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Le réf/ime socialiste, passim, not. p. 8, 31 et

société collectiviste est irrecevable, sous prétexte qu'elle prend pour base la nature actuelle de l'homme, c'est reconnaître que la société collectiviste suppose une transformation radicale de l'homme moral et intellectuel et nous jeter en pleine utopie, à échéance indéfiniment éloignée.

Les socialistes paraissent très forts dans leur rôle de critiques; mais la critique n'est que le côté négatif et trop facile de leur tâche; il est singulier que tant d'esprits positifs puissent se contenter d'une phrase sans cesse répétée sur la socialisation des moyens de production et l'établissement du mode de production et d'échange socialiste, sans être assiégés par le besoin de connaître la construction qui se dissimule derrière ce cliché. Or, après leur critique passionnée de l'ordre existant, les collectivistes font preuve eux-mêmes d'une lamentable impuissance. La plupart se contentent de travailler à la destruction d'un régime vicieux, et de prédire la socialisation des moyens de production, sans essayer de décrire la structure d'un organisme reposant sur cette forme de propriété sociale; ils estiment l'explication suffisante, lorsqu'ils ont proclamé que le socialisme est une nécessité historique. Les presse-t-on d'apporter des solutions positives? S'ils se décident à parler, c'est en général pour présenter le collectivisme intégral comme le type de la société future; ils ne craignent pas d'affirmer que l'évolution nous conduit à cet immense système pourvoyeur, à cette gigantesque organisation bureaucratique privée de nerfs et de muscles, aveugle et sans équilibre. L'esprit reste confondu devant l'abîme qui sépare la thèse historique des collectivistes, si laborieusement enchaînée, de leur construction sociale de l'avenir, si artificielle et si fragile.

Peut-être a-t-il fallu des promesses aussi vastes que l'expropriation totale des capitalistes et l'avènement d'une ère de bonheur universel pour soulever les masses, enflammer les enthousiasmes et répandre la foi qui inspire les dévouements aveugles. Sans doute, chez des populations impressionnables, de faible culture et d'imagination vive, un modeste programme de réformes partielles n'aurait pas recruté d'aussi nombreux et ardents défenseurs. Mais, au point de vue scientifique, le système collectiviste, comme la théorie marxiste de la valeur, est un poids mort pour une école. Et même au point de vue de la tactique du parti, il est probable que cette doctrine sera un jour une gêne et un obstacle. Il est impossible que les classes ouvrières, lorsqu'elles auront atteint sur le continent le même degré de maturité qu'en Angleterre, lorsqu'elles se donneront la peine de réfléchir à la construction collectiviste, n'en aperçoivent pas le néant.

Il a fallu, pour que la doctrine se propageât parmi elles, des conditions particulières d'inexpérience et d'irresponsabilité, qui résultaient d'un état social dans lequel elles n'avaient aucune part à l'administration des intérêts politiques et économiques. Ces causes s'alïaibliront progressivement, à mesure que la situation matérielle des travailleurs s'améliorera, que leur organisation se fortifiera, que leurs associations se développeront, que leur éducation se fera dans les syndicats, les coopératives, les juridictions professionnelles, les conseils du travail, les assemblées politiques, et que leur importance grandira dans la direction des affaires publiques.

Tant que le parti socialiste s'est appuyé exclusivement sur les ouvriers de la grande industrie, tant qu'il est resté sans influence sur le gouvernement des peuples, il a pu, en enfant perdu, caresser des chimères, et tracer dans l'absolu des plans de société dont la réalisation paraissait assez éloignée pour qu'il se crût dispensé de les soumettre à un examen réfléchi. Aujourd'hui, la situation est tout autre. Le parti commence à envahir les corps élus, les assemblées locales et les Parlements; il pénètre dans les municipalités, il a sa part dans le gouvernement de la chose publique; il entre tous les jours en contact plus intime avec les réalités et les conditions du pouvoir ; il se trouve obligé de regarder en face des éventualités jusqu'ici lointaines. Parvenu à l'âge adulte, il doit modifier profondément sa conception politique. Déjà, dans ses tentatives pour gagner à lui les classes rurales et la petite bourgeoisie, il a dû atténuer singulièrement la portée de ses principes, et promettre à ces nouvelles catégories d'adeptes que l'expropriation ne les atteindrait pas, A mesure que le parti socialiste gagnera en surface et prendra plus d'autorité dans l'administration des affaires publiques, il tendra davantage, comme certains signes le font déjà pressentir, à reléguer les déclarations collectivistes au rang des \ieilles formules qui continuent à figurer dans un programme par respect pour les apôtres disparus, mais qui ont perdu leur sens et leur vertu efficace; il portera tout son effort sur les réformes pratiques que comportent les divers milieux sociaux. Dans la mêlée des opinions, il restera, si l'on veut, le parti des novateurs les plus radicaux et les plus audacieux, le représentant le plus avancé des revendications populaires; mais il prendra plus clairement conscience des données scientifiques de l'évolution, et se contentera d'adapter à de nouveaux besoins le régime des échanges et de la concurrence. Le parti socialiste, s'il veut jouer un rôle sur la scène dumonde, doit dépouiller sa vieille forme révolutionnaire et devenir un parti réformiste.

