INTRODUCTION
voliiiue ([ue le lecteui* a dans les mains. M se compose de deux parties dislinctes : L'une est une rédaction achevée, celle qui traite dn choix à faiie d'une hypothèse; j'ai adopté pour cette rédaction le même procédé que pour mes volumes, La définition de la philosophie et Le libre arbitre, des résumés suivis de leur développement. L'autre partie, composée de deux morceaux, l'un relatif à l'analyse et l'autre à la synthèse, est une collection de notes sommaires auxquelles j'ai donné le titre de Linéaments. Au point de vue littéraire, mon travail est fort défectueux; au point de vue scientifi([ue, il est très insuffisant. Mais, ne pouvant faire mieux par l'effet du grand nombre d'années qui pèsentsur ma tète et me rendent de plus en plus difïîcile l'effort spécial de l'intelligence que réclame la philosophie, je me recommande à Tindulgence des lecteurs pour lesquels ce livre, malgré ses graves défauts, pourra cependant, je l'espère, oflPrir quelque intérêt e( avoir quelque utilité.
Janvier 1900.
Ehnest Navjlle.
LITS EAM ElS TS I )E I ;A N ALV SE
Une connaissance d'ordre quelconque est un rapport entre un sujet qui pense et un objet qui est pensé. Le besoin de Funité qui caractérise la raison a produit des tentatives en sens contraires pour établir dans les origines du savoir humain un monisme trompeur. D'une part l'idéalisme psychologique s'est efforcé de faire procéder le non moi du moi. D'autre part l'empirisme a voulu faire procéder toute connaissance de Taction des objets, en supprimant le sujet réduit à n'être qu'une table rase, un appareil enregistreur. Ces tentatives sont vaines. Le sujet ne produit pas la connaissance sans un objet ; et vouloir faire de l'action des objets, ou de la sensation, l'origine du moi, c'est oublier que le moi est présent dans toutes les sensations dont il ne peut être l'origine puisqu'il en est la condition. Le iiisi ipse inieU lectiis de Leibniz, développé par les analyses de Kant, donne au sujet de la connaissance une place qu'une science sérieuse ne permet pas de lui refuser.
14 LINEAMENTS DK L ANALYSE
Ce qu'on pourrait opposer à la thèse de la dualité de toutes nos pensées, c'est le fait de la conscience psychique dans laquelle l'esprit parait être à la fois le sujet et l'objet du savoir. L'objection est spécieuse, mais un examen attentif la dissipe. L'espril ne se perçoit que dans ses manifestations. La perception du sujet par lui-même et indépendamment de ses fonctions passives (sensations et sentiments) et de ses fonctions actives (réactions ou actions initiales), la perception du moi à l'état pur n'existe pas. Ce que l'esprit perçoit, ce sont toujours ses modes qui revêtent quant au sujet lui-même dans son abstraction un caractère d'objectivité. L'étude du sujet de la connaissance, c'est-à-dire de l'élément r<' />/70/7' de la pensée, fournit la matière de trois sciences : la logique, la métaphysique et les mathématiques.
La logique pure est l'étude des lois de l'intelligence. Cette science est simplement formelle, parce qu'elle considère les fonctions de l'espril d'une manière générale et abstraction faite de toute matière spéciale ; c'est l'algèbre de la pensée. Ce qui le mojitre bien, c'est qu'on peut remplacer par des lettres, et on le fait quelquefois, les pro])ositions qui servent d'exemples pour l'intelligence des thèses. Les exemples, très utiles dans l'enseignement et surtout dans un enseignement élémentaire, n'ont pas de valeur par eux-mêmes. Ce ne sont que des cas particuliers deslinés à faire entendre le caractère de lois générales. Dans une proposition, quel que soit son contenu, la logique s'informe seulement si elle est particulière ou générale, aflirmalive ou négative. De même, dans un raisonnenjeuL (juel (jue soit son contenu, la l<>-
LE SUJET DE LA COÎs^'AlSSA^'CE 15
giqiie s'informe seulenienl s'il esl conl'onae ou non aux lois du syllogisme.
