Karl Marx, Le Capital, trad. Borchardt, liv. Il, p
de les vendre au-dessous du prix de revient, cette situation ne se présente que d'une façon accidentelle et temporaire, et n'est nullement la conséquence nécessaire d'un vice constitutionnel du régime économique, ayant son origine dans les inégalités de la répartition capitaliste. Il est bien évident que les salariés ne reçoivent pas en salaires, et ne peuvent dépenser pour leur consommation une valeur égale à celle des produits fournis par leur travail; mais la part du produit social que les salariés ne peuvent acheter faute de ressources suffisantes n'est jamais, pour aucune fraction, en excès sur la consommation; si celte part n'est pas totalement dépensée par les capitalistes en consommations improductives, l'excédent qu'ils ont épargné se trouve employé en nouveaux moyens de production et en salaires affectés à la consommation; la totalité du produit social, consistant en objets de consommation et en moyens de production, trouve donc son emploi. L'épargne absorbée par les emprunts d'Etat s'emploie elle-même en constructions, matériel, etc., tandis que l'épargne affectée à l'achat de titres déjà existants dégage une égale quantité de capitaux, qui se tournent vers la production au lieu et place des capitaux nouvellement épargnés.
Si, à rni instant de raison, la surproduction générale par insuffisance de la consommation n'est pas théoriquement im.pliquée par la constitution du régime économique, elle ne l'est pas davantage dans les instants qui suivent. Peu importe l'accroissement de production qui résulte de l'épargne reproductive réalisée dans la période antérieure; peu importe môme l'état stationnaire de la population : les conditions d'équilibre entre la production et la consommation sont toujours les mêmes; le produit social tout entier, comprenant à la fois une plus grande quantité d'objets pour la consommation personnelle, et une plus grande masse de moyens de production pour l'épargne reproductive, peut toujours trouver son placement par voie d'échanges réciproques. Il est possible que les producteurs ne sachent pas se conformer à ces différentes destinations du revenu social, et qu'ils provoquent une crise par surproduction relative sur certains points, accompagnée de sous-production sur d'autres. Mais s'ils observent exactement les proportions entre les objets de consommation réclamés par les consommateurs et les moyens de production réclamés par l'épargne, ils évitent même les crises de surproduction partielle.
La surprvjduction générale n'est donc pas un mal organique inhérent au régime de la répartition. Aussi Marx tente-t-il par d'autres voies de rattacher les crises à un vice essentiel de rorganic-ation capi-
talistc. Tantôt il les attribue à l'expansibilité intermittente du système de fabrique, et à sa dépendance vis à-vis du marché universel; mais ce n'est là qu'une constatation du phénomène au lieu d'une explication'. Tantôt il leur donne pour base matérielle le renouvellement périodique, et généralement décennal des éléments du capital fixe, bien que ce renouvellement ne s'opère pas simultanément dans toutes les industries '. Tantôt enfin il les rattache à la baisse continue du taux du profit : « En entraînant la baisse continue du taux du profit, le progrès de la productivité du travail donne le jour à une force antagoniste qui, à un moment donné, agit à l'encontre du développement de la productivité, et ne peut être vaincue que par des crises sans nombre. » En effet, poursuit-il, la baisse du taux du profit surexcite nécessairement la concurrence et provoque un redoublement d'activité du capital, puisque chaque capitaliste s'efforce de réaliser, par le perfectionnement des procédés et la multiplication des produits, un profit exceptionnel qui compense les effets de la baisse^.
Toutefois il ne s'agit pas là, comme on pourrait le croire, d'une explication nouvelle des crises. Si l'accroissement de la production, accéléré par la diminution du taux du profit, est une cause de surproduction générale, c'est que la consommation s'étend moins rapidement qu'elle; et Marx, pour l'établir, expose précisément ici la thèse de la sous-consommation des masses. Il est donc permis de penser que l'ensemble de la théorie se trouve implicitement condamné par le passage du livre II cité précédemment.
Toute cette question des crises, chez Karl Marx, est traitée d'une façon fragmentaire et obscure, et nulle part nous ne pouvons y saisir la trace d'un antagonisme fondamental qui doive aboutir un jour, par un excès de tension, à la rupture de la forme capitaliste.
Ce n'est pas que Karl Marx ait négligé de faire ressortir la délicatesse de l'organisme. On connaît la théorie magistrale, et d'ailleurs invérifiable, qu'il expose au livre II du Capital pour donner, après Quesnay, un aperçu synthétique de la circulation des richesses, un tableau économique des échanges qui s'effectuent entre les différentes classes de producteurs et de capitalistes. Au cours de cet exposé, Marx signale avec quelque complaisance les multiples occasions dans •lesquelles des crises peuvent se produire \ Mais ces crises éventuelles