‹ Les systèmes socialistes et l'évolution économiqueChapitre 9 sur 143 · Bebel, La femme, p · texte numérisé non relu

Bebel, La femme, p

3. Voir mon étude sur La mesure de la valeur et la monnaie, 1" partie, Larose, 1890, in-8° (Extrait de la Revue d'économie politique, 1895).

4. « Un certificat quelconque, un bout de papier imprimé, un fragiiunl d'or ou de fer-blanc, constatera le temps de travail fourni et mettra l'intéressé en mesure d'échanger ces marques contre les objets de tout genre dont il aura besoin •. (Bcbel, La femme, p. 273.)

"tvi/w Sê0^

tent à la monnaie d'or, par la force de l'équivalence légale (ou de la convertibilité s'il s'agit de billets), tout ou partie, suivant les circonstances, de la valeur de cette monnaie d'or; leur valeur est donc de même nature que la sienne, une valeur d'échange de marchandise vis à-vis d'autres marchandises, soumise aux fluctuations deV^fft^ et de la demande. Les bons de travail, au contraire, quelle que soit , leur matière, sont de simples signes, des symboles d'une quantité

^ ^ ^^/Ti ^'^^ ^® valeur formée par le travail et déterminée par l'autorité publique. C'est une monnaie parfaite, dit Rodbertus, donnant la mesure absolue de la valeur, et offrant une sécurité absolue, puisqu'elle n'est émise que si la valeur qu'elle exprime existe réellement. « Elle ne porte pas en elle-même son gage, comme la monnaie métallique actuelle; elle n'est pas non plus dépourvue de gage, comme la plupart des billets de banque et des papiers de crédit; c'est un genre de monnaie qui, sans valeur en elle même, est cependant toujours hypothéquée sur une valeur réelle existante'. » Les signes ou certificats ne sont même pas nécessaires; il suffit que les unités de valeur soient inscrites sur les livres de la comptabilité publique au débit et au crédit de chacun, à l'occasion de ses travaux et de ses achats.

Il est évident que le système exige, pour son fonctionnement régulier, une rigoureuse égalité toujours observée entre deux sommes d'unités de valeur; la balance doit être toujours égale entre la taxe des travaux et celle des produits, et les bons délivrés aux travailleurs doivent être annulés dès qu'ils sont reçus en paiement d'un produit ou d'un service fourni par l'Administration.

Théoriquement, cette égalité peut être obtenue, puisque c'est une seule et même autorité qui évalue travaux et produits et qui débite les objets de consommation. Et il est de toute nécessité que cette égalité théorique soit obtenue effectivement. Quelles que puissent être les difficultés d'une immense comptabilité, quelles que soient les complications résultant des fraudes, des pertes et détériorations,

1. Rodbertus, Le capital, trad. Châtelain, p. 130. — Avant Rodbertus, John Gray, en 1831, et Robert Owen en 1832, avaient déjà donné la théorie, ou même tenté l'épreuve d'une monnaie semblable; l'idée fut reprise encore par Proudhon en 1848. Mais ces diiïérents écrivains, au l'eu de concevoir les certificats de temps de travail comme la monnaie dune société déjà socialisée, croyaient pouvoir opérer, par le seul fait de leur introduction dans la société actuelle, la conversion du capital et de la propriété foncière en propriété nationale, ou au moins l'élimination de l'intérêt, du profit et de la rente. C'est sur ce point que porte la critique de Karl Marx et d'En^^els, que nous retrouverons à la fin du livre II.

des bons non présentés et tenus en réserve, des échanges avec l'étranger, des amortissements prolongés, des travaux qui ne se matérialisent pas dans un produit, et de mille autres causes ((ui apparaîtront dans la suite, il est indispensable que l'équilibre des bons soit maintenu. S'il venait à se rompre, toute la machine se détraquerait; les hommes périraient de faim, de froid et de misère, avec les poches vides devant des magasins regorgeant de marchandises, ou plus souvent avec les poches pleines de chiffons de papier sans valeur devant des greniers vides.

La valeur se fixe donc suivant la durée du travail, qui sert de commune mesure pour la tarification des travaux et des produits en unités semblables. D'où il semble que l'on puisse tirer cette double règle : tout produit vaut exactement un nombre de bons égal à celui i des heures de travail qu'il a coûtées; tout producteur reçoit un nombre de bons égal à celui des heures de travail qu'il a fournies.

