I . Les sympa th les véflect i ücs
II. Les sympathies de la motricité ou syncinésies (mouvements associés).
III. 1 .es sympathies de la sensibilité ou synesthésies (sensations associées).
Les premières rentrent seules dans les actions réflexes de toutes les sortes (motrices, vasculaires, sécrétoires, etc.) et comprennent une foule de phénomènes qui ont longtemps intrigué nos devanciers (1). La diarrhée abondante et presque instantanée (< diarrhée des combattants) qu’occasionnent les violentes émotions et principalement la frayeur, le besoin fréquent d’uriner produit par l’inquiétude impatiente (2), — la sécheresse de la muqueuse buccale et l’impossibilité d’articuler des mots (vox faucibus hæsit ), déterminées par la peur (3;,
(li Gardons-nous de ranger dans les sympathies réflectives des phénomènes qui n’ont rien de sympathique, sauf l'apparence, et résultent d’une infection générale de l'organisme, d’une sorte d'auto-inoculation ou de l’action éloignée d’éléments ou de principes morbiliques, transportés par la circulation lympathique ou sanguine à une distance plus ou moins grande d'un foyer de suppuration, d’une ulcération cancéreuse, d'une plaie envenimée, etc., — comme le faisaient les Anciens à qui microbes, ptomaïnes, leucomaîncs et auti es découvertes récentes étaient totalement inconnus. Ainsi, quand un cancer abdominal s’accompagne d'adénopathie sus-claviculaire du côté gauche, par exemple, il ne s'agit pas, en réalité, d’une véritable sympathie, mais bien d’un phénomène de propagation morbide, qui peut s’expliquer par le trajet anatomique du canal thoracique : celui-ci vient se jeter dans le confluent des veines jugulaire interne et sous-clavière gauches, en arriére de la clavicule de ce côté; sa crosse terminale se trouve par suite placée peu au-dessous <Ju groupe des ganglions sus-claviculaires dont les troncs lympathiques, extrêmement courts, les mettent en rapport presque immédiat avec la cavité du canal thoracique. (Voyez Le Praticien du 20 lévrier 1888 : Société médicale des Hôpitaux.)
(li Une violente émotion peut augmenter aussi la quantité d’urine excrétée dans les vingt-quatre heures, témoin cette femme qui, à la nouvelle de la mort de son mari, expulsa dans la journée jusqu'à quinze litres d’urine (d’après Lacombe, cité par G. Witkowski).
(3) « Longet raconte dans sa Physiologie que, pour reconnaître le coupable entre plusieurs accusés, les Indiens leur font garder dans la bouche, pendant un certain temps, quelques grains de riz, et ils condamnent celui qui à la lin de l’épreuve a la bouche sèche. » (G. Witkowski.)
— la sécrétion des larmes que provoquent la tristesse ou la joie, — la syncope émotive, — l’apparition d’une sueur froide, l’accélération des mouvements du cœur, la rougeur ou la pâleur du visage (1) par certaines causes morales, etc., tous les faits du même genre, en un mot, appartiennent également à ce premier groupe de sympathies.
Nous ne dirons rien de plus que précédemment sur les mouvements associés, qui d’ailleurs ne se rattachent (pie d’une manière incidente â notre sujet. Mais nous ne passerons pas sous silence les curieux phénomènes désignés par Chabalier sous le nom de pseiidochromeslhcssic (de vpsuoyj s-, faux, xp&n*, couleur, et xwiqv.*, sensation) et qui semblent devoir former une subdivision des synesthésies.
Le Dictionnaire de E. Littré et Ch. Robin (2) nous apprend que la pseiiclochromcsthcsie est une anomalie de la perception des impressions visuelles dans laquelle, à la lecture, les voyelles paraissent colorées chacune d’une teinte différente; leur réunion dans les mots donne à ceux-ci une coloration particulière, d’après les divers assemblages (pii servent à les composer (3).
(I) « La rougeur est produite par l’atlcnlion que nous portons à notre propre visage. L'attention portée sur une partie du corps tend à modifier la tonicité des artérioles de celte partie ; ces petits vaisseaux se relâchent et se remplissent de sang artériel. La crainte de l'opinion d'autrui fait diriger notre pensée sur notre personne, à l’aspect seulement de laquelle on a toujours attaché de l’importance, et surtout sur notre visage, qui est le principal objet de l’examen d'autrui : les artérioles se relâchant, se remplissent d’une plus grande quantité de sang, le visage rougit.
