I. LES MÉREAUX DU XVIII« SIÈCLE
L'usage des méreaux est très-ancien. Il est probablement antérieur aux titres en langue latine qui en parlent, ceux du XII« siècle. Etats, provinces, confréries, communautés, chapitres, tous eurent des méreaux, espèces de jetons successivement en papier, carton, cire, cuir, verre, plomb ou cuivre, qui étaient les signes représentatifs d'une valeur (méreaux distributifs pour les distinguer des méreaux capitulaires, lesquels étaient les jetons de présence institués dans les chapitres), mais qui cependant n'étaient pas une monnaie.
Une bourse d'argent légière Qui estait pleine de mesreaulx.
dira, au XV^ siècle, le poète Villon.
Les méreaux étaient également employés comme preuve d'assistance à des réunions de toute espèce, échevinales, synodales.
Enfin, dans l'Eglise réformée, où ils furent d'assez bonne heure employés, c'étaient des pièces «qui étaient distribuées, dit justement M. Hermand, à ceux qui voulaient être admis à la communion.»
Les mémoires de Du Plessis-Mornay parlent de l'usage des méreaux en 1 584. En i6o5 et en 161 3, dans les registres de la vénérable compagnie de Genève, — en 1626, dans les actes d'un consistoire du Quercy, — en i633, dans ceux d'un consistoire du Bas-Languedoc, — en 1672, dans ceux d'un autre consistoire du Poitou, etc., il est encore question des méreaux. Mais il faut remarquer que Du Plessis-Mornay, seul, écrit méreau. Les autres écrivains protestants écrivent: marreau, merreau, marron, marque. De quelque façon
ï Histoire des protestants et des églises réformées du Poitou, par M. A. Lièvre. Poitiers (1860). — Le Méremt ou Médaille des églises du Désert, par M. J de Clervaux. Saintes (1870). — Chronique protestante de ( Angoumois, par M. V. Bujeaud, Angoulême (1860). — La Revue de numismatique (1854). — Etudes numismatiqties, par B. Fillon. Paris (1856). — Bulletin de la Société de l'histoire du protestantisme français, tome I, p. 139, 236, 237, 342, 423 et tome II, p. l3. — Mémoires de la Société des Antiquaires de la Morinie (Article de M, Alex. Hermand, 18 34). — Numismatique protestante. Description de quarante et un jnéreaux de la communion réformée, par M. Ch. L. Frossard, Paris (1872).
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qu'on remploie, méreau, marreau, merreau, marron ou marque, ces mots divers de'signent dans la numismatique protestante une seule et même chose, c'est-à-dire un jeton d'ordinaire en plomb qui était donné aux fidèles qui voulaient être admis à la communion, et qui était remis par ces derniers à un ancien qui les recevait, au moment même où ils s'approchaient du parquet pour participer à la Cène.
Par extension, ce jeton servait parfois aux religionnaires, ainsi que le prouve l'art. 17 du colloque de Bordeaux de lySo, comme signe de reconnaissance et de ralliement.
«Il serait très-bon, lit-on dans un registre de Genève de i6o5, que, selon l'usage des églises de France, nous eussions des marreaux. » — A Négrepelisse, on lit: «Le sieur Moulet fournira pain et vin; le sieur Pâlot baillera la coupe à M. Vedère, pasteur; le sieur Soulier tiendra le plat pour recevoir l'argent des pauvres; le sieur Labrueys tiendra le plat des marques^ le sieur Ferai tiendra la tasse à la porte et les sieurs Foly et Valette auront soin de faire venir le peuple en bon ordre. Et ainsi avant chaque communion. » Les divers offices, dont il est question dans cet extrait, indiquent clairement à quoi servaient les marques, marreaux ou méreaux. Un incident, que rapporte Du Plessis-Mornay, complète la démonstration. Mademoiselle Du Plessis faisait, en 1584, un séjour à Montauban; aux fêtes de Noël, elle voulut communier. Un des pasteurs de cette église, invoquant les prescriptions d'un synode national sur la décence des vêtements et de la parure, s'opposa au désir de Mademoiselle Du Plessis, parce qu'elle portait cheveux, et qu'il retranchait de la Cène toutes les femmes qui portaient cheveux. «La Cène approchant, lit-on dans les Mémoires, et selon la coutume de Montauban, M. Berault (c'était le pasteur) étant venu environ dix jours avant la Cène pour bailler des méreaux à la dizaine du quartier, M. Du Plessis lui envoya un des siens avec mémoire de ceux qui faisaient la Cène en sa famille pour le prier de leur envoyer des méreaux pour tous. — M. Berault fit répondre qu'il avait assez affaire de son
troupeau » On s'émut de ce refus. Le consistoire fut réuni, l'affaire lui fut
soumise, et vu «la vie tracasseuse» de la Cour et qu'elle n'habitait pas Montauban, mais y était de passage, «fut dit à M. Cahier, ministre de la Cour, qu'il leur baillât des méreaux; lequel passa par leur logis et n'y trouva que Mademoiselle Du Plessis à laquelle il dit que, quant il plairait à M. Du Plessis lui envoyer écrits de sa main ceux de sa famille qui faisaient la Cène, il lui enverrait des méreaux....))
