OBSERVATION PREMIÈRE
Inédite et résumée
Mlle For... Adélaïde, entre à l’Asile le 29 novembre 1905, présentant un syndrome paralytique général lypique.
Le délire est un délire des grandeurs, composé surtout d’idées de richesse. Elle possède 150.000 francs. Un monsieur lui donne 400 francs par mois et un autre qui vient la voir tous les soirs, lui remet cent sous à chacune de ses visites Elle se croit, en outre, belle, bien faite, fort capable, laborieuse, musicienne, voire compositeur. Au point de vue génésique, elle est excilée ; elle considère comme nécessaires les excès variés qu'elle accuse.
Elle ne présente pas d'autres idées délirantes. Il n'existe pas de perversions psycho-sensorielles.
La démence qui se manileste dès l'abord par le cachet de niaiserie qu'elle imprime au délire, apparait assez nettement par l'examen direct de l'intelligence : née en 1872, Mlle For… se dit successivement âgée de 28 et de 44 ans. Elle calcule
mal et ne peut nommer les mois de l’année à rebours.
Cependant la malade peut s'orienter dans le temps el dans l'espace : elle sait qu'elle se trouve à l'Asile des Aliénés, elle se rappelle ÿ être venue souvent voir son père et nous dit (ce qui est exact) que celui-ci élait chargé de mettre en ordre le
D TE cabinet du médecin en chef. Elle reconnait son nom sur le dossier, dit qu'il est correctement écrit. Eîle peut en outre donner d'autres renseignements qui prouvent que la mémoire nest que partiellement impuissante à acquérir et à reproduire. |
Les troubles paralytiques sont très nets. La parole, trainante et pâteuse, montre sans peine du nasonnement et de l’ânonnement. La démarche est incertaine et lourde ; les pieds traînent sur le sol ; l'équilibre sur l’une ou l’autre jambe est impossible. Les doigts présentent les tremblements caractéristiques ; la force musculaire, assez bien conservée, ne
.manileste son atleinte que par une pression saccadée. Les
pupilles sont inégales (la gauche bien plus dilatée)el réagissent mal à la lumière.
L'examen somatique n'a révélé qu'une respiration rude et saccadée aux 2 sommets.
Au point de vue éliologique, la malade nous dit n'avoir jamais eu la syphilis et, en réalité, malgré la vie un peu spéciale menée par elle, tout semble confirmer l'absence d'antécédents syphilitiques : elle n'a eu qu'un seul accouchement et il fut normal. En outre, Mlle For... ne présente aucun des stigmates de la syphilis héréditaire. Elle ne buvait que très raisonnablement. Nous ne retrouvons dans ses antécédents pathologiques aucune maladie ni aucun traumatisme capable d'expliquer le développement de l’aliénation actuelle.
Au point de vue héréditaire, Mlle For... est la fille d'un paralytique général, dont nous trouvons une observation très complète dans les dossiers de l'Asile, où M. For... a fait deux séjours (19 décembre-8 mars 1887 ; -— 28 mai 1887-24 octobre 1897, date de son décès).
M. For... a été considéré, dès sa première entrée, comme un paralvtique général. Il présentait une démence considérable, des symptômes paralyliques nets (plus marqués pour le
L'AIR côlé droit du corps) et un délire de persécution vague et mobile, entretenu par des hallucinations de la vue, reposant sur un fonds d'agitation et d'irritabilité.
La cause principale de cette démence organique était dans des excès alcooliques intenses et anciens ; depuis l’âge de 17 ans, le malade prenait quotidiennement beaucoup d'alcool et d'absinthe et, depuis quelques mois, on le rapportait souvent ivre-mort à la maison, car il élait alcoolisé et un simple verre de vin l'enivrait. L'alcoolisme avait révélé, du reste. ses eflets de bonne heure et, à dix-huit ans et demi, il eut un accès de lièvre, qui s'accompagna d’un délire d'action.
