Mélanges, t. I, p
d'échange qu'on appelle un prêt. Aussi ses moyens de réalisation étaient-ils condamnés à l'impuissance.
Il se figurait que des capitaux fictifs, créés à volonté sur le papier, pourraient jouer le rôle des capitaux en nature, et que, mis gratuitement à la disposition des emprunteurs, ils pourraient, par leur concurrence, contraindre les véritables capitaux à se passer eux-mêmes de revenu. En réalité, son papier inconvertible, gagé par les effets de commerce et les billets des emprunteurs, aurait été complètement déprécié. Bien qu'énoncé en espèces, il n'aurait représenté aucune valeur réelle, aucun étalon matériel, puisqu'il ne devait jamais être remboursé en numéraire. De plus, il aurait fallu, pour exercer une action déprimante sur le revenu capitaliste, émettre ce papier en quantité illimitée, donner satisfaction à toutes les demandes, consentir des avances et commandites gratuites à tous les cultivateurs, à toutes les associations ouvrières, pour leur permettre de se procurer la terre et les instruments de production sans charge d'intérêts. Encore la tentative eût-elle été vaine, car les possesseurs de terres et de capitaux productifs n'auraient pas eu la naïveté de s'en dessaisir en échange dun papier sans garantie sérieuse, alors qu'il leur eût été facile d'obtenir ce même papier gratuitement à la Banque s'ils en avaient eu besoin. En supposant d'ailleurs que le crédit gratuit eût été réalisé, l'intérêt, cessant de faire partie des frais de production, aurait peut-être disparu par l'effet de la concurrence; mais la rente du sol et le profit, ayant leur source dans cette même concurrence qui pousse les prix de certaines marchandises au delà de leur coût de production, auraient certainement subsisté pour les propriétaires et les exploitants. La loi de l'offre et de la demande n'aurait donc pas permis à la valeur de se constituer et de se mesurer en travail, comme le voulait Proudhon*.
Ces essais étaient informes, parce qu'ils tendaient à introduire dans la société capitaliste un système de valeur incompatible avec la production libre. Tout socialiste qui respecte la concurrence et la production individuelle en vue de l'échange est tenu de conserver en même temps la valeur d'échange mesurée en monnaie métallique et soumise aux variations de la valeur d'usage. Aussi les tentatives de Robert Owen et de Proudhon sont-elles restées isolées. Dans le cadre du socialisme sociétaire, les phalanstères de Fourier, les ateliers sociaux de Louis Blanc, les sociétés coopératives subventionnées par l'Etat de Lassalle, sont des organes plus ou moins libres qui
1.' Voir mon étude Des rapports entre Karl Marx et Proudhon, Revue d'économie politique, mars 1893.
produisent et qui écliangent sous l'empire des lois ordinaires de la valeur.
Le projet ébauché par Louis Blanc en 1848 était un mélange de socialisme d'Etat et de socialisme sociétaire'. A l'État, il attribuait les chemins de fer, les mines, la Banque, les assurances, des entrepôts et magasins de vente au détail. A côté de l'État et commanditées par lui, des associations ouvrières, propriétaires de leurs terres et de leurs capitaux, devaient envahir progressivement le champ de la production agricole et industrielle par l'irrésistible attrait de leur puissance. Ces associations, après avoir pourvu à l'intérêt et à l'amortissement de leurs emprunts, au salaire des travailleurs et à diverses dépenses d'un caractère communiste, auraient partagé le quart de leurs bénéfices entre les travailleurs. Mais Louis Blanc, tout en conservant la concurrence entre les associations de production, cherchait à la limiter en donnant à l'autorité le droit de fixer, pour chaque industrie, le salaire local et le prix du produit. Il ne voyait pas que l'Etat n'est maître des prix que s'il dirige lui-même la production, et il retombait dans toutes les erreurs et les difficultés de la politique du maximum. Il voulait que le prix fût déterminé de manière à laisser aux producteurs un certain bénéfice licite au delà du prix de revient, et pensait peut être, tout en laissant subsister l'intérêt, supprimer ainsi les inégalités de profit entre les associations. C'était une illusion; carie prix, nécessairement uniforme pour toutes les marchandises semblables, aurait dû être établi à un taux suffisant pour ne pas entraîner la ruine des entreprises les moins prospères et les moins favorisées de la nature; les exploitations placées dans de meilleures conditions auraient donc joui d'un profit supérieur et de la rente du sol.
