‹ Les systèmes de philosophie; ou, Les philosophies affirmativesChapitre 8 sur 34 · IK^ SYSTÈMES · texte numérisé non relu

IK^ SYSTÈMES

partisans s'efrorcent de trouver les moyens de la rendre acceptable. L'un de ces moyens est un emploi illégitime de la doctrine du transformisme. Cette doctrine, base de la théorie de révolution, que nous aurons à étudier plus tard directement, fascine l'esprit d'un assez grand nombre de savants et de philosophes contemporains qui semblent ne pas en bien comprendre le sens et la portée.

Pour expliquer la diversité des choses par l'unité d'une matière primitive, il faut admettre que cette matière se transforme en manifestant des propriétés diverses. La matière revêt donc les apparences diverses des corps inanimés, des éléments chimiques, des agents physiques; puis, par des transformations d'une nature supérieure, elle devient vie, pensée, volonté. Pour se figurer, à ce point de vue, la genèse de l'univers, il faut concevoir d'abord les atomes isolés, ne présentant que des phénomènes mécaniques ; puis des agrégats d'atomes présentant les propriétés physiques et chimiques; puis des agrégats d'un ordre plus élevé manifestant les propriétés vitales, etc., etc. Telles sont les transformations successives de la matière. Pour rendre compte de ces transformations, les matérialistes contemporains réclament des milliards de siècles; mais les milliards de siècles ne font rien à l'aftaire, si l'on peut valablement établir que l'idée des transformations de la matière, lentes ou rapides il n'importe, est une idée fausse. C'est ce qu'il importe de bien entendre.

Groupez des atomes de différentes manières, ces groupes auront des formes diverses et la diversité des formes produira des diversités dans le mouve-

LK MATÉRIALISIVIK 89

menl. Mais peut-oii rendre compte ainsi de la transformation des propriétés mécaniques en propriétés chimiques et physiques? Nullement. Faites \arier la forme et le mouvement de la matière, vous n'aurez jamais que la forme et le mouvement ; jamais vous n'obtiendrez que par la voie du sophisme une transformation quelconque du mouvement en son, en chaleur, en lumière, en saveur, en odeur. En eftet, qu'est-ce que le son .^ qu'est-ce que la chaleur? qu'est-ce que la lumière ? Que sont toutes les propriétés physiques et chimiques qui ne sont plus l'objet de la mécanique pure? Des rapports entre la matière et des êtres sentants. Otez l'être capable de sentir, ces rapports disparaîtront; plus de lumière, plus de son, plus de chaleur, il ne reste que la matière avec ses formes et ses mouvements qui sont l'un des termes de rapports qui ne se réaliseront que pai' l'existence d'un second terme de nature différente. Dans la considération des propriétés purement mécaniques des corps, on ne trouvera jamais le moyen d'un passage légitime à des propriétés d'une autre nature. Tout l'artifice des systèmes transformistes consiste à supposer des propriétés nouvelles dans la matière, sans faire attention que des propriétés nouvelles sont des rapports nouveaux, et que tout rapport suppose deux termes. Ces considérations sont tout à fait décisives si on conserve l'idée ordinaire de la matière. C'est probablement ce qui a décidé M. Tyndall, dans une des oscillations de sa pensée dont il a livré le secret à ses lecteurs, à proposer une modification de l'idée de la matière, et à la considérer comme « l'aurore et la puissance de

90 Lb:s SYSTÈMES

« toutes les formes et de toutes les puissances de la « vie *)). Le changement proposé a une grande portée ; il ne s'agit de rien moins que d'attribuer à la matière une spontanéité qui renferme la négation de toutes les bases de la physique moderne. Je viens de parler des oscillations de la pensée de M. Tyndall ; il n'est pas sans intérêt de rappeler la manière dont il les signale lui-même. Dans la préface de son discours à l'Association britannique pour ravancement des sciences (1874), discours où figure sa définition de la matière, il s'exprime ainsi à propos des accusations de théologiens anglais : « Si les opinions religieuses « de plusieurs de mes assaillants étaient en ce mo- « ment ma seule alternative, et qu'il fallût choisir « entre elles, avec quelle énergie les droits du maté- (( rialisme athée agiraient-ils sur ma détermination? « Assez probablement cette énergie serait très forte. « Mais dans l'état de choses actuel j'ai remarqué, « depuis des années d'observation sur moi-même, « que ce n'est pas dans mes heures de clarté et de « vigueur que cette doctrine s'impose à mon esprit; « qu'en présence de pensées plus fortifiantes et plus « saines, elle se dissout toujours et disparaît comme « n'oflPrant pas la solution du mystère dans lequel « nous sommes plongés et dont nous faisons partie ^ ». Les transformations de la matière demeurent inexplicables sans un principe transformateur. En restant dans la seule considération des phénomènes qui

* Revue scientifique de Paris, du 19 septembre 1874, page 279.

^ M. l'abbé Moignot a inséré la traduction du discours de M. Tyndall et de sa préface dans son volume La foi et la conscience, Paris, librairie Gauthier-Villars, 1875.

LE MATÉRIVLISME 91

sont l'objet de la physique et de la chimie, il faut admettre avec la matière une force, ou des forces organisatrices qui président à ses mouvements. Il le faut, si on ne consent pas à dire avec M. Moleschott que « l'un des caractères les plus généraux de la ma- (( tière est de pouvoir, dans des circonstances pro- « pices, se mettre elle-même en mouvement^ », ce ([ui est le renversement direct des bases de la science moderne. Les matérialistes sentent la gravité de la question. Ils font des efforts considérables pour justifier cette parole très hardie de M. Herzen : « La force et la matière sont une seule et même chose^», mais ces efforts ne sont pas couronnés de succès.

15. Le matérialisme ne réussit pas à ramener à l'unité la force et la matière.

En admettant qu il n'existe que la matière et ses mouvements, on a encore deux principes pour l'explication du monde ; le dualisme de la matière et de la force, qui est la manière de penser de plusieurs des anciens philosophes de la Grèce. Il ne s'agit pas ici de la force de résistance qui est la conception même de la matière, mais d'une force agissant du dehors sur cette matière pour l'organisation des choses et qui se manifeste par le mouvement. Le mouvement n'est pas compris dans l'idée du corps ; nous concevons parfaitement le corps à l'état de repos; le bon sens le dit, et tous les traités de mécanique en font

^ La circulation de la s>ie, lettre 17. Voir sur la négation de la loi d inertie les pages 199 et suivantes de mon volume sur la Physique moderne.