Une table en bois blanc a coûté, p«r exemple, vingt heures de travail : une heure pour le travail du bûcheron, trois quarts d'heure pour le transport du bois, dix-huit heures pour le travail du menuisier, et un quart d'heure, dans la mesure de l'usure, pour la confection et l'entretien des instruments employés aux différentes phases de la production ; car la société doit couvrir intégralement les frais d'amortissement du matériel fixe et les frais de transport, par des attributions de valeur suivies de prélèvements sur les différents objets fabriqués ou transportés. Cette table sera donc cotée vingt bons d'une heure, et ces bons seront répartis entre les différents travailleurs, bûcheron, voiturier, menuisier, etc., suivant la part qu'ils auront prise à l'œuvre commune.

Représentons-nous, sur cette donnée particulière, la répartition du produit social dans son ensemble. La société garde naturellement pour elle les moyens de production, instruments et matières, qu'elle a jugé utile de créer dans l'année pour remplacer ceux qui ont été usés on consommés; elle garde aussi, sans doute, la propriété des maisons d'habitation. Seuls, les objets mobiliers de consommation et de jouissance sont destinés à l'appropriation particulière. Une partie de cet approvisionnement de consommation échappe aux producteurs d'objets de ce genre : c'est la partie représentée par les bons que prélève la société pour couvrir le prix des matières, l'amortissement de l'outillage et les frais de transport. Elle sert à la consommation des producteurs de moyens de production et des transporteurs, qui l'acquièrent dans la mesure de leur travail au moyen des bons que la société a prélevés à ces divers titres pour les leur allouer.

Ilest bien entendu que la valeur des produits comprend non seulement le temps de travail des ouvriers, mais aussi celui des directeurs et employés d'établissement qui ont fourni un travail intellectuel.

La double règle de la taxation des travaux et des produits suivant la durée du travail fourni parait devoir s'appliquer avec une rigoureuse précision. 11 s'en faut cependant qu'on puisse l'observer dans sa simplicité élémentaire.

Une première dérogation s'impose, de l'aveu de tous les socialistes sans exception, en raison des besoins de la collectivité. La société doit, non seulement reconstituer les moyens de production usés ou consommés, mais accroître le capital collectif; il lui faut, en outre, pourvoir aux charges publiques de sécurité, de salubrité, d'éducation, d'administration économique, et à l'entretien de tous les citoyens qui ne peuvent travailler; pour y faire face, elle a besoin de ressources prises sur le revenu social. Il ne s"agit pas là, parail-il, d'un impôt; mais il s'agit bien de prélèvements qui, à la différence de l'amortissement et des frais de transport, ne correspondent à aucune addition de valeur, et qui viennent par conséquent restreindre la part des travailleurs. Si le prélèvement doit être d'un tiers, notre menuisier, par exemple, pour 18 heures de travail, ne recevra que i2 bons, les 6 autres revenant à la collectivité. 11 n'aura pas intégralement l'équivalent de son travail.

Les socialistes sont encore unanimes pour interpréter d'une façon conditionnelle la règle que le travail est rétribué selon sa durée. La quantité de travail fournie par le producteur individuel ne s'apprécie pas seulement d'après sa durée; l'heure de travail d'un ouvrier négligent ou incapable ne représente pas une même quantité de travail que celle d'un ouvrier habile et laborieux. Il faut donc établir une moyenne sociale et tenir compte, dans la taxation, de l'intensité et de l'habileté du travail, qui s'apprécient d'après le résultat. On prendra comme base le produit que donne, en une heure, un travail d'intensité et d'habileté moyennes dans un milieu social donné, et l'unité de mesure sera l'heure de travail social de productivité moyenne dans chaque genre de travail. Si l'on a pu constater qu'un travailleur moj'en fabrique en une heure un sabot convenablement creusé et arrondi, l'agent préposé à la taxation délivrera deux bons à l'ouvrier qui lui apportera une paire de sabots bien faits, et deux tiers de bon seulement au compagnon qui lui présentera un seul sabot mal dégrossi. Peu importe que les deux sabotiers aient travaillé exactement une heure l'un comme l'autre ; leur rétribution se <;alcule suivant la quantité de travail moyen contenue dans le produit.

