Les systèmes de philosophie; ou, Les philosophies affirmatives
Dans un voliiine publié en 1894 \ j'ai cherché à déterminer la nature de la philosophie, son objet, son but et sa méthode. TJn bref résumé des idées émises à ce sujet prend nécessairement sa place dans l'introduction de mon travail actuel, comme il l'avait prise déjà au début d'une de mes publications précédentes'-^.
L'objet de la philosophie, lorsqu'on la distingue de sciences particulières avec lesquelles on la confond Irop souvent (la psychologie, la logique, la morale), est la détermination d'un principe premiei* qui fournisse, dans la mesure du possible, ce que mon ami Secrétan appelait « l'intelligence de l'univers^ «, ce que M. l'ouillée désigne, en usant du même terme, comme « la synthèse de l'univers** ». Victor Cousin avait déjà dit : « La philosophie est chargée
* La définition de la philosophie, ia-8", Paris, Alcan. - Les philosophiez négativeSy Paris, Alcan, 1900.
•' Philosophie de la liberté. Leçon I.
* LJavenir de la métaphysique fondée sur l'expérience, Paris, Alcan, 1889, page XY.
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(( de (léchillrer rénigme de ruiiivers el d'en liouver (( le mol' ». Enfin, dans son discours d'ouverture du Congrès international de philosophie, le mercredi 1"' août 1901, M. Boutroux définissait l'esprit philosophique comme étant c< le hesoin de juger les choses u du point de vue de l'universel et de régler nos pen- « sées et nos actions sur l'idée du tout et de l'être (' véritable- ». C'est ainsi que la philosophie a été comprise par les maîtres de la science, à toutes les époques de son histoire.
La méthode de la philosophie doit être celle de toutes les sciences, méthode qui prescrit trois acles de la pensée : observer, supposer, Aérifier^. Admettre pour la philosophie une autre méthode que celle à laquelle toutes les sciences expérimentales doivent leurs progrès est une erreur grave qui n'est pas encore dissipée dans un grand nombi'e d'esprit.
Lorsqu'on aborde cette étude, on rencontre sur son chemin des doctrines qui refusent à la pensée humaine le pouvoir d'atteindre un principe premier, ou du moins de l'atteindre par des procédés rationnels. Ce sont des philosophies négatives dont j'ai cherché à fixer le nombre (U à apprécier la valeur. Toute élude relative à un premier principe est une philosophie, quel qu'en soit le résultat; la négation, le doute ou raffirmation. C'est aux doctrines affir' matives que je réserve le nom de systèmes^. Il résulte de la nature de la méthode que l'exposition complète
^ Victor Cousin, par Bakthi^lemy St-Hii,aire, lonie ïl, page 584.
- Revue de métaphysique et morale, Septembre 1900.
" Voir la Logique de l'hypothèse, Paris, Alcan, 2»"e édition.
^ Voir la Définition de la philosophie, aux articles 85, 109 et 110.
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(ruii système doit se composer de (rois parties : l'analyse, Thypothèse et la synthèse.
Vanalyse philosophique doit se mettre en présence des phénomènes de tous les ordres et s'efforcer de discerner quels sont les éléments distincts et primitifs dont les comhinaisons diverses constituent les parties de l'univers accessihles à notre observation. C'est une opération semblable à celle du chimiste qui cherche à constater les corps simples engagés dans les corps composés. Les résultats vérifiés des sciences particulières sont l'objet de l'observation de la philosophie qui doit s'enquérir des données des mathématiques, de la physique et de la biologie aussi bien que de celles que lui fournissent la psychologie, la logique et la morale, ces sciences spéciales qui, selon la juste expression de M. Boutroux, dans son discours d'ouverture indiqué plus haut, ne sont pas la philosophie mais en sont les assises. Il importe de ne pas oublier le rôle considérable que joue le témoignage dans l'observation des faits de toute nature ^
Le but de l'étude des hypothèses philosophiques est de discerner, en s'aidant des lumières de l'histoire, quelle est, entre les déterminations possibles du principe premier proposées par divers penseurs ou inventées par le philosophe lui-même, celle qui présente la meilleure solution du problème universel, celle qui explique le mieux ou le moins mal l'en-
' Voir deux mémoires présentés à l'InstiUit de I^ranco sur limportancc du témoignage el sur lo fondement logique de la certitude du témoignage. Séances et tras'aux de t' Académie des sciences morales et politiques. Avril 1873 et juillet-août t887.
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semble des cloiméesderexpérience. En efïel, comme M. Fouillée le rappelle utilement à ceux qui abusent de l'élément a priori de la pensée, «le degré de pro- « babilité d'une hypothèse philosophique se mesu- (( rera toujours au degré d'intelligibilité qu'elle aura « répandue sur l'univers K »
Le but de la synthèse philosophique est de relier les données de l'expérience à la détermination choisie du principe premier, de montrer que ce principe les coordonne, les explique, et d'opérer ainsi un rapprochement qui est la synthèse la plus générale à laquelle la pensée humaine puisse prétendre. La synthèse ainsi entendue est la vérification complète des hypothèses proposées ; mais si la synthèse offre seule une vérification aussi complète que possible, le choix d'une hypothèse suppose déjà un contrôle provisoire qui rentre dans la deuxième partie du programme de la philosophie. La valeur d'une machine ne peut être constatée absolument que par son emploi prolongé ; on peut cependant, en la soumettant à un examen préalable, y discerner des défauts qui permettent de la déclarer vicieuse. De même, dans un examen préalable des hypothèses philosophiques, on peut se demander si telle de ces hypothèses n'est pas incapable d'atteindre l'unité qui est l'objet de la philosophie, et si elle n'entraîne pas la négation de quelqu'une des données positives et considérables de l'expérience, ce qui permet de la rejeter. De là un choix préalable qui sera confirmé ou qui devra être abandonné selon les résultats de la synthèse. Tel est
' L'avenir de la métaphysique, page XV.
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le programme de la philosophie, programme dont j'avais entrepris la réalisation. Pour cela il me fallait : Passer en revue toutes les sciences, en me faisant l'écolier de tous les maîtres, et constater quels sont les résultats de chacune de ces sciences que l'on peut considérer comme des données solides pour l'investigation philosophique.
Enumérer les déterminations proposées d'un principe premier et les soumettre à un contrôle qui justifie le choix provisoire d'une de ces déterminations.
Passer de nouveau en revue toutes les sciences, en examinant la manière dont l'hypothèse choisie rend compte de leurs résultats généraux.
J'ai réuni un grand nombre de notes et de matériaux pour l'exécution de cette triple tâche. Mais, lorsqu'il a fallu compléter ces données souvent très incomplètes et en venir à une rédaction suivie, j'ai senti que la grandeur de la tâche dépassait de beaucoup les forces de l'ouvrier. Il m'a fallu renoncer à l'accomplissement total d'une œuvre troj) grandiose. Je me suis donc borné à la rédaction de la seconde partie du programme, celle qui concerne le choix de l'hypothèse à placer à la base d'un système. Il était nécessaire cependant d'indiquer, au moins dans de brefs résumés, quels sont, dans mon opinion, les principaux résultats de l'analyse en indiquant ce qu'il y a de plus essentiel pour l'intelligence de la suite de mon travail, et quels sont les résultats principaux de la synthèse. Je les formulerai, en indiquant celles de mes publications précédentes où l'on peut trouver le développement de quelques-unes de mes idées. Telle est la nature du