Comme maladies antérieures, nous ne trouvons que du rhumatisme ; nous pouvons affirmer l'absence de toute maladie vénérienne, et notamment de la syphilis.
Le malade aurait subi, trois mois avant son entréc, un violent traumatisme (chute de voiture sur le côlé droit du thorax et de la têle) qui aurait donné lieu à une hémiplégie de quelques Jours, à des vertiges et à des attaques apoplectiformes.
For... étant fils naturel, nous n'avons aucun renseignement sur son père ; les antécédents héréditaires concernant le côté maternel ne présentent rien de particulier ; il a eu trois frères puînés bien portants.
Le malade a eu trois enfants : la première est celle dont nous rapportons plus haut l'observation ; les deux autres seraient morts en bas âge (pelite vérole, fièvre).
Sorti de l'asile calme et en état de rémission incomplète des troubles démentiets et paralytiques, ie malade ne tarda pas à se livrer à ses excès habituels et fut réintégré à l'asile. La démence, des troubles paralytiques généralisés, un délire semblable des persécutions sont constatés lors de la seconde entrée dans les certificats du médecin en chef.
Peu à peu, la démence étoufta chez For... tout délire : les
troubles paralytiques progressèrent au point de nécessiter le repos au lit el le malade succombait le 24 octobre 1897.
Son autopsie nous montre que la mort doit êlre attribuée a de l’asthénie cardiaque avec pneumonie hypostatique. D'aue tre part, les lésions trouvées du côté du cerveau étaient nettement celles de la paralysie générale : adhérences de la piemère au cortex en différents points, foyers de ramollissement au niveau des circonvolulions pariétales droite et gauche el dans les circonvolutions temporales. On notait même quelques adhérences de la dure-mère avec la calotte crânienne en sa partie moyenne, de l’œdème pie-mérien et l'abondance du liquide céphalo-rachidien.
A ce cas doit être joint celui qu'ont publié, en 1898, MM. Mairetet Vires, dans leur livre De la Paralysie Générale. Il y est dit, eneflet, à la page 47 : « L'autre cas est plus typique. Il se rapporte à un individu, fils de paralÿtique général, qui, sans s'être exposé à aucune des causes regardées comme capables de produire la démence paralÿtique, a réalisé cette maladie vers l’âge de quarante-cing ans.
» Mais lestis unus, testis nullus, et, tout en pensant que la paralysie générale des ascendants peut être héréditairement transmise, nous nous contentons de rapporter cette observation. »
De l’hérédilé par ramollissement, nous n'avons pas de cas absolument pur. Nous nous en tenons aux quatre cas signalés dans le livre déjà précédemment cité.
De l’hérédité par attaques nous avons aussi plusieurs observations. Mais tous ces malades sont entachés d’alcoolisme personnel ou d’hérédité alcoolique.
Dans ces conditions, il nous paraît difficile de faire à chacune de ces différentes causes la part qui lui revient dans la production des phénomènes morbides.
Al ARE
C'est aussi à cette conclusion qu’aboutissent MM. Mairet étiVires: |
Il en est presque ainsi pour l'hérédité alcoolique pure. Cependant, aux cinq cas cités par MM. Mairet et Vires, nous avons pu en ajouter quatre autres, tirés de nos observations.
Nos chiffres sont très inférieurs à ceux de nos maîtres pour ce qui concerne l'hérédité arthnitique. En effet, sur un ensemble de 242 malades, nous ne trouvons que 34 fois cette hérédité, soit 14,04 pour 100, et presque toujours cette diathèse est associée à d’autres causes.
OBSERVATION II e
Inédite et résumée
M. Mau... Lucien entre à l'asile le 11 janvier 1902.
Les conceplions délirantes consistent en idées niaises de grandeurs (beauté et force physique) ; le malade manifeste à tout propos de l'euphorie. Il n'existe pas d’hallucination ni d'illusion: précises d'aucun sens.
