‹ Les synalgies et les synesthésies, étude de physiologie nerveuseChapitre 1 sur 20 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

En excitant, en irritant un point quelconque de notre corps, on observe une série de phénomènes variables, suivant la nature du tissu atteint. Ces phénomènes, généralement locaux, sont constitués par la mise en jeu des éléments anatomiques de la région impressionnée et c’est dans cette région même que l'observateur Jes constate : tels sont, par exemple, les symptômes locaux de l'inflammation. Bien plus, en ce qui concerne les phénomènes psychiques concomitants, le patient rapporte à l'endroit lésé les diverses sensations de douleur ou autres qu'il perçoit, — et cela en raison cl un mode de fonctionnement spécial au système nerveux cérébral. En somme, chaque partie de notre individu semble, — qu’on me permette l’expression, — réagir personnellement , tant par ses tissus propres que par l’appareil nerveux qui lui est particulièrement dévolu. Nous sommes tellement accoutumés à cette manière de voir, fruit d’une observation superficielle ou d'une instruction trop analytique, que tout fait ne rentrant pas dans celte conception générale de notre organisme nous parait déjà insolite, à plus forte raison douteux, invraisemblable, si nous sommes incapables ou dans I impossibilité de Je contrôler par nous-mêmes- De là à nier,

il ny a qu'un pas. C'est précisément ce quil arriva quand, dans ma thèse inaugurale, je lis connaître tout un groupe de sympathies douloureuses que je baptisai d'un nom plus court et plus explicite en les appelant synalgies! deaùv, avec, ensemble, eU>.yos, douleur; douleurs associées). Nombre de personnes, — peu compétentes. il est vrai, — se refusèrent tout d abord à admettre l’existence des synalgies ailleurs que dans mon imagination, — absolument comme il se trouve encore aujourd'hui une assez grande quantité de cerveaux intelligents, voire d'honorables confrères, qui opposent les plus formelles dénégations aux phénomènes incontestables de l’hypnotisme. Mais, pour être juste, je dois dire que ceux-là mêmes dont j’ambitionnais avant tout F assentiment, — tels que mon savant maître et président de thèse, M. le professeur H. Beaunis, et le digne successeur de Ch. Robin, M. le professeur Mathias Duval, — ont jugé d'une manière bien différente l’objet de mes études. M. M. Duval, — qui m’a d’ailleurs prodigué les encouragements éclairés pour lesquels je tiens à le remercier une seconde fois publiquement, — a mieux fait encore: il a voulu présenter mon premier travail, en son nom et au mien, à la Société de Biologie 11 qui, en 1876, ‘^entendait le regretté professeur Gubler lui signaler déjà des douleurs répercutées, ou échotiques, qui sont de véritables synalgies. Plus tard, la Société médicale de Lyon accueillait très-favorablement un mémoire

(1) Séance du 5 janvier 1884.

(2) Séance du 2.3 décembre.

que je lui adressais sur la même question et son organe officiel, le Lyon médical, m donnait uneanalyse détaillée dans le numéro du 25 octobre 1885.

Depuis celte époque, j'ai eu maintes fois l'occasion de contrôler la plus grande partie des observations consignées dans mon travail de 1883, que je puis, en outre, enrichir aujourd’hui de quelques faits nouveaux. Mais, ce qui m'a surtout décidé à publier maintenant cette autre brochure, c'est la nécessité de porter à la connaissance du public des phénomènes qui, par leur nature essentiellement subjective, ne sauraient être bien étudiés que par le patient luimême, C'est en répandant, en vulgarisant ce que nous avons déjà découvert des synalgies que nous arriverons seulement à tirer de ces curieuses et importantes sympathies toutes les conséquences qu’elles tiennent encore en germe, il faut espérer, en effet, que, dans le nombre, il se trouvera des sujets qui voudront bien noter les synalgies dont ils sont susceptibles, en dresser un tableau, le comparer aux nôtres et, par des rapprochements, des similitudes ou des différences, appuyer telle sympathie douloureuse, en annuler telle autre, bref, déterminer celles qui sont communes à la plupart et celles qui sont spéciales à chaque individu.

