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CHAPITRE m

Le progrès de la production.

§ I. — Insuffisance du collectivisme pur au point de vue du développement des forces productives.

Le collectivisme, privé de l'excitation du profit individuel, rcnfermc-t-il un ressort de progrès industriel aussi énergique que la concurrence? La question est d'importance capitale; car, si le socialisme doit sacrifier la production à son rêve d'une plus juste répartition, il est incapable de réaliser, pour la généralité des citoyens, une amélioration sensible des conditions matérielles, et ne peut aboutir qu'à la médiocrité générale et au rationnement.

Les socialistes comptent sur un énorme accroissement de richesses, lorsqu'une organisation méthodique de la production aura supprimé les doubles emplois, les faux frais et fausses directions, les chômages, les parasites de l'ordre capitaliste, les dépenses improductives telles que les dépenses militaires et le service de la dette publique. On voudrait partager leur confiance dans le fonctionnement régulier du mécanisme immense de la production nationale régie par l'Etat. Mais un inconnu aussi redoutable interdit les appréciations optimistes à ceux qui se défient de rintelligence suprême préposée à la direction, et des moyens dont elle disposera pour exercer ses fonctions régulatrices.

En revanche, on reconnaîtra volontiers que des travailleurs rétribués suivant l'habileté et l'intensité de leur travail seront incités à fournir le maximum d'efforts. D'une façon générale, on peut admettre

que des hommes ayant conscience de travailler pour la collectivité prendront plus d'intérêt à la production que de simples salariés au service de l'industrie privée.

Dans le même esprit d'impartialité, on se gardera de dire que toute invention cessera, lorsque l'inventeur ne pourra plus tirer profit d'un brevet ni exploiter sa découverte comme entrepreneur d'industrie. 11 y aura peut-être, dans le monde industriel, moins de travailleurs sacrifiant leur repos et leur santé à des recherches dont le succès ne donnera plus la fortune. Néanmoins, sans parler des distinctions honorifiques qui pourront encore récompenser les auteurs de découvertes utiles, l'amour-propre, et le besoin instinctif chez l'homme d'exercer ses facultés naturelles, suffiront sans doute à stimuler encore le génie inventif des hommes de science, des directeurs de la production et des simples travailleurs manuels.

Mais, en dehors des découvertes éclatantes qui, à défaut d'avantages matériels, procurent au moins la célébrité, peut-on espérer qu'un régime de production administrative, privé de la concurrence, sera favorable aux améliorations de détail dans l'agencement des tâches et l'emploi des matières, aux perfectionnements insensibles dans l'organisation des services, aux multiples combinaisons qui tendent à améliorer la qualité des produits, à les approprier aux goûts de l'acheteur, à réduire les frais et à augmenter les rendements? La question qui se pose ici porte surtout sur la direction; il s'agit de savoir si la direction, dans le monde collectiviste, peut avoir la même vigueur, le même esprit de progrès, la même vigilance qu'en régime de concurrence.

Pour les industries qui sont déjà exploitées par l'Etat ou par des sociétés anonymes, il ne semble pas tout d'abord que la direction, en régime collectiviste, doive être inférieure à ce qu'elle est aujourd'hui. Dans les plus vastes organisations administratives dirigées par un personnel salarié, dans le service des postes et télégraphes, des ponts et chaussées, des chemins de fer, dans les exploitations minières appartenant à des compagnies ou à des Etats, la gestion est régulière, parfois rigoureuse, et des progrès incessants se réalisent, d'une façon anonyme, lors même que l'entreprise n'est soumise à aucune concurrence; pourquoi n'en serait il pas de même pour des industries socialisées?

Il y a cependant, entre les unes et les autres, une différence importante au point de vue qui nous occupe. La constitution des grandes compagnies d'industrie et de transport est tout aristocratique, et leur action reste dominée par lu recherche du profit. Le personnel diri-

géant, dans les exploitations d'Etat comme dans celles des sociétés anonymes, est recruté suiA^ant des modes qui tendent à opérer une sélection des capacités. Si la production collectiviste doit être dirigée par un personnel électif, les garanties seront loin d'être équivalentes. Car les travailleurs ne seront personnellement intéressés ni à l'amélioration des produits, ni à la diminution des frais, ni à l'emploi des machines les plus productives; il importera peu au tisseur de donner à la société deux mètres d'étoffe sur un métier perfectionné plutôt qu'un mètre sur un métier ordinaire, si son heure de travail doit être payée de la même manière. Dès lors que les travailleurs attachés à un établissement ne seront pas directement intéressés au progrès de la production et à l'écoulement des produits, il est douteux, s'ils sont appelés à élire leur chef, que leur choix se porte sur celui qui possédera les meilleures qualités d'organisation et de commandement. Supporteraient -ils une surveillance minutieuse du travail, un contrôle rigoureux des produits? Se soumettraient ils à des réformes intérieures contrariant leurs habitudes ou leurs intérêts? Accepteraient-ils des machines nouvelles qui déplaceraient une partie d'entre eux? Pour que l'autorité ne fût pas énervée, il faudrait au moins adopter un mode de recrutement qui ne mît pas les directeurs sous la dépendance de leurs subordonnés immédiats.

