CHAPITRE XII
Des sympathies en général. — Mouvements associés ou syncinésies. — Division des sympathies entrois groupes principaux. — Pseudo chromesthésie : audition colorée. — Allochirie ou allesthésie.
Les synalgies et les synesthésies appartiennent à ce vaste ensemble de phénomènes, dits sympathiques , dont la connaissance était jadis considérée comme indispensable à la pratique de la médecine. Mais, depuis que la théorie de ïacteréjlexe domine de si haut, — et d’ailleurs à juste raison, — la physiologie générale des centres nerveux, l’étude des sympathies a semblé devoir rentrer tout entière dans celle des actions cliastaltiques (1). Cette absorption des premières parles secondes n’a eu lieu qu’au détriment de celles-là. Aussi voyons-nous maintenant certains de nos meilleurs auteurs de Physiologies contemporaines se contenter d’écrire, dans leurs ouvrages classiques, que le mécanisme des réflexes (musculaires, vasculo-moteurs, etc.) explique facilement les phéno-
(I) Envisagées au pointdc vue le plus général, ces actions diastalliques (Marshall- Hall), ou actes réflexes, ne doivent pas être définies : « la propriété du système nerveux en vertu de laquelle des mouvements succèdent à des impressions , sansque ces impressions aient été senties ou perçues » (J . Béclard, loc. cit.,p. DfiR) ; — mais bien : « tout acte provoqué par l'effet d'une excitation qui, transmise à des centres nerveux quelconques par des nerfs sensitifs ou centripètes, est réfléchie, par ces centres dans des nerfs moteurs ou centrifuges >> (Mathias Duval). C'est dans le sens aussi étendu de cette dernière définition que nous parlons ici des actions diastaltiques.
mènes sympathiques et... passer outre. De nos jours, il est vraiment fait trop bon marché de ces phénomènes, — et dans les ouvrages en question et dans les cours très savants du professeur chargé d’enseigner à l’étudiant le modus vivendi de l’organisme. Il est d’ailleurs inexact d’affirmer que toutes les sympathies sont des actes réflexes : les synalgies, les synesthésies, par exemple, se produisent d’une manière différente. D’autre part, les mouvements associes, tels que ceux dont nous allons rapporter une observation un peu détaillée, ne sont pas assimilables aux vrais mouvements réflexes.
Tout le monde sait qu’il est facile de remuer les doigts d’une main indépendamment de ceux de l’autre main, lesquels peuvent rester complètement immobiles. Chez un jeune homme de Gray, Henri Brésard, j’ai constaté, au contraire, une association fatale des mouvements qui résultent de la contraction des muscles digitaux similaires de droite et de gauche. Fléchit-il l’index droit, par exemple, l’index gauche se fléchit en même temps; l’extension du médius gauche, de l’annulaire, etc., s’accompagne de l’extension des doigts correspondants de la main droite. On remarque une entière concordance, une parfaite symétrie dans les mouvements des doigts de l’une et de l’autre main. Aussi les mouvements asymétriques et simultanés des extrémités digitales offrentils, chez lui, une difficulté presque insurmontable d’exécution. Il a dû, pour ce motif, abandonner le violon qu’il essayait en vain d’apprendre. Le piano est également, pour lui, un instrument inabordable : ainsi, il ne peut monter une gamme à l’octave des deux mains à la fois.
Autre fait : lorsque les muscles digitaux d’une main travaillent, ceux de l’autre main, qui ne produisent point d’effet utile, se fatiguent davantage. La même chose arrive lorsque la main droite, par exemple, soulève un
poids durant un temps sut'lisant : c’est alors les muscles fléchisseurs des doigts du coté gauche qui éprouvent la plus grande fatigue.
Je plaçai sur une table une feuille de papier que je fixai devant H.Brésard assis et tenant un crayon de chaque main, puis je le priai d’écrire son nom et son prénom des deux mains à la fois : il le fit sans trop d’hésitation et je constatai alors que la main gauche avait tracé, de droite à gauche (en sens inverse, par conséquent, de notre écriture ordinaire), des caractères semblables à ceux figurés par la main droite et fort lisibles, ce dont on pouvait d’ailleurs s’assurer facilement en retournant la feuille et regardant par transparence.
