L'ESPRIT
L'idée que nous avons d'un esprit est le résultat de la conscience que nous avons de notre être propre, et des fonctions de !a sensibilité, de l'intelligence et de la volonté que nous constatons en nousmêmes.
Nous ne connaissons directement que notre existence personnelle; mais, par une induction dont personne ne conteste sérieusement la valeur, nous attribuons une existence pareille à la nôtre, au moins dans son essence, aux êtres que nous appelons nos semblables et dont la réunion constitue l'humanité.
Existe-t-il des esprits créés d'une nature supérieure à celle de l'homme ? Bien des raisons, sans parler des traditions religieuses qui ne doivent pas intervenir ici, nous portent à le croire. Affirmer, comme quelques-uns de nos contemporains, que l'homme est le plus haut sommet de l'univers, c'est un manque de modestie et de prudence scientifique, mais l'existence d'esprits supérieurs à Thumanité reste dans le domaine des suppositions plus ou moinsvraisemblables, et n'est pas susceptible d'une vérification vraiment scientifique.
Les bêtes sont-elles des esprits inférieurs à celui de l'homme mais de même nature? Le demander.
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c'est poser à la science une des plus diiïiciles questions qu'elle trouve sur son chemin : celle de Télëment psychique de la nature animale. La question se pose si on n'admet pas le pur automatisme cartésien, cette doctrine que Gondillac, cité par Littré, désigne comme ne pouvant être que « celle d'hommes qui « aiment mieux une absurdité qu'ils imaginent « qu'une vérité que tout le monde adopte^». 11 faut en effet faire violence à la j)ensée pour lui interdire de constater, au moins chez les bêtes d'ordre supérieur, des marques de sensibilité et d'intelligence, mais d'autre part, comme l'écrivait Buffon, « l'homme est d'une nature si supérieure à celle des « bêtes qu'il faudrait être aussi peu éclairé qu'elles « le sont pour pouvoir les confondre ^ ». Expliquer la différence entre la bête et l'homme est donc une question grave. Pour l'étudier, la bonne méthode à suivre me paraît être de commencer par la psychologie humaine, donl l'étude a une clarté relative, pour descendre ensuite, avec quelques rayons de lumière, dans les ténèbres de l'animalité pure. En effet on peut étudier la vie animale dans l'homme. Elle s'y manifeste quand la volonté réfléchie qui est la seule volonté vraie est suspendue, pour laisser les passions et les instincts diriger seuls l'emploi de Tactivité. On peut faire cette expérience sur soi-même en se livrant sans choix et sans résistance aux impulsions diverses qu'on éprouve. En faisant ainsi Ihomme devient le spectateur d'une vie simplement animale
' Voir son Traité des animaux, chapitre premier. - Voir son écrit : De la nature des animaux, œuvres choisies, édition Didot, tome premier.
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qui existe incontestablement en lui. Inexpérience est dangereuse; la faire trop souvent risquerait de rendre l'esprit esclave de la béte humaine; mais elle est intéressante et constitue le meilleur et peut-être le seul moyen d'avoir quelques données solides pour rétablissement d'une bonne psychologie animale. La parole, manifestation de Tinlelligence, a été souvent indiquée comme la différence essentielle entre l'homme et la bête. Sans méconnaître l'importance de cette considération, je pense que c'est la présence d'un élément de libre arbitre et de la responsabilité sa conséquence qui est, dans l'échelle des êtres animés, le caractère spécifique de Fhomme. Sa différence d'avec la bête est donc d'ordre moral. C'est cette pensée qui a fait écrire à Rousseau dans sa Lettre à d'Ale?nbert : «Les animaux ont un cœur « et des passions, mais la sainte image de l'honnête (( n'entra jamais que dans le cœur de Ihomme », et qui lui a fait mettre dans la bouche de son Vicaire savoyard, cette parole dont la portée philosophique est considérable : « Je suis esclave par mes vices et libre par mes remords ». C'est la même pensée qui fait écrire à Reid : « Les brutes peuvent nuire, elles lie peuvent pécher* ». Un élément de liberté ne peut pas être la transformation d'éléments d'une autre nature; s'il existe, l'homme n'est pas un animal perfectionné, mais la série des animaux se rapprochant de l'homme, soit au point de vue physiologique, soit au point de vue psychique, doit être considérée comme la préparation de rap[)arition d'un élément nouveau
* OEuvres de Thomas Reid, publiées p«r Jouifioy, tonu' M. py^f 248.