^ Le cerveau et l'activité cérébrale, page 53.

92 lf:s systèmes

foi. La matière et la foice qui la lueiit forment donc une dualité ; et l'esprit de la philosophie entre en lutte avec toutes les conceptions qui n'aboutissent pas à un monisme. Telle est Torigine des efforts des matérialistes pour détruire la dualité en affirmant que le mouvement fait partie de l'idée même de la matière.

La tendance à déclarer l'idée du mouvement inhérente à celle de la matière s'insinue même chez des écrivains qui ne font pas profession de matérialisme. M. Laugel, par exemple, écrit : o Imaginer la ma- 0 tière immobile, c'est vouloir en anéantir la notion « même ^ ». Si l'auteur disait : l'expérience enseigne que toute matière se meut, il exprimerait le résultat vrai de la science ; mais il affirme que l'idée du repos anéantit la notion même de la matière. Gomment donc? Les hommes ont cru pendant longtemps que la terre était immobile au centre du monde : n'avaientils pas la notion de la matière ? Lorsqu'un professeur de mécanique parle d'un corps à l'état de repos détruit-ill'idée du corps? M. Laugel, sans doute, ne l'entend pas ainsi, et n'autoriserait pas à prendre sa phrase à la lettre ; mais cette phrase trahit d'une manière instructive la tendance que je signale. M. (juillemin écrit : « Depuis les observations de Galilée, « on sait que la pesanteur est une force inhérente à « la matière même qui compose le globe terrestre^ ». Affirmer que le mouvement est inhérent à la matière î Jamais le sage et circonspect Galilée n'a

^ Science et philosophie, page 27 ^ Le ciel, page 549.

pensé ainsi. Cette assertion métaphysique est contraire aux règles de sa méthode. M. Littré écrit : « Depuis Newton et ses successeurs, nous ne poun vous concevoir la matière sans gravitation ^ ». Toujours la même tentative pour affirmer Finhérence nécessaire du mouvement à la matière. C'est Teffort de Tesprit philosophique pour atteindre l'un; mais cet effort se manifeste par une confusion complète entre les idées de l'expérience et les concepts primitifs de la raison. Depuis Galilée, nous connaissons mieux la pesanteur ; depuis Newton, nous nous rendons compte des mouvements astronomiques par l'hypothèse de la gravitation ; voilà le vrai. Mais dire que depuis Galilée nous savons que la force est inhérente à la matière, dire que nous ne pouvons concevoir la matière sans la gravitation ! ! J'en appelle à Newton, à ce rare et grand esprit, qui s'est expliqué à cet égard avec une parfaite précision : «. Je n'exa- « mine point quelle peut être la cause de ces attrac- « tions. Ce que j'appelle attraction peut être produit a par une impulsion ou par d'autres moyens qui me « sont inconnus ^ ». Voici, de plus, le résumé des vues émises dans la conclusion du livre des Principes : «Je « pars d'un fait, je n'y vois qu'un fait, c'est que les (( corps se comportent de telle manière qu'en support sant qu'ils s'attirent selon telle loi mathématique je « réussis par le calcul à rendre compte de leurs mou- « vements. Quant à la cause de ces mouvements, elle « reste en dehors de mes recherches. Affirmer que les

Journal des Débats, 6 février 1866.

Optique, livre III, question 31.

« corps ont la cause de leurs mouvements en eux- « mêmes, est une affirmation dont je demande qu'on « ne m'accuse pas )>.

Gomment des hommes qui sont au courant de la science peuvent-ils nous dire qu'on ne peut pas concevoir la matière sans gravitation, quand il n'y a pas un physicien éclairé qui n'admette que, si on peut ramener un jour les phénomènes de la gravitation à des phénomènes d'impulsion, la science aura fait, ce jour-là, un immense progrès ? Qu'est-ce qui pousse à affirmer que la gravitation est inhérente à la matière? L'esprit philosophique, le besoin d'unité qui cherche à se satisfaire en ramenant à l'unité la dualité de la matière et du mouvement.

Cette même tendance de Tesprit se manifeste d'une manière plus caractérisée encore en poussant à affirmer, non seulement l'inhérence du mouvement à la matière, mais l'identité de la matière et du mouvement. J'ai indiqué plus haut la position prise par quelques théoriciens modernes qui disent : « Nous a ne sommes point matérialistes ; il s'en faut du tout u au tout; car nous n'admettons pas l'existence de la « matière; nous n'admettons que des forces». On atteint ainsi l'unité, mais à quel prix ? Qu'est-ce que la force ? La force, dit-on à l'ordinaire, est la cause du mouvement ; mais la force, séparée de toute idée psychologique, n'est que l'expression du mouvement, et nullement sa cause. C'est ce qu'ont fort bien établi (]arnot, dans sa Mécanique, et Auguste Comte dans son Cours de philosophie positive. Qu'est-ce donc, pour un matérialiste conséquent, que la force dépouillée (le toute conception empruntée à la cons-

LK MATKRIALISMK 95

cieiice de noire propre action? C'est l'expression du mouvement. Admettre seulement la force, c'est donc tout ramener au mouvement identifié à la matière ; voilà Funité. Mais c'est le mouvement de quoi? Puisqu'il n'y a rien d'autre que le mouvement, c'est le mouvement qui se meut. Or personne ne comprendra jamais ce qu'est un mouvement qui se meut. Le prix dont on paie l'unité est donc le sacrifice de l'intelligence. Ce dynamisme n'est qu'un matérialisme déguisé. On ramène tout aux mouvements de la matière qui sont l'objet de nos sens ; puis, pour atteindre l'unité, on abstrait le mouvement dont on cherche à faire le principe universel par la conception impossible d'un mouvement absolu, d'un mouvement sans rien de mù, ce qui revient à concevoir un attribut sans sujet. 11 est difiicile de ne pas accorder à Pascal (( qu'on ne peut imaginer de mouvement sans (juelque u chose qui se meut' », et à W^iirtz « qu'on ne peut concevoir un mouvement sans mobile'-». Un honorable professeur de physiologie a pourtant fait, il y a quelques années, une tentative hardie pour nier l'impossibilité de concevoir le mouvement sans quelque chose qui se meut. M. Heaunis constate que, u en «analysant le mouvement, l'esprit humain y a trouvé « trois choses : 1" un mouvement ; 2^ un mobile ou corps «mû; 3" un moteur ou une cause de mouvement ». Mais cet auteur croit pouvoir réduire ces trois choses à une ; voici comment : En ce qui concerne la matière brute, la cause d'un mouvement n'est jamais qu'un

* Pensées. De l'esprit géoniélrique.