« Par suite de sa répétition incessante durant un nombre immense de générations, ce mécanisme a dû devenir tellement habituel et s'associer si étroitement à l'idée que nous sommes l’objet de l’attention d’autrui, qu'il nous suflit maintenant d'appréhender une critique pour que nos capillaires se relâchent, sans que nous ayons du reste conscience d’une préoccupation quelconque relative â notre visage. (Darwin) » — Ex F. Paulhan.
(•.’) Quatorzième édition, 1878.
(il) « Sur d'autres elles sont perçues avec leur c uileur noire, mais aussitôt cette perception suscite l'idée d’une couleur, rouge pour l’a par exemple, rose pour l’e, blanche pour l e, etc. « E. Littré et Ch. Robin.
Chez une demoiselle de ma connaissance, l’association nette d’une sensation de forme à celle de couleur ne se présente que pour la première voyelle et seulement à la lecture. Ainsi, elle voit toujours l’A rose. Un mot qui contient un ou plusieurs A lui apparaît avec une tache rose ou illuminé d’une teinte rose. Cette synesthésie spéciale lui est d’une certaine utilité pour orthographier les syllabes qui se prononcent « an » : elle n’écrira pas commencer ou comment , par exemple, avec un A, parce que ces mots n’existent point dans sa mémoire avec la tache rose caractéristique, ce qui a lieu, au contraire, pour commander et, à plus forte raison, pour commandant. Sans pouvoir assigner une coloration particulière à l’I, le même sujet le voit clair, lumineux, tandis que l’U lui semble d’un noir très sombre, l’E et l’O ternes, mais moins noirs que l’U : aussi la diphtongue AT estelle, pour la demoiselle en question, fort claire, fort brillante et jette-t-elle une grande clarté sur le mot qui la contient; la diphtongue AU se trouve, en revanche, assombrie par la présence del’U.
Dans cette observation et dans les semblables, le siège des phénomènes pseudochromesthésiques est sans doute le centre perceptif des impressions visuelles. Mais remarquons en outre le fait plus intéressant encore de l’excitation des centres de perception chromatique par la mise en activité d’un autre centre voisin et chargé de fonctions toutes différentes, par celle du centre des perceptions auditives (1).
Chez un sujet de M. Pedrono (2), par exemple, les bruits provoquent des sensations lumineuses et colo-
(I) Le souvenir des voyelles ou des mois, ainsi que l'audition de leur prononciation, suscite également chez certains l’idce de cette couleur, indépendamment de toute sensation visuelle causée par leur représentation objective. » K. Littré el Cli. Robin.
(■1) Voyez les Annales d'oculistique, 1882.
rées, sympathiques: un bruit sourd lui parait de couleur sombre; un coup de canon lointain n’éveille qu’une vague clarté sans couleur tranchée; un bruit aigu, comme celui d’un sifflet de bateau à vapeur ou de locomotive, passe du jaune au gris, puis au bleu, quand l’acuité augmente; — les voyelles I et E sont brillantes, l’A et l’O le sont moins, la diphtongue OU est très sombre; — les voix humaines ont, comme les instruments (1), leur timbre et leur couleur; les voix bleues, pour le sujet cité, sont très communes, mais les voix vertes sont très rares.
Berti examina une autre personne qui voyait l’O d’un vert glauque et la diphtongue OU d’un bleu sombre.
Interrogé parM. de Rochas, un avocat a déclaré qu’il voyait l’A carmin foncé, l’E blanc, l’I noir, l’O jaune, l’U bleu d’azur, AI marron, El blanc grisâtre, EU bleu clair, 01 jaune; — que, pour lui, les consonnes ajoutent une teinte d’un gris foncé à la couleur des voyelles auxquelles elles sont liées; — que la sifflante S donne à cette couleur l’éclat métallique ; — enfin, que les phrases lui apparaissent comme des bandes où les couleurs vives sont séparées par des intervalles gris.
