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de la matière et la force d'impulsion cause des mouvements, c'est-à-dire des causes physiques. De même, il est des esprits qui croient trouver dans la loi du progrès la raison suffisante des phénomènes de l'histoire. Dans ces deux cas, on oublie que les lois ne sont que l'expression de l'action des causes ^ Les lois réalisées comme des puissances sont de véritables idoles qu'une philosophie sérieuse doit briser.
23. Les idées sont des rapports qui ne peuvent exister sans des êtres.
Un écrivain français voulant exposer ce qu'il considère comme la « pensée vivante et éternelle » qui se dégage du système de Hegel, nous informe que l'un des éléments de cette pensée est, non seulement que tout est relatif, affirmation qui peut recevoir un sens vrai, mais que « tout n'est que relation^ ». Des relations sont-elles concevables sans des êtres ? il ne le semble pas, et il faut pourtant qu'il en soit ainsi si tout n'est que relation.
Une idée exprimant une relation suppose trois choses : Fesprit qui la conçoit, l'objet que l'idée exprime, et le rapport de' cet esprit avec l'objet. Les rapports d'ordre purement rationnel ne supposent pas seulement la pensée et son objet; mais ils renferment ridée de réalités présentes ou possibles. Une formule
^ Voir ma Définition de la pliilosophie, arlicle oi. Et consulter : Adrien Naville, Nouvelle classification des sciences, deuxième édition, Paris, Librairie Alcan, 1901.
'^ Article publié dans la Revue des Deux Mondes et reproduit dans le Volume des Mélanges d'Histoire Religieuse, d'Edmond Scherer, Paris, Michel Lévy. Voir les pages 367 et 374.
mathématique iTa pas de valeur sans la pensée de quantités auxquelles la formule pourra s'appliquer. L'algèbre ne vaut que parce qu'elle peut se traduire en arithmétique, et l'arithmétique abstraite n'a de valeur que parce qu'elle peut se traduire en arithmétique concrète. Sans la conception des choses nombrées réelles ou possibles, pas d'arithmétique, et sans l'arithmétique pas d'algèbre ; ou du moins ces sciences se trouveraient réduites à des abstractions pures sans rapport avec les tentatives d'explications scientifiques des données de l'observation.
Il est bien clair que toutes les idées relatives au monde sensible supposent un rapport entre l'esprit et la matière; et il n'est pas moins clair que ce rapport, quelle que soit l'idée qu'on se forme de ce que nous appelons la matière, suppose une réalité avec laquelle l'esprit entre en rapport. Il se pose seulement, si l'on veut étendre cette remarque à tous les ordres de connaissance, une question relative à la conscience psychique. Dans la connaissance que l'esprit a de son existence el de ses modes, il semble que la pensée n'a pas d'objet distinct d'elle-même. Il est vrai que dans la conscience psychique l'esprit est à la fois sujet et objet; mais le sujet qui perçoit demeure distinct de l'objet perçu, parce que ce qui constitue l'objet perçu ce n'est jamais l'esprit dans son abstraction pure, mais les modes tantôt passifs tantôt actifs de son existence. C'est parce que les idées sont des rapports, que leur existence en soi est inintelligible. Cette thèse est assez importante pour qu'il vaille la peine de la justifier, au prix de développements un peu longs.
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Prenons, dans l'ordre des phénomènes sensibles, une idée simple : celle de la lumière. Supposons des ténèbres absolues dans lesquelles intervienne le fiat lux. Qu'est-ce que la lumière ? Dans les corps, c'est, selon la théorie à peu près incontestée aujourd'hui, un phénomène vibratoire *. Mais ces vibrations, ces ondulations ne sont pas la lumière, elles sont la condition objective de la lumière possible. Quand cette possibilité se réalisera-t-elle ? Lorsqu'il y aiua des organismes capables de recevoir du dehors, de transmettre ou, dans certains cas, de piodnire des mouvenvents spéciaux auquels répondra le l'ait de la sensation lumineuse. Par cette sensation de la lumière et des couleurs qui la différencient, l'esprit obtient la perception du inonde matériel. Mais cette sensation n'est que la partie subjective du phénomène qui ne se réahse que sous la condition de sa partie objective : les mouvements de la matière. Enlevez ces mouvements, soit qu'ils viennent du dehors, soit qu'ils ])iocèdent de l'organisme, plus de lumière. Enlevez les êtres capables de sentir, plus de lumière dans le sens complet du terme. 11 y a là une harmonie manifeste entre des laits de natures différentes : des phénomènes physiques et des êtres capables de sentir. La lumière n'existe pas dans les coips dits lumineux qui ne sont tels que pai- la présence d'organismes capables de sentir. La lumière n'est pas une sensation purement interne ; si nous féimons les yeux, ou si nous somjnes aveugles, il fait nuit pour nous, mais la condition objective de la lumière subsisle. Quel esl donc le
' Voir plus haut l'article 14.