^ Théorie atomique, page 223.

96 LKS SYSTÈMES

mouvement antécédeiil. Cette aftirmation discutable étant admise, plus de moteur qui se distingue du mouvement. Quant au mobile, au corps mû, comment le connaissons-nous ? « nous ne pouvons ap- « précier la résistance de la matière que par l'effort « que nous faisons contre cette matière, autrement « dit par un mouvement musculaire. C'est ainsi que « le corps mu se réduit en dernier lieu à un mouve- « ment. » L'auteur conclut donc hardiment : « Les (( trois choses que Tespril humain trouve dans les «phénomènes de la nature brute : mouvement, a mobile et moteur, se réduisent à une chose unique : « le mouvement' ». Je ne discute pas la valeur de cette argumentation dans laquelle le paradoxe atteint des limites extrêmes ; je me borne à constater, par un exemple significatif, combien il est difficile, pour ne pas dire plus, de ramener à l'unité, c'est-à-dire d'identifier la force et la matière d'une manière générale. Les efforts des matérialistes pour atteindre l'unité ne réussissent pas ; mais plus cette recherche de l'unité les entraîne dans des voies sans issue, plus elle leur impose des tentatives étranges, plus elle se montre comme l'expression du besoin le plus profond de la raison.

16. Le matérialisme ne réussit pas à expliquer Vorigine de la multiplicité des existences.

L'un est postulé par la raison ; le multiple est constaté par l'expérience ; c'est pourquoi la philoso-

^ Nouveaux éléments de physiologie humaine, Paris, librairie J.-B. Baillière, 1876, pages 5 à 7.

LE MATÉRIALISMP: 97

phie a deux tâches essentielles. La première est d'atteindre un principe d'unité; la seconde est d'expliquer comment la multiplicité des existences a pu procéder de l'unité d'un premier principe. Le matérialisme échoue dans la tentative d'accomplir cette première tâche, il ne réussit pas mieux pour la seconde.

Admettons comme une sorte d'unité les atomes au moyen desquels Démocrite et Epicure ont voulu expliquer le monde. Il faut considérer ces atomes comme semblables entre eux et doués de directions analogues, pour obtenir la conception, non d'une unité vraie, mais au moins de l'uniformité qui est une sorte d\mité trompeuse. Gela étant admis, d'où procèdent les combinaisons diverses de la matière ? quelle est la cause de leur variété et de leur succession ? Le mouvement des atomes et les agrégats divers résultant de ce mouvement. Mais si les atomes étaient doués de mouvements parallèles dans l'espace, ils se mouvraient éternellement les uns à côté des autres, sans se combiner jamais. Pour échapper à cette conséquence, Epicure admettait dans les atomes un mouvement déclinatoire (Lucrèce dira clinamen) qui les rapproche et peut expliquer la diversité de leurs combinaisons. Mais, comme le faisait remarquer Gicéron, Epicure admet que les atomes ont tous une direction rectiligne et perpendiculaire, d'où résulte qu'ils ne devaient pas se toucher ; et son mouvement déclinatoire apparaît, dans son système, comme un mouvement sans cause. G'est donc par Faffîrmationd'un fait sans cause que le plus célèbre des matérialistes de l'antiquité expliquait la produc-

tion des existences multiples à partit" de la fallacieuse unité qu'il plaçait à Torigine des choses.

Telle est l'impuissance du matérialisme mécanique pour expliquer l'origine de la diversité des êtres. L'impuissance du matérialisme transformiste n'est pas moindre. On a vu plus haut que, pour les penseurs qui ont hesoin d'idées claires, le matérialisme transformiste se ramène au matérialisme mécanique. Gomment la doctrine échappe-t-elle à cette destinée? Elle peutle faire de deux manières : Ou bien, le fait de la diversité des êtres et de leur apparition successive est considéré comme le produit d'une loi qui en est l'explication suffisante. Mais une loi est l'expression du mode des faits et nen indique pas la raison d'être ; d'où résulte que l'on peut faire à cette théorie l'objection adressée par Gicéron au système d'Epicure : Votre monde demeure sans cause. Ou bien, on cherche dans la matière même la cause de ses modifications et celle des phénomènes de tous les ordres. Dans ce cas on se met en contradiction avec les résultats des sciences expérimentales. La première de ces alternatives est la banqueroute de la logique, la seconde est la banqueroute de la physique. Ni sous l'une, ni sous l'autre de ces deux formes, le matérialisme ne réussit à rendre compte, en partant d'un principe d'unité, de la multiplicité des existences qui est la plus certaine de toutes les données de l'observation.

17. Le matérialisme fait un emploi illégitime des notions transcendantes de la raison.

La pensée humaine, ainsi que je Tai indiqué dans les linéaments de l'analyse, renferme, avec les lois de l'intelligence qui sont l'objet propre de la logique, des notions transcendantes qui devraient faire Tobj et d'une science spéciale : la métaphysique expérimentale. Au nombre de ces notions sont celles de l'infini, de l'éternité, de la nécessité. Le matérialisme, comme tout système qui prétend faire de la sensation l'origine unique de nos connaissances, est absolument incapable d'expliquer Torigine de ces notions. Ses adeptes cependant les emploient d'une manière tout à fait illégitime. Voici à cet égard deux exemples dont j'ai eu l'occasion de faire usage ailleurs, mais que je tiens à reproduire ici; ils suffiront, tant ils sont typiques. Le docteur Biichner écrit : « Nous <« ne sommes pas capables de nous faire une idée « même approximativement d'éternel, d'infini, parce « que notre esprit renfermé dans les limites des sens « par rapport à l'espace et au temps, ne saurait fran- « chir ces bornes pour s'élever à la hauteur de cette w idée )>. Voilà l'incompétence du matérialisme pour atteindre les notions transcendantes dûment constatée. Et pourtant, au bas de la page où se trouvent les paroles qu'on vient de lire, on trouve ces autres paroles : «Il n'y a pas seulement toute « raison expérimentale qui nous manque pour (( admettre que la matière et l'espace ont eu un « commencement, qu'ils peuvent être changés ou dé- (( truits ; ou ne peut non plus s'en faire une idée.