L’observation des synalgies est parfois très-délicate, niais néanmoins toute personne qui en éprouve est capable, grâce à un peu d’attention, de s’y adonner avec succès. Le nombre des sujets synal g ésiques me semble plus considérable qu on ne le suppose et sou-

vent celui qui nie percevoir des douleurs répercutées est bien surpris quand, un beau jour, écorchant un petit bouton dont il est porteur, il sent, dans une autre région de son corps, plus ou moins éloignée du bouton dilacéré, un élancement douloureux coïncidant avec chaque coup d’ongle donné au bobo eu lané. C’est, en elfet et très-fréquemment, le pur hasard qui nous fait découvrir notre susceptibilité à ressentir des sympathies douloureuses.

Quant aux conséquences à tirer de l’étude des synalgies, elles ont une importance qui ne fut guère soupçonnée et qui, cependant, ne pouvait échapper à un physiologiste comme M. M. Duval ou à un praticien tel que le Dr A. Ollivier.

«Dans toutes vos observations, — m’écrivait M.M. Duval, (t> — « il s’agit donc de rapports de conliguité entre les appareils « récepteurs centraux cérébraux. Nous ne savons absolument « rien de la situation et des rapports de ces centres. Vos obser- « vations peuvent devenir l’origine de merveilleuses inductions « sur les rapports probables de ces centres... Ces centres doi- « vent former comme une série de casiers voisins, oii chaque « point de la périphérie a son représentant cérébral; mais les « rapports topographiques entre les points périphériques « n’impliquent pas des rapports semblables entre les points « centraux correspondants; vos études ouvriront une voie « nouvelle et inespérée h la recherche des rapports topogra- « phiques de ces points centraux. »

D’autre part, voici en quels termes M. A. Ollivier s’exprimait à la Société de Biologie

« J’ajouterai que la connaissance des faits étudiés par M. « Fromentel dans sa thèse inaugurale, peut rendre de réels

(1) Lettre particulière, mai 1883.

(2) Voyez les comptes-rendus de la Société de Biologie, séance du 5 janvier 1884.

« services au clinicien : elle lui permettra de comprendre cer- « tains phénomènes pathologiques qui, sans cela, resteraient « inexplicables et, dans certains cas, elle lui fournira d’impor- « tantes indications thérapeutiques. — Il serait très-utile de « connaître la topographie exacte de toutes les parties du corps « dont l’excitation peut faire naître, dans une région plus ou « moins éloignée, soit des mouvements, soit des impressions « sensitives. 11 semble même exister une certaine constance « dans la production de ces phénomènes. Comme exemple « d’association de sensations douloureuses, je rappellerai le « fait de névralgie réflexe que j’ai rapporté à la Société il y a « dix ans. 11 s’agissait d’une femme qui avait reçu de sa fille en « pleine crise d’hystérie un violent coup de poing dans la ré- « gion du sein. Elle ressentit à ce niveau une vive douleur et, « quelques jours après, elle présenta tous les symptômes de la « névralgie cubitale. Depuis cetteépoque, j’ai observé la même « névralgie chez deux dames qui s’étaient heurté le sein contre « une clef, en voulant ouvrir une porte de cave. »

Le plan de ce travail doit être, ce me semble, subordonné ail but que nous nous proposons et que nous avons indiqué eu quelques mots. Définir aussi nettement que possible ce que nous entendons par synalgies, — déterminer les conditions nécessaires à la production de ce phénomène et les moyens de le provoquer, — dresser une liste des synalgies déjà connues, les classer, en faire f historique et chercher ensuite b explication la plus rationnelle à donner de ces répercussions douloureuses, — tel est notre programme. Nous ajouterons ensuite à celte étude quelques considérations sur les sympathies en général, considérations auxquelles nous ont naturellement entraîné les recherches que nous avons dû entreprendre en vue du classement et de la théorie des

sympathies douloureuses. Enfin, chemin faisant, nous consignerons chaque phénomène physiologique ou pathologique qui, par sa nature, nous paraîtra se l’attacher à l'étude des sympathies et offrir un intérêt quelconque, soit par sa vulgarisation, soit par sa rareté ou encore son étrangeté.

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