Pour des travaux de même nature, on saura donc graduer les allocations suivant la qualité du travail. Mais pour des travaux de nature difïérente, il n'en est plus de même. La question soulève des difficultés particulières, qui seront traitées ultérieurement; aussi devons-nous considérer provisoirement toutes les heures de travail comme équivalentes, quel que soit le genre de travail.

Pour des travaux de même catégorie, le calcul de l'unité moyenne présente encore une difficulté. La productivité du travail, dans un 'même espace de temps, dépend bien plus encore de la qualité des agents matériels et des instruments employés que de la qualité du travail lui-même. Un travail dégale durée et d'égale intensité donnera peut-être 8 hectolitres de blé par hectare en Sologne, et 40 hectolitres sur une terre de Flandre convenablement fumée; un fileur obtiendra une quantité de fils très difïérente suivant qu'il travaillera sur un rouet primitif ou sur un métier mécanique.

Jl est évident que si la nation, seule propriétaire des terres, des mines et de tout le capital industriel, est aussi le seul entrepreneur d'agriculture, d'industrie, de transport, il ne saurait y avoir aucune différence dans la rétribution du travail à raison de l'inégalité des moyens de production. C'est l'Administration elle-même qui distribue aux groupes professionnels et aux individus les terres, les mines, les bâtiments, qui leur fournit les machines, les outils et les matières premières. Conçoit-on qu'un travailleur agricole reçoive cinq fois moins de bons qu'un autre, pour un travail aussi long et aussi pénible, parce qu'il naura pu produire que 8 hectolitres sur une terre ingrate, tandis que l'autre, comblé des faveurs administratives, installé sur un sol propre à la culture intensive, abondamment pourvu de bestiaux, de machines, d'engrais chimiques, de semences sélectionnées, aura pu fournir 40 hectolitres? Est-il juste que le gain d'un fileur de coton dépende de la perfection du métier qui lui a été assigné'? Non, il n'est pas admissible, dans un système de production administrative, que la rémunération des travailleurs subisse des ingalités pour des causes extrinsèques, indépendantes du mérite de l'individu et subordonnées au bon plaisir des autorités publiques.

Aussi M. Jaurès nous dit-il que les producteurs seront rémunérés selon la quantité de travail effectif individuellement fournie par eux. Quelles que soient la quantité et la qualité du charbon extrait d'une mine dans une journée de travail, le mineur recevra partout, que ce soit à Anzin, à Decazeville ou à Bcssègcs. une rémunération calculée sur le nomjjre d'heures de travail normalement employées à l'extraction : (( Il n'y aura donc entre les travailleurs aucune inégalité préa-

LES SYSTtMES SOCIALISTES. x

lable résultant soit de Toutillage avec lequel ils travaillent, soit de la matière première sur laquelle ils travaillent. Et il en sera de la filature, du tissage, de la métallurgie, de la verrerie, comme de l'industrie extractive. » *

De là, une difûculté. Le travailleur doit être rétribué suivant la quantité de travail moyen que renferme son produit. Mais comment tenir compte de l'habileté et de l'intensité du travail, si l'on ne peut calculer la rémunération d'après le produit? Les socialistes ne prévoient pas la difficulté; il faut donc chercher la solution à leur place. Pour résoudre la question, il est nécessaire de distinguer, dans la productivité du travail, l'effet propre des facteurs matériels de la production. L'Administration devra donc, semble-t-il, déterminer préalablement le produit d'une heure de travail moyen sur chaque champ, sur chaque veine, dans chaque atelier industriel, eu égard à la nature du sol ou du sous-sol, à l'outillage et aux matières employées. Si cette estimation est exactement faite, il devient possible de discerner le rôle des facultés personnelles du travailleur dans la production, et de calculer sa rétribution d'après le temps de travail moyen qui est nécessaire pour établir le produit dans les conditions techniques données; la rente différentielle n'entre pas dans la rémunération du travailleur.