« C'est pourquoi il i'aul que la matière et l'espace « soient éternels^ ». Le même auteur écrit ailleurs : « Les lois qui clétei*minent l'activité de la nature sont éternelles et immuables^ ». On trouve enfin dans la table du volume ce titre : Infini de la matière. M. Moleschott enseigne que toutes nos idées viennent de l'expérience sensible seule, en sorte que notre science n'est que « l'expression abstraite de la somme des faits conquis par les sens de l'homme* ». Cela ne l'empêche pas d'écrire que la matière est douée d'immutabilité, que le mouvement est éternel ^^ et que u les lois de la nature sont l'expression la plus rigoureuse de la nécessité ^ ».

Voilà deux auteurs qui affirment qu'il n'y a de valable que les données de l'expérience sensible, et qui appliquent à l'objet des sens les notions transcendantes de la métaphysique. Il leur serait cependant plus que difficile d'indiquer quel est celui de nos sens par lequel ces idées ont pénétré dans l'entendement. C'est ainsi que les notions métaphysiques proscrites par l'idée de la science imposée au matérialisme s'y introduisent par le fonctionnement naturel de l'esprit humain. Elles y entrent par une porte dérobée et s'y installent d'une manière indue, comme une protestation de l'intelligence des auteurs contre l'erreur de leur doctrine.

^ Force et matière. Traduction de Gamper, approuvée par l'auteur, Leipzig, 1863, page 181.

^ Ibid., page 33.

^ l.a circulation de la vie, traduction Gazelle, Paris, Germer Baillière, 1886, tome I, page 10.

^ Ibid., page 29.

"^ Ibid., page 6.

LK MATÉRIALISMK 101

1.8. Le matérialisme nie les données les plus importantes de l'analyse.

Il ne s'agit pas ici d'une étude complète des conséquences du matérialisme et de leur comparaison avec les données de Texpérience. C'est à la synthèse que cette tâche est réservée. Le but de la partie actuelle de mon travail est seulement de constater si Fhypothèse du matérialisme offre les caractères d'une hypothèse valable, ou si elle ne doit pas être rejetée, par de bonnes raisons, même avant une étude détaillée. Les considérations précédentes établissent qu'une théorie qui n'atteint pas un vrai principe d'unité, et qui n'explique pas le passage de l'un au multiple, ne réalise pas les deux postulats essentiels de la philosophie. Ce qui achève la condamnation de cette doctrine, c'est qu'elle nie plusieurs des données fondamentales de l'expérience. Deux exemples suffiront : le matérialisme nie la distinction du sujet et de l'objet dans l'acte de la connaissance ; il nie l'existence de l'obligation morale. S'il est un fait absolument certain c'est que, taiidis que les sensations pures sont de simples modes du moi, dans tout acte de perception le sujet qui connaît se distingue d'un objet connu. Lorsqu'il s'agit de la connaissance des corps, les données de la perception sensible se distinguent profondément des phénomènes psychiques et des données immédiates de la raison. On a d'une part la matière et ses propriétés, d'autre part les phénomènes subjectifs perçus dans la conscience. On a vu le matérialisme faire un effort impuissant pour réduire à l'unité la matière et la force; il s'agit

ici d'une tentative |)lus difficile encore, il s'agit de réduire à l'unité le sujet et l'objet de la connaissance, le fait matériel et le fait de conscience. M. Lewes n'a pas reculé devant une entreprise aussi hardie. 11 écrit qu'il ne faut pas admettre de différence essentielle entre un mouvement moléculaire et un état de conscience, parce que ce sont « les deux faces d'une seule et même réalité ^ ». M. Léon Dumont, acceptant la pensée de l'écrivain anglais, parle du mouvement dont la face subjective est « un fait de conscience élémentaire ^ ».

Ainsi se trouve niée la diff'érence du sujet et de l'objet ; mais je ne sais rien de plus inintelligible dans toute l'histoire de la philosophie que cette théorie de la face subjective des mouvements de la matière.

A cette négation de la diff'érence du sujet et de l'objet de la connaissance, qui contredit les bases d'une saine psychologie, le matérialisme joint la négation de la réalité du libre arbitre. Dans une conception exclusivement mécanique de l'univers, il n'y a aucune place pour la liberté, et là où il n'y a aucune place pour la liberté, toutes nos idées morales et sociales manquent de base. On dit bien, avec Strauss, « l'utilité d'une idée ne prouve rien quand il s'agit de savoir si elle est vraie ^ » et nous sommes souvent engagés à mettre de côté, quand il s'agit de science, ce qu'on appelle des affaires de sentiment. Mais la question est de savoir si le sentiment de l'obli-

* Re\>ue philosophique, de Paris, décembre 1879, page 643. '^ Revue scientifique, 8 mai 1875.

^ Compte rendu de théologie et de philosophie, Lausanne, 1870, page 591.

gation n'est pas un l'ait psychique, dûment constaté par l'analyse, et si ce fait ne postule pas l'existence d'un élément de liberté que le matérialisme nie. J'insisterai seulement ici sur un point spécial de la question. Le matérialisme, ramenant tout à un mécanisme fatal, nie la liberté, la volonté. Mais d'où vient l'idée de la matière ? S'il y a quelque chose de solidement établi en philosophie, c'est, je le pense, que l'idée de la matière, son concept primitif, résulte pour nous des fonctions du toucher : Materiœ vis insita est potentia reslstendi, comme l'écrivait Newton^ L'idée de la matière naît de la résistance qu'elle oppose à notre effort. Sans la résistance, pas d'idée de la matière ; sans l'effort, pas d'idée de la résistance ; sans le sentiment de notre puissance personnelle, de notre causalité libre, point d'effort. On nie donc la volonté dans le système matérialiste au nom de la matière ; et nous n'aurions point d'idée de la matière sans Texistence de la volonté. Le matérialisme qui nie les faits de l'intelligence, sans lesquels le matérialisme n'existerait pas, les faits de la sensibilité, sans lesquels les propriétés physiques de la matière n'existeraient pas, nie donc avant tout la puissance libre sans laquelle l'idée de la matière n'existerait pas. Il se sert d'une idée pour contester l'origine même de l'idée dont il se sert. C'est, à mon sens, au point de vue strictement scientifique, sa première et plus sévère condamnation. Gomment des savants estimables se laissent-ils séduire par une telle doctrine ?

