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subsister le régime actuel de la valeur marchande, pourrait s'établir par extension successive des exploitations publiques aux dépens des entreprises privées, jusqu'à la socialisation complète de la production. Si donc on entend par révolution sociale une transformation radicale et simultanée de la propriété et de la production, on dira que le collectivisme pur ne se conçoit pas sans révolution, tandis que le socialisme d'Etat intégral pourrait se fonder aussi bien par évolution progressive que par révolution. Révolution ou évolution, la forme même du collectivisme se trouve impliquée dans ces deux termes. Il s'agit de savoir si le collectivisme intégral, sous l'une quelconque de ses formes, trouve dans l'état social actuel des conditions déterminantes, ou au moins des circonstances favorables à sa réalisation par une voie ou par l'autre.

§ L — La thèse de reffondrement; révolution et crises.

Envisageons d'abord l'hypothèse d'une transformation totale de l'organisation économique s'opérant d'un seul coup; comment pourrait-elle s'accomplir? Serait-ce par la force, à la suite d'une défaite nationale, d'une grève générale ou d'une émeute victorieuse donnant la dictature au prolétariat? Serait-ce d'une manière pacifique, par la voie du suffrage universel et après la conquête régulière des pouvoirs publics par le prolétariat? Actuellement, il n'y faut pas songer, en France moins peut-être qu'ailleurs; trop d'intérêts s'y opposent pour qu'une transformation radicale puisse être seulement tentée, surtout par la violence. Si l'on considère, à côté du nombre des possédants, la multitude des entreprises privées de tout genre, agricoles, industrielles, commerciales, maritimes, voiturières et autres, on conviendra qu'il s'agirait aujourd'hui de tout autre chose que de l'expropriation de quelques usurpateurs par la masse. Une expropriation globale, même avec indemnité, provoquerait des résistances passionnées dans une fraction considérable de la population.

Paysans propriétaires, fermiers, petits industriels et petits commerçants, agents et employés de tout genre qui sont venus grossir les rangs des classes moyennes, sont en immense majorité hostiles à la révolution par intérêt et par tempérament '. Dans la petite bourgeoisie, une opposition significative se manifeste déjà contre les lois de protection ouvrière, dès qu'elles atteignent la petite industrie et le

1. Kautsky, Réformes sociales et révolution sociale, Mouvement socialiste, 15 octobre i'J02, p. 1848 et 1849.

petit commerce; que serait-ce, si la classe moyenne se sentait atteinte dans ses œuvres vives? Chez les populations rurales, les sj'mptômes sont les mêmes; en Suisse, où le référendum populaire assure la prépondérance à l'élément rural, les électeurs des campagnes ont usé de leurs pouvoirs pour faire échouer des réformes ouvrières comme l'assurance obligatoire contre les accidents et la maladie, et pour établir à leur profit un tarif protectionniste. Les classes rurales ne subissent plus passivement comme jadis l'impulsion des grands centres; au contraire, dans les nouvelles conditions des sociétés contemporaines, avec le suffrage universel, la facilité des déplacements, la diffusion de l'instruction, les progrès de l'esprit d'association dans les campagnes, les populations rurales sont destinées à exercer une influence croissante sur la direction politique de leur pays. Aussi paraît-il invraisemblable qu'elles se soumettent à une pression extérieure, et qu'elles se laissent entamer par l'action révolutionnaire des populations industrielles. Encore moins peut-on croire que le paysan renoncera de lui-même un jour à sa propriété et à sa culture indépendante au profit dune collectivité; pour qui connait tant soit peu la nature du paysan, une telle hypothèse fait sourire.

Parmi les salariés, les ouvriers agricoles, qui forment la majorité, ou au moins une portion considérable de la classe ouvrière, se laissent difficilement pénétrer par la doctrine socialiste, même dans les pays de grande culture capitaliste où le journalier a peu d'espoir d'acquérir une propriété indépendante; c'est encore une masse inerte, sur laquelle on ne peut compter ni pour l'attaque ni pour la défense. Les domestiques, dont le nombre s'accroît avec les progrès de l'aisance, sont attachés à l'ordre social actuel par divers motifs. Les ouvriers à domicile, pour la plupart, restent étrangers è la lutte de classes, et ne participent guère aux agitations du prolétariat de l'usine. Les auxiliaires de la petite industrie, rapprochés de leurs patrons, capables môme de s'établir à leur tour, n'ont pas tous l'esprit révolutionnaire. Et même dans la grande industrie, les salariés qui parviennent à une aisance et à une sécurité relatives restent généralement en dehors du mouvement. En Angleterre et aux Etats-Unis, les grandes unions ouvrières prouvent par leur attitude que la puissance et la maturité de la classe ouvrière ne développent pas chez elle les tendances révolutionnaires; le fait est d'autant plus significatif que ces deux pays sont précisément les plus avancés au point de vue capitaliste, et qu'en Angleterre, où la population rurale est réduite au minimum, les ouvriers d'industrie forment la grande

majorité. Les ouvriers anglais et américains n'adiièrent pas à la révolution, parce qu'ils n'y croient pas et la jugent sans lendemain.