Reste la catégorie innombrable des entreprises de toute nature, agricoles, industrielles, maritimes, voiturières, commerciales, qui, gérées aujourd'hui par des entrepreneurs responsables, passeraient, en régime collectiviste, sous la gestion des fonctionnaires. Ici, la déperdition de forces serait incalculable. Rien ne peut remplacer, dans la direction de ces entreprises aux dimensions restreintes, l'excitation de l'intérêt individuel. Le labeur acharné du paysan propriétaire, l'activité fiévreuse de l'homme d'affaires, la poursuite incessante des combinaisons les plus économiques, la recherche des produits les plus appréciés de la clientèle, la surveillance vigilante du personnel, tout cet effort opiniâtre et continu du cultivateur, de l'industriel, du commerçant qui se dépense sans compter, parce qu'il sait que sa fortune et sa réputation dépendent de son travail et de son habileté, seraient sacrifiés sans compensation dans une organisation bureaucratique qui embrasserait la production tout entière, depuis les grandes usines jusqu'aux plus modestes ateliers, aux plus minces exploitatiDns rurales et aux plus petits magasins de débit.

Comme cause d'affaiblissement, la diminution d'activité serait peut-être moins redoutable encore que l'énormité des frais. Il faut insister sur ce point : une gestion administrative aussi vaste ten-

drait à être tellement dispendieuse, que la société risquerait de dissiper en frais généraux la plus grande partie, sinon la totalité de cette plus-value capitaliste dont elle aurait la prétention de faire bénéficier les travailleurs et les incapables. Il ne suffît pas d'escompter les frais d'entretien d'une armée de fonctionnaires salariés ; il faut encore tenir compte d'un coulage universel qu'une administration généralisée ne saurait éviter dans les services publics de production, de transport et de débit. Des fonctionnaires, surtout s'ils tiennent leurs pouvoirs de l'élection, n'auront jamais le mèrne souci de l'économie, la même sévérité dans le contrôle, la même ingéniosité dans la recherche des combinaisons propres à diminuer les frais, que des entrepreneurs supportant personnellement les risques de l'entreprise.

Enfin, il est très probable que cette administration lourde et dispendieuse n'aurait ni assez d'autorité, ni assez d'énergie pour poursuivre avec persévérance une politique d'épargne permettant d'accroître la puissance productive de la nation. Déjà, les pouvoirs électifs de nos États modernes ne savent pas pourvoir régulièrement à l'amortissement des dettes publiques. Que serait-ce dans l'État collectiviste, s'il fallait imposer aux électeurs des retenues sur la rétribution de leur travail, en vue d'assurer non seulement l'amortissement, la reproduction du capital consommé, mais aussi son accroissement? Personne n'aurait un intérêt individuel à l'épargne nationale; pour qu'elle fût égale à la somme des épargnes privées d'une société individualiste, il faudrait que le sentiment du devoir social s'élevât, chez la masse des citoyens comme chez leurs représentants, à la hauteur des sacrifices les plus difficiles.

De leur côté, les travailleurs n'auront aucun intérêt immédiat à ne pas fatiguer le machinisme et à ne pas gaspiller les matières premières, puisqu'ils seront rétribués à l'heure de travail d'intensité mo3'enne, sans considération des économies réalisées sur le matériel et les matières. Ils sauront sans doute que leur bien-être individuel dépend de l'accroissement du revenu net de la ^société; ils auront tous, je l'accorde, une haute idée de la solidarité sociale. Mais si cette idée peut provoquer, chez des natures délite, un effort momentané ou même un grand sacrifice, nul ne pensera qu'elle soit capable d'imposer à la masse des travailleurs ce contrôle incessant sur soimême qui serait nécessaire pour prévenir le gaspillage; il ne faut pas attendre un tel dévouement de l'individu ordinaire, quand il ne doit recueillir personnellement qu'un bénéfice infinitésimal de ses efforts.

Les socialistes modernes ont le bon sens de ne plus trop compter, dans la cité future, sur la passion désintéressée du bien et sur l'amour de l'humanité comme moteurs de l'appareil social; ils se défendent de bâtir sur l'hypothèse d'une transformation de la nature humaine. Mais alors, il faut reconnaître qu'une société fondée sur un système de valeur qui n'intéresse pas les producteurs à l'emploi des instruments perfectionnés et à l'économie des moyens est condamnée à la stagnation, au coulage, à l'afTaiblissementde la producition, et finalement à la médiocrité, sinon à la disette générale.

Schœffle n'avait pas manqué de signaler cette faiblesse du collectivisme, tout en mêlant à sa clairvoyante critique quelques paroles d'encouragement ', Ces paroles ont été entendues.