Avec les lois de rinlelligence, l'entendement humain renferme des idées et des jugements qui se produisent à l'occasion de l'expérience, mais donl l'expérience n'est pas l'origine, et qui font partie de la contribution que le sujet apporte à la connaissance. Telles sont les idées de l'infini, de l'absolu, du parfait, tels sont le principe de causalité et les axiomes mathématiques. Ces idées et ces principes ont un contenu qui ne se trouve pas dans les lois formelles de la logique. Ijcur caractère transcendant se manifeste clairement à tout esprit qui n'a pas été faussé par des préoccupations abusivejuent syslématiques. Les notions transcendantes appartiennent à la raison au sens spécialement philosophique de ce mot. Dans l'usage ordinaire de la langue, la raison est la faculté de connaître dans sa généralité ; mais en philosophie il importe de considérer l'entendement humain comme un genre dont l'intelligence et la raison sont deux espèces. L'intelligence est l'objet de la logique, les notions transcendantes de la raison doivent être l'objet de la métaphysique. Ce mot est employé dans des sens divers dont la diversité engendre l'obscurité. On l'emploie souvent comme désignant la philosophie même. Il me paraît important d'accorder ce noju à une science particulière : l'étude des notions transcendantes. Cette étude est plus ou moins abordée dans tous les traités de philosophie ; mais elle s'y trouve engagée ou dans la logique, ou dans les systèjues de philosophie ; il faudrait l'en dégagei' pour
16 LfNÉAAlKNTS 1)K i/aN.\LYSK
établir une métaphysique vraiiiienl expérimentale ^ Il peut sembler contradictoire de nommer expérimenlale une science dont l'objet est l'étude des éléments a priori de la pensée, mais la contradiction n'est qu'apparente. Les notions a priori n'ont pas l'expérience pour origine comme les idées et les lois dont le contenu procède de l'action que les choses du dehors exercent sur nous, puisque ces idées et ces principes sont la part du sujet dans la connaissance ; mais leur présence dans l'esprit est un fait et par conséquent une donnée expérimentale. Ce fait est constaté par l'observation rationnelle ^ qu'on ne distingue pas assez nettement et assez généralement de l'observation psychique à laquelle elle est intimement unie, mais dont elle se sépare par des caractères de première importance. Par l'observation simplement psychique l'esprit perçoit ses modes propres qui sont toujours subjectifs, personnels et variables, ses sensations, ses sentiments, ses pensées, ses actes. Par l'observation rationnelle l'esprit perçoit des idées et des principes qui appartiennent au sujet de la connaissance, mais qui se révèlent à lui avec un caractère de généralité, de nécessité et en un certain sens d'objectivité. Il importerait de bien étudier ces idées et ces principes en séparant leur étude de celle de toutes les questions relatives à leur origine et à leur valeur. Bien constater les faits avant de chercher leur explication est la première des règles de la méthode.
* Voir un mémoire sur la métaphysique expérimentale présenté à l'Institut de France, et contenu dans le n» de juin t895 de Séances o1 travaux de l'Académie des sciences morales et politiques,
- Voir la Définition de la philosophie, article 47.