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dans la chaîne des êtres, de même que révolution de la matière, a partir de la nébuleuse primitive, doit être considérée comme la préparation de l'apparition de la vie. Mais préparer l'apparition d'un élément nouveau, en lui fournissant les conditions de son exercice, ce n'est pas le produire; une certaine organisation de la matière est nécessaire à la vie simple et ne la produit pas. Les éléments psychiques de la vie animale, en préparant les conditions de l'exercice de la liberté, ne la produisent pas.
Si l'on veut étudier la manifestation intégrale de l'esprit humain il faut considérer un acte de volonté. Le fameux Cogito de Descartes conduit à chercher dans l'intelligence la manifestation essentielle de l'esprit, mais il faut comprendre Descartes. Pour lui la pensée n'est pas seulement l'intelligence, mais la conscience de tous nos actes psychiques; il s'est clairement expliqué sur ce point. 11 écrit bien, dans sa deuxième Méditation : « Je ne suis précisément parce lant qu'une chose qui pense, c'est-à-dire un esprit, « un entendement ou une raison ». Mais un peu plus « loin il écrit : « Qu'est-ce qu'une chose qui pense ? « C'est une chose qui doute, qui entend, qui conçoit, « qui affirme, qui nie, qui veut, qui ne veut pas, qui « imagine aussi et qui sent». Et ailleurs : «Par le <( mot de penser, j'entends tout ce qui se fait en nous « de telle sorte que nous l'apercevions immédiatece ment par nous-méme; c'est pourquoi non seulece ment entendre, vouloir, imaginer, mais aussi sencc tir, est la même chose (aussi) que penser ^ » Dans
^ Principes de la philosophie, partie 1, article 9.
ces définitions, penser c'est avoir la conscience de tous les actes psychiques, au nombre desquels il place la sensation de la volonté. Mais chez lui, et plus encore chez ses disciples, le Cogito tend à prendre le sens spécial de l'intelligence qui est considérée comme le caractère essentiel de l'esprit, ce qui ouvre une route qui conduit à l'idéalisme.
A l'autre extrémité de la philosophie, se trouve la doctrine de la sensation transformée, produit de l'empirisme conduit à sa conséquence extrême. Ce n'est plus l'intelligence qui devient le caractère spécifique de l'esprit, c'est la faculté de sentir. Mais si la sensation est l'origine de tous les phénomènes psychiques, d'où procèdent ses transformations? Quel est le pouvoir transformateur ?
L'intellectualisme auquel iucline Descaries, le sensualisme formulé par Condillac sont deux directions de la pensée qui mettent la recherche philosophique sur une voie fausse. Le vrai caractère spécifique de l'esprit c'est la volonté; un acte de volonté est la synthèse de ses trois fonctions. L'esprit est puissance d'agir. Cette puissance se porte sur un objet conçu par l'intelligence, et enfin elle ne passe de la puissance à l'acte que sous l'influence de mobiles appartenant à la sensibilité. Un acte de volonté ne se conçoit pas sans l'idée de cet acte, et les idées ne deviennent des mobiles que lorsqu'elles inspirent de l'attrait ou de la répugnance. C'est une vérité judicieusement exposée par Herbert Spencer qui, dans sa polémi([ue contre Auguste Comte, fait remarquer que « le inonde n'est pas gouverné par les idées, (c mais par les sentiments auxquels les idées servent