Pour ceux qui veulent rester fidèles au principe collectiviste, il ne peut être question de revenir aux inégalités résultant des prix de concurrence. Comment donc, en conservant le collectivisme, échapper au reproche de poursuivre une meilleure distribution des richesses aux dépens de la production? Si les producteurs n'ont pas un intérêt visible et immédiat à une rigoureuse économie, c'est qu'ils ne se procurent pas eux-mêmes les moyens de production dont ils se servent, et n'en ont pas la propriété; mais on ne saurait, semble-t il, reconnaître la propriété corporative sans rétablir un ordre individualiste à peine élargi. Si les producteurs ne sont pas intéressés à se servir d'agents matériels fournissant une production supérieure à la moyenne, c'est qu'ils ne sont pas rétribués suivant la productivité de leurs instruments de travail; mais on ne saurait sans injustice les rétribuer sur cette base, dans un système de production administrative qui confère à l'autorité publique le pouvoir de distribuer gratuitement et arbitrairement les moyens de production.

Il paraît diiïîcile de sortir de ces contradictions. Néanmoins, l'épreuve a été tentée.

§ II. — Collectivisme décentralisateur de M. Jaurès.

M. Jaurès, qui sait que l'intérêt n'est sensible aux individus que lorsqu'il a la forme individuelle, a parfaitement compris la nécessité de la décentralisation et de l'autonomie dans la structure collectiviste. Dès le début de son. Esquisse provisoire de Vorganisalion iudus- Irielle, il distingue entre le régime de la production administrative et

1. Schœffle, Fm quintessence du socialisme, Irad. Malon, 2' éd., p. .53 et 54.

celui de la production corporative, dans lequel la nation, toujours propriétaire nominale du capital collectif, délègue la propriété effective et l'usage de l'outillage industriel à des groupements professionnels sous des conditions déterminées. Il manifeste expressément ses sympathies pour cette organisation corporative, après avoir reconnu qu'il serait impossible à un gouvernement économique central de parer à toutes les difficultés dans le monde immense et complexe du travail. Il pense môme que si, par des événements imprévus, le socialisme était d'abord réalisé sous sa forme centraliste, il ne tarderait pas à se convertir, par la force des choses, en décentralisation^

M. Jaurès conçoit l'organisation d'une branche d'industrie nationale comme une vaste fédération de syndicats similaires répandus sur le territoire. Il semble bien que, dans sa pensée, chaque syndicat acquiert à titre onéreux la quasi-propriété de son outillage; car c'est le syndicat lui-même, et non pas la collectivité tout entière, qui pourvoit au renouvellement et au perfectionnement de cet outillage, — et sans doute aussi à l'achat des matières, — en y consacrant la part d'amortissement comprise dans le prix de ses produits. Une corporation désiret-elle adopter des machines nouvelles? Elle peut s'adresser à la nation pour lui demander une avance en bons de travail, ou faire appel à une contribution de ses membres ; elle procédera ensuite à un remboursement régulier (sans intérêts, bien entendu), au fur et à mesure qu'elle livrera ses produits. Il y a plus : un industriel, un inventeur pourra très bien réunir des bons de travail épargnés par des particuliers, et réaliser ainsi son expérience dans une entreprise individuelle, qui durera jusqu'au jour où, parvenue à maturité, elle sera absorbée par la puissance économique de la nation.

Nous apercevons immédiatement le parti que l'on peut tirer d'une organisation semblable pour favoriser le progrès industriel. Tout établissement de production est obligé, bien entendu, de livrer tous ses produits aux magasins publics, et de se soumettre à la taxation faite par l'autorité publique. Mais l'unité de valeur fixée par la loi commune peut être désormais l'heure de travail de productivité moyenne dans chaque genre d'industrie, de telle sorte que le travailleur soit rétribué suivant le produit qu'il livre au magasin public, sans égard à la durée de son travail.

Si nous supposons que, dans l'état actuel de l'industrie, un mètre de toile coûte ordinairement quatre heures de travail social, savoir : deux heures et demi pour la production du fil de lin, une demi-heure pour l'usure des machines, et une heure pour le tissage, l'Adminis-

tration paiera quatre bons pour tout mètre de toile, conforme au type coté à ce taux, qu'un établissement de tissage quelconque lui apportera; elle le débitera au même cbifïre, et le prix de vente sera égal au prix de revient, non seulement sur l'ensemble des produits, mais sur chaque article individuellement. Si un groupe industriel obtient, au moyen d'un métier perfectionné qu'il a acquis à ses frais, deux mètres de toile en une heure de travail, s'il parvient, en ménageant la matière première, à ne dépenser que quatre bons et demi au lieu de cinq pour le fil, s'il peut enfin, grâce à une production plus abondante, amortir la nouvelle machine par une simple retenue d'un quart de bon par mètre de toile, il recevra huit bons pour ses deux mètres livrés au magasin, et pourra en attribuer deux au travailleur pour une heure de travail, gardant comme bénéfice collectif Tun des six bons payés pour la matière et l'amortissement. A l'inverse, dans tout établissement où l'on se servira de métiers surannés, où l'on gaspillera la matière première, les travailleurs ne recevront qu'une rétribution inférieure à la moyenne, et devront s'imposer une retenue plus forte pour l'amortissement.