C'est là, au point de vue socialiste, l'écueil sur lequel vient échouer le socialisme sociétaire, comme aussi le socialisme communal. Conservant la production libre en vue de l'échange, il se trouve dans l'alternative ou d'adopter la mesure de la valeur par le temps de travail, qui le mène à l'absurde, ou de laisser subsister, avec la valeur fixée par l'offre et la demande, l'intérêt, la rente et le profit. Aux producteurs individuels, il substitue plus ou moins complètement des associations de travailleurs; mais qu'importe, si ces associations sont elles-mêmes des citadelles d'individualisme, des sociétés de capitaux dans lesquelles les associés, en sus de leurs salaires, perçoivent des revenus capitalistes inégaux?
1. Louis Blanc, Organisation du travail, dans Questions d'aujourd'hui et de demain, 4' série, Dentu, 1882, 'n-12. — Le projet est résumé p. 152 à )54.
Soc'al Se 'erres Sor'ô'îS ,
Les théoriciens contemporains du socialisme sociétaire, mieux instruits des lois de la valeur, ont donc dirigé tous leurs efforts de ce côté; ils ont cherché, dans la constitution des associations de production, le moyen d'écarter le revenu de monopole, sans changer cependant la nature de la valeur et sans soumettre la production à la réglementation de l'État, comme le fait M. Jaurès dans son coUecvisme corporatif.
Section II. — Corporations ouvertes;
SYSTÈMES DE MM. HeRTZKA ET OPPENDEIMER.
Lassalle est peut-être le premier qui ait songé aux associations librement ouvertes. Son but est la suppression des primes capitalistes; pour que le produit se distribue dans la mesure des prestations fournies par chaque participant, il faut que le travail commun de la société s'exerce sur les avances communes de la société. Le moyen transitoire le plus doux pour améliorer la situation des travailleurs consisterait à créer, avec le crédit de l'État, des associalions productrices de travailleurs, qui s'étendraient progressivement à l'ensemble de la classe ouvrière. Dans une même localité, chaque corps de métier formerait une association unique, de sorte qu'il n'y aurait pas concurrence entre les producteurs d'une même ville. Lassalle esquisse en même temps le projet d'une organisation centralisée : les diverses associations régionales d'un même métier pourraient se grouper en union centrale d'assurance, de manière à égaliser les risques, et à décider au besoin la translation de la production d'un lieu à un autre. Toutes les associations créées avec l'aide de l'État formeraient une union de crédit unique, et se communiqueraient réciproquement leurs renseignements statistiques sur les besoins de la production par l'organe de leurs commissions centrales. L'État n'aurait pas la dictature; il se réserverait seulement un droit de contrôle, pour veiller à l'observation des statuts et à l'emploi de ses avances. Dans l'association, le profit de l'entreprise serait distribué annuellement entre les travailleurs en sus de leurs salaires réguliers; mais chaque groupe professionnel resterait naturellement ouvert à tous les travailleurs du métier qui voudraient en faire partie. Lassalle se borne d'ailleurs à cette indication, sans en signaler les conséquences au point de vue de l'égalisation des profits *.
1. Lassalle, Discours et pampldels, trad. Dave et Rémy, Giard, 1903, in-12, p. 219 et s., not. p. 224 en note {Offcnos Anluorlsschreibcn). — Capital et travail [llerr Basliat-Sc/tulze Delilzsch), Giard, 1904, in-12, p. 240 et s., not. p. 247 et 252.
M. Diihring, dans les premières éditions de son Cours d'économie nationale^ avait présenté un système de socialisme communal basé sur ce même principe de libre circulation, que M. Menger a également repris depuis lors. Dans ce système, la société se compose d'une fédération de communes; celles-ci sont propriétaires de leur territoire et des établissements de production qui y sont situés, mais elles doivent admettre les nouveaux venus suivant des règles générales déterminées, et respecter la libre circulation des personnes. Les communes font entre elles des échanges; à l'intérieur delà commune, la valeur des travaux et des produits s'établit d'après le temps de travail moyen dépensé; néanmoins, la valeur s'exprime en monnaie métallique, qui subsiste comme moyen de circulation.
Deux auteurs allemands, MM. Hertzkaet Oppcnheimer, s'inspirant de ces combinaisons, ont tracé nouvellement des plans de société analogues ^ Tous deux exposent un état social dans lequel des associations de production, formant un réseau complet sur l'ensemble du pays, exploitent à leur profit la terre et les instruments de travail dont elles sont propriétaires, ou dont elles ont au moins la jouissance dans des conditions équivalentes à la propriété. Ces associations, entièrement libres dans la direction de la production, vendent leurs marchandises à des prix de concurrence. Elles répartissent le produit net de l'entreprise entre leurs membres au prorata du travail fourni, sauf à établir des primes ou des taux de répartition variables suivant les conditions de la concurrence.
