LES TORRENTS
Prêtant ses fureurs à ta haine,
Le torrent se gonfle à ta voix ;
Il court en grondant vers la plaine,
Par la cime où furent les bois.
Tremblez, humains, stupide engeance !
C'est nous qui sommes la vengeance
Des monts dépouillés jusqu'aux os.
Vos désirs, qui lui font injure, Ont forcé la sainte nature A déchaîner les grandes eaux.
La trombe éclate, et, sur la pente Qu'abritaient les chênes divins, Vos champs où la vigne serpente Sont emportés dans les ravins.
Le sol, œuvre de mille années, Les chaumières déracinées, Les sapins croulant des hauteurs, La glèbe arrachée aux collines, Vont enfouir sous les ruines La cité des profanateurs.
Aide, ô foudre, à notre colère!
Frappe aussi le glacier d'azur !
Car l'homme, aujourd'hui, ne tolère
Rien de sublime et rien de pur.
La neige est trop blanche et trop belle ;
Qu'un limon vil fonde avec elle
Pour grossir nos flots irrités !
Allons, roulant ce noir mélange,
Noyer dans une mer de fange
Votre orgueil et vos lâchetés.
Moi, je veux que le cri de mon âpre justice Égale vos rugissements;
154 LES SVMTHONIES.
Afin que l'âme aussi' gronde et vous avertisse Jusqu'à l'heure des châtiments.
Vous savez s'il jaillit de quelque lâche envie,
L'anathème que j'ai lancé ; Leurs coups ne sont pour rien dans le deuil de ma vie
Je ne suis pas leur offensé.
Mais je maudis en eux leur propre servitude, L'orgueil qui leur cache leurs fers,
Leur main cupide osant, jusqu'en ma solitude, Dépouiller les dieux que je sers.
Je les hais de l'amour que j'ai pour la nature,
Les vieux droits et la liberté.
Je puis mêler sans honte à votre saint murmure
La voix de l'honneur irrité.
Je sais bien qu'à leur souffle il est aisé d'éteindre Et ma flamme et ces vains discours;
Mais, ô volcans! ô flots qui les forcez à craindre, Sur eux vous gronderez toujours.
Portez, fléaux vengeurs, dans vos feux, dans votre onde,
Portez, à ce siècle odieux, La menace qui sort des entrailles d'un monde
D'où l'homme osa chasser les dieux.
RAXZ DES VACHES.
Voici les beaux jours, alerte !
L'herbe est verte.
La montagne nous attend;
Les troupeaux couvrent les routes;
Venez toutes, Mes vaches que j'aime tant!
Par vos noms je vous appelle ;
La plus belle, Fauve et blanche au brun naseau, Tend son cou pour que j'y mette
Sa clochette; C'est la reine du troupeau.
Elle marche la première ; ,
Et derrière, Bondissant vers l'abreuvoir, Vont, sans cloches argentines,
Les mutines, Celles dont le poil est noir.
Mais du cornet de vos pâtres,
Mes folâtres, Vous aimez toujours les sons; Et sur le versant rapide
Je vous guide Avec mes seules chansons.
L'oiseau gris de nos bruyères
Familières Vole, et sans s'effaroucher, Joyeux de notre venue
Bien connue, Sur vos fronts veut se percher.
Qu'on est bien sous le mélèze,
Bien à l'aise Pour traire et battre son lait, En sifflant dès que l'aurore
Passe et dore Le toit noir du vieux chalet!
Hier, j'ai vu, seul et l'air sombre, Cherchant l'ombre,
Descendre un jeune étranger:
Quel ennui dans la montagne L'accompagne ?
J'y sens mon cœur si léger!
Oh! comme la vie est douce
Sur la mousse, A l'ombre des grands taillis, Sous le chêne ou sous le tremble
Où s'assemble Le groupe des armaillis!
Qu'il fait bon, sous les arcades
Des cascades, Voir, au refrain de nos chants, Briller, sur l'eau transparente,
L'amarante Et l'or des soleils couchants !
L'écho du long précipice
M'est propice ; Le signal de mon cornet, Sans y réveiller personne,
SYMPHONIE ALPESTRE. lyj
Y résonne, Et Mina le reconnaît;
Mina, folle, et tout en joie
Qu'on l'envoie Ramasser de grand matin Les fraises, dans ses corbeilles,
Moins vermeilles Que sa bouche au ris mutin.
Voici les beaux jours, alerte!
L'herbe est verte, La montagne nous attend ; Les troupeaux couvrent les routes:
Venez toutes, Mes vaches que j'aime tant !