La cause du progrès paraît sauvée. Chaque corporation industrielle est incitée à combiner, inventer des procédés nouveaux de fabrication, à se procurer, même au prix des plus lourds prélèvements, les meilleures matières et les engins les plus perfectionnés. Elle veille soigneusement à la conservation du matériel, à une consommation économique du charbon, du gaz, de la matière première, et recherche l'ulihsation des déchets et bas produits; elle tend à la réduction des frais généraux par une extension de l'entreprise; elle tient enfin à mettre à sa tète les hommes les plus capables et les plus expérimentés. Certes, l'intérêt qu'un travailleur associé peut avoir à la bonne gestion de l'entreprise est loin d'avoir la même énergie que chez un inventeur ou un entrepreneur supportant seul le risque des profils et des pertes; le sentiment de la responsabilité s'émousse en s'éparpillant, et les sociétés coopératives de production souffrent plus ou moins de la faiblesse de la direction. Pourtant, dans le cercle restreint d'un petit groupe d'associés, l'intérêt de chacun est assez palpable pour que tous contribuent volontiers à la diminution des frais et à l'accroissement des produits, avec plus de vigilance que de simples salariés; et quant à la direction d'une association de cette nature, si elle peut pécher par défaut d'autorité, elle peut aussi ne pas être inférieure techniquement à celle d'une entreprise capitaliste, étant donné surtout que les difficultés commerciales sont écartées par hypothèse. Un bénéfice extra, individuel et collectif,

se rattache immédiatement à tout progrès réalisé, et se maintient jusqu'au jour où le progrès, en se généralisant, donne lieu à une élévation de la moyenne sociale constatée par l'autorité publique.

C'est bien ainsi, semble-t-il, que l'entend M. Jaurès, lorsqu'il nous montre les membres d'une corporation industrielle intéressés à perfectionner leur outillage au prix d'une contribution personnelle. Par là, en effet, « ils développent leur puissance de production, et abaissent leur prix de revient au delà du prix déterminé par la nation d'après l'outillage normal; ils bénéficient donc de la différence, et il y a là une prime à l'esprit de progrès... ». « Cette prime, dit-il un peu plus haut, sera égale à l'écart entre la quantité normale de travail sur laquelle sera réglé le prix, et la quantité moindre de travail qu'une production perfectionnée exigera en fait. » (( La quantité de travail fournie par les travailleurs sera mesurée aux produits livrés par eux. » Nous sommes bien d'accord : l'unité de mesure de la valeur sera l'heure de travail de productivité moyenne, celle-ci s'appréciant d'après le produit d'un travail d'intensité moyenne sur des moyens de production ordinaires'.

Mais comment la propriété corporative peut elle se concilier avec le collectivisme? Ne va-t-elle pas engendrer l'inégalité des profits, jalousement conservés par des groupes fermés de coopérateurs? Est-il même possible de remplacer les prix de concurrence par la taxation en unités de travail, s'il n'y a pas de régulateur central imposant une direction à la production corporative? M. Jaurès échappe à ces contradictions, parce qu'il n'admet ni la production libre, ni la corporation fermée.

Il ne faut pas que l'organisation du travail perde son caractère national et unitaire, ni que des corporations absolument indépendantes s'approprient, au service de quelques privilégiés, le capital de production délégué par la nation. La discipline nationale sera maintenue par un Conseil central élu, investi de l'autorité supérieure.

1. Jaurès, Organisation socialiste, Revue socialiste, août 1895, p. 134, 14o, 136, 137. — 11 est regrettable que ces déclarations si nettes soient en désaccord manifeste avec d'autres passages (p. 133 et 134), où il est dit que les travailleurs seront rémunérés « selon la quantité de travail effectif fournie par eux, et qu'il n'y aura entre eux, dans aucune branche d'industrie, aucune inégalité préalable résult.in' soit de l'outillage avec lequel ils travaillent, soit de la matière première sur laquelle ils travaillent. Cette contradiction entre les deux règles d'évaluation est dé(?oncertante. Disons, pour la résoudre — bien que le texte ne s'y prête guère, — que la première s'appliijue au régime de production corporative, et la seconde au régime administratif.

32 LES SYSTÈMES SOCIALISTES ET L'ÉV jLUTION ÉCONOMIQUE

Chacun des grands groupes industriels aura son conseil spécial élu, qui servira d'intermédiaire entre les sections locales et le Conseil national; il pourra décider notamment qu'il y a lieu de supprimer tel centre de production, ou de renouveler l'ensemble de l'outillage; pouvoir considérable, qui restreint singulièrement le droit de propriété corporative. Ces autorités centrales dirigeront toute la production, et assigneront à chaque groupe la part qu'il devra fournir.

Enfin, et ceci est essentiel, la propriété de l'outillage, tout en étant déléguée, restera commune, en ce sens que le groupe industriel devra admettre aux mêmes droits et aux mômes bénéfices tous les citoyens qui se présenteront pour s'en servir, sans pouvoir, comme la plupart des coopératives actuelles, réduire les nouveaux venus à l'état de salariés. De cette manière, les inégalités ne pourront se perpétuer, et elles perdront leur caractère exclusif.