Jusqu'ici, rien d'original. Mais un principe nouveau doit transformer l'association en instrument de rénovation sociale; c'est le principe du libre accès des entreprises à toute personne qui se présente pour y travailler et participer aux bénéfices. Grâce à la libre circulation qui s'établit entre les emplois, un même niveau de profits se maintient pour tous. Dans les établissements industriels qui réalisent les plus forts bénéfices, dans les établissements agricoles qui jouissent de la rente du sol la plus élevée, les travailleurs affluent, jusqu'à ce que les parts individuelles s'abaissent au même niveau qu'ailleurs. Nul ne peut donc se plaindre de l'inégale répartition des terres et des capitaux, môme lorsqu'ils sont concédés sans charge
1. On ne retrouve pas cet exposé dans la troisième édition de l'ouvrage, mais on peut essayer de le reconstituer d'après la critique d'Engels [Anti-Diihring, y section, 111 et IV).
2. Théodor llertzka, Freiland, Ein soziales ZukunftsfAld, Dresde, Pierson, 10" édit., 1896, in-8° (la première édition remonte à 1889); Eijie Reise nack Fi-eiland, Leipzig, lleclam, 1893, coll. à 40 pf. — Oppenheimer, Die Siedlungsgenossenschaft, Berlin, Vita, I89G, in-8\
f02 LES SYSTÈMES SOCIALISTES ET L'EVOLUTION ÉCONOMIQUE
de fermage ou d'intérêt ; car une industrie privilégiée, faisant hausser les parts individuelles des travailleurs dans les autres industries par l'attraction qu'elle opère, communique à toutes les avantages dont elle jouit.
Les sociétés décrites par les deux auteurs se distinguent cependant par quelques différences notables.
Dans l'organisation sociale définie par M. Oppenheimer, les associations achètent les produits à leurs membres, et les revendent soit à d'autres associés, soit au dehors ; ces échanges se font en monnaie courante. Dans le Freiland de M. Hertzka, tous les produits sont livrés aux magasins publics. Là, les prix payés aux producteurs sont bien mesurés en monnaie métallique et fixés d'après l'offre et la demande ; mais la monnaie, si elle sert de mesure de la valeur, ne fonctionne jamais comme moyen de paiement; toutes les recettes et les dépenses des associations et des individus, si minimes soientelles, se règlent par de simples jeux d'écriture, par des inscriptions à leur débit et à leur crédit sur les livres d'une banque nationale. M. Hertzka veut sans doute que lEtat puisse contrôler l'emploi des capitaux qu'il a prêtés, s'opposer à l'usure, et surtout faire connaître au public les bénéfices réalisés dans les exploitations particulières, pour que l'équilibre s'établisse par le déplacement des travailleurs exactement informés. Mais proscrire l'usage de l'argent, c'est proscrire du même coup la seule base tangible de la valeur en régime de concurrence.
Tandis que M. Hertzka suppose des associations de production qui exploitent chacune une branche d'industrie particulière, M. Oppenheimer conçoit la Siedlungsqenossenschaft comme un organisme complet qui se suffit à peu près à lui-même. C'est, sur le modèle de l'ancienne Marke germanique, une communauté économique et même politique, qui a pour base réelle une certaine portion de territoire. Le socialisme y est donc plutôt communal que corporatif; je le classe ici néanmoins, parce que la contrainte n'y apparaît pas. Cette communauté réalise l'union de l'agriculture et de l'industrie, car elle comprend à la fois une association agricole pratiquant la culture collective sur la terre commune, et des entreprises industrielles, coopératives et individuelles, créées et créditées par l'association mère dans la mesure de ses besoins. Elle est aussi une société coopérative de consommation, achetant les produits de ses membres et les revendant au prix coûtant. Par cette combinaison de formes, la communauté assure un débouché dans son sein aux produits de ses organes de production; pratiquant l'économie naturelle, elle est
à l'abri delà conjoncture, et ne dépend du marché extérieur que pour les marchandises qu'elle ne peut produire elle-même, marchandises Intéressant son confort sans doute, mais non son existence. D'autre part, la communauté, comme la société coopérative de consommation, a tout avantage à étendre le cercle de ses membres; les nouveaux producteurs sont en même temps des consommateurs pour la valeur intégrale de leurs produits, et viennent accroître la puissance et le crédit de l'association.