Le parti socialiste, il est vrai, fait de nouvelles et précieuses recrues parmi les « intellectuels », qui lui fournissent des cadres et lui donnent une force de rajonnement considérable. Cependant, les marxistes reprochent à ces nouveaux venus leur défaut de combativité, leur aversion pour la lutte de classes et pour la violence révolutionnaire. Au lieu de l'âpreté qui caractérise le parti de la révolution, ils n'apportent dans la lutte que les sentiments traditionnels de leur classe; à part quelques individualités marquantes, qui observent à la lettre l'intransigeance de classe et gourmandent les modérés au nom du prolétariat ouvrier, ce sont en général des réformistes, que M. Kautsky accuse d'accomplir une œuvre de division et d'affaiblissement '.

Bref, si l'on élimine tous les éléments inertes, suspects ou franchementréfractaires, il nereste, comme ferments révolutionnaires vivaces, qu'un contingent relativement restreint; aussi les purs révolutionnaires, conscients de leur faiblesse numérique et dédaigneux de la masse, renient-ils aujourd'hui le principe de la démocratie. Mais cette minorité ardente, énergique, audacieuse, qui s'accroît certainement avec l'extension du prolétariat industriel, reste néanmoins impuissante en face de l'énorme puissance de stabilité du corps social. Aucun pays peut-être n'est à l'abri d'une surprise de la force; mais, dans nos démocraties modernes, il serait puéril de compter sur le coup de main audacieux d'une minorité pour fonder quelque chose de stable et réaliser une transformation durable de l'ordre social.

On se ferait illusion si l'on concluait, sur la foi de certains indices, à une diminution des forces de résistance au cours de l'évolution capitahste. Un certain nombre de petits industriels et commerçants sont dépouillés de leur indépendance économique; mais, sur d'autres points, la classe moyenne compense largement ces pertes en s'agrégeantde nombreux salariés. Le socialisme révolutionnaire étend ses succès électoraux dans certains pays; mais, pour apprécier exactement leur signification, il faudrait faire la part des mécontentements de tout ordre qui se traduisent par un vote d'opposition; combien, parmi les électeurs des candidats socialistes, seraient partisans de l'expropriation en masse?

1. Kautsky, Réformes sociales et révolution sociale. Mouvement socialiste, 15 actobre 1902, p. 1840; Le marxisme et S07i critique Bernstein, trad. .Martin- Leray, p. 251 et suiv., Stock, 1000, iii-12.

Supposons cependant qu'une majorité sincèrement collectiviste se constitue dans un pays de sufïrag-e universel, qu'elle occupe le Parlement et le gouvernement; pourrait elle décréter la révolution? C'est une observation banale aujourd'hui, même chez les écrivains socialistes, qu'une révolution sociale ne se fait pas par décret comme une révolution politique; on ne transforme pas subitement par un vote le régime de la propriété, celui de la production et des échanges, tout le mécanisme intime et compliqué de la vie matérielle d'un peuple, toute la constitution économique qui enveloppe les individus et régit les moindres détails de leur existence quotidienne. Établir de toutes pièces un système de centralisation économique dans lequel l'autorité publique gouvernerait la production et la circulation tout entières, avant que le système eût fait ses preuves par une adaptation progressive, ce serait arrêter brusquement la vie de l'organisme qui en subirait l'expérience. Un tel bouleversement des rapports sociaux formés au cours des siècles est en dehors de toute réalité possible. L'idée de révolution, au sens de transformation subite des institutions fondamentales de la société économique, est antiscientifique au premier chef; elle est en opposition avec la loi de continuité qui s'observe dans Ihistoire comme dans la nature; elle est contraire aux données des sciences naturelles, qui nous enseignent que la nature ne fait pas de bonds.