Par là, on voit quel était l'emploi du méreau. C'était un jeton donné à ceux qui voulaient communier, mais qui n'était donné que sous certaines conditions. Il fallait en être porteur pour être autorisé à participer à la Cène, et pour l'obtenir on devait remplir certaines conditions de moralité, d'austérité, plus ou moins sévères, dont le pasteur se déclarait juge. Cette pièce de plomb représentait, en somme, à la fois un satisfecit et la preuve du satisfecit.
La planche qu'on a donnée reproduit quelques méreaux de la seconde moitié du XYIII^ siècle. Ils appartiennent pour la plupart aux églises du Poitou, où leur usage fut de bonne heure très-répandu.
APPENDICE
On les avait en effet vu reparaître, en même temps que l'organisation des églises s'élaborait ou se complétait.
Ce qui étonne, c'est qu'on n'ait retrouvé, sauf aux Vans qui dépendait du Bas-Languedoc, aucun méreau dans les provinces mêmes d'où partit, dès la mort de Louis XIV, le grand mouvement de la Restauration, et qu'aucun document n'en parle ou n'y fasse allusion. On en possède de la Basse-Guyenne (n" I , église de Galstelmoron), de la Saintonge (n° 2, église de La Tremblade), du Quercy (n» 3) et surtout du Poitou; on n'ignore pas qu'ils étaient employés dans le Bordelais, en Picardie, et que leur usage en fut proposé dans les églises de Normandie; mais on ne retrouve aucun méreau ni aucune mention de ces pièces dans le Bas-Languedoc, dans les Basses et Hautes-Gévennes, dans le Vivarais, dans le Dauphiné, c'est-à-dire dans les églises où les bases de la réorganisation du protestantisme avaient été jetées, dès la première heure, par Antoine Gourt, Gorteiz, Durand, Roger, — on se rappelle avec quelle habileté ! — où la vie religieuse avait été la plus éclatante et la plus active, d'où le mot d'ordre était parti, et qui, pendant tout le siècle, avait été le grand foyer vers lequel les religionnaires du Royaume avaient eu les yeux fixés. Faut-il penser que cette disparition tient à des causes accidentelles? Du moins, les documents de l'époque y feraient allusion. Est-il mieux de supposer que la prospérité de ces provinces et le grand nombre des religionnaires, groupés, resserrés en des centres importants, en rendaient l'usage peu pratique ou inutile. Explication peu plausible, étant donné que le méreau était précisément un moyen facile de reconnaître et d'admettre les fidèles, surtout s'ils étaient nombreux, qui se présentaient à la communion. Si l'on accorde enfin que le méreau pouvait être un signe de ralliement et de reconnaissance dans des circonstances critiques, il est certain que les religionnaires du Languedoc et du Dauphiné avaient été, dans les trente premières années du siècle, aussi peu nombreux qu'en Saintonge et en Poitou, et avaient traversé une situation assurément plus grave et plus critique que la leur. Peut-être serait-il plus simple et plus exact de supposer que l'emploi des méreaux était peu commun en Languedoc avant la révocation de l'Edit de Nantes, et qu'Antoine Gourt, au moment où il travaillait à la reconstitution des églises, n'eut pas à relever un usage qui était peu répandu dans le midi de la France et qu'il avait trouvé moins enraciné dans les habitudes ou la tradition de ses coreligionnaires.
Quelque explication qu'on admette, le Poitou, la Saintonge, la Guyenne, se servirent de méreaux pendant toute la seconde partie du XVIII^ siècle. Le premier que l'on possède (n° 7) porte le millésime de 1745 et provient de l'église de Cherveux. On a encore les moules de La Tremblade, de La Mothe, de St-Sauvant.
En 1768, «les colloques de l'Agenais, écrit M. Lagarde, décidèrent que tout fidèle qui voudrait s'approcher de la table du Seigneur devrait se munir d'une marque appelée marron, et ailleurs méreau, et que nul ne serait admis à communier s'il ne représentait au pasteur cette marque'.»
I Chroniques des églises réformées de l'Agenais, par M. Lagarde (1870).