M. Oppenheimer se fait peut être quelque illusion sur l'indépendance économique de ses communautés. Nous ne sommes plus au temps archa'ique de l'économie naturelle, et nul groupe, si étendu soit-il, ne saurait, dans un état de haute civilisation, se dérober à la nécessité de l'échange avec l'extérieur pour le soutien même de son existence. La communauté de production et de consommation, quelle que puisse être sa puissance productrice, devra se procurer au dehors la houille, les métaux, les machines, les denrées coloniales, les matières exotiques nécessaires à ses industries ; si elle entreprend la grande industrie, comme il est nécessaire pour agir sur le capitalisme, elle devra se conformer aux conditions modernes de la division du travail, et produire pour le marché national ou même universel ; de toute manière, elle sera obligée, pour payer ses importations, de vendre des produits agricoles ou industriels à d'autres qu'à ses membres, et ne pourra par conséquent échapper aux risques de la concurrence avec le monde extérieur.
M. Hertzka, dans Freiland, trace son plan de société pour des colons qui s'établissent dans une contrée vierge, où des institutions capitalistes préexistantes ne gênent pas le développement de l'ordre nouveau; l'État, seul propriétaire nominal des terres, seul propriétaire aussi des instruments de production, qu'il se procure au moyen de l'impôt prélevé sur les revenus du travail, concède les terres et avance les capitaux aux associations de travailleurs sans charge de redevance. — Cette peinture d'un état nouveau, présentée sous les couleurs les plus séduisantes, eut un si vif succès, qu'après quelques années de propagande, une souscription permit en 1894 de diriger une petite expédition vers l'Afrique orientale allemande pour tenter d'y fonder Freiland. Elle échoua, dit l'auteur dans la préface de sa dixième édition, à cause de certaines difficultés rencontrées en route, et du défaut de discipline et de concorde chez les membres de l'expédition.
Tout autre est la conception de M. Oppenheimer. S'il décrit des organismes nouveaux, ce n'est pas pour les plateaux de l'Afrique ou
pour l'île d'Utopie; c'est pour les pays d'ancienne civilisation, où ils peuvent naître et se développer à la faveur d'une législation libérale sur les associations. Les communautés territoriales, grâce au gage réel qu'elles pourraient offrir, à la solidarité de leurs membres, à la puissance de leur organisation coopérative, jouiraient d'un crédit très étendu, qui leur permettrait d'acheter la terre et les instruments d'exploitation. Dans la concurrence, la victoire leur serait assurée par la supériorité de leur production à grande échelle, le bon marché de leurs emprunts, la sûreté de leur clientèle, l'économie qu'elles réaliseraient en épargnant les frais d'intermédiaires et de transport. Elles s'empareraient donc progressivement de la production, et attireraient les travailleurs par tous les avantages matériels et moraux qu'elles leur offriraient. Lorsqu'elles seraient parvenues à se délivrer par l'amortissement du poids de l'intérêt capitaliste, elles posséderaient des terres qu'elles concéderaient sans fermage, des capitaux qu'elles prêteraient sans intérêt à leurs organes de production. Elles permettraient ainsi à leurs membres de bénéficier du produit intégral de leur travail, et obligeraient par leur concurrence les entreprises privées dont elles ne se seraient pas encore emparées à élever le salaire jusqu'au point où il absorberait le revenu capitaliste. Alors le capitalisme aurait vécu, et la transformation sociale serait complète.
A la différence de M. Hertzka, M. Oppenheimer place donc ses associations en plein milieu capitaliste, et sa foi dans leur puissance d'expansion est telle, qu'il les croit capables de tuer l'intérêt, la rente et le profit en pratiquant chez elles le crédit gratuit, la concession gratuite.
Sans discuter pour le moment ces prévisions optimistes, je suppose les associations parvenues à leur plein développement, soit dans un ancien État capitaliste, soit dans Freiland; la société sera-t-elle transformée? Oui sans doute, à une condition essentielle, que négligeaient les premiers théoriciens du socialisme sociétaire et que les deux écrivains modernes mettent au contraire nettement en relief : il faut que les associations, au lieu de rester de petits groupes fermés comme l'ont été jusqu'ici les sociétés coopératives de production, soient ouvertes à tous, et admettent en participation tous ceux qui se présentent. Or, pour des entreprises de production, le libre accès, c'est le sacrifice du profit et de la rente du sol, de tout revenu qui dépasse le salaire courant du travail; sacrifice particulièrement onéreux dans la période de début de l'ordre sociétaire, quand les coopératives de production ne sont encore que des îlots dans le monde capitaliste, incapables de déterminer par leurs seules forces une
SOCIALISME CORPORATIF ET CGOPERATISME 10î>
hausse des salaires, mais condamnées, au contraire, à réduire les bénéfices de leurs membres au taux du salaire capitaliste, si elles doivent admettre en participation tous ceux qui leur demandent du travail.