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coiileiiii de l'idée de la lumière? La lumière est lui rapport. Supprimez Tun on Faiitre de ses termes, le rapport cesse. Si, comme cela est probable, il y a eu une époque où le globe terrestre ne portait aucun être vivant capable de sentir, les conditions objectives de la lumière se préparaient, mais la terre n'était ni lumineuse, ni sombre ; il manquait le rapport qui seul fait la lumière. Séparée des termes du rapport, l'idée de la lumière s'évanouit. Il en est de même de l'idée de la chaleur et des autres idées de la même classe ; il en est de même des idées d'ordre supérieui*, de celles du beau, du bien et du vrai.
On connaît l'admirable discours sui* le beau (jue Platon fait adresser à Socrate par Diotime de Mantinée. Les yeux fixés sur la beauté suprême, il faut s'y élever en passant par les degrés d'une échelle ascendante, d'un seul beau corps à deux, de deux à tous les autres, des beaux corps aux beaux sentiments, des beaux sentiments aux belles pensées, jusqu'à ce que, de connaissance en connaissance, on arrive à ce degré supérieur où Ton contemple la beauté suprême, le beau dans sa pureté et sa splendeur. Mais qu'est-ce (|ue ce beau ? Est-ce une idée donl on puisse admet- Ire la réalité objective ? Non, le beau n'est ni un objet ni une réunion d'objets. Ce beau auquel toutes les choses belles participent est un rapport entre des réalités d'ailleurs diverses, mais qui ont le caractère commun d'éveiller en nous un sentiment d'une nature spéciale que nous nommons le sentiment esthétique. L'unité du beau se trouve dans ce sentiment ; mais son unité objective est bien difficile à atteindre Tant sont divers les objets ([ue nous trouvons beaux.
Goninient, par exemple, déterminer quelque chose de commun à l'Apollon du Belvédère et à ces beaux lacs qui réfléchissent dans leurs ondes les cimes neigeuses des Alpes * ? Ce qui demeure acquis dans tous les cas, c'est que les choses belles sont celles qui, à des degrés divers, éveillent un sentiment distinct de tous les autres. Il y a là une harmonie comparable à celle des ondulations de l'éther et de la sensation de la lumière. La différence est que, tandis que nos physiciens pensent avoir constaté la nature des mouvements qui sont la condition objective des sensations lumineuses, il ne semble pas qu'on ait découvert encore les conditions objectives du sentiment esthétique. Mais cette différence ne détruit pas l'analogie des deux ordres de phénomènes. Le beau est un rapport entre des conditions objectives, qu'il n'est pas nécessaire de pouvoir déterminer pour en affirmer l'existence, et des êtres capables d'éprouver le sentiment esthétique. Cette harmonie nous est intelligible si on admet qu'elle réalise une idée de l'intelligence suprême ; mais pas autrement. Voulez-vous, en demeurant dans le domaine de notre expérience, faire du beau une entité idéelle qui serait le beau par soi, abstraction faite de ses conditions ? Pouvezvous conserver un rapport sans les existences que ce rapport suppose ? Enlevez les conditions objectives du sentiment esthétique ou la présence de ce sentiment, que reste-t-il de beau ? Rien ; son idée s'évanouit. 11 en est de même de l'idée du Bien.
^ On consultera avec intérêt sur les diverses tentatives faites pour définir le beau, le volume récemment publié par M. Lechala.s, Etudes esthétiques, Paris, Alcan, 1902.
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Platon ne distingue pas toujours très nettement l'idée du Bien et celle du Beau ; il semble pourtant avoir fait du Bien un genre dont le Beau est une espèce. Dans le discours de Diotime, le Beau est Tobjet suprême de Famour, dans l'allégorie de la caverne, le Bien est Tobjet suprême de Fintelligence, et renferme le beau comme une de ses manifestations : « On ne peut apercevoir l'idée du Bien sans conclure « qu'elle est la cause de tout ce qu'il y a de beau et « de bon^ » Mais qu'est-ce que le Bien ? Au sens général du terme, c'est l'accord d'une réalité quelconque avec un idéal que cette réalité exprime plus ou moins complètement. Les objets matériels : un meuble, une montre, une voiture, sont bons dans la mesure où ils répondent à leur destination ; les œuvres d'art sont bonnes puisque la beauté est leur idéal ; les remèdes sont bons dans la mesure où ils guérissent. Au sens moral du terme, le Bien est l'accord des volontés avec une loi qui se pose comme l'idéal que ces voloniés doivent réaliser. Qu'il s'agisse du sens général du terme, ou de son sens moral, l'idée du Bien est toujours celle d'un rapport, et ce rapport suppose deux termes : un idéal, et un état de fait qui s'en rapproche plus ou moins. Cet état de fait suppose des êtres physiques ou psychiques. Si l'on supprime un des termes du rapport, le rapport disparaît et l'idée du Bien en soi, du Bien ayant une réalité idéelle objective, demeure un concept vide dont rien ne sortira : Il en est de même de l'idée du Vrai. Qu'est-ce que la vérité ? Il y a deux réponses à faire
* République, livre VIII.