Cette association involontaire et anormale des mouvements des doigts est, chez le sujet de notre observation, un état congénital. Tout jeune, Brésard était en but aux moqueries des personnes qui l’entouraient, parce qu’elles le voyaient souvent remuer les doigts d’une main sans cause apparente. Voulait- il prendre, avec la main droite, un mouchoir ou un autre objet dans sa poche, les doigts delà main gauche effectuaient aussitôt à vide l’acte de la préhension résultant de la contraction des muscles de la main cachée. La main gauche devenait le miroir où se réfléchissaient tous les mouvements de la main droite, miroir d’autant plus fidèle que l’enfant apportait moins d’attention à ce qu’il faisait.
Par de grands efforts de volonté, Brésard est arrivé aujourd’hui à restreindre considérablement l’amplitude de ces mouvements sympathiques; mais il n’atteint ce résultat qu’au prix d’une contraction énergique et très fatigante des muscles antagonistes de ceux qui entrent en action .
Et une sorte de preuve que la volonté est impuissante, chez lui, à réprimer complètement les contractions des
muscles delà main qui doit rester en repos, ressort de l’expérience suivante, que j’ai plusieurs fois répétée. Je priais Brésard de placer les deux mains sur une table, de façon que toute la face palmaire fut en contact avec cette table, puis, lui fixant les doigts de la main gauche, je suppose, de telle manière qu’ils demeurassent immobiles, je l’engageais à soulever alternativement les doigts de la main droite, tout en s’efforçant d’éviter un mouvement semblable de ceux de l’autre main. Eh bien, malgré cela, je voyais toujours, — et rien n’est plus facile à constater, — les tendons des muscles extenseurs des doigts fixés et immobiles se tendre alternativement et saillir sous la peau, preuve irrécusable d’une contraction involontaire de ces muscles. D’ailleurs, pour bien m’assurer du fait, je variai les conditions de l’expérience et cette contraction fut encore mise parfaitement en évidence lorsque Brésard serrait un objet assez volumineux d’une main, ou formait le poing avec celle-ci, pendant qu’il étendait les doigts de la main du côté opposé.
Ces mouvements sympathiques des doigts, les seuls dans le genre qu’offre Henri Brésard, sont d’autant plus singuliers chez lui qu’il arrive facilement, par l’exercice, à dissocier d'autres combinaisons normales de la motricité (1), à effectuer, par exemple, des mouvements très asymétriques, simultanés et diamétralement opposés. Ainsi, décrire d’avant en arrière un cercle avec l’avantbras droit, pendant que l’avant-bras gauche décrit un cercle d’arrière en avant, est, pour lui, chose des plus aisées. (2)
Le fait des mouvements associés en général est bien
(1) Ce qui lui est impossible de faire pour les mouvements des doigts.
(2) Lors des premières observations que je lis sur lui ausujetdeses mouvements associés des doigts, Henri Brésard était âgé de 27 ans et avait toujours joui d'une bonne santé habituelle.
connu et même très fréquemment observable en plein état de santé. « Nous voulons mouvoir les muscles de l’oreille externe; mais, à cette intention, nous faisons agir aussi le muscle épicranien et beaucoup démuselés de la face. Nous voulons élever ou abaisser l’aile du nez; mais nous fronçons en même temps les sourcils, sans le vouloir. En général, il n'y a qu’un très petit nombre d’hommes qui aient la faculté d’isoler les mouvements des divers muscles de la face; la plupart n’en peuvent mouvoir un sans que d’autres se contractent simultanément. Les muscles du périnée, le sphincter et le releveur de l’anus, le transverse, le bulbo-caverneux, l’ischio-caverneux et le pubo-uréthral se meuvent presque toujours ensemble, quoique la volonté soit de ne faire agir qu’un seul d’entre eux.
Cette association est surtout bien prononcée dans les mouvements de l’iris; car nous ne saurions tourner l’œil en dedans, au moyen du muscle droit interne, sans que l’iris se contracte en même temps ; il nous est impossible aussi de porter l’œil en dedans et en haut, par l’action du muscle oblique inférieur, sans que l’iris se rétrécisse....
— Il est difficile à la plupart des hommes de faire agir séparément les divers ventres du muscle extenseur commun des doigts, et de lever chacun de ceux-ci seul, surtout le troisième et le quatrième, qui n’ont point d’extenseur propre. Dans les efforts, beaucoup de muscles agissent par association, sans que leurs mouvements aient un but quelconque; la personne qui s’y livre contracte les muscles de sa face, comme si elle pouvait par là contribuera soulever le fardeau....