Les nouveaux producteurs, dit-on, donnent au travail collectif un accroissement de productivité tel, que le dividende s'élève plus rapidement que le diviseur; les associations de production ont donc intérêt à rester ouvertes. Singulière affirmation, contraire à toutes les données de l'expérience. Les associations ouvrières de production, si promptes à se fermer, comprennent elles donc si mal leurs intérêts? Non, elles ne se trompent pas; s'il est souvent avantageux pour elles d'augmenter le nombre des travailleurs qu'elles emploient, lorsque l'importance de leur capital et l'étendue de leurs débouchés leur permettent d'agrandir l'entreprise, il est avantageux en même temps pour les sociétaires de rester seuls participants, et de n'admettre les nouveaux venus qu'à titre de salariés. Le -groupe primitif qui, par ses sacrifices et ses efforts, a assuré le succès de l'entreprise, n'entend pas en partager le profit avec les ouvriers de la dernière heure. Or, il n'y a aucune raison de penser que les groupes industriels de Freiland, ou ceux d'une Siedlungsgenossens> hafl, agiraient autrement de leur propre volonté. Quant aux associations agricoles, elles auraient des motifs plus puissants encore pour repousser les nouveaux venus. Le rendement d'une terre n'est pas indéfiniment extensible; au delà d'une certaine limite, un accroissement de travailleurs augmenterait le dividende d'une façon moins que proportionnelle, et diminuerait par conséquent la part de chacun.
Dans Freiland, la résistance de l'égo'ïsme corporatif ne pourrait être vaincue que par la contrainte légale, dont l'auteur ne veut cependant pas admettre l'hypothèse. Dans le système social de M. Oppenheimer, la contrainte pourrait venir de la communauté mère, réellement intéressée, comme société de consommation, à l'accroissement de ses membres; fournissant aux groupes de production formés dans son sein le capital et la clientèle, elle disposerait de moyens d'action assez puissants pour les obliger à rester librement ouverts. Mais, en fait, il serait impossible d'appliquer le principe assez largement pour obtenir un véritable nivellement des revenus du capital confondus dans ceux du travail. D'une part, la libre circulation des travailleurs entre les emplois est soumise à trop de frottements pour qu'il ne subsiste pas toujours quelques inégalités; d'autre part, l'état du personnel dans un étabhssement est nécessairement subordonné aux dimensions de l'entreprise, à l'étendue du
capital investi, au cercle de la clientèle, aux besoins du service. Or, dans les exploitations les plus lucratives, et notamment sur les terres les plus riches, il faudrait dépasser largement cette limite, si l'on voulait obtenir le nivellement des revenus du travail par la diffusion de la rente dans le taux général des salaires; sur les vignobles les plus renommés, par exemple, il faudrait admettre les participants en nombre tel, que chacun d'eux serait occupé d'une manière insignifiante. Dans un régime d'associations ouvertes distribuant le profit de l'exploitation aux producteurs, la rente du sol ne pourrait contribuer à élever le niveau général des salaires qu'à la condition d'entretenir des parasites parmi les travailleurs. Aussi les associations, considérant que ces parasites leur seraient plus onéreux comme producteurs qu'avantageux comme consommateurs, sauraient-elles leur interdire l'accès de leurs exploitations les plus lucratives, dès que ces entreprises seraient suffisamment pourvues de personnel. Elles ne feraient par là que se conformer au véritable intérêt de la société tout entière, comme à leur propre intérêt; en revanche, elles feraient obstacle au nivellement des revenus.
Section III. — Coopératisme.
Le libre accès des entreprises de production est impraticable; mais l'expérience des sociétés coopératives a montré qu'il était une autre combinaison propre à assurer la diffusion démocratique du profit.
On distingue en Angleterre deux écoles, deux principes de coopération : le principe individualiste, appliqué dans les sociétés de production, suivant lequel l'entreprise appartient aux travailleurs et aux employés, qui la dirigent eux-mêmes et s'en distribuent les profits; le principe fédéraliste, introduit par les Pionniers de Rochdale et suivi dans les sociétés de consommation, d'après lequel toute entreprise coopérative, de consommation ou même de production, appartient aux consommateurs associés ou aux fédérations des sociétés de consommation.