Ce mode de calcul entraînera généralement un désaccord entre la taxe du travail et celle du produit, par dérogation à la règle que tout objet vaut exactement un nombre de bons égal à celui des heures de travail qu'il a coûtées. Il est impossible, en effet, que des articles de nature et qualité semblables aient plusieurs cotes différentes sur une certaine place, alors même qu'ils auraient coûté des sommes de travail très inégales. A l'entrepôt public, tout produit doit être tarifé non pas d'après le temps de travail d'intensité moyenne qu'il a coûté, mais d'après le temps de travail socialement nécessaire à sa production, suivant les conditions moyennes de productivité des agents naturels et instruments employés dans la branche d'industrie à laquelle il se rattache. Il faut appliquer ici la théorie du « travail normal » de Piodbertus, et du « travail socialement nécessaire à la production )) de Karl Marx.

Si un sac de 100 kilos de charbon coûte une demi-heure de travail moyen à Anzin, une heure et demie à Decazeville, et une heure en moyenne sur l'ensemble de la production française de l'année, il sera payé un demi-bon au mineur d'Anzin, un bon et demi au

1, Jaurès, Organisation socialisle, Revue socialiste, août 1895, p. 1.54.

mineur de Decazeville, mais il sera vendu un bon par les magasins publics. Car Tunité de valeur se fixe sur des données différentes pour le travail et pour le produit. S'agit- il de la taxe du travail? L'unité est le produit, dans la mine particulière où le travail est exécuté, d'une heure de travail d'intensité moj'enne, de sorte que la moyenne sociale considérée ici est exclusivement celle de la qualité du travail; le mineur reçoit donc un bon et demi à Anzin pour une heure de travail, s'il a pu, par un effort exceptionnel, abattre 300 kilos de charbon en une heure. S'agit-il de la taxe du produit? L'unité est le produit d'une heure de travail de productivité moyenne appréciée sur l'ensemble de l'industrie minière, de sorte que la moyenne sociale considérée est à la fois celle de l'intensité du travail humain et celle de la productivité des agents matériels ; le consommateur paie donc trois bons pour les 300 kilos de charbon d'Anzin. L'égalité du coût et du prix, des bons délivrés aux mineurs et des bons représentés par le charbon en magasin, l'égalité, rompue dans la plupart des cas individuels, ne se retrouvera que sur l'ensemble, si la comptabilité est bien tenue.

Quand les conditions de la production viennent à changer dans le pays, par l'effet des circonstances atmosphériques, des progrès techniques ou de toute autre cause, les moyennes sociales de productivité du travail, qui servent de base à la taxation des produits, doivent être revisées. Mais pour que l'équilibre des taxes subsiste entre travaux et produits, il faut que l'ancien tarif continue à s'appliquer aux articles emmagasinés avant la revision. Ces produits doivent donc être écoulés dans la consommation avant les articles similaires qui portent le nouveau tarif.

De même que les frais de production, les frais de transport, qui grèvent très inégalement, suivant la provenance, les différents sacs de blé emmagasinés dans un même grenier public, doivent être répartis également entre eux tous.

Tous les travailleurs ne fournissent pas des produits aux entrepôts publics ; il en est, en très grand nombre, qui exécutent des travaux manuels sans créer un produit neuf, ou qui rendent des services de nature immatérielle. Parmi eux, certains fonctionnaires, comme les juges et les administrateurs, ne rendent de services qu'à l'Etat; ceux-là doivent être naturellement payés par l'Etat, au moyen des bons prélevés pour couvrir les charges publiques. Mais il est d'autres travailleurs de cette catégorie qui rendent des services aux particuliers. Pour rester fidèle au principe collectiviste, on ne Joi ( pas permettre que leur rétribution soit fixée de gré à gré suivant l'offre et la demande;

il faut que ces travailleurs relèvent de rAdministration comme tous les autres, et que leur rétribution soit établie, suivant la loi commune, d'après la durée de leur travail d'intensité moyenne. La règle est applicable très simplement à tous ceux qui sont employés dans un service public, matelots, employés de chemins de fer, etc. ; ceux-là sont payés par l'Administration sur le produit des taxes acquittées par le public. La même règle peut aussi s'appliquer à ceux qui rendent aux particuliers des services directs : serviteurs attachés à la personne, coiffeurs, cochers, portefaix, blanchisseurs, ouvriers faisant les réparations locatives aux bâtiments, ou les menues réparations aux objets d'usage individuel; tous, semble-t il, doivent être payés au tarif par l'Administration, qui reste chargée de percevoir le prix de leurs services. Quant aux professeurs libres, chanteurs, médecins, etc., on conçoit à la rigueur qu'ils subissent aussi l'application de cette règle égalitaire; mais certains écrivains collectivistes proposent de les traiter plutôt comme des fonctionnaires, et de les rétribuer sur les taxes publiques.