Un autre avocat, d’après M. le D' Lauret, de Montpel-
(1) « Chez le sujet de M. Pedrono, toute note musicale provoque une sensation lumineuse dont la couleur est indécise et ne semble pas dépendre de la hauteur; celle-ci, au contraire, influe surl’éclat de la couleur perçue : toute note élevée suscite une couleur brillante et toute note grave une couleur sombre. Les accords donnent lieu à des couleurs bien déterminées : l'accord parfait en fa est vu jaune, et l'accord parfait en Ici mineur, violet. Lorsque l'accord est dissonant, il a une couleur qui se rapproche de celle d’un accord parfait, mais d’où semblent se détacher en couleurs diverses les notes dissonantes. Le timbre des sons semble jouer un rôle considérable sur 1 apparition des couleurs subjectives perçues par le sujet de M. Pedrono; ainsi la mélodie bretonne Ilollaïhn jouée successivement sur plusieurs instruments, suscita chez lui des couleurs différentes, mais qui restaient les mêmes pendant toute la durée du morceau sur chaque instrument : jaune sur l’harmonium et le saxophone ténor, rouge sur la clarinette, bleue sur le piano. » (Grand Dictionnaire de P. Larousse, 2° supplément, art. Audition.) Chez ce sujet, c’est la couleur du mot, et non une couleur caractéristique de la hauteur du son, qui est perçue par association lorsqu’on prononce le nom des notes en les chantant : ainsi le do est jaune, le rè blanc, le mi noir.
lier (1), voit, l’A rouge, l’E jaune, l’I noir, l’O blanc et l’Ü bleu ; de plus, le timbre de chaque voix se manifeste, pour lui, dans une conversation courante, par une teinte uniforme et variable suivant la personne qui parle.
M. Lauret a encore observé, ces temps derniers, un homme de cinquante ans, ancien officier, qui n’entend aucun son sans percevoir une couleur associée, «. Le hasard est singulier, sa femme jouit du même privilège, si privilège il y a. Gomme toujours, ce sont les voyelles qui impressionnent le plus l’homme et la femme. Seulement Mmc A... ne voit pas les mêmes couleurs que son mari. L’officier voit l’A noir, LÈ jaune paille, l’E bleu de ciel clair, l’I blanc, l’O rouge, LU verdâtre. » (2) Chez eux, les sons musicaux déterminent également les phénomènes de l’audition colorée : la couleur varie du marron foncé au jaune paille et même au blanc, en passant des notes basses aux notes élevées. Pour le mari, la sensation colorée est a extériorisée » à une distance de 1 ou 2 mètres, quelle que soit la distance à laquelle on lui parle.
L'extériorcitiori de la perception chromatique , dans les cas de pseudochromesthésie, ne constitue pas un fait isolé, particulier à M. A. . . Le sujet de M. Pedrono, dont il a été question précédemment, et un certain nombre d’autres rapportent la sensation lumineuse au corps sonore; ils voient, par exemple, une corde vibrante prendre la couleur caractéristique du son entendu. La demoiselle que j’ai citée plus haut extériore aussi sur la lettre vue la teinte rose sympathique de la voyelle A.
Cependant le médecin de M. Ughetti n'extériore pas
(1) Voyez les Causeries scientifiques de Henri de Parville, année 1880.
(2) Henri de Parville.
la couleur du soii : « il la voit dans son cerveau ». (!) Pour lui, l’Aest noir, l’E jaune, FI rouge, FO blanc ou café; — les mots ont la couleur de la voyelle qui y domine, qu’elle soit répétée ou simplement accentuée : ainsi ballata est un mot noir; — le vert et le bleu n’entrent pas dans la gamme des colorations perçues; — le son de la flûte est rouge, celui delà clarinette jaune; la guitare et la trompette évoquent la sensation du jaune d’or, le piano du blanc ; le sifflet d’un bateau à vapeur fait voir du rouge et celui d’une locomotive divers tons allant du rouge au blanc. (2)
C’est grâce, sans doute, à leur timbre spécial que les voyelles ont une couleur caractéristique, tout comme, chez le sujet de M. Pedrono et cliezcelui de M. Ughetli, les divers instruments ont chacun un son coloré d’une manière particulière. « Mais quelle confusion encore dans toutes les observations! Combien peu de points communs, combien de divergences! Sur cinq cent quatrevingt-seize personnes interrogées parLehmann et I Feuler, soixante-quinze seulement trouvent FA noir ; sur cinquante interrogées par de Rochas, deux seulement ont cette impression, et pourtant c’est là le point le plus constant dans cet ordre défaits. Aussi, si l’on voulait préciser et énoncer la loi de relation entre les deux ordres de perceptions sonores et lumineuses, on serait très embarrassé. Il faut se borner à conclure que le timbre du son parait être le caractère qui influe le plus sur la nature des perceptions colorées accompagnant les perceptions sonores. y>
(!) Chez ce médecin, dont parle Ughetli, l’absence d’extérioration de la couleur d’un son ne tiendrait-elle pas à la prédominance, dans le cerveau d'un homme qui doit posséder certaines notions physiologiques, d’une série de phénomènes d'irradiation ayant pour siège les cellules psychiques proprement dites, à ce point que le fonctionnement spécial des globules perceptifs du centre visuel, sympathiquement excités, passe inaperçu, est étouffé parle travail des cellules intermédiaires ?