Les mathématiques, en appliquant les lois de Tintelligence aux idées du nombre, de l'espace, et à un certain nombre d'axiomes qui sont des données de la raison, construisent le plus solide de tous les édifices scientifiques. On peut bien chercher l'origine de l'idée de l'espace dans notre facullé motrice, et l'origine de l'idée du nombre dans la succession de nos états psychiques. Mais ni l'une ni l'autre de ces origines psychologiques ne rend compte du caractère indéfini que l'espace et le nombre ont dans notre pensée. Les procédés de construction des mathématiques sont a priori et diffèrent absolument de ceux des sciences expérimentales, dans le sens où ce terme désigne seulement une expérience objective... Les mathématiques deviennent toujours plus, selon la prévision de Pythagore, le mode d'explication des phénomènes de la nature ; mais, tandis que les vérités de la physique, lorsqu'elles sont découvertes, passent pour leur confirmation par les degrés d'une probabilité croissante, les vérités mathématiques bien démontrées ont une certitude immédiate, ce qui provient de ce qu'elles appartiennent au sujet fixe de la connaissance et non à ses objets variables. Les mathématiques ont donc le caractère de la métaphysique, et sont une partie de cette science qui doit embrasser tous les éléments a priori de la pensée ; mais il convient de leur faire une place à part à cause de leur extrême importance. Si l'on désigne par le nom à'idées par opposition à toutes les notions qui procèdent de l'expérience extérieurement objective, la part du sujet dans le fait de la connaissance, on peut réunir la logique, la métaphysique et les mathématiques dans
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une science de premier ordre qui recevrait le nom iV Idéologie '. L'objet de cette science est très bien déterminé. Elle étudie les éléments a priori de la connaissance; ces éléments qui, une étude sérieuse le démontre, ne peuvent pas avoir pour origine l'action des objets extérieurs, font partie de la constitution de l'esprit et sont nés avec lui. Ils existent dans la pensée à Tétat virtuel et s'actualisent par la réflexion. Les mauvaises plaisanteries de Voltaire sur les idées innées résultent de la grave confusion entre ce qui est actuel et ce qui est virtuel. Quand Leibniz dit que a l'arithmétique et la géométrie sont innées « en nous», il n'entend pas dire que les enfants au berceau en ont connaissance, mais qu'ils sont capables de ies connaître par la réflexion. Aucun philosophe sérieux n'a compris la chose autrement. Il est un moyen fort simple de tracer ia ligne de démarcation entre les pensées que l'esprit tire de son propre fond et celles auxquelles il ne peut parvenir que par l'expérience et par le témoignage. Pascal enfant, enfermé dans sa chambre, avait trouvé un grand nombre de théorèmes de géométrie. Il aurait pu trouveiaussi dans la réflexion pure, dirigée par son génie extraordinaire, de l'algèbre et des principes de métaphysique, mais des années de réflexion n'auraient pu lui fournir, sans l'intervention de l'expérience et du témoignage, aucune des lois de la physique, aucun des faits de l'histoire ou de la géographie. Ce que Pascal aurait pu savoir, sans sortir de sa cham-
* L'auteur anonyme d''une Exposition générale des connaissances humaines (Paris, Devienne, éditeur, 1866) emploie le mot Idéologie pour désigner « la théorie générale des idées. «
bre et par le secours seul de la pensée, c'est Félément inné ou a priori de l'intelligence. On a abusé de la doctrine de Finnéité, ou du nativisme, et on Fa discréditée en en abusant, et en tenant pour innées des notions complexes et concrètes qui n'ont pas ce caractère; mais quand une métaphysique vraiment expérimentale sera solidement établie, Finnéité de ses éléments paraîtra incontestable à tous les esprits que n'aveugle pas une tendance abusivement systématique.
Après l'étude du sujet passons à celle des objets de notre savoir. Une analyse bien faite me paraît réduire les existences diverses dont les rapports constituent le nombre infini des phénomènes que Funivers livre à notre observation à trois : la matière, h\ vie, l'esprit. Pour comprendre le rapport de ces données avec le problème de la philosophie, il fout préciser le sens de ces trois mots.
La matière ^ au sens physique de ce mot, qui a des emplois plus généraux, est l'élément constitutif de ce (jue nous appelons des corps. Si l'on cherche à en déterminer le caractère spécifique essentiel on reconnaît immédiatement qu'il ne faut pas !e demander aux fondions de la vue ou de l'ouïe, puisque les aveugles et les sourds ont, pour ce qui est essentiel, la même idée de la matière qu'en ont ceux qui entendent et qui voient. Cette idée est celle d'une résistance par laquelle tout corps occupe une partie déterminée de l'espace. L'idée de la résistance d'où procède -t- elle ? Primitivement d'une résistance à notre volonté, à notre eflbrt; c'est donc dans les fonctions du toucher actif qu'il faut en placer l'origine. Cette idée se généralise, et nous l'appliquons, non plus seulement aux rapports de la matière avec des volontés, mais aux rapports des corps entre eux.
Tous les corps sont-ils composés de la même matière, et sont-ils le résultat de la diversité des aggrégats des éléments de cette matière unique? ou existe-t-il des corps divers dès Torigine des choses ?
* On pourra trouver le développement des idées exposées ici d'une manière fort abrégée, dans un mémoire présenté à l'Institut de France (Académie des Sciences Morales et Politiques) les 4 et 11 avril 1908, et dont M. Bergson a bien voulu faire la lecture.