‹ Les symphonies. Idylles héroïquesChapitre 74 sur 143 · AU PIED DE LA CROIX · texte numérisé non relu

AU PIED DE LA CROIX

O Christ! tu livras donc à nos disputes vaines Ta croix même et ton sang que tu viens d'y verser ! L'arbre divin fait ombre à nos clartés humaines, Et notre orgueil le sape au lieu de l'embrasser.

Pour moi, Seigneur, si fort que ma raison s'effraie, Je ne puis m'écarter ni douter de la croix : Car j'ai fait plus que voir et que toucher ta plaie, Je la sens dans mon cœur..., c'est par là que je crois!

J'y fus aussi cloué, sur l'arbre de torture ! Si je rends témoignage à sa divinité, C'est qu'en moi, dominant l'indocile nature, La douleur te démontre à mon sang révolté.

C'est que je porte aussi ta couronne de ronce, Que j'ai goûté le fiel du calice infini;

C'est, ô Christ, qu'à tes pieds, sans obtenir réponse, J'ai crié bien souvent : « Lama sabacthani ! »

C'est, hélas ! que j'ai vu pleurer sur mon calvaire, C'est que je vois, martyre, y monter à son tour Cet ange maternel qui, sous ta main sévère, A tant souffert pour moi, mais avec tant d'amour;

C'est que je vois tous ceux que j'admire et que j'aime S'attacher à ta croix et la porter entre eux; lit jeter, sous les coups qui m'ont percé moi-même, Des cris plus résignés, mais aussi douloureux.

Et l'homme douterait de l'œuvre salutaire Qu'accomplit ici-bas l'arbre aux rameaux sanglants ! Lui qui, prêtre et victime en ce profond mystère, Sur le rocher fatal a souffert six mille ans !

L'homme est fier, à bon droit, de sa raison superbe ; Qu'il soit fier de ses maux dont le ciel est l'enjeu ! En vain il porte en lui quelques rayons du Verbe, C'est par la croix surtout qu'il ressemble à son Dieu.

Triomphez donc, ô vous qui gardez pour enseigne Le sanglant labarum à l'amour confié ; Les temps ne verront pas la fin de votre règne : Tout l'univers est plein du grand crucifié.

Ils sont morts! ils sont morts avec leur allégresse, Ces dieux qu'un monde enfant adorait en sa fleur; Ils ne revivront plus dans les marbres de Grèce : La croix est immortelle ainsi que la douleur.

Fais-moi donc adorer cette loi qui nous lie Au gibet où ton fils monte encor chaque jour; Donne-moi d'eu chérir la sublime folie, Et d'épouser la croix comme un dernier amour;

Car il n'est ici-bas qu'un seul bonheur paisible, Qu'on trouve au sein des maux librement acceptés C'est l'extase où les cœurs, épris de l'invisible, Se font de leurs tourments de saintes voluptés.

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