(?) Le Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle ( P. Larousse), auquel nous empruntons la plus grande partie de ces détails, a résumé d’une manière très claire, dans son 2e Supplément (en cours de publication), la question récente de l 'audition colorée.
T /esthétique aura peut-être un jour à se préoccuper de phénomènes analogues d’association. M. Charles Henry (t) a essayé de développer cette idée avec originalité. D’après Hanslick, « la manière dont la musique peut nous oll'rir de belles formes sans avoir pour sujet un sentiment déterminé trouve une analogie et une démonstration frappantes dans une branche de la sculpture d’ornement, l’arabesque. Là on voit des lignes qui paraissent vibrer, tantôt se rapprochant insensiblement, tantôt s’éloignant et se relevant d’un bond hardi, se quittant, se retrouvant, se correspondant dans de grands et de petits arcs,
(li Introduction il une esthétique scientifique, clans La Revue contemporaine, n» du '2b août 1885. « Que les couleurs aient clés valeurs expressives précises, personne ne l'a contesté : on leur a même associé les idées les plus compliquées, l'espérance a la couleur verte, la foi a la couleur bleue, etc. Nous n’avons évidemment qu’à lixer leurs expressions les plus simples. Le rouge, l'orangé, le jaune sont des couleurs gaies, le vert, le bleu, le violet des couleurs tristes :aux unes nous associons la lumière, aux autres l’ombre. Que beaucoupde personnes préfèrent les secondes, ceci ne prouve que leur mélancolie. L’ordre dans lequel nous les avons énumérées est l’ordre dans lequel décroissent leurs longueurs d'onde : les couleurs étant fonctions de l’espace, il est naturel qu’on préfère jusqu'à une certaine limite les plus grandes longueurs d’onde; les sons, au contraire, étant fonctions du temps, nous préférons jusqu’à une certaine limite les plus petites vibrations (notes aiguës), parce qu elles sont en plus grand nombre dans l’unité de temps...
... Je n'insiste point sur les applications de ces principes à l’architecture, au dessin industriel, à la typographie, à la polychromie, etc. : nous possédons une théorie générale du rythme et de la mesure : il ne nous reste qu’à l'appliquer à tous les changements de direction. Or, par la méthode graphique, tous les phénomènes sont traduisibles par des changements de direction automatiquement enregistrés...
51. Barlow a obtenu, il ya quelques années, parla méthode graphique des tracés remarquables des voyelles et des consonnes : on pourra, en appliquant la théorie du rythme aces graphiques perfectiblesd’ailleurs, noterscientifiquementle rythme naturel du langage et par là même mesurer exactement les agents de transformation phonétique. Le rythme artificiel ou le langage poétique pourra être aussi vivement éclairé et on s’acheminera sans doute par cette voie vers laconnaissanee des lois de cette harmonie supérieure et délicate des bruits et des sons...
La question de savoir comment nous projetons en élément de direction un élément vibratoire comme une couleur et un sonne saurait être résolue dans l’état actuel de la physiologie cérébrale : en tous cas, la réalité de cette projection est démontrée par la pathologie. Je veux parler d’abord de ces curieux phénomènes dits d'audition colorée dans lesquels l’audition d’un son est accompagnée immédiatement d’une sensation lumineuse et colorée toujours la même. L'intensité du son a pour effet d’accentuer ou de préciser la couleur; tout bruit provoque une perception chromatique; mais les couleurs sont alors toujours sombres; une note dié/.éc est un peu plus brillante que la note naturelle; la note bémolisée est, au contraire, un peu plus sombre. Le timbre, surtout, agit sur la couleur; chaque voix a une couleur, mais les voyelles seules sont colorées. » Charles Henry.
