deux à ce hêtre adossés,

Ces combats si charmants, hélas ! et délaissés,

Où les bergers, rivaux d'amour et de génie,

D'une double chanson mariaient l'harmonie.

La Muse aime les chants alternés; les beaux vers

Sonnent mieux balancés sur deux modes divers.

Ouvrez la lutte, enfants ! pour prix de la victoire,

Je réserve au vainqueur une lyre d'ivoire,

Présent d'un dieu pasteur qui vécut parmi nous. L'heureux vaincu prendra cette coupe de houx Ciselée avec art, de vin vieux imprégnée; En un pareil combat, jadis, je l'ai gagnée.

Salut, printemps, salut! c'est toi qui fais aimer. Salut aux champs, aux bois que tu viens ranimer; Où, sous chaque rameau, la volupté palpite. Je cherche les forêts, car l'amour les habite. L'odeur des prés m'attire et les vives couleurs; Car j'y trouve une enfant plus douce que les fleurs.

O Nature, salut! c'est toi seule, ô ma mère! C'est toi que je visite en ton palais charmant; Je n'y viens pas, épris d'une idole éphémère, Chercher d'un autre amour l'asile et l'ornement.

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