La démence est très marquée ; la mémoire est fortement alteinte. On a beaucoup de peine à se faire comprendre du malade, qui paraît encore avoir conservé quelques sentiments affectifs et moraux.
Les froubles paralyliques de la parole, de la pupille, des membres supérieurs et inférieurs sont nettement accusés et caractéristiques.
Au point de vue palhogénique, nous ne trouvons chez le malade n1 antécédents alcooliques, n1 syphilis probable. C'est un débile, qui présente surtout les stigmates de l’arthritisme : la radiale et la temporale sont artério-sclérosées très ma-
nifestement. La physionomie reflète l'aspect de la sénilité an-
ticipée. Un des frères du malade, mort de maladie du foie, élait nettement arthritique.
Un traumatisme crânien remontant à six mois a peut-être joué le rôle de cause occasionnelle.
L'hérédité, inconnue du côté paternel, à révélé chez la mère un tempérament congestif et une attaque d’apoplexie à soixante ans.
Nous n'avons trouvé ni hérédité tuberculeuse, ni hérédité cancéreuse.
Si nous n’insistons pas autrement sur les causes héréditaires, c'est que nous avons toujours senti combien nos documents, comme d’ailleurs tous les documents (et cela malgré toute l'attention des observateurs), sont incomplets à ce point de vue, et que les règles, soit pathologiques, soit physiologiques, de l'hérédité sont encore à poser.
Ce n'est donc pas dédain de notre part, en effet, avec nos maitres Mairet et Vires et le professeur Raymond (de Paris), nous croyons à l'influence prépondérante de l’hérédité, mais bien par conscience de la fragilité de la statistique à cet égard. .
Après les causes héréditaires, les causes acquises et en première ligne l'alcoolisme.
Ici, comme dans toute cette complexe question de l'étiologie, les avis sont différents. Cependant, nous devons faire remarquer que l'alcoolisme, cause primordiale de la paralysie générale pour Esquirol et ses contemporains, d’étiologie nulle pour Fournier et la pléiade des parasyphilitiques, tend, depuis quelques années, et sous la poussée vigoureuse du livre déjà cité de MM. Mairet et Vires, à reprendre sur la scène de la discussion un rôle éclatant. Cette tendance se
retrouve dans la thèse de Girandoux (Paris, décembre 1905).
Mais ici nous devons tout d'abord rappeler le résultat des recherches expérimentales dues aux professeurs Mairet et Combemale. |
Ces recherches, quoique vieilles déjà de près de vingt ans, n'ont pas été infirmées. De ces expériences, faites sur des chiens que pendant de longs mois on avait intoxiqués à l’aide de doses progressives d’alcool, une triple conclusion se dégage.
Au point de vue clinique, on remarque chez ces animaux des phénomènes qui rappellent les symptômes de la peur et des hallucinations, des troubles musculaires d'ordre ataxique et paralytique, qui se généralisent, puis des vertiges, des attaques convulsives amenant même la mort.
Ne retrouvons-nous pas là, peut-être fruste, le tableau en gros du syndrome paralytique général ?
Au point de vue anatomo-pathologique, on note l'inflammation diffuse méningo-corticale, si caractéristique du’ syndrome que nous étudions.
Au point de vue histologique, on constate enfin une der-
nière analogie. L'examen de la moelle d’un des chiens à montré une inflammation des vaisseaux avec hypertrophie des parois, une hyperplasie considérable de la névroglie au niveau du faisceau pyramidal croisé et de la zone radiculaire antérieure et un commencement de dégénérescence des tubes nerveux en cette région.
Si nous nous adressons maintenant à la clinique, nous remarquons que seize fois (Mairet et Vires) l'alcoolisme personnel seul a expliqué le développement du syndrome.
Et, dans notre statistique personnelle qui s'étend de 1898 à 190$, nous sommes arrivé au chiffre énorme de 23,55. Ainsi sur cent malades atteints du syndrome paralytique général,
ji près de 24 étaient alcooliques et seulement alcooliques. Aucune autre Cause n'avait pu être trouvée.