Section III. — Socialisme sociétaire et coopératisme.

Le socialisme corporatif repose sur l'hypothièse que les associations libres de producteurs sont destinées à s'emparer de toutes les fonctions économiques de la société, en évinçant les entreprises capitalistes, même les plus puissantes, par le jeu de la concurrence ou par l'action des pouvoirs publics.

L'hypothèse d'une évolution naturelle des sociétés modernes vers l'ordre sociétaire est évidemment condamnée par l'expérience. Le développement des associations est sans doute très remarquable à notre époque; mais, parmi les associations si diverses qui se sont répandues dans le monde civilisé, les seules qui puissent avoir une signification favorable au socialisme sociétaire sont les associations de producteurs. Or, celles qui existent actuellement n'ont aucune valeur démonstrative à cet égard.

Invoquera-ton le magnifique épanouissement de la coopération rurale? Mais les coopératives agricoles n'ont presque jamais pour objet la culture en commun du sol; ce sont des associations de cultivateurs indépendants, qui limitent l'action collective à la préparation industrielle des produits agricoles, à l'achat ou à la vente, au crédit, à l'assurance. Il ne s'agit donc pas là d'une extension des entreprises collectives de production agricole aux dépens des entreprises individuelles ; la coopération rurale n'a rien de commun avec le socialisme sociétaire.

Les sociétés coopératives industrielles de production, au contraire, en contiennent le germe. Non sans doute qu'elles en représentent le type pur; l'individualisme y règne encore par les droits particuliers que les sociétaires conservent sur leurs apports, et par l'esprit d'exclusivisme qui écarte les auxiliaires de la participation aux bénéfices. Néanmoins, les sociétés de production sont assez rapprochées de la conception socialiste pour donner à une société où elles domineraient la structure qui convient au socialisme sociétaire. Mais, justement, l'histoire de la coopération de production, dans le demi siècle qui s'est écoulé depuis son origine, montre combien cette forme coopérative s'adapte difficilement au milieu social. Les sociétés de production végètent un peu partout; l'appui de l'Etat, les subventions budgétaires, ne parviennent pas à les galvaniser; confinées, sauf de très rares exceptions, dans la petite industrie, elles progressent à peine, et se montrent tout à fait impuissantes à éliminer les entreprises capitalistes. Il est de toute évidence qu'on ne

peut compter sur elles pour conquérir le monde capitaliste et transformer la société par la seule force de leur supériorité dans la concurrence.

Le socialisme corporatif, n'ayant aucune chance de se réaliser par la voie de l'évolution, ne pourrait donc triompher que par une révolution. Il faudrait qu'à la suite d'une vaste expropriation, l'État remît l'outillage complet de la production et de la circulation à des associations coopératives, la Mine aux mineurs, la Terre aux paysans associés, l'Usine aux ouvriers, la Voie ferrée aux employés, etc.; il faudrait aussi, pour prévenir le retour à l'ancien état de choses, que la loi interdît toute propriété individuelle sur les moyens de production ou sur les principaux d'entre eux. La violence à l'origine, la contrainte prolongée par la suite, sont les conditions de succès d'une forme socialiste qui prétend puiser dans l'esprit de liberté sa force vitale et sa légitimité.

Aussi n'est-il pas besoin d'insister sur l'invraisemblance d'un pareil bouleversement, impraticable au profit d'associations libres comme il le serait au profit de l'Etat ou des communes. En supposant même les faits accomplis, le socialisme sociétaire ne serait pas durable, s'il avait une origine aussi contraire à son essence. Un régime corporatif issu d'une révolution serait une création artificielle, sans force interne de développement, sans résistance contre les ferments de dissolution qui se développeraient en lui. Tandis que les associations prospères tendraient à se fermer pour garder le profit de leurs exploitations, les groupes fidèles au principe du libre accès végéteraient ou succomberaient, par défaut de discipline et d'activité chez leurs membres, par indifférence ou incapacité chez leurs chefs. En dehors des corporations, il faudrait lutter sans cesse contre les retours offensifs du capitalisme, contre le commerce, la banque et la spéculation, dont la puissance absorbante ne pourrait être domptée que par une série de coups de force et une inlassable persévérance révolutionnaire. Dans cette atmosphère de contrainte, le régime corporatif se flétrirait aussi vite que Findividualisme.