Aussi les socialistes dirigeants ont-ils trop de science et d'expérience pour ne pas apercevoir la vanité de la tradition révolutionnaire. Ils répudient solennellement la thèse catastrophique. Il n'est plus un chef du parti socialiste qui attende le succès d'une brusque révolte du prolétariat; il nen est aucun qui compte sur la paupérisation des masses pour provoquer la catastrophe. Loin de là, à mesure que les faits viennent démentir la théorie de la misère grandissante, on proclame que la transformation sociale doit être l'œuvre d'un prolétariat affranchi de la misère, moins écrasé de travail, plus instruit et plus conscient.

La foi révolutionnaire, la confiance qu'un ordre nouveau, indéterminé mais désirable, sortira spontanément du chaos provoqué par la grève générale, cette foi s'est cependant maintenue dans quelques pays et quelques milieux, chez certains militants des syndicats ouvriers hostiles à l'action politique régulière et partisans de l'action directe. Des écrivains subtils, et sans bienveillance pour les combinaisons parlementaires, se sont faits les organes de ces aspirations. Plus la cause populaire recueille de sympathies dans les milieux cultivés, i)lus ces hommes multipHent leurs efforts pour marquer les

différences et accentuer les antagonismes. Intellectuels idéalistes» démocrates solidaristes, socialistes réformistes, catholiques sociaux, sont plus maltraités par eux que leurs adversaires directs, les manchestériens; à l'union préchée au nom des Droits de l'homme ou de l'Évangile, on préfère encore la formule Chacun chez soi, chacun pour soi, qui a du moins le mérite d'exclure tout rapprochement de classes. Aussi s'applique-t-on à creuser les fossés sur les points où la confusion pourrait s'établir. L'organisation professionnelle, l'intervention de l'État dans l'intérêt des travailleurs peuvent figurer, par exemple, dans les programmes démocratiques; mais l'esprit de fraternité qui les inspire est directement opposé à l'esprit matérialiste et révolutionnaire des partisans de la lutte des classes. Les interprètes de cette doctrine, bien qu'appartenant eux-mêmes, en général, à une tout autre catégorie que celle des travailleurs manuels, réservent aux intellectuels leurs épithètes les plus dédaigneuses, et se plaisent à exciter les défiances des travailleurs en présentant tout effort qui n'a pas pour objet d'entretenir l'esprit de haine comme une tentative pour les domestiquer. Tactique naturelle à un parti qui ne peut vivre que de la ferveur révolutionnaire : il lui faut accuser son caractère original et préserver son individualité. Et s'il est vrai que le mouvement progressif de la vie résulte du conflit des idées et dc-s forces, quelle que soit la résistance de notre sens moral vis-à-vis d'une politique qui tend à attiser les haines entre les hommes, quel que soit notre jugement sur la valeur scientifique de la doctrine révolutionnaire, peut-être estimerons-nous encore utile qu'il y ait des hommes pour en conserver le dépôt.

Mais en dehors de cette fraction anarchiste par sa tactique, on a su, chez les marxistes même hostiles au réformisme, accepter les récentes leçons de l'histoire et de la science. Il n'est pas question, sans doute, d'abandonner l'idée révolutionnaire; tout en condamnant l'abus qui consiste à transporter dans l'ordre social les lois de la nature physique, telles que la loi de la concurrence vitale ou la loi de continuité, on accepte volontiers le concours des sciences naturelles quand elles fournissent l'exemple de changements de forme soudains comme la naissance. Mais on constate en môme temps que ces révolutions, dont la nature nous offre des exemples, sont le résultat ultime d'évolutions lentes qui se poursuivent au sein des organismes; elles n'interviennent normalement qu'après que les organes de lêtre nouveau ont atteint un certain degré de développement. Et de même, on admet que la révolution sociale, pour aboutir après la conquête du pouvoir politique par le prolétariat, doit être

précédée d'une longue élaboration qui en prépare le succès ; il lui faut une concentration avancée des organes de la production, un large développement des associations professionnelles, une forte éducation politique et économique de la classe ouvrière. Dès lors, la révolution sociale perd le sens de transformation subite pour prendre celui d'une transformation radicale, mais progressive, qui s'opère par des voies naturelles. La thèse révolutionnaire, ainsi entendue, se ramène finalement à une thèse évolutionniste '.

Nous pourrions donc passer immédiatement à l'étude du point de vue évolutionniste, si nous ne devions, avant de poursuivre, examiner attentivement la thèse socialiste des crises, qui est intimement liée à la thèse révolutionnaire. On affirme, en effet, que le régime capitaliste est condamné, par sa constitution même, à engendrer la surproduction générale, et l'on conclut que le régime sombrera fatalement un jour dans une crise de surproduction plus intense que les autres, qui paralysera ses organes au point de lui rendre la vie impossible; ce sera la catastrophe finale, après laquelle s'imposera le régime de la propriété collective.