infinies à ce qu’il semble, mais toujours parfaitement coordonnées, saluant partout un contraste ou un pendant, — réunion de petites individualités, et cependant formant un tout. Figurons-nous maintenant une arabesque, non pas sans vie et sans mouvement, mais s’animant devant nos yeux dans une sorte d’autogénésie continuelle. Voici les lignes de toute grosseur qui se poursuivent, qui prennent leur élan par une courbe gracieuse et montent d’un bond à des hauteurs orgueilleuses, puis retombent, quittent brusquement leurs voisines et les rejoignent enfin pour former avec elles un faisceau réjouissant la vue par de charmantes alternatives de repos et d’activité, par des surprises toujours nouvelles. Le tableau est déjà plus noble et plus élevé. Mais allons plus loin et représentons-nous l’arabesque vivante comme le rayonnement actif d’un esprit d’artiste, dont l’imagination tout entière passe, par un travail incessant, à travers les mille fibres sensibilisées : l’impression ressentie ne sera-t-elle pas bien voisine de celle de la musique? » C’est qu’en effet, — nous venons de le voir par cet extrait d’Hanslick, — les amateurs ont naturellement des associations sensorielles, psychiques, plus compliquées et plus instructives que celles des autres hommes. Il se pourrait même que certaines vocations fussent déterminées par de puissantes synesthésies individuelles.
« C’est un fait connu depuis bien longtemps, — dit le Dictionnaire de Larousse , — surtout parmi les artistes, que, pour un assez grand nombre de personnes, les sensations sonores sont accompagnées de sensations lumineuses; mais si, en dehors du monde des artistes, quelqu’un eût, il y a vingt ans, avancé que le son du piano est violet et celui de la guitare jaune d’or, s’il eût soutenu qu’il voyait rouge sombre ou couleur chocolat les recommandations paternelles et bleu ciel ou vert tendre
les conlidences de sa fiancée, il eût à coup sûr passé pour un fou, un halluciné ou tout au moins un grotesque farceur. Aujourd’hui on serait obligé de s’en tenir au doute, car la science a jugé la question digne d’elle, et depuis l’année 1873 où le docteur autrichien Nüsbaumer publia, dans la Semaine médicale de Vienne, un travail intitulé : Des sensations subjectives colorées produites par V impression objective de V audition, un grand nombre de recherches ont été publiées. Parmi les auteurs de ces publications, citons, en France, M. Pedrono, de Nantes; en Allemagne, Bleuleret Lehmann; en Italie, Velardi, Lussana, Grazzi et Uglietti. »
Comme le fait encore justement observer le Larousse , on peut donc voir autre chose qu’une fantaisie extravagante dans ce sonnet si singulier et si sonore de Verlaine :
A noir, E blanc^ I rouge, U vert, O bleu, voyelles,
Je dirai quelque jour vos naisssances latentes.
A, noir corset velu de mouches éclatantes Qui bourbillent autour de puanteurs cruelles,
Golfes d’ombre; E, candeur des vapeurs etdes tentes, Lames des glaciers fiers, rois blancs, frissons d’ombelles;
I, pourpres, sang craché, rire de lèvres belles Pans la colère ou les ivresses pénitentes;
U, cycles, vibrements divins des mers virides,
Paix des pâtis semés d’animaux, paix des rides,
Que l’alchimie imprime aux. grands fronts studieux ;
O, suprême clairon plein de strideurs étranges,
Silence traversé des mondes et des anges; ô, l’oméga, rayon violet de ses yeux!
Les chiffres provoqueraient aussi, chez certains indi-
vitlus, des synestliésies non moins curieuses. Ainsi, « M. d’Abbadie a signalé de plus des associations entre les nombres et les directions : et ceci, — dit M. Charles Henry (1), — confirme notre point de vue du nombre considéré comme une direction prise en elle-même. Pour le fils d’un ingénieur, les douze premiers nombres forment un cercle incomplet, puis la série des nombres s’étage de droite à gauche suivant une ligne festonnée qui suit à peu près la tangente au cercle et de façon que 50 se trouve au point culminant de ces festons. La série des nombres continue alors en descendant jusqu’à 100 qui se trouve à peu près sur le môme niveau que 15. A partir de 100 elle se replie en cercle jusqu’à il 2, puis elle repart pour former une série analogue à celle de la première centaine. Un autre individu, cité par M. (laiton, voit la série des nombres sur une bande de diverses couleurs et disposée en festons; c’est d’abord de 1 à 20 du bleu très brillant; le feston descend; de 20 à 50 du jaune doré avec du bleu aux 2/3 environ ; le feston monte; à partir de 50, c’est du rouge sur un feston qui continue à monter et au-delà de 108, l’idée d’espace devient brouillée et indistincte. Un autre voit le chiffre 9 comme un géant : quant au chiffre 8, c’est pour lui ce le symbole de la clicre femme du géant », ce qui a l’air d’être plus absurde que le reste mais qui ne l’est pas, les caractéristiques du sexe se réduisant en somme à des changements de direction ou à des rythmes particuliers. Un autre individu voit la série des nombres en zigzag et montant toujours : sa femme la voit en ligne descendante. La Nature a enregistré plusieurs casd’enroulementdes nombres en spirale dans le plan ou dans l’espace à trois dimensions. Evidemment, ces associations particulières sont parfois absurdes, et il n’y a pas lieu de s’en éton-
(I) Loc. cil.