Pour apprécier toute la portée de ce principe, il faut se représenter l'immense développement pris par les sociétés de consommation anglaises et écossaises. En 1903, elles comprennent 2 millions do membres. Au sommet, deux magasins de gros ( Wholesale Socictifs), l'un anglais et l'autre écossais, fondés par les sociétés fédérées, font pour elles les achats en gros, et fabriquent dans leurs
SOCIALISME CORPORATIF ET COOPERATISME d07
propres établissements les articles d'alimentation et d'habillement d'un usage courant. Ils occupent des milliers d'ouvriers dans leurs ateliers et dans leurs usines, les plus grandes et les mieux outillées du monde; ils les emploient dans les meilleures conditions d'hygiène, de confort, de durée du travail et de salaires. Ils produisent même certains articles à perte, les vêtements confectionnés par exemple, pour que les sociétés de consommation ne soient pas obligées de recourir aux maisons qui exploitent le travail parle sweating system. De leur côté, beaucoup de sociétés de consommation se livrent aussi à la production. Au total, en y comprenant les deux Wholesales, le capital des sociétés de consommation monte à 872 millions de francs, y compris les fonds de réserve et les emprunts. Pour la distribution, elles occupent 54 000 employés et font un chiffre de ventes de 1450 millions (non comprises les ventes des J]'holesales aux sociétés). Pour la production, elles emploient 27 000 ouvriers et fournissent annuellement des marchandises d'une valeur de 277 millions.
Dans tous ces groupements, aussi bien dans les Wholemles que dans les sociétés de consommation, le principe statutaire est le même : la direction de l'affaire appartient non pas aux capitalistes — qui ne disposent que d'une voix par tête comme associés, quel que soit le nombre de leurs actions, — non pas même aux travailleurs et employés, mais aux consommateurs associés; la répartition des bénéfices que réalise la société en vendant les marchandises à ses membres aux prix du commerce, après certains prélèvements destinés aux dépenses d'éducation et d'assistance mutuelle, se fait entre les associés au prorata de leurs achats, sans distinction suivant la nature des achats et l'origine des profits ; quant aux capitaux, ils n'ont droit qu'à un intérêt fixe, de même que les travailleurs et employés n'ont droit qu'à un salaire fixe, sauf dans la Wholesale Society écossaise où ils ont une part des bénéfices.
Ainsi les entreprises de production créées par les sociétés de consommation anglaises, au lieu d'appartenir et de profiter à une petite oligarchie d'actionnaires, comme dans les sociétés capitalistes, ou à une étroite aristocratie de travailleurs sociétaires, comme dans les sociétés coopératives de production, appartiennent à la démocratie ouverte des consommateurs groupés en société. Ces entreprises, montées par les sociétés de consommation pour leurs propres besoins et dirigées par elles, nont à craindre ni le défaut de capital, ni le défaut de clientèle, ni le défaut de discipline, écueils ordinaires des sociétés coopératives de production. Elles ne sont pas des monopoles de producteurs contre consommateurs, des groupes luttant entre
eux pour la conquête du profit. Elles réalisent vraiment le type d'une organisation démocratique.
Dans les sociétés anglaises comme dans les associations de M. Oppenheimer, la production coopérative s'appuie donc sur la société de consommation, avec cette différence toutefois, d'une importance capitale, que les entreprises de production créées par la communauté, au lieu d'être indépendantes et de garder pour elles leur profit, suivant le principe individualiste, appartiennent aux sociétés de consommation fédérées ou isolées, qui les administrent et s'en attribuent les bénéfices, conformément au principe fédéraliste. Peu importe donc que ces entreprises restent fermées, qu'elles n'admettent les travailleurs qu'en nombre limité et dans la mesure de leurs besoins; leurs profits n'en sont pas moins répandus dans la masse, puisqu'ils sont attribués aux consommateurs, et que les sociétés de consommation ont tout intérêt à étendre indéfiniment le cercle de leurs membres pour augmenter leur crédit, leur puissance d'achat et leurs bénéfices.