I Pour les économistes classiques, cette idée de surproduction géné- Iralc est un non-sens. Il peut bien y avoir, à certains moments, jexcès de production dans une ou plusieurs industries, par la faute des entrepreneurs qui ont mal calculé l'importance relative des besoins sociaux, ou par le fait de la nature qui donne parfois des récoltes imprévues ; mais la surproduction dont souffrent certaines industries, la métallurgie et la filature par exemple, signifie nécessairement qu'il y a sous-production dans certaines autres, telles que l'industrie minière et les productions alimentaires. Ce sont là des ruptures d'équilibre accidentelles, qui se réparent automatiquement lorsque le jeu naturel des prix entraîne une restriction dans les industries encombrées, ou un accroissement dans celles dont la production est relativement insuffisante.

De même encore, il peut y avoir surproduction des marchandises par rapport à la monnaie, lorsque la monnaie et ses succédanés n'augmentent pas aussi vite que la masse des transactions; la crise monétaire qui se manifeste alors par une baisse générale des prix n'est encore qu'une crise de surproduction partielle, puisqu'elle correspond à une sous-production des métaux précieux.

Des détraquements accidentels et momentanés sont donc possi-

1. Kaulsky, Réformes sociales et révolution sociale, Mouv. soc, sept. 1902.

bles, nul ne le conteste; mais qu'il puisse y avoir surproduction générale portant sur tous les produits à la fois, les économistes le nient absolument. Pour eux, le cas est théoriquement impossible; il ne peut y avoir surproduction sans sous-production. On ne saurait concevoir comment la production simultanément accrue dans toutes ses branches pourrait, à un moment quelconque, dépasser d'unefaçon absolue la somme des besoins et des pouvoirs d'achat des individus dans la société, puisque ce sont toujours les produits qui, par l'intermédiaire de la monnaie, s'échangent contre les produits. Le surcroît de production chez les uns trouve son écoulement naturel en s'échangeant contre le surplus des autres, puisque la capacité d'achat des uns et des autres se trouve étendue par le fait qu'ils ont une plus grande quantité de produits à ofïrir. Un accroissement général de la production, s'il est bien équilibré dans toutes ses parties, loin d'être une cause d'engorgement, facilite les échanges par l'extension des débouchés.

Cette théorie si connue des débouchés, à laquelle J.-B. Say a attaché son nom, rencontre cependant d'assez nombreux contradicteurs. La plupart des socialistes la repoussent, et restent attachés à l'idée d'un gênerai glut, d'un engorgement absolu, qui sera naturellement le terme de l'évolution capitaliste, et qui provoquera la rupture définitive de l'enveloppe pour donner naissance à l'ordre nouveau.

Telle est bien, semble-t-il, la pensée d'Engels dans VAnti-Dûhring. Développant sa thèse des antagonismes sociaux et des contradictions^ économiques suivant la dialectique hégélienne, Engels expose comment la perfectibilité du machinisme moderne, poussée au plus haut degré, se transforme, sous le coup de l'anarchie sociale de la production, en une loi implacable qui force le capitaliste industriel à toujours perfectionner ses machines et à toujours accroître leur force productive, tandis que la capacité d'extension du marché est contrôlée par des lois différentes et d'un effet bien moins énergique. De là les crises, dans lesquelles la collision économique est parvenue à son apogée. Le mode de production se rebelle contre le mode d'échange; la production capitaliste est devenue incapable de diriger dorénavant les forces productives qu'elle a créées, et ces forces productives poussent elles-mêmes de plus en plus impérieusement vers la solution de l'antagonisme, vers l'abolition de leur qualité de capital et vers la récognition pratique de leur caractère réel, celui de forces productives sociales. Le point où l'appropriation des. moyens de production et des produits par une classe est devenue ua.

obstacle au développement économique, politique et intellectuel de la société, ce point est aujourd'hui atteint; « La force expansive des moyens de production fait éclater les fers que la production capitaliste leur avait mis » '.