lier puisqu’elles sont pathologiques : mais elles n’en jettent pas moins un jour profond sur le mécanisme de la perception esthétique : je n’ai pas besoin de faire observer que l’observation de M. Galton continue absolument ma théorie des associations de couleurs et de directions. »
Après avoir rappelé ces derniers faits et ceux de pseudochromesthésie comme méritant, les uns et les autres, une étude générale, au même titre que les synalgies, il conviendrait peut-être d’examiner à un point de vue semblable les lois de V association des idées. Il se passe en ellet, dans les centres psychiques proprement dits, ou intermédiaires, des phénomènes dont le mécanisme ne diffère pas essentiellement de celui des synesthésies, quoique les irradiations intra-cellulaires paraissent à la fois plus étendues etplus compliquées. Mais cette question, aussi délicate qu’intéressante, — à laquelle ['associationnisme de Hume, de James Mill, John Stuart Mill, Alexandre Bain et Herbert Spencer a donné une importance capitale, — embrasse surtout les combinaisons de mouvements qui représentent l’activité des globules intermédiaires de l’écorce cérébrale et, par là, s’écarte du sujet que nous nous sommes imposé. Nous terminerons donc le présent travail par quelques mots sur un trouble singulier de la sensibilité, qui pourrait être à tort confondu avec une synalgie ou une synesthésie ai tiliciellement provoquée.
Il s’agit d’un phénomène de sensibilité croisée, d’une constatation bien simple et que, sous le nom peu euphonique et assez malvenu d ’allochiric, auquel serait préférable de beaucoup celui d 'allesthésic (R. Longuet), H. Oberstciner, professeur à l’Université de Vienne, a étudié sinon observé le premier(1882). Voici en quoi consiste ce phénomène. Si l’on frôle ou si l’on pique avec
une épingle la peau de la cuisse, du mollet ou de la plante du pied de certains malades, le contact, parfaitement ressenti par le patient, est rapporté par lui, non au membre touché, mais aux points exactement correspondants du membre symétrique (1). M. R. Longuet, dans son article sur Ÿallochirie (2), relate les quatre observations d’Obersteiner, deux autres de Fisher, puis une de David Ferrier (c’est la plus intéressante) et encore une de W. Hammond. Ces huit observations portentsur quatre tabétiques, trois sujets atteints de myélite traumatique et une fillette névropathique, âgée de 12 ans, ayant des épileptiques dans sa famille, elle-même hystéro-épileptique.
De tels faits demandaient une explication. D. Ferrier s’étant récusé de donner une interprétation pathogénique des singuliers phénomènes allesthésiques, W. Hammond s’y est risqué à l’occasion du malade qu’il présenta, le 2 janvier 1883, à la Société neuro-pathologique de New-York. D’après ce dernier auteur, les cornes postérieures de la substance grise de la moelle épinière seraient probablement les seules voies de transmission au cerveau des impressions sensitives des membres, à l’exclusion des cordons postérieurs, au moins dans les conditions normales. Mais les racines sensitives des nerfs rachidiens ayant à traverser les cordons de Burdach avant d’atteindre les cornes postérieures, les lésions nutritives de ces cordons (ataxie) entravent le fonctionnement des racines en question et déterminent, dans toutes les régions situées au-dessous des lésions, différents troubles de la
(1) » Il se peut que ce symptôme sc présente avec une assez grande fréquence à 1 insu des meilleurs observateurs, chez un certain nombre de médullaires. Pour 1 examen de la sensibilité, en effet, on clôt généralement les yeux du malade; celui-ci, allochirique, signale avec précision le point touché; de part et d’autre on sc désintéresse de la mention du côté, ignorant que cette donnée peut être l'objet d’une erreur subjective, et ainsi, le phénomène passe inaperçu. » R. Longuet.
