LIVRE DEUXIÈME
A MON AMI A. BRIZEfX
LE POETE
nature! en ton sein où l'ennui me ramène, e sens une âme triste ainsi que l'âme humaine; Tu gémis : c'est pourquoi je t'apporte mon cœur. Toi, du moins, tu n'as pas de sourire moqueur; Jamais ton doux regard ne lance l'ironie,
IEt ton front porte haut sa tristesse infinie. L'homme croit se guérir s'il peut cacher son mal; La froide raillerie est son masque banal. Mais toi, dans la douleur, tu restes calnu et vraie; Tu n'as pas dans les yeux ce rire qui m'effraie; "
66 LF. S SYMPHONIES,
Je viens mêler mes pleurs à tes pleurs sans orgueil, Car je me reconnais dans ta figure en deuil. Oui, nous avons tous deux notre peine secrète, La mienne en tes soupirs trouve son interprète; Ta voix semble un écho de mon gémissement. La nature et mon cœur, tout parle tristement.
LE PATRE
Dans la douce rumeur des forêts, des fontaines,
J'ai distingué ta voix et des plaintes humaines,
Étranger! et de loin je t'ai vu, tout le soir,
Marcher sans but, courir ou brusquement t'asseoir,
Frapper ton front, tes mains, comme un homme qui souffre,
Et parfois te pencher sur le bord de ce gouffre.
J'accours ; te voilà pâle, immobile, égaré,
Et je vois dans tes yeux qu'ils ont beaucoup pleuré.
Malade ou malheureux, l'un et l'autre, peut-être,
Jeune homme, car mon âge a le don de connaître,
Dispose du vieux pâtre en sa rude amitié;
Le désert et mon Dieu m'enseignent la pitié.
Viens et dors, cette nuit, sous mon abri de chaume;
Tout l'été, d'un air pur respire ici le baume.
A bien des affligés conduits sur ces hauteurs,
Il fut bon d'habiter la hutte des pasteurs.
Un vigoureux sommeil émané de l'étable,
Le lait et le pain noir de ma rustique table,
Et les belles chansons et la sainte gaîté,
Rendirent à plus d'un la joie et la santé.
Sur ces sommets, d'ailleurs, un art héréditaire
M'apprit à découvrir chaque herbe salutaire.
Tout mal a son remède au sein de quelque fleur ;
J'en connais pour guérir ta chétive pâleur.
SYMPHONIE DU TORRENT. 6j
Sois docile nu vieillard, viens, et par moi renaisse, Renaisse dans ton cœur la divine jeunesse!
LE POÈTE
Ton âme hospitalière, ô généreux pasteur! De la crèche et des bois l'énergique senteur, Le souffle de tes bœufs, la sève de tes plantes, Seraient un vain remède à mes peines brûlantes. Mon mal est trop profond ; mais, pour le soulager, Avec d'autres douleurs je viens le partager. Je viens mêler mon deuil au deuil de la nature. J'entends ici l'écho des tourments que j'endure, La voix de l'univers n'est qu'un gémissement; Mes pleurs unis aux siens coulent plus doucement, Et je sens plus de calme et plus de patience Quand je me plonge à fond dans sa tristesse immense.
LE PATRE
Je cherche autour de nous ces gémissantes voix, Et ces mornes tableaux, et ce deuil que tu vois: Un large rayon d'or flotte sur les fougères; L'alouette s'égaye en ses notes légères; La cloche tinte au cou de mes taureaux joyeux, Et les prés, tout en fleurs, réjouissent mes yeux.
LE POÈTE
La nature se plaint : sa voix, terrible ou tendre, Parle d'une souffrance à qui sait bien l'entendre. Tout menace ou gémit. De la source au torrent, Le flot, qui va gronder, s'écoule en murmurant.
Comme un soupir sans fin qui remplit tout l'espace, Dans les sapins tremblants le vent passe et repasse; Et, même aux plus beaux jours, la voix qui sort des mers Atteste un mal obscur dans leurs gouffres amers. Ici, dans cette paix des douces bergeries, Écoute ces taureaux et ces brebis chéries, Ton chien, tes blonds ramiers posés sur ces vieux ifs, Et tes agneaux bêlants... Tous ces bruits sont plaintifs.
le PÂTRE.
