A MON AMI P. CHENAVARD
Tous les fruits du verger ne sont pas mûrs encor,
IMais l'automne apparaît dans les bois jaunes d'or; La brume se répand, grise comme la cendre, Au pied de ce coteau que tu vas redescendre.
Sur la pierre annonçant la moitié du chemin, Que fait cet homme assis et le front dans sa main? Il écoute les voix de la saison extrême Gémir dans la forêt et parler dans lui-même.
La nature se plaint; un long gémissement
Aux larmes nous convie; Et ce bruit douloureux reste, éternellement,
Le son que rend la vie.
Le sort frappe ses coups ; plus riche est le métal, Plus haut la cloche tinte;
L'homme jette, entre tous, sous le marteau fatal, Une plus vive plainte.
Laisse-toi donc gémir, ô sombre voyageur!
Toi qui sors de la flamme ; Je sais quels coups, lancés par le divin forgeur,
Font retentir ton âme.
Je sais, moi, le désert, moi, confident sacré De tous les cœurs qui saignent,
Moi, l'écho toujours prêt du rêveur ignoré Que les foules dédaignent,
Je sais ton mal secret! Ta fierté cache un deuil;
J'aperçois, quand tu railles, Le renard acharné, sous ton manteau d'orgueil,
A ronger tes entrailles.
Je connais tout de toi, fautes et châtiment,
Illusions diverses; O fier vaincu! je sais s'ils coulent justement,
Tous les pleurs que tu verses.
L'ardent besoin du vrai, dès l'enfance, a veillé,
La nuit, dans ton alcôve; De ses froides sueurs ton front trop tôt mouillé
A vingt ans resta chauve.
Tu convoquas, pour fuir les vulgaires erreurs, Tous les guides célèbres;
Et tu vas, assiégé de doute et de terreurs, Perdu dans les ténèbres.
Tu pouvais, comme un autre, amoureux du loisir,
Goûter les folles joies, Vivre au moins et rêver..., mais tu voulus choisir
L'art et ses rudes voies;
IEt tu t'es mis à l'œuvre, épris d'un idéal, Espérant à la foule Faire un jour adorer le glorieux métal Dont ton âme est le moule.