à la question selon que l'on parle de la vérité subjective qui est une qualité de nos jugements, ou de la vérité considérée à un point de vue objectif. La vérité subjective est l'accord de nos jugements avec leur objet. C'est la définition de Spinoza : « Une idée vraie doit s'accorder avec son objet ^ ». Il faut rappeler seulement, comme je l'ai indiqué plus haut, que l'objet de la pensée, n'est pas une chose, au sens réaliste du terme, mais une idée. La vérité subjective suppose deux termes entre lesquels elle établit un rapport d'harmonie. T-^'un de ces termes est l'intelligence humaine et l'autre un ensemble d'idées selon lesquelles est organisé l'univers, et que la science s'efforce de reproduire. Si l'on prend la vérité au sens objectif du terme, c'est-à-dire comme étant l'objet de la science, vérité et réalité sont alors des termes synonymes ; mais la réalité est cet ensemble d'idées qui rendent i'aison des phénomènes. Quel mode d'existence attribuer à cette réalité qui est l'un des termes nécessaires de la vérité subjective ? L'esprit humain est le sujet de cette vérité; ne faut-il pas un sujet à cette vérité objective qui ne devient intelligible que si on la considère comme la manifestation d'une intelligence ?
Le bien, le beau, le vrai sont des rapports. Si ces rapports existent dans l'intelligence ordonnatrice de l'univers, leur mode d'existence est expliqué et la pensée se trouve dans la lumière. Mais veut-on accorder aux idées une existence en soi, une existence indépendante d'un esprit qui les pense, et d'êtres
^ Ethique. Axiomes de la première partie.
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dont elles expriment les rapports? tout leiilre dans la nuit. Voici un exemple de ces ténèbres: Dans un écrit de sa jeunesse, M. Taine a voulu indiquer comment on peut expliquer le monde par les idées. Il dit: u Au suprême sommet des choses, au plus haut « de Téther lumineux et inaccessible se prononce « l'axiome éternel, et le retentissement prolongé de u cette formule créatrice compose, par ses ondula- (( tions inépuisables, l'immensité de l'univers. Toule « forme, tout changement, tout mouvement, toulr « idée est un de ses acles ^ )^. Dans ces lignes, M. Taine n'expose pas sa pensée personnelle ; mais il fait un effort sérieux pour exposer un système d'idéalisme. Le principe de l'univers est un axiome. Il faul admettre qu'un axiome ondule, et que les cieux et la terre résultent de cette ondulation. 11 faul admettre qu'un axiome exécute des actes; il faut admettre enfin qu'un axiome se prononce sans être prononcé. Tout cela est pleinement inintelligible ; et je ne pense pas qu'aucune exposition d'un idéalisme complet et conséquent puisse être nu^ins obscure. Constatons maintenant la position dans laquelle cette doctrine se trouve en présence des plus hauts problèmes de la philosophie.
24. L'idéalisme ne résout pas le problème du passage de l'un au multiple.
a U est évident qu'il y a un premier principe ». Aristote formule ainsi le besoin le plus profond de la raison qui est à la recherche de l'unité-. Mais ce
^ Les philosophes français du XIX^^ siècle, chapilre XIN'. ^ Métaphysique. I^ivre 11, article 2.
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grand observateur de la nature remarque justement que si la raison cherche Fun, Fexpérience nous impose l'existence du multiple ; il est nécessaire d'admettre « la pluralité donnée par les sens en même temps que l'unité conçue par la raison M). Le problème suprême de la philosophie est de déterminer un principe premier qui i*enferme en lui-même l'origine possible d'un multiple qui ne détruise pas son unité ''^. L'idéalisme ne réussit pas à résoudre ce problème, et cela est vrai de l'idéalisme sous ses deux formes. Spinoza, nous l'avons vu, a écrit : « Dieu est <( une substance constituée par une infinité d'attributs « dont chacun exprime une essence infinie et éter- « nelle '"* ». C'est donc la diversité infinie placée au début des existences, ce qui supprime, au lieu de le résoudre, le problème de l'un-multiple. Sous cette pluralité des attributs de la substance, il ne reste d'autre unité que l'unité morte de cette substance inféconde. On a quelquefois désigné Spinoza comme un esprit enivré de runité. Cette désignation est bonne pour la doctrine de Parménide ; elle ne l'est pas pour le système de Baruch.
Pour Hegel, qui devra nous arrêter plus longtemps que son devancier, la conception de l'être un est identique à celle de l'idée de l'unité en vertu du principe de l'identité du réel et du rationnel. En partant d'un premier principe ainsi conçu, comment passer à la multiplicité des existences ?
* .Métaphysique. Livre I, article 5.
'^ Voir plus haut, les postulats, article 2, pat^e 60.
' Ethique. Partie I, proposition XI.
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Voici à ce sujet les textes de Hegel, traduits par M. Vera, tels qu'on les trouve dans les articles 84 à 89 de V Introduction à la logique.