^ T^ivre des Principes, définition 3.

104 LKS SYSTKMES

19. Le matérialisme est le résultat d'une culture incomplète de la pensée.

Leibniz nous informe que, au début de ses travaux personnels, il fut un moment incliné vers le matérialisme. Il écrit : « Au commencement, lorsque je « m'étais affranchi du joug d'Aristote, j'avais donné « dans le vide et dans les atomes, car c'est ce qui (( remplit le mieux l'imagination' ». Il signale le fait de son adhésion momentanée à une doctrine que la réflexion devait lui faire abandonner, et il en indique la cause. Ce qui fait la séduction du matérialisme c'est qu'il satisfait Timagination ; ce qui le fait abandonner c'est l'éveil de la réflexion.

Les naturalistes, les médecins, tous les savants dont les études sont spécialement dirigées vers les objets des sens, peuvent être enclins à ne rien voir au delà de la matièie. Ceux qui cèdent k cette tentation demeurent dans une culture incomplète de la pensée ; ceux qui réfléchissent sérieusement évitent cet écueil. M. Chevreul, le célèbre chimiste, s'appliquait à marquer, dans toutes les occasions, la part de la pensée, du sujet, dans toutes les connaissances. En parlant des hommes qui affirment qu' « il n'existe « dans l'univers que de la matière brute et des forces (( qui y sont inhérentes, il demande si leur afïirmation (( résulte de l'emploi d'une mélJiode vraiment expe- « rimentale; et il répond « assurément non-». M.

* Système nouveau de la nature et de la communication des substances. Edition Erdmann, page 124.

'^ Consulter pour les opinions philosophiques de M. Chevreul : Le matérialisme et la science par E. Caro, Paris, Hachette, 1867, spécialement aux pages 181, 216 et 283.

LK MATÉHIA1,IS1\1K 105

Herbei'l, pioresseui- de géologie à la faculté des sciences de Paris, écrivait vers la fin de sa carrière : « La science ne saurait conduire au matérialisme. « S'il y a des tendances matérialistes daus notre (( société, elles reposent sur des illusions; elles ne « penvent germer que dans des esprits complètement i( absorbés par des études spéciales et qui oublient « le reste du monde ^ ». Ce reste du monde que le matérialiste oublie, c'est avant tout lui-même, cette part du sujet dans la formation de nos pensées que M. Chevreul rappelait avec une insistance utile. On peut présenter à ce sujet, entre bien d'autres, irne considération décisive.

Leibniz, à la suite du passage cité plus haut, expose les pensées d'ordre dynamique qui lui ont révélé l'insuffisance du matérialisme pour l'explication de l'univers. La nature encyclopédique de sa pensée ne lui permettait pas de s'enfermer dans la considération d'un seul ordre de faits. Puis, c'est le point sur lequel je désire appeler spécialement l'attention, son génie mathématique devait l'empêcher d'oublier l'élément a priori qui est, dans la construction de la science, la part essentielle du sujet. Les mathématiques bien comprises sont la barrière infranchissable qui réduit à l'impuissance tous les efforts de l'empirisme. Le matérialisme, lorsqu'il se comprend bien lui-même, arrive à réduire l'explication de tous les phénomènes à la mécanique des atomes. La mécanique est la science du mouvement. Commenl établit-elle ses formules ? Par l'application au njouvement de lois ma-

' Moniteur universel de mars 1868.

thématiques exprimées par des formules d'algèbre. Qu'est-ce qu'une formule d'algèbre ? Une formule d'algèbre est-elle la propriété d'un atome ou d'une combinaison d'atomes ? Personne n'oserait le dire sérieusement. Qui dit mécanique dit mathématiques; qui dit mathématiques met en saillie l'élément a priori de l'esprit humain, c'est-à-dire l'intelligence. On connaît cette belle démonstration du Socrate de Platon, qui, dans le dialogue de Ménon, prouve, en interrogeant un esclave, que la raison renferme en elle-même des éléments de science. Platon avait écrit sur la porte de son école : u Que nul n'entre ici s'il n'est géomètre ». Pourquoi ? Poui* qu'on ne vînt pas à son école avant d'avoir compris, par l'étude de la géométrie, qu'il y a des idées qui ne viennent pas des sens. Peut-èti'e aussi cet esprit amoureux de l'idéale beauté demandait-il qu'on sut la géométrie avant d'entrer à son école, parce qu'il aurait trouvé déplaisant d'avoir à l'enseigner lui-même. 11 demandait qu'on fît assez de mathématiques pour retirer le profit philosophique de cette étude, c'est-à-dire pour constater la part de l'élément a priori dans le savoir humain ; mais il désirait qu'on n'en fît pas trop. Les mathématiques en effet peuvent avoir sur le développement général de l'intelligence deux influences non seulement diverses, mais contraires. Ceux qui en comprennent la signification prennent place au rang des défenseurs du caractère spécifique de l'intelligence, car il est évident pour eux que les conceptions mathématiques, qui s'éveillent à l'occasion de l'expérience sensible, n'ont pourtant pas leur origine dans les fonctions des sens. Ceux ((ui em-

ploient les mathématiques sans se rendre compte de leur nature et de leur origine, risquent d'oublier la part de l'élément a priori, de s'absorber dans la contemplation de cette matière dont les mouvements sont régis selon les lois du nombre, sans comprendre que la conception de ces lois met en évidence les éléments immatériels de la pensée. On rencontre donc un certain nombre de mathématiciens dans l'école matérialiste ; ce sont des hommes distraits qui ne réfléchissent pas sur les fondements de la science qu'ils cultivent. Mais adressez-vous aux hommes qui ont fondé cette science ; vous les trouverez dans les rangs des défenseurs les plus décidés de l'innéité des principes de l'intelligence et de la raison. 11 est trois noms qui brillent d'un éclat exceptionnel dans l'hisloire des mathématiques : Pythagore, qui a conçu le rapport de Tétendue aux nombres, base de la géométrie ; Descartes, qui a fondé l'application de l'algèbre à la géométrie ; Leibniz, qui, en même temps que Newton, a découvert le calcul infinitésimal. Ce sont trois des défenseurs les plus compétents et les plus illustres de l'ordre spirituel, parce qu'ils ne s'absorbaient pas dans la contemplation des phénomènes extérieurs régis selon les lois du nombre, 'en oubliant la puissance propre de l'esprit humain révélé par l'établissement de ces lois.