Telle est la valeur dans l'ordre collectiviste. Sur cette base, le monde nouveau doit s'ordonner de lui-même. A côté du Gouvernement politique et de l'Administration préposée aux services publics déjà existants, s'organisera une Administration chargée de l'économie nationale; des organes anciens se transformeront, d'autres naîtront en foule et se développeront, conseils, directeurs, inspecteurs, préposés, employés aux écritures, tous alimentés par le suc nourricier des ressources publiques. Ils auront à commander et à surveiller toutes les opérations de culture, d'extraction, de fabrication, de transport et de débit nécessaires à la vie nationale. Ils recru teront et dirigeront tout le personnel de la production et des transports. Ils régleront le nombre des travailleurs dans les ateliers et leur distribueront les tâ«hes, renvoyant ceux qui deviennent inutiles et les occupant ailleurs, suivant les variations des besoins et les capacités individuelles, sans ja,mais laisser chômer un seul travailleur. Ils procureront à chaque établissement les bâtiments, machines et approvisionnements dont il aura besoin, feront exécuter les travaux d'art et d'amélioration agricole, veilleront à la conservation, à l'entretien et au renouvellement de l'outillago national. Ils dresseront exactement la statistique des consommations annuelles; assigneront à chaque établissement de production les quantités à fournir; détermineront les terres qui devront être cultivées en vignes, en pâturages, en bois, en céréales; prescriront les types et modèles à exécuter dans l'industrie. Ils administreront

tout le service des transports par chemins de fer et tramways, le service du roulage, des déménagements, des transports maritimes à voile et à vapeur. Ils géreront tous les hôtels, cafés et restaurants publics, seuls autorisés dans un régime qui proscrit toute entreprise individuelle et tout bénéfice commercial. Ils tiendront les entrepôts et magasins généraux; ils pourvoiront à leur approvisionnement, de manière à satisfaire exactement les besoins des différentes localités ; ils veilleront soigneusement à la conservation des produits, et les livreront au public. Ils installeront, pour les objets de consommation journalière, des lieux de débit rapprochés des consommateurs, boulangeries, épiceries, pâtisseries, pharmacies, papeteries, merceries, etc. ; ils préposeront des fonctionnaires à la gestion de ces magasins de détail, et leur fourniront les articles à débiter. Ils mettront à la disposition du public les travailleurs qui rendent des services aux particuliers, médecins, cochers, coiffeurs, ouvriers faisant les réparations, etc. Ils construiront, entretiendront et géreront toutes les maisons d'habitation sur la surface du territoire, feront les baux, fixeront les loyers en bons de travail de manière à amortir le prix de la construction, et les percevront régulièrement. Ils calculeront le produit d'une heure de travail d'intensité moyenne dans chaque établissement de production, eu égard à son outillage et aux conditions naturelles où il se trouve, de manière à déterminer, pour chacun d'eux, l'unité sur laquelle s'y réglera la rétribution du travail; ils recevront les produits, en apprécieront la qualité, et fixeront en conséquence la rétribution due aux travailleurs. Ils délivreront les bons, après avoir prélevé les taxes destinées à subvenir aux besoins collectifs et à l'extension de la production nationale. Ils calculeront et reviseront la moyenne de productivité des agents naturels et instruments de production sur l'ensemble du pays pour chaque nature différente de produits, en divisant le total du produit par le total des heures de travail employées, afin de déterminer, dans chaque genre, le produit moyen d'une heure de travail, qui servira d'unité de valeur pour la taxe des articles à l'entrepôt public; ils feront la répartition des frais généraux et des frais de transport, et calculeront l'amortissement des capitaux fixes pour le faire entrer dans le prix des produits, des transports et des logements; enfin, après avoir établi le prix de revient, ils détermineront le tarif des articles en magasin. Ils tiendront la comptabilité, et vérifieront sans cesse la balance des bons. Ils contrôleront les écritures des préposés aux magasins et entrepôts de détail. Ils pourvoiront aux échanges avec l'étranger; ils apprécieront les quantités de marchandises étran-

gères nécessaires à l'industrie nationale et à la consommation, et constitueront une réserve en espèces métalliques et en marchandises d'exportation, pour parer aux déficits des récoltes et aux besoins imprévus; ils prévoiront la nature et la quantité des produits indigènes que les pays étrangers accepteront en échange de leurs marchandises, et régleront la production nationale en conséquence; ils négocieront les échanges, exécuteront les opérations, feront opérer les transports, et poursuivront le règlement en espèces des différences; etc., etc.

