CHAPITRE IX
L'école marxiste vis-à-vis des plans de société collectiviste et des autres formes de société socialiste.
Les socialistes de l'école marxiste ont toujours refusé, nous l'avons vu, de se prononcer catégoriquement sur l'organisation de la société future. Toutefois, il est possible de discerner, derrière leurs réticences, une adhésion tacite ou indirecte au collectivisme pur.
Nous en avons d'abord une preuve négative dans leur attitude vis à-vis des autres formes plus ou moins tempérées du socialisme; ils ont combattu successivement tous les plans de société qui laissent subsister la valeur soumise aux variations de l'offre et de la demande.
Le coopératisme leur inspire quelque dédain. M. Kautsky met les ambitions du coopératisme sur le même rang que le calcul bien connu, d'après lequel un pfennig placé à intérêts depuis la naissance du Christ représenterait aujourd'hui une somme fabuleuse. Il rappelle qu'au Congrès de l'Internationale tenu à Genève en 1866, Marx fît adopter une résolution d'après laquelle le mouvement coopératif ne sera jamais en état de transformer la société capitaliste. Le parti socialiste n'accepte la coopération que comme un moyen très limité, et dans de certaines conditions *.
Les socialistes marxistes ont toujours combattu le régime corporatif, quel qu'il soit. A leurs yeux, l'ordre sociétaire, avec la propriété corporative des moyen de production et la concurrence, c'est encore l'inégalité possible des profits, la persistance de certains revenus capitalistes, l'anarchie toujours menaçante dans l'organisation de la production.
1. Kautsky, Consiimvereine und Arbeilerbewegung, brochure, Vienne, 1897.
Rodbertus rejetait déjà la propriété des communes ou des associations de travailleurs, comme étant une forme de la propriété privée ^
— Schœfïle, se plaçant au point de vue socialiste, considère que le système des groupes de production autonomes et concurrents est essentiellement contraire au principe de la propriété collective; il est vrai qu'il ne paraît pas songer aux associations ouvertes -. — Engels, de son côté, a vigoureusement critiqué le plan de socialisme communal de M. Dûhring. — M. Gabriel Deville déclare nettement cfkie ('( les inconvénients de la propriété individuelle se retrouvaient dans la propriété communale, et aussi dans la propriété corporative, à cause, notamment, des partages inégaux qui en seraient la conséquence, de la productivité différente des moyens de production, etc. ^ ».
— M. Jules Guesde écrit : « Seuls, les anarchistes, qui ne sont que des individualistes d'une forme particulière, ont pu penser à communaliser ou à corporatiser la propriété et la production » ; les socialistes, eux, ne veulent pas plus du monopole corporatif ou communal que du monopole individuel; cette forme, qui pousse les groupes propriétaires à se fermer, est une source d'inégalités et d'antagonismes*. — Enfin, M. Kautsky a mis à l'index le Freiland de M. Hertzka, qu'il traite d'utopie superficielle^.
Le socialisme d'Etat évolutionniste, se réalisant par extension progressive des services publics, n'est pas moins vivement combattu par les principaux représentants de l'école.
Sans doute, en remontant au Manifeste communiste, on trouverait exposé, à titre de mesures transitoires et variables, tout un programme de socialisme d'État progressif; c'est l'extension des exploitations agricoles et industrielles de l'Etat, la centralisation des industries de transport et des instruments de crédit entre ses mains, par des moyens tels que l'impôt progressif, l'abolition de l'héritage et la confiscation de la propriété foncière, a Le prolétariat usera de sa suprématie politique pour arracher peu à jjeii à la bourgeoisie tous les capitaux, pour centraliser entre les mains de l'Etat, c'est-à-dire du prolétariat constitué en classe dirigeante, les instruments de production. » Mais il ne faut pas oublier que le Manifeste date de 1847,