Voilà certes un principe nouveau et fécond, la diffusion du profit et de la rente du sol chez les consommateurs, c'est-à dire chez tout le monde. Largement appliqué, ne peut-il pas être la base d'une nouvelle démocratie industrielle? N'est-il pas appelé à opérer une révolution économique par l'abolition progressive du mode de production capitaliste? M. Charles Gide incline à le croire; et dans ses Conférences sur la coopération, si attachantes par la finesse et l'élévation de la pensée, sans développer avec précision l'organisation de la société future, il se la représente sous l'aspect d'une multitude de sociétés coopératives produisant pour leur propre compte tout ce qu'elles consomment, propriétaires de la totalité ou de la plus grande partie de l'outillage commercial, industriel et agricole de la nation, et constituant par leur fédération une véritable République coopérative^.
Ces idées, propagées en France par les coopérateurs de l'école de Nîmes, en Angleterre par ceux de l'école fédéraliste, constituent le coopéi'atisme, qui n'est au fond qu'une variété du socialisme sociétaire, puisqu'il vise la suppression des revenus capitalistes par le développement des associations libres, sans expropriation et sans exploitation des entreprises par l'Etat; la cloison établie ici est purement artificielle, et sert seulement à marquer, dans le socialisme
1. Ch. Gide, La coopération, conférences de propagande (série commencée en 1880J, Larose, 1900. in-8. Voir surtout la 3' conférence.
sociétaire, le caractère propre d'un certain mode de répartition, etieg ambitions nées du mouvement coopératif.
M. Cliarles Andler, de son côté, fonde sur la coopération les mêmes espérances '. Il pense que des sociétés de consommation qui concentreraient la force d'achat immense des ouvriers, et se mettraient en relations directes avec des associations agricoles appliquant elles-mêmes la coopération à la production et à la culture, pourraient devenir propriétaires de la terre et des instruments de production nécessaires à leurs besoins, occuper tous leurs membres comme travailleurs, et faire aux entreprises capitalistes une concurrence désastreuse en détournant d'elles la clientèle et la maind'œuvre; les moyens de production exploités d'une façon capitaliste subiraient donc une dépréciation graduelle, qui faciliterait leur acquisition par les sociétés coopératives. Peut-être M. Andler s'éloigne-t il du véritable coopératisme, lorsqu'il dit que le travailleur agricole recevrait « le produit intégral de sa collaboration avec la terre » ; peut-être, au contraire, n'envisage-t il pas comme une règle générale de répartition cette attribution totale du bénéfice aux travailleurs, qui établirait, nous l'avons vu, l'inégalité des profits entre les groupes de producteurs, à moins qu'on ne leur imposât l'obligation de rester ouverts à tout venant. Quoi qu'il en soit sur ce point, M. Andler croit que les sociétés coopératives sont capables de fonder, par la force de l'initiative individuelle, la République sociale au milieu du capitalisme. Non pas qu'à ses yeux la chose doive se réaliser nécessairement; mais elle est réalisable, et il faut y travailler.
Il ne s'agit plus là d'une construction systématique et artificielle, mais dune vue d'avenir sur l'extension possible, par des voies naturelles, d'un organisme de production et de répartition que nous voyons croître sous nos yeux, dans la société présente. Forme vivante, parce que « la vie s'y développe du dedans », et que (( la volonté interne de transformer les institutions y précède l'acte extérieur de la réforme » (Béatrice Potter) ; forme féconde, parce qu'elle développe l'esprit d'association et répand dans les classes ouvrières cette éducation morale et économique sans laquelle toute révolution est condamnée à rester stérile.
Supposons-la suffisamment développée pour embrasser la plus grande partie du domaine de la production. Les sociétés de consom-
1. Ch. Andler, Le rôle social des coopératives. Revue de métaphysique et de morale, janvier et juillet 1900.
ilO LES SYSTEMES SOCIALISTES ET L EVOLUTION ECONOMIQUE
mation ont tout intérêt, nous le savons, à accueillir ceux qui se présentent comme clients. Si elles veulent en même temps les employer comme travailleurs, elles doivent évidemment tenir compte des limites que leurs établissements, comme tous les autres, sont obligés d'observer. Mais le placement de leurs membres leur sera d'autant plus facile que leurs entreprises et celles de leurs fédérations seront plus nombreuses, plus complexes, plus puissantes. Le jour où elles produiront elles-mêmes tout ce qu'elles consommeront, le placement de leurs membres sera assuré, puisque tout nouveau producteur sera en même temps, dans le sein de la société, consommateur pour la valeur intégrale de son produit. A part quelques frottements inévitables, le problème des sans-travail sera résolu. Il le sera d'autant mieux que les crises de surproduction pourront être en grande partie restreintes, ou même évitées, dans un état social où la concurrence, sans être complètement abolie, cessera d'être anarchique. La concurrence, en effet, sera limitée par des ententes, faciles à conclure entre grandes associations de consommateurs qui pourvoiront ellesmêmes à leurs besoins, et qui établiront ainsi une relation directe entre la production et la consommation sans l'intermédiaire des commerçants et des spéculateurs. Ces ententes, loin d'être préjudiciables aux consommateurs comme les coalitions actuelles de producteurs, seront au contraire formées dans leur intérêt, puisqu'elles le seront par eux mêmes.