Cette esquisse laisse bien quelques points dans l'ombre; nous ne savons pas, par exemple, si une corporation aura le droit de vendre ses machines et ses bâtiments, ou de les affecter à l'usage personnel de ses membres. Mais elle est suffisante pour nous permettre de juger qu'il ne s'agit pas ici d'un régime anarchique de groupes professionnels indépendants, n'ayant entre eux d'autres liens que ceux qui peuvent résulter de contrats librement débattus. Non, l'organisation reste nationale, et, dans une large mesure, centralisée. C'est un régime de coopératives ouvertes; c'est l'usine aux ouvriers, peutêtre aussi — nous le verrons dans un instant — la mine aux mineurs, la terre aux paysans, sous réserve d'une soumission complète des producteurs à la loi de taxation, à la règle du libre accès de lacorporalion et de l'égalité entre ses membres, et à l'autorité d'un régulateur central. C'est donc bien du collectivisme d'État, et non du socialisme corporatif.

On a vu les efforts de M. Jaurès pour conserver au capital de production un caractère collectif. Son régime de corporations semiautonomes, même ainsi réglementé, n'est il pas cependant contraire à l'essence du collectivisme? M. Jaurès le pressent : « J'entends d'ici les communistes purs dire que ce sont là des combinaisons extrêmement bourgeoises et qui sentent fort le capitalisme. Ils allégueront tout de suite que ce petit système de primes au progrès industriel est à la fois mesquin et inutile. Et peut-être, sans doute même, ont-ils raison. »

Il est permis de penser, en effet, que ce n'est plus un régime collectiviete au sens propre du mot, celui dans lequel des groupes plus ou moins restreints, des individus isolés même, se rendent acheteurs de

leurs moyens de production, deviennent propriétaires d'usines, de machines, de matières premières, et peuv'^ent tirer, de l'inégalité des instruments mis en œuvre, des produits inégaux pour des sommes égales de travail. Le princips fondamental du socialisme moderne, s'il n'est plus, comme jadis, A chacun 2^<^rt égale, ou suivant ses besoins, reste du moins A chacun suivant son travail personnel. Ici, au contraire, le travailleur est rétribué, non pas d'après la durée de son travail personnel d'intensité moyenne, quel qu'en soit le produit, mais d'après son produit, quelle qu'ait été la durée de son travail; en sorte que l'importance de sa part dépend plus encore des conditions d'organisation de l'établissement où il se trouve employé, que des qualités propres de son travail.

Qu'importe, dira-t-on, que ce système de coopératives ouvertes et soumises à la loi commune de taxation s'écarte des purs principes du collectivisme en introduisant l'inégalité dans la rémunération du travail, si cette inégalité, d'ailleurs temporaire, est la condition du progrès? Les doctrinaires peuvent le condamner, mais d'autres le préféreront encore au régime capitaliste, parce qu'il supprime au moins le péage du capital privé sur la production en assurant au travailleur une rétribution en valeur égale au produit de son travail, et parce qu'il fait disparaître le chômage et la misère par une organisation rationnelle de la production. '

Cette transaction pourrait donc séduire les socialistes qui ne sont pas inféodés au principe rigoureux de la répartition collectiviste, surtout s'ils n'ont qu'un goût médiocre pour le panfonctionnarisme et la bureaucratie universelle. Malheureusement, le système corporatif ainsi conçu ne résiste guère lui-même à l'examen.

§ IIL — Critique du système.

Au point de vue du développement de la production, le système de M. Jaurès, qui semble favoriser le progrès des inventions par l'attrait d'un bénéfice exceptionnel, est cependant insuffisant. Le bénéfice, en effet, n'est attaché qu'aux inventions qui tendent à multiplier les produits; il échappe aux novateurs qui se bornent à perfectionner la qualité. Les producteurs, étant rétribués suivant la quantité, touchent bien une prime si, par des procédés nouveaux et perfectionnés, ils raccourcissent le temps nécessaire à la fabrication d'un produit déjà connu; ils ne recueillent aucun bénéfice, au contraire, s'ils inventent un produit nouveau, s'ils découvrent un pro-

cédé qui rende incassables, par exemple, les manchons des becs Aucr. Car ils sont les premiers et les seuls à fournir les éléments d'un calcul établissant la productivité moyenne d'une heure de travail dans cette branche nouvelle du travail. Si la fabrication d'un manchon incassable demande en moyenne une heure de travail comme la fabrication d'un manchon ordinaire, la rémunération reste la même. Demande- t-elle moins? L'inventeur n'a de bénéfice qu'à la condition d'être classé comme fabricant de manchons ordinaires. Demande-telle plus? L'inventeur n'évite une perte que si l'on considère son industrie comme nouvelle, pour la soustraire à l'application de la moyenne ordinaire.