De tous les systèmes de socialisme sociétaire, le coopératisme est k seul qui puisse écarter les conséquences individualistes de la propriété corporative, en maintenant l'accès des associations librement ouvert; c'est aussi le seul qui puisse prétendre à un caractère pratique et se réclamer de l'expérience. Son régime de sociétés de consommation fédérées, possédant et gérant à leur profit des entreprises de production, est pratiqué avec succès en Angleterre; les Wholesales

anglaise et écossaise, dont nous connaissons le merveilleux développement, sont un objet d'envie pour la coopération européenne et un modèle qu'elle se propose d'imiter.

Ce sont là des faits, et non plus de simples créations de l'esprit; le coopératisme est réellement représenté par de vastes et puissantes fédérations, qui s'accroissent d'une façon continue dans leur pays natal. Cette fleur de la coopération, naturellement éclose d'une plante vivace, couronnera sans doute un jour les organismes coopératifs du continent à évolution plus lente, mais régulière et sûre.

Ceci dit, est-il permis de croire, avec quelques apôtres de la coopération, que le principe fédéraliste des coopératives anglaises est destiné à transformer progressivement et pacifiquement la société capitaliste? Marchons-nous à une sorte de fédéralisme économique, dans lequel les services de production et de circulation convenant à des besoins locaux seraient gérés par de libres associations de consommateurs, tandis que les services destinés à satisfaire des besoins plus étendus seraient entre les mains des fédérations coopératives? La question est posée, un peu prématurément peut être; il faut tâcher d'y répondre, en utilisant les quelques données d'une expérience encore bien courte.

Il serait audacieux de se prononcer aujourd'hui sur l'avenir lointain delà coopération; dans les vingt dernières années, les sociétés de consommation anglaises ont plus que triplé leur effectif, et presque quadruplé leur chiffre d'affaires; et certes, elles ne sont pas arrivées au terme de leur développement. Mais il serait naïf aussi de se dissimuler — et les penseurs du coopératisme ne se les dissimulent certainement pas — les colossales difficultés que la coopération rencontrera dans ses tentatives pour faire la conquête pacifique de la production capitaliste.

Les chiffres concernant la coopération dans le monde sont imposants par leur masse, et déjà propres à inspirer confiance; mais il ne faut pas non plus, sous l'impression d'un chiffre global, s'exagérer la place que la coopération occupe actuellement dans chaque pays. La réalité, c'est que les progrès des sociétés de consommation, bien que continus, sont assez lents partout ailleurs qu'en Angleterre ; c'est que ces sociétés sont presque inconnues dans un grand pays progressif comme les Etats-Unis; c'est enfin que le rôle des coopératives en face du capitalisme est encore exceptionnel. Sur le continent, la coopération de consommation est plutôt dans l'avenir que dans le présent.

11 ne faut pas oublier qu'en Angleterre môme, le capital des sociétés

de consommation ne représente encore qu'une minime fraction, la 500" partie peut-être, du capital national. Jusqu'ici, l'action des coopératives anglaises est restée nulle, ou à peu près, en agriculture, dans l'industrie minière, dans celle des transports, et dans beaucoup d'autres branches de la grande industrie. L'œuvre déjà accomplie dans le domaine de la production, si importante soit-elle, est presque insignifiante devant celle qui reste à accomplir. Acquérir et exploiter la plus grande partie du territoire agricole, créer des établissements industriels capables de lutter victorieusement contre les plus puissantes entreprises capitalistes, remplacer l'exploitation capitaliste des grands moyens de transport, chemins de fer et navigation maritime, par l'exploitation coopérative, telle est la tâche immense qui s'offre aux efforts des coopérateurs, s'ils veulent réaliser leur rêve de transformation sociale.

Actuellement, les sociétés de consommation anglaises ont un capital de 800 millions de francs, qui s'accroît régulièrement tous les ans et leur permet d'étendre leurs entreprises. Mais ce capital n'est pas un fonds de réserve collectif libre de toute charge ; il est fourni tout entier par des membres actionnaires et dépositaires, qui en perçoivent l'intérêt. Une partie des revenus capitalistes, Tintérêt, la rente du sol comprise dans l'intérêt du capital consacré à l'acquisition des terrains, continuent donc à peser sur les sociétés coopératives, qui ne peuvent distribuer aux consommateurs que l'excédent des profits qu'elles réalisent dans la production et dans les achats.