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Dans le Bordelais, avant de s'en servir comme d'un moyen de discipline, on l'employa d'abord comme mot de passe et de ralliement. Lorsque le pasteur Grenier de Barmont reconstitua l'église de Bordeaux en 1754, il eut à lutter contre les hésitations et les peurs des religionnaires qui allaient la composer. On a vu (tome II, p. 46) par quel ensemble de mesures minutieuses et de précautions il parvint à en triompher. Le difficile était de réunir les fidèles. S'assembler au dehors, au Désert, paraissait périlleux. On résolut de ne se réunir qu'à l'intérieur de la ville, dans des maisons particulières. Mais il y fallait beaucoup de circonspection : la crainte des faux frères hantait les esprits. C'est alors qu'on résolut, après avoir fortement exhorté ceux qui étaient dans le secret de le garder inviolablement sur les réunions, les personnes qui s'y rendraient et le lieu où elles se tiendraient, de leur donner une marque distinctive, un méreau, qui leur servirait à tous de signe de reconnaissance. « Comme on ne saurait prendre trop de précautions, lit-on à l'art. 17, on donnera à chaque fidèle un cachet ou quelque marque particulière qu'on sera obligé de remettre à l'ancien ou à son ordre, en arrivant au lieu de l'assemblée; ceux qui n'en seront pas munis, quels qu'ils soient, ne seront pas admis au saint exercice. »
Nul doute que ce qui se passa à Bordeaux ne se soit passé, au début, dans les autres provinces du Royaume; mais il serait téméraire de généraliser le fait : le méreau était, on le répète, un jeton destiné à la communion. Quand Viala, qui avait en 1740 et 1742 exercé son ministère dans le Poitou, se transporta en Normandie, il essaya d'introduire dans ces églises l'usage des méreaux qu'il avait assurément trouvé dans celles du Poitou, et il dut introduire un article à cet égard dans les actes du premier colloque qu'il réunit. En 1750, en effet, (Voy. tome I, p. 322), un nouveau colloque examinant à nouveau les arrêtés de ce premier colloque, «rejeta la proposition de donner des marques». La décision fut définitive: on n'y revint plus. Cinq ans plus tard, en 1755, un colloque constitutif, réuni par le pasteur Campredon, arrêta simplement à ce sujet (tome II, p. 53) l'article qui suit: «Les jours de communion, les anciens, de concert avec le pasteur, prendront une connaissance particulière de la conduite des fidèles; et s'il en est qui se soient rendus indignes d'approcher de la sainte table, les anciens les avertiront de ne pas se présenter; et ne se fera l'avertissement en présence de toute l'assemblée.» Ainsi fut repoussé en Normandie l'emploi de ces jetons de plomb. Les anciens se bornaient, dans les églises de cette province, à frapper d'un avertissement ceux qu'ils jugeaient indignes de la communion.
Il n'en fut pas de même en Picardie. En 1779, un synode provincial (Voy. tome III) réunit à Bohain les députés de Thiérache, de Picardie, du Cambrésis, de l'Orléanais et du Berry. On s'y occupa de fixer les dates où serait célébrée la Cène, et des mesures à prendre contre ceux qui, sans en être dignes , se présenteraient pour y participer ; aussitôt de revenir à l'usage des méreaux. «Pour empêcher, lit-on à l'art. 29, que nos sacrés mystères ne soient profanés, on rétablira l'ancien usage touchant les marques pour approcher de la Ste-Cène, sur lesquelles sera empreinte la première lettre de l'église du lieu.
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Elles seront distribuées à l'entrée de l'église. Et cet usage sera rétabli insensiblement dans toutes les églises avant la tenue du prochain synode, sous peine de censure. »
L'emploi des méreaux fut donc général au XYIII® siècle dans tout le Royaume, la Normandie exceptée, et on ne saurait définitivement arguer de l'absence de ces jetons dans le Bas-Languedoc, le Vivarais, les Hautes et Basses- Cévennes et le Dauphiné, pour affirmer qu'il n'y fut pas accepté. On en a retrouvé dans l'église des Vans qui dépendait du Bas-Languedoc, et enfin à Marseille; tout au plus, peut-on supposer que dans ces cinq provinces synodales l'usage en était peu commun.
« Les méreaux de communion, dit justement M. Frossard, étaient le plus souvent fabriqués par les anciens de l'église, ce qui explique leur infériorité au point de vue de l'art numismatique. La gaucherie des inscriptions, qui fréquemment portent des lettres ou des chiffres retournés ou renversés, est le fait de personnes peu exercées à graver un moule. La forme souvent étrange, fautive parfois, des coupes eucharistiques et autres détails symboliques qui ornent ces jetons, est le fait de ces artistes improvisés. La face et le revers sont disposés, l'un par rapport à l'autre, sans règle constante, tantôt comme les médailles, tantôt comme les monnaies, tantôt au hasard. Certaines pièces sont frappées, d'autres fondues. Généralement, les ornements et les légendes sont en relief, quelquefois en creux. Parmi ces jetons dépourvus d'art, quelques-uns ne sont pas sans caractère et sans élégance. »
Le nombre en est assez grand. M. Frossard en a dressé le catalogue avec beaucoup d'exactitude. C'est à son travail qu'on emprunte la description des i6 méreaux qui ont été reproduits comme des spécimens d'un art curieux et naïf et comme une nouvelle preuve de la fidélité avec laquelle les religionnaires du siècle dernier renouaient la chaîne brisée et reprenaient les anciennes coutumes de leurs pères huguenots ^
N« I. — Un berger en costume du XVIIIe siècle, debout, coiffé d'un chapeau à larges bords relevés, sonnant d'une trompe qu'il tient de la main gauche, appuyé de la main droite sur une houlette à crosse recourbée en dedans ; à droite et à gauche du berger, des arbres en bordure ; à ses pieds, cinq brebis éparses.
Revers. — Une Bible ouverte surmontée d'un soleil rayonnant et de six étoiles à six pointes. Sur la Bible est écrit en capitales :