Cicéron raconte que lorsque Polyénus, qui avait cultivé les mathématiques avec succès, devint disciple d'Epicure, il sentit que la science qu'il avait cultivée renfermait des objections insolubles à la doctrine de son maître ; c'est pourquoi il se décida à déclarer que la géométrie était

108 LKS SYSTÈMES

fausse ^ Pour conclure, le matérialisme est une hypothèse à rejeter comme ne réalisant pas les postulats d'une vraie philosophie. Ses tentatives de synthèse confirment les motifs d'un rejet que les considérations qui précèdent suffisent déjà à justifier.

^ Tolam gèometriam falsam esse credidil. Académiques, livre II, article 33.

L'IDEALISME

Une doctrine, dont Berkeley fut l'un des principaux représentants, nie l'existence objective de la matière pour n'en laisser subsister que l'idée. C'est un idéalisme partiel qu'on peut nommer psychologique, parce que l'examen de sa valeur appartient à l'étude de la perception qui est une des parties importantes de la psychologie. L'Idéalisme philosophique, qui est celui dont j'ai à m'occuper ici, est difficile à bien entendre parce qu'il est essentiellement obscur. Je ferai à ce sujet une réflexion générale.

La culture philosophique peut être atteinte de deux maladies d'un caractère opposé. L'une est une sorte de maladie superficielle ; c'est la légèreté de l'esprit, qui se refuse à l'étude de tout ce qui est difficile, et part du principe que tout ce qui lui paraît obscur est incompréhensible. Quiconque veut travailler au progrès de la philosophie doit se garder soigneusement de ce travers. Si une théorie qui vous paraît obscure a été admise par des hommes dont la valeur est incontestée et par des écoles célèbres, ce n'est pas une raison pour l'accepter, mais c'est une raison pour admettre qu'il vaut la peine de faire des efforts sérieux pour l'entendre. J'ai rencontré, un jour, sous la plume d'un théologien, plus ou moins philo-

sophe, qui vivait au milieu du XIX^"^ siècle, cette affirmation tranchante : « Ce que Leibniz a pu penser m'est tout à fait indifférent». J'ai peut-être eu tort; mais, à dater de ce moment, ce que cet écrivain pouvait publier m'est devenu indifférent. Le respect des grandes intelligences est un secours précieux dans la recherche de la vérité.

L'autre maladie à laquelle la culture philosophique se trouve exposée consiste à penser que toute idée profonde est nécessairement obscure, puis à convertir la proposition en prenant l'obscurité poui- un signe de la profondeur. Il importe cependant de com[)rendre que l'obscurité de la parole peut révéler le trouble et non la profondeur de la pensée. L'effort du philosophe doit avoir pour résultat de discernei* ce que l'intelligence humaine peut saisir et de l'exposer clairement, et, s'il se trouve en présence de problèmes insolubles, de ne pas vouloir les résoudre par des explications fallacieuses, mais de rendre les ténèbres visibles, en distinguant les parties éclairées de celles qui demeurent des mystères. Pour user d'une comparaison, une théorie philosophique doit avoir le caractère des eaux du Rhône sous les |)onts de Genève; ces eaux sont claires et profondes.

Une fois maître de sa pensée, le philosophe doit mettre en pratique une maxime de J.-J. Rousseau qui dit que tout l'art d'écrire consiste à travailler sa parole jusqu'à ce qu'elle exprime ce qu'on veut dire aussi exactement que possible. C'est en effet le style des écrivains qui est souvent l'une des origines de l'obscurité de leurs doctrines. A égalité de profondeur de la pensée, Kant esl plus difficile à entendre

l'idéalisme 111

que Leibniz. Mais, quel que soit le style dans lequel il est exprimé, Fidéalisme est toujours difficile à entendre. Gela est vrai de ses expositions sous la plume des philosophes de l'Inde et des anciens Grecs aussi bien que sous celle des Allemands modernes. L'obscurité résulte de la nature de la doctrine.

20. L'idéalisme cherche le principe de ses explications dans r existence objective des idées.

Il impoite de distinguer l'idéalisme du spiritualisme. On confond souvent ces deux systèmes parce qu'ils luttent en commun contre le matérialisme ; mais ils sont d'ailleurs absolument opposés, comnu^ la suite de cette étude le montrera.

Le inonde est ordonné selon rinlelligence ; c'est le postulat de toute recherche scientifique. « La science suppose l'harmonie des faits etde la raison*». En supposant l'harmonie des laits et de la raison, la science suppose la distinction du sujet de la connaissance et de son objet ^, car l'harmonie étant un rapport, et non pas une identité, réclame deux termes différents.

Quel est l'objet de la pensée scientifique ? S'agil-il des êtres ? Les existences individuelles sont en nombre indéfini ; ce que la science cherche ce sont des types qui aient un caractère de généralité, et qui représentent quel({ue chose qui demeure sous la multiplicité et la diversité de ses manifestations. Si je demande: Qu'est-ce qu'un homme? Qu'est-ce qu'un

^ Définition de la philosophie, article 78. - Ibid,, arlielo 72.

animal? Qu'est-ce qu'une plante? Ou'esl-ce que l'or? le soufre? le carbone? la réponse aura toujours le caractère de généralité, car, ainsi que l'enseignait déjà Aristote, « il n'y a pas de science du particulier^». Les types caractérisant des classes, et sous lesquels la science réunit des multitudes indéfinies d'êtres, sont des idées. — Pour l'explication des rapports des êtres entre eux, la science cherche des lois qui expriment ces rapports, et qui se maintiennent dans leur unité sous la diversité indéfinie de leurs applications. Les lois, comme les types, sont des idées.