Mais pourquoi ne flxerait-on pas des tarifs différents suivant la nature et la qualité des articles fabriqués? C'est qu'on ne peut coter deux bons le manchon incassable exécuté en une heure de travail dans le seul établissement qui fabrique ce nouvel article, sans bouleverser tout le système. On renonce à mesurer la valeur par le temps de travail, sans avoir aucune base pour une nouvelle méthode d'évaluation. La qualité ne s'évalue pas d'elle même en chiffres comme la quantité. A défaut de prix de concurrence gradués suivant les désirs des consommateurs, comment l'autorité publique pourrait-elle sans arbitraire coter en chiffres des différences de nature? Elle peut sans doute donner une rétribution plus forte, sans modifier le tarif, quand les produits supérieurs demandent pour leur fabrication une quantité de travail supérieure. Mais il faut renoncer à appliquer un tarif de faveur au produit perfectionné, à moins de revenir aux prix fixés suivant l'offre et la demande.

Cotte insuffisance du système pour assurer un bénéfice aux inventeurs ne doit avoir assurément qu'une portée restreinte, s'il est vrai que l'esprit de lucre n'est pas la seule source des progrès techniques. Mais le système n'est pas seulement incomplet, il est impraticable^ comme celui qu'il prétend corriger, à cause de la complication, de l'incertitude, de l'arbitraire inévitable du calcul des moyennes. Nous avons vu quelles étaient, à cet égard, les difficultés présentées par le collectivisme simple; elles ne sont pas moindres dans le collectivisme de M. Jaurès.

Essayons de nous le représenter dans son fonctionnement pratique. Les travailleurs sont payés d'après leurs produits. L'Administration a calculé, sur l'ensemble des établissements appartenant à une même branche d'industrie, la productivité moyenne d'une heure de travail avec l'outillage le plus habituellement employé, la consommation moyenne des matières premières, et l'usure moyenne da

matériel pendant l'heure de travail, dans les conditions teclniiqiies les plus usitées; elle a fixé en conséquence le produit type d'une heure de travail social moyen pour chaque genre de production, et déterminé par là le nombre d'heures de travail moyen contenu dans tout produit. Il lui suffît ensuite, pour appliquer ce tarif, de vérifier la qualité des produits qu'on lui présente; carie temps de travail social nécessaire à la production est généralement moindre pour un article de qualité inférieure que pour un article de fabrication soignée. Cela fait, l'autorité paie le prix en bons à la corporation qui lui a livré l'objet; la corporation, à son tour, verse le prix au producteur. La rémunération du travailleur, étant attachée à son produit, ne trouve ainsi dépendre à la fois des qualités propres de son travail et des conditions communes de l'entreprise.

Ces calculs de moyennes, si compliqués soient ils, paraissent cependant plus abrégés que dans le collectivisme ordinaire, parce qu'il ne semble pas nécessaire d'établir une moyenne de productivité du travail pour chaque exploitation particulière. Mais nous avons négligé jusqu'ici, de parti pris, toute une face du problème; nous avons bien traité de la puissance productive des capitaux créés par l'homme, mais non encore de la puissance inégale des agents naturels.

Pour l'industrie manufacturière et celle des transports, il est permis à la rigueur de se contenter du premier point de vue, bien qu'une usine puisse elle même se trouver dans des conditions naturelles plus ou moins favorables pour sa force motrice et ses transports. Mais en agriculture et dans l'industrie extractive, les agents naturels jouent certainement un rôle de premier ordre. Là, le produit du travail varie suivant les conditions naturelles du sol ou du soussol; il semble donc impossible d'y rétribuer les travailleurs d'après leur produit sans violer la justice. Mais dès lors que les producteurs ne sont plus payés suivant leur produit, comment peut-on récompenser ceux dont la production exceptionnelle est due à la supériorité de leurs méthodes et de leur outillage?

M. Jaurès ne paraît pas s'en être préoccupé. Dans sa construction, il ne parle guère que des travailleurs de l'usine; pour ceux de la terre, il se réserve sans doute d'en traiter dans une étude ultérieure, car il se contente de nous dire que la propriété paysanne sera respectée, sans nous renseigner sur le mode de rétribution du travail agricole, soit dans cet état de transition, soit dans l'état définitif. Cependant, lorsqu'il parle des travailleurs de la mine, il déclare nettement que leur rétribution sera mesurée à la durée effective de leur travail iiidi-

vidael, de manière qu'il n'y ait entre eux aucune inégalité préalable résultant de la qualité des charbons ou de la facilité plus ou moins grande de l'extraction.

M. Jaurès évite ainsi l'injustice, mais au prix d'une régression; bien qu'il considère ici des exploitations minières déléguées à des groupements de travailleurs, et non pas entreprises administrativement, il renonce à leur appliquer le mode de taxation qui fait toute l'originalité et la supériorité du système corporatif; il abandonne le mode de rétribution suivant le produit, pour revenir à la rétribution suivant le temps; il se reconnaît par là même incapable d'intéresser les travailleurs de la terre et de la mine au progrès de leur outillage et au perfectionnement de leurs méthodes; c'est une faillite, au moins partielle, un recul devant la loi de la rente économique, cette pierre d'achoppement de tous les systèmes collectivistes.