(2) Voyez L'Union médicale du 23 mars 1884.
sensibilité : hyperesthésie, paresthésie, anesthésie, etc. 11 serait démontré d’ailleurs, par les expériences de Brown-Séquard, Lockart Clarke, Gerlach et autres, qu’il y a décussation presque complète des libres sensitives peu après leur entrée dans la moelle (1), à la différence des fibres motrices dont l’entrecroisement ne se fait que dans le bulbe rachidien. Or, dans la sclérose du cordon cunéiforme de Burdach ou des zones radiculaires postérieures, si, ce qui est le plus fréquent, la lésion est double et symétrique, l’alloch i rie devient une impossibilité. Toutes les voies de transmission au cerveau sont fermées, complètement ou non, et le résultat est une anesthésie plus ou moins profonde, avec retard des impressions sensitives. Si, au contraire, il n’existe qu’une lésion unilatérale, primitive ou secondaire, occupant le côté droit, par exemple, l’impression sensitive, partie d’un point de la moitié gauche du corps et qui devrait, à l’état normal, aboutir au cerveau en suivant le côté
(1) Celte conclusion est loin cl'étre adoptée par tous les physiologistes. « Les faits expérimentaux et cliniques, — dit Mathias Duval (art. Nerfs du Dicl. Jaccoud), — ne permettent plus aujourd’hui de considérer les voies conductrices centripètes de la moelle comme suivant un trajet régulièrement croisé, c’est-à-dire se décussant de la moitié droite de la moelle dans la moitié gauche et réciproquement. Brown- Séquard, qui a soutenu cette théorie, y avait été amené par l'observation de ce fait que, si on fait une section transversale de la moelle comprenant seulement une moitié latérale de cet organe, on constate de 1 anesthésie du ctité opposé à la section, et de V hyperesthésie dans les parties du corps situées du côté de la section. Or, de ces deux phénomènes signalés par Brown-Séquard, un seul paraît être bien réel, l'hyperesthésie : l’anesthésie en est la conséquence, c'est-à-dire qu’elle n'est le plus souvent que relative, et que toutes les fois que la sensibilité est augmentée d'un côté du corps, elle parait, par cela même, diminuée du côté opposé. Quant à l’hyperesthésie, elle est, de l'aveu de tous, incontestable, mais elle n'est pas le résultat de la section; elle est la conséquence de l'irritation traumatique, car la simple piqûre d'un cordon postérieur la détermine, et, chose remarquable, produit ces mêmes effets opposés, hyperesthésie dans la moitié du corps correspondant à la moitié de la moelle piquée, anesthésie relative dans la moitié du côté opposé. Celte interprétation est aujourd’hui généralement adoptée, quelle que soit la forme de l'hyperesthésie. Ainsi, dans l’hémiseclion de la moelle, il se produit souvent une hyperesthésie des téguments même immédiatement au-dessus du point sectionné; c’est, d’après Mac Donnell, parce (pie la section entraînerait une hyperhémie dans le segment supériéur de la moelle, hyperhémie qui amènerait une excitabilité anormale des éléments de la substance grise. »
droit de la moelle épinière, rencontre un obstacle, la lésion unilatérale droite. Le courant nerveux se réfléchit alors transversalement, par la commissure grise, sur les éléments symétriques de l’autre moitié du myélaxe, d’où il gagne, par la voie libre des conducteurs centripètes cle ce coté, une région déterminée de l’écorce cérébrale : la perceptivité encéphalique rapporte donc la sensation produite par l’impression de gauche en un point de la moitié droite du corps, symétrique du lieu qui a reçu l’excitation, d’où le phénomène delà confusion des côtes ou Yallochirie.
Telle serait l’explication de AV. Hammond qui a encore émis une autre hypothèse (sorte de corollaire de la première) pour faire comprendre qu’il peut y avoir anesthésie absolue d’un côté du corps avec conservation plus ou moins parfaite de la sensibilité subjective des deux côtés et pourquoi l’anesthésie n’est pas un accompagnement nécessaire de l’allochirie yl). Mais disons de suite que ces deux explications reposent sur une donnée physiologique (l’entrecroisement dans toute la hauteur de la moelle épinière des libres sensitives) bien peu certaine. Il nous semble que cette remarque comporte une sérieuse objection à la théorie de AV. Hammond et justifie peut-être la réserve de D. Ferrier. D’autre part Al. JL Longuet pense que, suivant l’interprétation de Hammond, l’hyperesthésie devrait toujours être corrélative de l’allochirie, ce qui est loin de former la règle.
