‹ Les symphonies. Idylles héroïquesChapitre 29 sur 143 · II · texte numérisé non relu

II

L'étude à ta jeunesse a fait un lourd tombeau

De ton atelier sombre; Et voilà que tes mains, ô poursuivant du beau,

S'attachaient à son ombre !

Pour en saisir la trace, oh! pleure, il est trop tard: Plus rien qui lui ressemble!

L'automne a sur tes yeux mis son premier brouillard : Voilà ta main qui tremble.

Ah! vieillir, sentir poindre en son cœur la saison

Stérile et monotone; Voir déjà, quand l'été fut sans fleur ni moisson,

Neiger un froid d'automne!

Tu n'as pas de tes jours bu la douce liqueur,

Tu vas goûter la lie ; Tu bois ce fond amer qui reste sur le cœur

Et jamais ne s'oublie.

Tu rêvas tout ! l'amour, la vertu, le savoir,

Et l'épée et la lyre.

L'amour! Était-ce lui?... Tu subis son pouvoir

Assez pour le maudire.

Il t'a brisé! tu fuis; ta stoïque raison

Le juge et le déteste; Il t'abreuva de fiel..., et de son doux poison

L'ardente soif te reste.

Lui qui t'a si souvent baigné de pleurs amers,

Brûlé d'un flot de lave; Lui qui sur tes beaux jours a fait peser des fers

Et t'a vu son esclave,

Il te reste ignoré!... Tu t'en vas, désormais, Enviant ceux qu'il trompe;

Te voilà de son temple exilé pour jamais, Sans avoir vu sa pompe.

Du royaume interdit, où tous auront vécu, Tu sors sans le connaître,

Gardant une blessure, ô douloureux vaincu !... Et des remords peut-être !

Mais, royaume ou prison, ton cœur s'en est banni

Voici les froides heures.

Hélas! ce mal de moins laisse un vide infini,

Et déjà tu le pleures.

Rien au fond de ton âme et rien autour de toi !

La nuit, la nuit commence; La nuit d'hiver, dont l'homme aborde avec effroi

La solitude immense.

Ici, l'horrible mort moissonna sans pitié Dans le champ de ta race; -à, tu lis, sur les fronts, que la sainte amitié

6o LES SYMPHONIES .

Va, pleure, et ne crains pas! Ta voix au loin se perd

Car l'oubli t'environne.

Tes sanglots, éclatant sur ton chevet désert,

N'éveilleront personne.

Pleure! nul front craintif, endormi près du tien, N'est mouillé de tes larmes.

Sur tes nuits sans repos jamais doux entretien N'aura versé des charmes.

Quand tu t'endormiras d'un sommeil étouffant,

Il faudra qu'il s'achève ; Jamais, en ton angoisse, un joyeux cri d'enfant

N'interrompra ton rêve.

La flamme va s'éteindre au paternel foyer;

Les récits vont se taire.

Tiens-toi prêt à vieillir sans bras pour t'appuyer ;

Voilà l'hiver austère.

Déjà le fiel se glisse en ton sang qui tarit,

Ta veine s'est glacée ; Et la noire tristesse, à travers ton esprit,

Coule avec la pensée.

Tu vis avec effort; Dieu semble te nier Ce qu'il donne à chaque être,

Ce doux réveil de l'âme au soleil printanier Où l'on se sent renaître.

L'air libre du désert, où jadis, en rêvant, Tu pansais tes blessures,

CONSOLATION. 6l

Brûle aujourd'hui ta lèvre; et les baisers du vent Sont pour toi des morsures.

Souffrir, toujours souffrir! du travail, du repos!

Le feu qui te dévore Circule sourdement de ton âme à tes os,

Et Dieu l'attise encore.

Tout croule autour de toi! rien qui fasse espérer;

L'antique foi succombe.

L'air du siècle où tu vis est triste à respirer

Comme une odeur de tombe.

Toute vie est douleur; tout gémit ici-bas,

La nature et toi-même.

Connais-tu des échos où ne résonnent pas

La plainte et le blasphème?

Pleure sur ce qui meurt et sur ce qui grandit;

C'est ta loi ; pleure, ô maître !

Et lance l'anathème à ce monde maudit,

A Dieu qui t'a fait naître.

I C'est ainsi qu'il entend, au coucher du soleil, Parler ses passions et les échos du monde ; Mais bientôt, en lui-même, une voix plus profonde Oppose au désespoir un plus ferme conseil :

Oui, si j'écoute en moi les sens et la nature,

Tout ce qui doit finir, Je pleure et je maudis, ou du moins je murmure,

Quand je devrais bénir.

Cependant, au plus fort du blasphème et du doute,

Dans ma plus sombre nuit, Une infaillible voix me parle, et je l'écoute ;

Une clarté me luit.

C'est toi, saint idéal, c'est toi qui m'illumines!

J'ai gardé ton flambeau ; C'est toi qui fais briller, du sein de mes ruines,

L'astre éclatant du beau.

Par toi m'est révélé notre but invisible.

A ton amour divin, Mon cœur, libre des sens et désormais paisible,

N'aspire pas en vain.

J'oublie, à t'entrevoir, mes souvenirs funèbres,

Mes doutes plein d'effroi; Ht, comme l'aigle, heureux en sortant des ténèbres,

Je m'élance vers toi.

Beauté, splendeur du vrai! ton infaillible oracle,

Qui me parle en tout lieu, Habite ma raison, passager tabernacle,

Mais il s'appelle Dieu.

Rayon de l'idéal, un cœur à qui tu restes A gardé son trésor:

Tôt ou tard, s'arrachant à ses ombres funestes, Il reprendra l'essor.

En vain je sens gronder, dans cette chair flétrie,

Le mal accusateur, Et l'horrible souffrance en vain blasphème et crie

Contre le Créateur;

En vain, faisant tonner sa menace infinie

Sur les pâles mortels, Une voix, jusqu'à Dieu lançant la calomnie,

Sort même des autels...

L'esprit consolateur, siégeant au sanctuaire

De l'auguste raison, L'éternel idéal, à travers ma misère,

Vous affirme, ô Dieu bon !

La douleur devant vous passera comme une ombre,

Comme un songe au réveil ; Oui, dans un ciel sans borne et pour des jours sans nombre

J'attends votre soleil.

L'esprit qui parle en nous raconte votre gloire,

Votre immense bonté; Il m'ordonne l'amour et me défend de croire

A d'autre éternité.

ivant que votre foi dans mon cœur soit troublée,

Dieu bon et triomphant, ;s Alpes crouleront sur leur base, ébranlée

Par le doigt d'un enfant.

Tant que je porterai ce rayon de vous-même,

Qui résiste à tout vent, Tant que j'apercevrai dans la raison que j'aime

Votre Verbe vivant,

Je puis souffrir! je puis, plaignant vos créatures,

Errer sous ce ciel noir; Je suis sûr de rester, au milieu des tortures,

Plein d'amour et d'espoir.

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