On a dit que l'on fait dire aux Statistiques tout ce que l’on veut. Aussi n’a
JOuterons-nous rien à la précédente, la trouvant d’ailleurs assez suggestive par elle-même.
OBsErvarioN II Inédile et résumée
Her... Joseph, 37 ans, entré à l'asile le 25 octobre 1905, dans un état d'agitation incohérente ;: 11 parle constamment, manifestant à diverses reprises l'intention de boire du vin où du Pernod. Chez lui, après une période durant laquelle il s'est livré à toutes sortes d'achats insensés, il à, au cours d'une crise d’agitation, brisé tout ce qui se trouvait sous sa main, fait sortir des écuries de son maître tous les chevaux, sonné les cloches de l'église et même allumé des incendies.
Le délire consiste surtout en idées de orandeurs : il est riche, possède-un château de 2 kilometres et demi de laçade qui peut loger 400 familles ; il veut manger ses millions afin de ne pas les laisser én mourant... il veut aussi améliorer le sort de l'humanité en limitant le nombre des employés de régie, des agents de police et des prêtres. Il se croit très fort. Est vontent de tout. |
Il semble exister quelques hallucinations de l'ouïe : les perversions psycho-sensorielles de la vue se confondent avec une sorte de délire onirique peu précis éprouvé au dehors. À diverses reprises, rêves professionnels.
La démence est encore augmentée par l'état d'abrutissement propre à l'alcoolique. Le malade comprend fort mal et répond le plus souvent d’une facon non adéquate. Il ne peut
Atos
énoncer qu'avec peine la série des mois de l’année et se trompe dans les calculs les plus simples. Le jugement frappe par sa niaiserle.
Les troubles paralyliques sont surtout marqués du côté des membres inférieurs ; la démarche est très pémible. Il exisle, en outre, des tremblements à grande amplitude des doigts et des troubles caractéristiques de la parole.
Au point de vue éliologique, les antécédents personnels révèlent un alcoelisme lointain et intense ; le malade buvait 5 à 6 litres de vin par jour, à l'occasion 4 ou 5 verres .d'absinthe et du rhum dans chaque tasse de calé. Il est invineiblement porté à boire et, depuis un an, 1lest saoul Lous les soirs.
Pas de syphilis. Pas de maladies antérieures ; n1 trauma- Lismes crâniers, ni insolation.
Au point de vue héréditaire, Her... est le fils d’une mère un peu déséquilibrée el alcoclique el d'un père, sobre, qui s'est suicidé, désespéré par l'inconduile de sa femme. Un oncle maternel, une cousine-germaine et la propre sœur du malade sont morts aliénés.
L'agitation d'Her... ne cessa pas de s'accroitre durant son
séjour à F'asile et il mourait le 19 novembre 1905 dans une crise rappelant celle du delirium tremens, le malade paraissant éprouver des hallucination$ elfrayantes de la vue et de la sensibihté générale qu'il ne pouvait expliquer.
L'aulopsie à montré une congestion intense du cerveau el les adhérences méningo-corticales caractéristiques de la para-
lysie générale.
Ne quittons.pas les intoxications sans faire remarquer que le plomb a été aussi incriminé (mais nous n'en avons trouvé qu'un cas dans notre statistique et encore associé à d’autres causes) et que le mercure l'a presque été dans la dernière
discussion de l’Académie de Médecine. Joffroy, en effet
l’a effleuré de son SOupçon.
C'est dans une proportion de 3,72 POUr 100 que nous ren= controns les traumatismes dans les antécédents de nos C'est là, évidemment, un Pourcentage faible,
malades.
qui tient peut-être à ce que nous ne rencontrons jamais le traumatisme seul.
Et il semble, suivant l'à âge qu'a le sujet lorsque le trauma se produit, que son influence varie, C'est ainsi qu'il nous apparaît comme prédisposant chez les Jeunes et comme cause déterminante chez les adultes.