Quoi qu’il en soit de la théorie et de sa valeur contestable, les phénomènes allesthésiques diffèrent des svnal-
(I) Celte deuxième explication repose sur l’existence de deux lésions unilatérales de la moelle épinière, situées l’une à droite, l'autre à gauche, à des hauteurs différentes, et sur l’hypothèse que le courant nerveux sensitif est obligé, dans un cas, de subir deux réflexions qui l’épuisent avant son arrivée au cerveau, alors que, dans l’autre cas, il ne tourne qu'un seul obstacle et conserve une intensité suffisante pour exciter 1rs centres perceptifs.
gies et des synesthésies par l’état des sujets allochiriques et surtout par l’absence d’association dans les sensations éprouvées par le malade. En elTet, une personne synalgésique, par exemple, ne ressent unedouleur anormale, sympathique d’une irritation éloignée, qu’après avoir perçu normalement la douleur initiale, svnalgogène, et nettement localisée (1). L’allesthésique, au contraire^ ne peut ni percevoir ni localiser normalement l’excitation portée à la surface de son tégument : la seule sensation qu’il éprouve est une sensation dérivée, simple, virtuelle, lui procurant une illusion sensorielle, dont il ne peut, comme le synesthésique, se rendre compte par comparaison. Enfin, il est probable que le siège des phénomènes allochiriques est la moelle épinière plus ou moins atteinte dans sa texture et ses fonctions. Pour W. Hammond, la dégénérescence du col des cornes postérieures (2) du myélaxe constitue la lésion de l’allesthésie. 11. Obersteiner est tenté d’invoquer de préférence la transformation granulo-graisseuse des cordons de Goll (3).
Ajoutons que ce dernier auteur rattache à l’allocl tirie le fait de Dumontpallier (i) qui obtenait, par le spray d’éther dirigé sur le bras gauche, assez d’anesthésie sur la partie correspondante du bras droit pour qu’on pût y ouvrir un abcès sans douleur.
Hutchinson a rapporté aussi une observation dans laquelle, à la suite d’une blessure du nerf cubital et du
(1) Il convient île se rappeler que l'irrilation synalgogène peut ne pas être perçue dans les s.vnalgies à type viscéral, mais de remarquer aussi que les phénomènes allochiriques n'ont point encore été observés à la suite d’une excitation viscérale.
(2) Cette lésion serait bien propre, dans ses vues, à interrompre immédiatement la décussation des libres nerveuses de la sensibilité et à imposer la voie directe au courant sensitif.
(3) Probablement d’après la seule autopsie qu’il ait faite et que M. R. Longuet relate dans son article.
(4) Société (te. Biologie. \ décembre 1880.
nerf médian d’un coté, la douleur était localisée dans la main du côté opposé (1), — et PirogofT, d’après Weir Mitchell (2), cite un fait analogue, conséquence d'une blessure du plexus brachial droit. (3)
Nous sommes arrivés au terme de ce travail composé d’éléments parfois disparates en apparence, nous avons rempli notre programme dans les limites, restreintes il est vrai, de nos connaissances actuelles. Le but poursuivi était d’ailleurs moins de faire l’histoire complète des synesthésies que celle des synalgies. Mais nous ne pouvions guère étudier les dernières sans traiter en môme temps des premières. En physiologie, plus peutêtre encore que dans les autres branches du savoir humain, il est difficile de suivre la ligne droite, invariable, coupant artificiellement des séries de phénomènes inséparables et que nos divisions (destinées à faciliter le travail) tendent vainement à dissocier. Il s’agissait aussi de déterminer la signification et la valeur des sensations associées, d’exposer clairement nos observations personnelles, de les comparer à d’autres, d’en tirer certaines conséquences et de fixer l’attention sur les synesthésies en général plutôt que d’écrire un livre étrange, sans aucune portée et tout au juste bon à distraire l’espace d’une minute un esprit ennuyé du commun. Ai-je réussi? C’est ce que je saurai plus tard.
(1) London hosp. Reports , 186G, p. 313
(2) Lésions des nerfs par coup de feu, 1874, trad. Dastre.
(3) Extrait de l’article de M. R. Longuet.