Le but de la science est donc de mettre la pensée du savant, pensée qui a un caractère personnel, d'accord avec une pensée qui est objective et impersonnelle, du moins en tant qu'il s'agit d'une personnalité humaine. Cet accord est le caractère de la vérité. A proprement parler, la vérité n'est pas « l'équation de la pensée et des choses », comme le dit une formule célèbre ; c'est la conformité de la pensée personnelle de l'homme avec une pensée qui régit la nature. Qu'il s'agisse de l'étude des données de la raison (métaphysique, mathématiques), des sciences de faits (physique, histoire), il en est toujours ainsi. Il est évident, pour le dire encore une fois, que si le monde n'était pas ordonné selon l'intelligence, la science serait impossible. Le réel est rationnel, c'est ce qui permet à notre raison de chercher à comprendre le monde. Mais voici ce qui donne à l'idéalisme philosophique un caractère si difficile que la

^ J)é finition de la philosophie, articles 20 à 25.

LIDÉALISMK L13

doctrine en devient très obscure. L'idéalisme accorde une réalité objective à Tidée en soi séparée d'un sujet qui la conçoit et des objets de son application. De la thèse que le réel est rationnel, il passe à raffîrnialion que le rationnel est seul réel, ou, ce qui revient au même, à l'affirmation de V identité de l'être et de La pensée. Cette formule difficile à entendre se trouve déjà dans les fragments du poème de Parménide. Avant d'aborder directement l'étude de cette doctrine, il convient de signaler deux formes sous lesquelles elle se présente, deux formes qui diffèrent, sous des rapports de quelque importance, mais dont le contenu est le même pour le fondement de la théorie.

21. U idéalisme se présente sous deux formes : l'idéalisme de l'origine et l'idéalisme de la fin.

Pour rattacher ces deux variétés de la doctrine aux noms de deux hommes célèbres, on peut dire que l'idéalisme de l'origine est celui de Spinoza, et l'idéalisme de la fin celui de Hegel. On pourrait hésiter à placer Spinoza au rang des idéalistes. En effet, il définit ainsi le principe de l'univers auquel, pour se conformer à l'usage, il donne le nom de Dieu : « Dieu « est une substance constituée par une infinité d'attri- (( buts dont chacun exprime une essence éternelle et « infinie * ». Le principe de l'univers paraît donc être pour lui une substance, conception objective de l'être, mais ce n'est là qu'une apparence. 11 explique, en effet, qu'il comprend la substance qu'il nomme

* Ethique. Partie I, Proposition 11.

114 Li'^S SYSTÈMES

Dieu de telle manière que a ni l'inleiligence, ni la volonté n'appartiennent à sa nature ^ ». D'où procède donc l'univers ? Voici la réponse : « De la nature « infinie du principe du inonde une infinité de choses « infiniment modifiées ont découlé nécessairement « ou découlent sans cesse avec une égale nécessité, « de la même façon que de la nature du triangle il « résulte de toute éternité que ses trois angles égalent « deux droits^)). Dans l'idée du triangle la pensée trouve toutes les propriétés de cette figure. De même de l'intuition du premier principe et de ses attributs on peut déduire tout ce qui a été, est et sera. Rien ne s'explique donc par une substance infinie dont l'acte serait l'origine des choses, mais par le développement nécessaire d'idées éternelles , selon les lois inflexibles de la logique. « Il n'y a rien de contingent (( dans la nature des Etres; toutes choses au contraire « sont déterminées par la nécessité de la nature « divine à exister et à agir d'une manière donnée ■». Spinoza emploie bien, en parlant de son Dieu, les termes de puissance et cVacte; mais ces mots n'ont pas pour lui le sens que nous leur donnons puisque, comme on vient de le voir, il énonce formellement la thèse que « ni l'intelligence ni la volonté n'appartiennent à la nature du premier principe ». Toute explication remonte aux idées qui sont les attributs de la substance éternelle. La substance n'est que le support passit'de ces idées puisqu'elle n'agit pas ; elle

* Ethique. Partie I, Scholie de la Proposition t7

2 Ibid.

3 Partie ï, Proposition 29.

l'idéalismi!: 115

n'explique rien, et la science peut la laisser hors de ses cadres, Fait qui s'est produit dans le développement subséquent de la philosophie. Tel est l'idéalisme de l'origine. Gela est difficile à entendre ; voici ce qui l'est encore plus.

Hegel a dit que sa doctrine était un spinozisme retourné. Voici la nature de ce retournement: Spinoza a raison de considérer le monde comme la manifestation nécessaire des idées éternelles ; mais le Dieu qu'il place au début des choses doit être placé à la fin. L'univers tend à la réalisation d'un plan qui ne lui préexiste pas. C'est ce qu'exprime cette formule connue : « Dieu n'est pas, il devient o. Cette pensée fondamentale de l'hégélianisme a reparu sous la plume d'un philosophe français, M. Vacherot. Ce très estimable écrivain enseignait cjue le monde gravite vers un idéal qui n'existe pas ; car l'idéal, c'est la perfection et, dans la pensée de M. Vacherot, ou du moins dans son système, la perfection et l'existence sont des notions contradictoires.

Ainsi, pour Spinoza, tout s'explique par un plan idéal, ou plutôt idéel qui se réalise nécessairemenf sans l'intervention d'aucune volonté divine ou humaine. A la racine de l'univers se trouve le Destin des anciens grecs et le fatalisme des musulmans. Tout ce qui arrive était écrit dans le livre des destinées. Pour Hegel, tout s'explique par un ordre qui se lait, qui devient, sans préexister à son devenir. L'idée du Destin est remplacée par l'idée du Progrès. C'est en Allemagne que cette manière de penser s'est pleinement épanouie; mais il n'est pas interdit de croire que la France du XVI IF siècle, el spécialement l'on-

vrage de Gondorcet *, ont exercé de rinfluence sur le philosophe de Berlin. Il ne s'agit pas du reste ici de pensées nouvelles, mais de pensées renouvelées, qui, par une longue série d'anneaux se rattachent à une théorie dont on peut constater les germes dans les débris des textes d'Heraclite et de ceux des pythagoriciens.