N'est-il donc aucun moyen d'appliquer à ces travailleurs le mode de rétribution qui les intéresse à perfectionner leurs procédés, sans les faire pâtir ou profiter injustement des inégalités naturelles? Cherchons nous-mêmes en toute bonne foi.

Nous supposerons d'abord que la terre ou la mine est fournie gratuitement par la société aux exploitants, qui n'ont besoin d'acquérir à leurs frais que les bâtiments, machines, outils, bestiaux, engrais et matières diverses. Pour que le producteur soit intéressé aux progrès de la production, sans cependant profiter du hasard ou de la faveur qui lui a procuré la terre la plus fertile ou la mine la plus riche, il est de toute nécessité qu'on arrive à distinguer, dans la production, la part du capital et celle du privilège naturel. Il faut donc que, pour chaque parcelle cultivée, pour chaque veine exploitée, l'Administration calcule la productivité d'une heure de travail d'intensité moyenne dans des conditions moyennes d'exploitation, c'està dire en supposant, s'il s'agit d'une terre, qu'on y a fait les travaux ordinaires d'aménagement en bâtiments, clôtures, drainage, irrigation, etc., et qu'on y applique en outre les engrais, machines et procédés en usage dans la plupart des exploitations sur des terres du même genre. Si cette sorte d'immense cadastre est exactement établi, le producteur gagne un profit extra quand il obtient, grâce à ses efforts, à ses inventions, à ses méthodes perfectionnées, un produit supérieur à la moyenne calculée pour son exploitation particulière.

Soit deux catégories de terres. Sur les unes, on met d'ordinaire, par hectare, une masse d'engrais coûtant 200 bons, dose considérée comme rationnelle, et, avec 100 heures de travail, on récolte en

moyenne 30 hectolitres de blé; l'hectolitre est donc payé 10 bons aux producteurs (300/30). Si un cultivateur ignorant ou malavisé, avec une dose inférieure d'engrais coûtant 130 bons et des moyens défectueux, obtient seulement 20 hectolitres pour un travail de même durée, il ne reçoit que 200 bons, dont 50 seulement le rémunèrent d'un travail de 100 heures.

Sur les autres terres, de qualité inférieure, on se contente habituellement de 60 bons d'engrais par hectare, et l'on obtient, pour 100 heures de travail également, un rendement moyen de 8 hectolitres ; le blé de cette provenance sera payé aux producteurs 20 bons l'hectolitre au lieu de 10. Mais qu'un cultivateur intelligent, avec 120 bons d'engrais et le même temps de travail, récolte 13 hectolitres sur une terre de cette catégorie, il bénéficiera d'une prime considérable pour sa production supérieure à la moyenne; sur les 300 bons qu'il recevra, il en aura 180 pour prix d'un travail de 100 heures.

Quoique l'Administration paie l'hectolitre de blé 10 bons aux uns et 20 bons aux autres, elle doit cependant vendre tout le blé au même prix, au prix moyen, 13 bons si les quantités sont égales des deux côtés. Par cette taxation au coût moyen, la rente des terres disparaît. Les consommateurs, au lieu de payer tout le blé au coût le plus élevé, comme aujourd'hui, ne le paient qu'au coût moyen. Les cultivateurs qui exploitent les meilleures terres, ne recevant que 10 bons au lieu de 20 par hectolitre, ne tirent pas un revenu supérieur du privilège naturel du sol qu'ils cultivent; ils ne bénéficient aucunement de la rente de la terre. Et la société elle-même n'en garde rien pour elle, puisqu'elle emploie le bénéfice réalisé sur certaines quantités de produits à couvrir les pertes qu'elle subit sur les autres; simple affaire de comptabilité.

Toutes ces combinaisons sont acceptables en théorie. Mais, pratiquement, est-il possible d'estimer la productivité moyenne du travail dans des conditions moyennes d'exploitation pour chaque parcelle du sol et du sous-sol, et de suivre les incessantes variations que subit cette productivité? L'Administration serait-elle capable de suffire à une pareille tâche, de faire et de reviser ses calculs avec exactitude, sans tomber dans l'arbitraire et le favoritisme, sans soulever des protestations indignées? La tête se perd dans ces calculs de moyennes se grefïant les unes sur les autres pour chacune des 130 millions de parcelles dont se compose le sol de la France. Personne ne serait satisfait, et le gouvernement économique serait sans cesse culbuté par la masse de ceux qui se croiraient lésés.

Un autre procédé consisterait à louer le sol et le sous-sol à des groupes professionnels, moyennant une redevance qui absorberait, au profit de la nation, toutes les différences dues à des inégalités naturelles. Pour reprendre notre exemple, tout le blé serait payé aux producteurs, quels qu'ils fussent, à raison de 20 bons par hectolitre; mais les cultivateurs des terres de première catégorie, qui recueilleraient ainsi un produit moyen de 600 bons par hectare, devraient acquitter un fermage annuel de 300 bons, tandis que ceux de la dernière classe ne paieraient aucun fermage. L'Administration pourrait encore vendre tout le blé à 15 bons l'hectolitre, après avoir déduit du coût de production les fermages encaissés.