La valeur dont la théorie vient d'être exposée est celle qui se présente à l'état natif, pour ainsi dire, dans le collectivisme le plus radical. Pour apprécier le système, il est utile de rappeler le rôle que joue aujourd'hui la valeur sous sa forme prix.

Le prix, dont les oscillations sont déterminées par l'intensité variable des besoins chez les consommateurs, est d'abord le grand régulateur de la production et de la distribution des richesses dans notre régime de concurrence individualiste. La production est-elle insuffisante pour une certaine catégorie de marchandises? Sous la pression du besoin, les prix s'élèvent, de sorte que les demandes en excès sur les quantités existantes s'éliminent d'elles-mêmes; et cette hausse, attirant capitaux et producteurs par la perspective d'un profit ou d'un salaire plus élevé, suffit à rétablir l'équilibre. Grâce aux indications instantanées de cette aiguille si sensible des prix, les moindres besoins de ceux qui peuvent offrir une contre-partie dans l'échange se trouvent prévenus et satisfaits; les approvisionnements en subsistances des agglomérations géantes sont assurés en quantités suffisantes, sans déperdition et sans excès; le nombre des mineurs, des tisserands, des maçons, des professeurs et des médecins dans la société se proportionne aux besoins; tout cela naturellement, spontanément, sans direction gouvernementale et sans contrainte de l'autorité publique, par le seul jeu naturel des rouages sociaux. Une force, inconsciente comme les forces de la nature physique, agit pour établir dans l'ordre économique une certaine harmonie, à travers des désordres partiels et des irrégularités passagères.

Le mécanisme des prix, instrument d'équilibre, est aussi un instrument de progrès d'une grande énergie. Le bénéfice de l'industriel et du commerçant est attaché à la vente du plus grand nombre possible d'articles produits aux moindres frais. Que le producteur s'ingénie donc à deviner les goûts du public, à multiplier les pro-

duits, à perfectionner leur qualité; qu'il fournisse le maximum d'efforts et évite le gaspillage; qu'il réduise au minimum son prix de revient par d'habiles combinaisons et des procédés nouveaux ; il réalisera ainsi des profits exceptionnels, jusqu'au jour où le perfectionnement, en se généralisant, amènera une baisse de prix dont la société entière profitera.

Les socialistes ont beau jeu, certes, dans leur rôle de critiques, lorsqu'ils dénoncent les abus du régime capitaliste, l'oppression et l'écrasement des faibles, les crises et les chômages, le paupérisme, les excès de la spéculation, l'enrichissement des oisifs. Mais ils ne peuvent nier que ce régime de libre concurrence, au sein duquel le mal s'épanonit, a non seulement le mérite d'être viable, existant, de puiser sa force et sa raison d'être dans la réalité et dans les lois du développement historique, mais aussi d'être harmonieux dans une certaine mesure, et favorable au libre développement des forces de la production. Ce mérite, il le doit à son système de valeur, dont l'unité est indirectement réalisée dans l'unité physique de la monnaie. Cette constitution organique de l'étalon permet à la valeur de varier, sous l'effort de la concurrence, suivant l'intensité des désirs des consommateurs ; elle permet au profit de s'élever en raison de l'habileté des producteurs à satisfaire, aux moindres frais possibles, les besoins les plus pressants de la société.

La valeur basée sur le travail pourrait-elle, dans le monde collectiviste, remplir le double rôle que joue le prix, comme instrument d'équilibre et facteur du progrès? A son défaut, quelles seraient les forces capables d'agir à sa place? Tout le problème du collectivisme est là, dans ces deux questions d'équilibre et de progrès. Après avoir interrogé le collectivisme à ce double point de vue, en intervertissant l'ordre des questions, nous lui demanderons encore si sa forme de la valeur est compatible avec le maintien de la petite propriété chez le producteur indépendant, paysan, artisan et boutiquier.

Page 1