Sous l'une et l'autre de ses deux formes, l'idéalisme affirme que tout dérive des idées considérées comme ayant une existence objective, une existence par soi. Ces idées préexistent à leur manifestation, ou, ce qui est plus difficile à entendre, se produisent sans préexistera leur production.

Aristote avait réduit à quatre les questions que se pose l'esprit humain en présence d'un objet dont il cherche l'explication. Une statue, par exemple, est devant moi. Si je connais la substance dont elle est faite, l'idée selon laquelle la substance est disposée, le pouvoir producteur et enfin le but poursuivi par le pouvoir producteur, je sais, au sujet de l'objet qui m'occupe, tout ce que je puis savoir. En généralisant ces pensées, les successeurs et les commentateurs d'Aristote ont formulé la doctrine célèbre des quatre causes :

— La substance des choses (cause matérielle).

— Le pouvoir producteur (cause efficiente).

— L'idée que le pouvoir voulait réaliser (cause formelle).

— Le but poursuivi par le pouvoir (cause finale). L'analyse d'Aristote met en lumière les conditions

* Esquisse des progrès de l'esprit humain.

l'idéalisme 117

d'existence des choses, et pai' conséquent les questions que se pose la pensée pour leur explication. Dans Tusage actuel, le mot cause est ordinairenienl réservé à la cause efficiente. Le caractère propre de l'idéalisme est de supprimer dans ses recherches la cause matérielle et la cause efficiente pour tout ramener à la cause formelle (idéalisme de l'origine) ou a la cause finale (idéalisme de la fin). Mais, sous une de ses formes comme sous l'autre, l'idéalisme affirme que c'est dans les idées qu'on doit chercher l'explication de l'univers. C'est la thèse qu'il faut soumettre à un examen attentif.

22. L'existence purement objective des idées est inintelligible.

Les données de la raison qui ont un caractère a priori et les lois qui ont une origine expérimentale ont, quant à notre pensée, une existence impersonnelle. Les vérités mathématiques existent indépendamment des mathématiciens ; les lois de la pensée ont une existence indépendante des logiciens ; les lois dites de Kepler existaient avant que Kepler les eût formulées. Personne n'oserait dire et ne pourrait penser que les théorèmes de la géométrie et les lois de la nature n'existent que lorsqu'ils ont été découverts. Ces théorèmes et ces lois sont des réalités idéelles qui s'imposent à notre pensée ; mais quel est leur mode d'existence ? Ces idées ont, quant à notre esprit qui en devient le sujet, une existence objective ; mais ont-elles une existence purement objective, c'est-à-dire une existence sans aucun sujet, une existence en soi, ce qui est la thèse fondamen-

us LKS SYSTÈMES

taie (le ridëalisiiie !' Non. Les tbrnies dont s'occupe la géométrie existent-elles indépendamment des corps ? Oui ; mais où ? dans notre esprit qui les pense. Si on admet une intelligence suprême qui est le sujet des idées, tout se comprend ; mais peut-il exister des idées sans aucun esprit qui les conçoive ? Non. Ceci demande, pour être compris, un sérieux effort d'atlention.

La loi de la gravitation existait certaiueuient avant que Newton Teût formulée. 11 semble, au premier abord de la question, que cette loi existerait, réalisée dans les faits, lors même qu'aucune intelligence ne la connaîtrait. (]ela est vrai des intelligences humaines et d'autres intelligences analogues, qui peuvent exister dans l'univers, et cela s'entend pourvu que l'on conserve la pensée d'une raison suprême comme sujet des lois de la nature. Mais supprimez par hypothèse toute intelligence quelconque, il n'y aura plus de loi. L'affirmation est étrange, paradoxale; en voici la démonstration : Vous pensez que toute intelligence étant supprimée, les lois subsisteraient pourtant dans les faits qui les réalisent. Pour rester dans l'exemple que j'ai choisi, toute intelligence étant supprimée, les corps réaliseraient toujours la loi de la gravitation. Donnez une forme précise à votre pensée : sans aucun esprit concevant cette loi, les faits se passeraient pourtant ainsi. Que signifie ce mot ainsi ; il exprime le rapport des faits à une loi qui les exprime ; mais ce lapport suppose deux choses : les faits et la loi qui en est l'expression. La loi suppose une intelligence qui la conçoit. Supprimez toute intelligence, le rapport n'existe plus. Il subsistera des faits, et ces

l'idicàljsme 119

faits pOLirroiil être la condition objective d'une loi qu'une intelligence pourra formuler, mais cette loi ne sera que quand surviendra une intelligence. M. Lachelier parle de « ceux qui pensent que les idées sont « quelque chose de trop subtil pour exister en elles- « mêmes ^ « ; ce n'esl pas parce que les idées sont trop subtiles qu'elles ne peuvent pas exister en elles-mêmes, mais parce que l'existence des idées demeure inintelligible si on ne les considère pas comme les actes d'une intelligence. M. f^achelier écrit encore : c( Tout être est une force, et toute force une pensée « qui tend à une conscience de plus en plus complète (( d'elle-même '-. » Je comprends un esprit qui prend de plus en plus conscience de soi et de ses pensées; mais je ne comprends pas une pensée qui prend conscience d'elle-même, une pensée existant sans uu sujet dont elle soit l'acte. Non seulement il faut un esprit qui pense les idées; mais, contrairement à la thèse idéaliste de l'idenlité de l'être et de la pensée, il faut des êtres dans lesquels les idées se réalisent, et les êtres ne sont pas des idées. Avant de le démontrer, je désire indiquer la gravité de l'erreur commise par ceux qui cherchent dans les lois l'explication suffisante des phénomènes. Sauf erreur de ma mémoire, j'ai trouvé dans les écrits d'un astronome l'affirmation que la loi de la gravitation suffit pour rendre compte de tous les mouvements des astres. Outre la loi, l'explication des phénomènes astronomiques suppose cependant deux choses: la disposition

^ Le fondement de l'induction, page 110. ^ Ibid., page 112.

Page 1