Le coopératisme, ainsi poussé à ses dernières limites, ne se confond-il pas avec le collectivisme? Évidemment, comme le reconnaît M. Gide, il présente avec lui de grandes analogies, surtout si toutes les associations sont fédérées et soumises à une direction unique qui règle la production en appréciant les besoins de la consommation. Toutefois, en dehors de la différence fondamentale des voies et moyens de réalisation, le coopératisme, dans l'organisation même de la société, s'éloigne du collectivisme sur des points essentiels. L'Etat reste étranger aux fonctions économiques; il gère peut-être certaines entreprises comme les chemins de fer; il se réserve sans doute un contrôle supérieur pour empêcher les abus du monopole, pour prolcger l'individu contre la tyrannie des associations, pour exercer un arbitrage dans les conflits possibles entre les associations et leurs employés; mais la production, la circulation et la répartition sont l'œuvre de corporations indépendantes au lieu d'être gouvernées par l'Etat. La valeur reste ce (ju'elle est aujourd'hui; les prix, en monnaie métallique, sont régis par la concurrence intérieure et extérieure; toutefois, le jour où la concurrence intérieure cesserait par la fédé-
ration de toutes les associations, les prix s'établiraient dans des conditions assez semblables à celles que nous avons rencontrées dans le socialisme d'Etat intégral. Enfin, la répartition se fait sur des bases très différentes de celles du collectivisme, ou même du socialisme d'Etat. Sous l'influence de la concurrence, le prix du travail et celui du produit se fixent à des taux différents ; le prix du produit s'élève au-dessus du salaire dépensé dans la production, et l'excédent, au lieu d'être attribué aux travailleurs, est réparti entre les consommateurs, de sorte que les premiers ne reçoivent pas la valeur intégrale du produit de leur travail, et ne profitent de l'excédent qu'en qualité de consommateurs. On pourrait même reprocher au coopératisme de maintenir le salariat sans intéresser suffisamment le producteur au succès de l'entreprise et au résultat de ses efforts ; il n'est associé participant que comme consommateur et dans la société de consommation, à un titre qui est loin d'attacher le cœur de l'homme et d'inspirer le dévouement à l'intérêt collectif comme celui d'associé dans une coopérative de production. Tout au moins faudrait-il admettre au profit du producteur la participation aux bénéfices, comme dans la Wholesale écossaise.
Ces réserves faites, que faut-il penser des destinées de la coopération? Est-elle réellement capable d'opérer, par les voies naturelles, une véritable révolution économique? Les perspectives qu'elle ouvre sur l'avenir sont attachantes; à ceux qui ont conscience du mal social, il est difficile d'échapper à leur séduction. Mais n'est-ce pas un rêve? Nous ne pourrons répondre à la question qu'après une étude particulière du mouvement coopératif, et une étude générale de l'évolution économique à l'époque contemporaine.
Observons immédiatement que le coopératisme, dans son état le plus développé, laisserait encore subsister certaines inégalités capitalistes. Si les coopératives devenaient propriétaires de maisons d'habitation et les louaient à leurs membres, comme le font déjà les sociétés anglaises, qui possèdent des propriétés urbaines pour une valeur de 70 millions, le loyer pourrait, aussi bien que la rente des terres de culture, le profit et l'intérêt du capital collectif, être compris dans les répartitions de bénéfices ou servir à des fins sociales. Mais l'intérêt subsisterait encore pour les dettes publiques, les prêts de consommation, les avances aux petits producteurs individuels placés en dehors des entreprises coopératives. Les profits resteraient inégaux pour ces petits producteurs, et même pour les grandes associations coopératives. A l'intérieur môme des coopératives, le capital fourni par les associés à titre individuel devrait être rétribué avant toute
attribution de dividendes aux consommateurs en proportion de leurs achats. L'intérêt ne disparaîtrait, dans l'association, que si elle parvenait à se libérer entièrement du capital actions et obligations visà-vis des tiers et de ses propres membres ; c'est seulement après un amortissement complet que le capital social serait transformé tout entier, conformément au principe socialiste, en un fonds commun de jouissance collective.