Mais c'est là un détour bien inutile, une complication sans profit, puisqu'elle ne supprime pas la difficulté d'apprécier, pour çliaque exploitation particulière, la part de la nature dans la productivité du travail. Cette appréciation si délicate reste nécessaire pour le calcul annuel du fermage sur chaque parcelle du sol; car le fermage, pour être juste, doit supprimer toute inégalité tenant à des causes naturelles, sans rien prendre cependant de l'excédent de production qui peut être dû à des incorporations de capitaux en améliorations foncières, ou à des apports de capitaux d'exploitation.

Quant à concéder les terres ou les mines à des individus ou à des syndicats moyennant des annuités d'amortissement, il n'y faut pas songer. L'amortissement terminé, les propriétaires exploitants profiteraient gratuitement de la rente de la terre, c'est-à-dire du revenu de monopole tiré d'une supériorité naturelle du sol ou de la mine; de son côté, la société, ne recevant plus ni fermages, ni annuités, ne pourrait affranchir les consommateurs du poids de la rente. Ce serait le retour à un régime détesté.

Les difficultés de calcul ne sont pas les seules, ni même les plus graves. L'obstacle principal est d'une autre nature : il est dans la contradiction entre le principe centralisateur du collectivisme administratif et le principe décentralisateur du socialisme corporatif, que M. Jaurès cherche vainement à concilier.

Dans le système de M. Jaurès comme dans le collectivisme le plus centralisé, la production, à défaut du régulateur de l'offre et la demande, doit être réglée par l'autorité centrale, munie de renseignements sur l'intensité relative des besoins sociaux. Il semblait que le régime établît une sorte de décentralisation, parce qu'il abandonnait les entreprises de production et de transport à des corporations autonomes, au lieu de les réserver à l'État. Mais ce n'était qu'une apparence. Le groupe professionnel, propriétaire de ses instruments,

maître de leur usage, directeur responsable de l'entreprise, n'en est pas moins subordonné à l'autorité administrative, qui lui fixe la nature et la quantité des produits à fournir, et dirige par là même toute sa production.

Aussi ne conçoit on môme pas comment le système pourrait fonctionner dans ces conditions. Un syndicat s'organise pour monter une grande filature de coton. Il se procure, à titre onéreux, les machines et métiers du dernier modèle; il compte sur la productivité exceptionnelle du travail s'exerçant sur cet outillage supérieur, pour bénéficier d'un nombre de bons plus élevé que le nombre des heures de travail effectif fourni par ses membres; il compte aussi sur l'économie de frais résultant des dimensions de l'entreprise pour réduire au-dessous de la moyenne les déductions de l'amortissement et des frais généraux. Mais il a compté sans l'Administration. Toutes ses prévisions sont déjouées, ses sacrifices rendus inutiles, si l'Administration, par maladresse, malveillance ou toute autre cause, lui attribue dans la production une part inférieure à ses moyens. L'autorité publique, investie d'un pouvoir discrétionnaire, peut ruiner de même une exploitation agricole montée pour la culture intensive du blé et de la betterave à sucre, en lui faisant des commandes trop faibles, ou en lui prescrivant tout autre genre de culture. Elle a le pouvoir indirect d'obliger les établissements particuliers à changer leur outillage, à étendre ou à restreindre le nombre de leurs membres ; elle peut tuer, par de mesquines vexations, toute initiative et toute invention. Plutôt remettre franchement la production à l'État, que de soumettre l'industrie corporative, soi-disant autonome, à l'arbitraire administratif. La décentralisation des groupes de travailleurs est incompatible avec la réglementation de la production par une autorité extérieure; l'industrie décentralisée étoufferait si elle n'était pas maîtresse de sa production ; c'est pour elle une question de vie ou de mort.

Le collectivisme de M. Jaurès est certainement supérieur au collectivisme ordinaire. Il permet d'échapper partiellement à l'effrayante centralisation des fonctions économiques. Il laisse une place à l'initiative des producteurs et à l'esprit de progrès. Mais, sans parler encore des défauts d'équilibre et des restrictions à la liberté personnelle, que le système implique au même degré que le collectivisme purement administratif, il présente des difficultés de calcul aussi compliquées, et tombe dans l'incohérence par la contradiction qu'il établit entre la décentralisation industrielle et la réglementation administrative de la production. Le système des coopératives de

production ouvertes soulève en outre des objections particulières que nous retrouverons plus loin.

Si l'on tient donc à l'organisation corporative pour décharger l'État d'une gestion économique accablante et disproportionnée à ses forces, pour libérer l'individu, pour éviter le gaspillage et vivifier la production, il faut de toute nécessité revenir à un mécanisme de la valeur qui règle automatiquement la production en conformité avec les besoins sociaux sans l'intervention de l'autorité publique.

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