.... Il est un fait sur lequel je dois encore appeler l’attention d’une manière spéciale, parce qu'il prouve combien la tendance à, /’ association des mouvements est pro -
noncéc entre les parties similaires des deux côtés du corps : c’est le mouvement volontaire de l’iris. Le mouvement de l'iris est toujours simultané dans les deux yeux, tant lorsqu’il a été provoqué par une cause extérieure, que quand il résulte d’une détermination de la volonté, et il s’accomplit toujours de la même manière absolument, soit que la cause externe ou interne agisse sur les deux yeux, soit quelle porte sur un seul de ces organes (1)...
Il y a impossibilité de tourner l’un des yeux en
bas et l’autre en haut, ou de les tourner tous deux en dehors ; constamment l’un de ces organes se porte involontairement en dedans lorsqu’on dirige l’autre en dehors (2) ... Il faut une certaine habitude pour tenir ouvert un œil seul.... Peu d’hommes ont la faculté de faire agir, par le moyen du nerf facial, les muscles d’un des côtés de leur face autrement que ceux du côté opposé.
(1) « Les dimensions de la pupille sont plus grandes quand la lumière agit sur un seul œil que quand elle les frappe lous deux. Si la lumière exerce une action inégale sur les deux organes, les deux pupilles n’en présentent pas moins les mêmes dimensions, qui correspondent alors à la moyenne des deux impressions. Il en est de même pour les mouvements de l’iris auxquels la volonlé donne lieu... Les deux iris se resserrent lorsqu’un seul œil regarde en dedans, l’autre conservant sa position droite. La faculté de rétrécir l’iris en tournant les yeux en dedans, faculté que d’ailleurs tous les hommes possèdent, est développée chez moi à un degré extraordinaire. Si je ferme un œil, et que je regarde droit devant moi avec l'autre, je meus à volonté l’iris de celui-ci, suivant que je porte le premier, qui est fermé, en dedans ou en dehors. Ici la cause est cachée, et le phénomène parait d’autant plus surprenant que l’œil sur lequel elle agit est ouvert ; mais elle devient manifeste aussitôt «pie j’ouvre l’œil qui avait été fermé jusqu’alors, car on voit que je le tourne en dedans chaque fois que je veux rétrécir l’iris de l'autre...
Un fait intéressant, et (pii s'explique sans peine d'après nosprincipes, est le rétrécissement des deux iris pendant le sommeil. C’est là aussi un mouvement associé, ayant pour cause la situation en dedans et en haut que les yeux prennent chez les personnes qui dorment, de sorte que le cerveau, en même temps qu’il imprime 1 activité à la branche correspondante du nerf oculo-museulaire commun, stimule aussi celles de ce ncrl qui vont gagner le ganglion ophthalmique. » J. Muller, lue. cit., t. T, p. bS8.
(2) .1 ai connu, à Nancy, un jeune étudiant, St. de G.,., qui dissociait parfaitement une série de mouvements normalement associés, ceuxdes yeux, entre autres. Ainsi, il déterminait chez lui, à volonté, des effets curieux de strabisme unilatéral, convergent, divergent, sursum ou deorsum, après avoir préalablement fixé dans la \ ision directe, par une simple incilalion cérébrale, l’un des deux yeux, qui restait immobile pendant (pie l’autre accomplissait les mouvements désirés.