Cependant on ne trouve là qu'une simple affirmation. Pourquoi la capacité du marché ne s'étend-elle pas aussi vite que celle des forces productives? La question n'est pas résolue, et l'exposéxl'Engels resterait incomplet, si l'on ne recourait, pour Tinterpréter, à une théorie déjà développée par différents écrivains. Cette théorie, à laquelle Engels se réfère sans doute, est celle de la consommation insuffisante, d'après laquelle il y aurait désaccord constant entre la capacité d'expansion presque illimitée de la production et la capacité d'absorption du marché, qui est au contraire limitée; limitée, en effet, chez la masse des consommateurs, par la faiblesse de leurs moyens d'achat, et, chez les capitalistes, par les bornes naturelles de leurs besoins. Une partie du produit social, correspondant au revenu capitaliste non dépensé, se trouve donc en excès; et ce revenu non dépensé, mis en réserve par l'épargne, se transforme en nouveaux moyens de production qui ne font qu'aggraver pour l'avenir la surproduction ^

C'est ainsi que Sismondi, Rodbertus, et d'autres écrivains plus récents comme MM. Diihring, Hertzka et Hobson, ont cherché à montrer qu'il y a surpToduction universelle par le fait que les travailleurs ne reçoivent pas le produit intégral de leur travail, et n'ont même qu'une capacité d'achat toujours décroissante. La théorie se trouve, au surplus, expressément indiquée dans certains passages d'Engels et de Karl Marx. « 11 arrive, dit Engels, que le surtravail des uns engendre le chômage des autres, et que la grande industrie, qui parcourt le globe en quête de nouveaux consommateurs, limite chez elle les masses au minimum de la famine, et détruit de ses propres mains son marché intérieur. » ^ Et Marx, voulant montrer que plus la puissance productive se développe, plus elle rencontre comme obstacle la base trop étroite de la consommation, nous dit : « Quant à la puissance de consommation de la masse, elle dépend non de ce que la société peut produire et consommer, mais de la dis-

1. Engels, Socialisme ulopique et mcialisme scientifique, p. 26 et s., trad. Lafargue, Cerveaux, brochure (tirée de VAnti-Diihrinf/).

2. De Bcrgmaan, Geschichle der nalionalœkonomischen Krisentheorien, not. chap. m et vu, Sluttgard, Kohlammcr, 1895, in-S". — Ilandwôrt. d. Staatswiss. 2* édit., V Ki-isen, par Herkner.

3. Engels, Socialisme utopique et socialisme scientifique, p. 27.

tribution de la richesse, qui a une tendance à ramener à un minimum, variable entre des bornes plus ou moins étroites, la consommation de la grande masse; elle est limitée, en outre, par le besoin d'accumulation, d'agrandissement du capital, et dobtention de quantités de plus en plus fortes de plus-value »; en d'autres termes, la consommation est bornée par la faiblesse du revenu de la classe salariée, et par l'épargne reproductive de la classe capitaliste. Un peu plus loin, Karl Marx dira encore : « Actuellement, la cause ultime d'une crise réelle se ramène toujours à l'opposition entre la misère, la limitation du pouvoir de consommation des masses, et la tendance de la production capitaliste à multiplier les forces productives, comme si celles-ci avaient pour seule limite l'étendue absolue de la consommation dont la société est capable. » *

Mais Karl Marx et Engels ne pouvaient se contenter définitivement d'une explication aussi imparfaite des crises; car, s'il y avait réellement surproduction absolue par insuffisance de la consommation, tenant à l'exigu'ité des ressources chez les uns, à la satiété des besoins et à l'épargne chez les autres, on ne comprendrait pas comment la société capitaliste ne souffre pas d'un état de surproduction chronique, au lieu de subir de simples crises passagères; le mécanisme social, incapable de fonctionner normalement, aurait dû se briser depuis longtemps.

Aussi Engels dit-il lui-même, dans un autre passage de VAnti- Dûhring, que si la sous-consommation des masses est une condition essentielle des crises, elle ne saurait pas plus en expliquer la présence actue'lc que l'absence antérieure*. Et Karl Marx, dans une partie du Capital écrite postérieurement aux passages cités plus haut, déclare nettement que l'explication des crises par insuffisance de consommateurs capables de payer est une pure tautologie ; il fait remarquer, dans le même sens, que les crises surviennent précisément à la suite d'une période de prospérité pendant laquelle les salaires étaient au taux le plus élevé ".

La thèse de la consommation insuffisante est en effet insoutenable. Quels que soient les progrès de la production, la consommation (productive et improductive) ne lui est jamais inférieure ; et s'il arrive par fois que les producteurs sont obligés, pour écouler leurs marchandises,

1. Karl Marx, Le Capital, trad. Borchardt et Vanderrydt, liv. III, 1" partie, p. 207, et 2' partie, p. 20, Giard, 1901, 3 vol. in-8°.

2. Knjrels, llerrn Eur/en Dilhving's Umwàlzuiir/ der Wissenschafl, 4° édit., p. 308, Stuttgart, Dietz, 1001.

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