Les sociétés de consommation ne pourraient changer la face du monde par l'abolition des revenus capitalistes que si elles possédaient de vastes propriétés territoriales et d'énormes capitaux, entièrement libérés par amortissement de toute charge d'intérêt vis-à-vis des bailleurs de fonds et des actionnaires eux-mêmes; alors seulement, elles pourraient distribuer aux consommateurs associés les revenus du sol et des capitaux, et exercer une attraction suffisante pour priver de clientèle et de main-d'œuvre les entreprises capitalistes. Pour constituer ce fonds commun de jouissance collective, il faudrait accumuler une masse considérable de capitaux en les prélevant sur les bénéfices; de nombreuses générations de coopérateurs devraient s'imposer ce sacrifice continu, renoncer à la plus grande partie des dividendes semestriels, aux fonds de retraites, à tous les avantages pécuniaires de la coopération, pour que les générations futures jouissent un jour des bienfaits de l'affranchissement. Mais de tels sacrifices décourageraient les coopérateurs; les coopératives se trouvent ainsi enfermées à leur début dans une sorte de cercle vicieux. En

fait, le fonds de réserve des sociétés de consommation anglaises, constitué au moyen de prélèvements sur les bénéfices, s'élève à la modeste somme de 50 millions. Les coopératives modernes conservent donc au capital son salaire; il est vrai qu'il n'est pas indifférent de le réduire au rôle de salarié.

M"* Sidney Webb, dans son beau livre sur le Mouvement coopératif en Grande-Bretagne, fait remarquer que le mouvement n'atteint pas ceux qui sont placés trop haut ou trop bas dans l'échelle sociale : ni ceux qui vivent dans le luxe, ni ceux qui vivent dans la misère sous la servitude du crédit; les quatre cinquièmes de la classe ouvrière y sont encore étrangers. D'autre part, les sociétés coopératives ne restent fidèles à leur principe démocratique qu'à la condition de ne vendre qu'à leurs membres et de ne pas réaliser de profits sur des étrangers; sinon, elles cèdent à la tentation de se transformer en exploitations capitalistes, et de fermer leurs portes pour garder leurs profits. Si, pour cette raison ou pour d'autres, les associations doivent laisser en dehors de leur action les entreprises qu'elles ne pourraient exploiter pour l'usage exclusif de leurs membres, chemins de fer, navigation maritime, mines, cultures spéciales, grande industrie textile, métallurgique et autres, entreprises d'eau et de gaz, commerce d'exportation, etc.. comment peut-on attendre une rénovation sociale d'un instrument aussi limité?

Aussi M™^ Webb pense-t elle que la démocratie industrielle ne pourrait être complète sans certaines mesures socialistes de contrainte telles que taxations multiples sur la richesse acquise, et expropriation — qui ne serait pas nécessairement sans indemnité — de toutes les portions de la richesse publique qui conviennent à l'administration publique. M. Andler fait de même appel à l'État pour vaincre la résistance de certains monopoles, et pour hâter l'appropriation corporative par des mesures restreignant l'étendue et la durée des dividendes dans les sociétés de capitaux. Il est difficile au coopéralisme, quand il se propose de transformer la société, de se résigner à la lenteur du mouvement naturel des faits. Mais si la coopération, pour s'étendre, faisait appel à la contrainte, ne perdrait-elle pas sa vertu propre et sa puissance interne, qui est dans la liberté? Ne soulèverait-elle pas contre elle les mêmes résistances que le socialisme d'Etat cherchant à se réaliser par la force? Les voies révolutionnaires ne semblent pas convenir à la coopération.

La société moderne est un milieu complexe composé d'éléments extrêmement variés et souvent antagonistes, qui cherchent tous à

vivre et à se fortifier : grands établissements capitalistes, petites entreprises agricoles, industrielles et commerciales, sociétés de consommation, associations rurales, syndicats professionnels, entreprises industrielles de l'État et des communes, etc. Si l'un de ces éléments avait la prétention de se soumettre les autres et de les absorber, il se heurterait à toutes les forces d'opposition des existences menacées. Aucun système radical, ni l'individualisme absolu, ni le collectivisme intégral, ni le coopératisme généralisé, ne paraît en mesure d'imposer sa solution simpliste à un organisme aussi complexe que celui des sociétés contemporaines.

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