Je puis mouvoir les muscles du pavillon de l’oreille, même les plus petits, ou du moins d’une manière très sensible celui de l’antitragus; mais j’ai beau vouloir ne le faire que d’un seul côté, l’etlet a lieu également sur l’autre oreille On sait combien il est difficile d’exécuter,
soit avec les bras, soit avec les jambes, des mouvements rotatoires opposés dans une certaine direction, par exemple autour d’un axe transversal commun, tandis (pie les mouvements similaires s’exécutent très facilement avec deux membres à la fois. » (1)
Quant à l’explication de ces phénomènes d’association motive, on l'a cherchée dans une innervation provenant de la même source (mouvements de l’iris associés à la contraction des muscles droit interne ou petit oblique de l’œil), — dans une sorte de tendance (peut-être préétablie, peut-être contractée par habitude) que présentent les parties homologues de la substance grise de la moelle épinière à fonctionner de la même façon lorsqu’elles reçoivent une excitation quelconque (Vulpian), — dans la propagation de l’excitation d’un centre gris moteur vers un centre moteur voisin (Eckhard). (2)
J’ignore si l’association fatale des mouvements des doigts, qui se commandent réciproquement de l’une à l’autre main, a déjà été observée. Mais ce fait nous parait curieux par sa rareté et intéressant en ce sens qu’il faut, pour être logique, admettre des rapports tellement intimes entre les centres sous-encéphaliques des mouvements des doigts de la main droite et de la gauche, que la volonté ne peut exciter l’un sans exciter l’autre en même temps. C’est un avis partagé par M . Mathias Duvalqui, ayant pris connaissance de mon observation,
(I) .1. Muller, toc. ei(., 1. 1, p. 5S7-.‘>8‘J.
( ’) Voyez d'ailleurs Mathias Durai : art. Nerfs du Die L de Jaccoud, l. XXUl (1877;, p. ôàO-551 (Mouvements associes).
pense, dans le cas particulier, à quelque anomalie anatomique établissant, dans la moelle épinière, une fusion des deux centres médullaires (droit et gauche) qui président à ces mouvements, de sorte que le cerveau, croyant commander à un seul des centres en question, à une seule main, commande fatalement aux deux (1).
J/interprétation la plus vraisemblable qu’on puisse donner des phénomènes d’association cinésique en général nous semble être celle d’Eckhard (2). Par leur mécanisme, les mouvements associés se rapprocheraient donc des sensations associées et mériteraient de porter le nom de syncinésies (oùv, avec, ensemble; yjv mouvement) proposé par Vulpian : cette dénomination ferait bien le pendant de synesthésies (3).
(1) Ici, — m'écrivait M. Mathias Duval, — nous pourrions faire plus que l’hypothèse, nous pourrions chercher à la vérifier : il faudrait, sur le sujet endormi (naturellementou par un anesthésique), essayer de produire des réflexes se traduisant par les mouvements des doigts d une main et voir si l'autre main reproduit ces mouvements. — Je n’ai malheureusement pu me placer dans des conditions à vérifier de la sortecette explication. Mais le fait des contractions musculaires que nous avons signalées comme s’effectuant malgré la volonté la plus énergique de les éviter, et cet autre que les mouvements sympathiques s'accentuent d'autant plus qu'il y a moins d'attention attachée à leur production, me semblent parler hautement en faveur de l'hypothèse que nous venons d'émettre.
(2) « Un centre moteur, — dit Mathias Duval, — étant mis vivement en action, peut être ébranlé de telle sorte que son excitation s'irradie jusque dans des centres voisins. C'est là le mécanisme de tous les tics et de tous les mouvements involontairements associés.... Tous ces phénomènes ont été regardés à tort comme des mouvements réflexes ; mais déjà Eckhard avait fait remarquer que rien ne montre ici l’intervention d’un acte réflexe et qu’il s’agit simplement d’une excitation simultanée involontaire, c'est-à-dire de la propagation de l'excitation d’un centre gris moteur vers un centre moteur voisin. »
(3) II. Beaunis ( loe . cit., t. I, p. 564), après avoir écrit tout d'abord qu’ « il ne faut pas confondre les mouvements dits associés aoec les mouvemetds réflexes, » ajoute : « Ainsi, quand la pupille se rétrécit au moment de la contraction du muscle droit interne de l’œil, c’est que le même nerf innerve ce muscle et le constricteur pupillaire et que les centres nerveuxde ces deux mouvements sont excités simultanément et non parce qu'il ij a transmission réflexe d'un c entre à l'autre.... D'après Eckhard, il faudrait voir dans tous ces phénomènes une simple propagation de l'excitation d'un centre gris moteur à un centre moteur voisin. Cependant je ferai remarquer que cette propagation ne peut guère se comprendre autrement que comme une transmission par des fibres commissurales réunissant les cellules nerveuses des deux centres, et qu’il est bien difficile de ne pas voir là quelque chose d'analogue à un acte réflexe. »
Si nous avions à étudier les SYMPATHIES dans leur ensemble, nous les diviserions pour lors en trois groupes principaux, savoir :