J'entends, je vois partout s'appeler, se poursuivre, Les animaux joyeux du seul bonheur de vivre. Tous semblent, à tes yeux, ou tristes ou méchants, Jeune homme aux blanches mains, qui crois aimer les champs ! Quel noir démon t'invite à ces pensera moroses, Enfant ? Et tu n'as vu que la saison des roses ! La neige des hivers où nous marchons pieds nus, Nos soucis, nos travaux, te sont tous inconnus!
LE POÈTE
Toi, tu ne connais pas la volupté des larmes!
Ces pleurs de la nature en sont pour moi les charmes ;
Vous l'aimez pour les fruits que vous lui dérobez,
Avides laboureurs sur la moisson courbés!
Moi, conduit aux déserts par la haine du monde,
J'y goûte leur douleur en sagesse féconde.
LE PATRE
J'aime le champ natal et non pas les déserts.
J'ai là, dans ce vallon, j'ai des trésors bien chers :
Mes souvenirs d'entant et le toit de mes pères, Mon vieux clocher, ma vigne et mes vergers prospères. J'habite en paix leur ombre, et jamais je n'appris Des hommes, nos pareils, la haine et le mépris. Ami de ces forêts, frère des vieux érables, J'aime nos bois sacrés bien mieux que mes semblables, Et quoique sur ces monts, tout l'été, sans ennuis, Je sache vivre seul bien des jours, bien des nuits, C'est un bonheur plus grand, dès qu'arrive l'automne, De rentrer dans le bourg que le pampre festonne. Là, par mes compagnons, dans leur franche gaîté, Du pâtre et du troupeau le retour est fêté; La table fume, et l'àtre est tout rouge de braise, Ht, le verre à la main, tous les soirs, à notre aise, Nous' chantons; le vin vieux, à défaut de soleil, Pendant les noirs hivers tient les cœurs en éveil. Ainsi chaque saison, qu'un Dieu bon nous ramène, Nous apporte un plaisir aussi bien qu'une peine.
LE POÈTE
Ah ! j'ai trop éprouvé quel partage inégal, En mesurant nos jours, grossit la part du mal! Les hommes sont mauvais, et les destins sont pires, Mais la nature, au moins, n'a pas de faux sourires; Vois-tu le vague ennui sur son front répandu? Moi, je n'y cherche pas l'espoir que j'ai perdu; Mais, à défaut d'une onde où je me désaltère, Le désert à ma soif offre une ivresse austère, Et, plongé dans son sein par l'inconnu rempli, J'y respire à longs traits le vertige et l'oubli.
LE PATRE
Ta voix me trouble, ami, ta parole est funeste. Tu souffres, je le vois; ta pâleur me l'atteste; Tu souffres, je te plains et ne te comprends pas. Le remède à ton mal, Dieu me le cache, hélas ! Je te plains; mais pourquoi, dans tes peines sans cause, Ne rien voir que le mal au sein de toute chose? La nature, où tu viens savourer tes douleurs, Sourit quand ton orgueil lui commande les pleurs; Tu l'aimes, sois joyeux! car elle est tout en joie; Regarde à l'horizon ces feux qu'elle déploie. Laisse ton cœur s'ouvrir au coucher du soleil ; Et de ce grand spectacle emporte un bon conseil.
LE POÈTE
La nature m'invite à sa douce tristesse : La résignation fait toute sa sagesse ; Obéir sans révolte à de sinistres lois, C'est le morne conseil, ami, que j'en reçois.
LE PATRE
Non, la voix du désert, qu'il pleure ou qu'il sourie
Ne t'a pas conseillé l'inerte rêverie!
La nature m'enseigne, en ses chères leçons,
La vie et le travail égayé de chansons.
LE POÈTE
Écoute, dans ces bois déjà pleins de ténèbres, Du zéphyr qui s'endort les murmures funèbres!
SYMPHONIE DU TORRENT. Jl
LE PATRE
J'entends plus près de nous, sur le frêne voisin, Siffler le joyeux merle enivré de raisin.
Écoute ce torrent : quelle douleur profonde Exhalent à nos pieds les soupirs de son onde !
LE PATRE
J'entends sur les cailloux le bruit clair du ruisseau, Du ruisseau qui gazouille aussi gai que l'oiseau. Chacun se réjouit d'en habiter la rive; Car l'eau donne à ses bords une voix toujours vive. Mais toi, pâle étranger, si triste en l'écoutant, Explique en sa chanson ce que ton âme entend.
LE POÈTE
Voici ce que nous dit la voix, proche ou lointaine, Qui coule avec les eaux, torrent, fleuve et fontaine :