Lwbkncchl, Zukunflslaaltiches, Gosmopolis, janv
3. Destrt'e et Vandervelde, Le socialisme en Belgique, p. 290, Giard, 1898, in-12.
4. Discours du IG juin 1896, Journ. 0/f., Déb. pari., Ch. des dép., p. 907, cul. 3, et 908, col. 2.
6 LES SYSTÈMES SOCIALISTES ET L'lVOLUTION ÉCONOMIQUE
précision les formes qu'il prendra. 11 est donc ridicule d'exiger des socialistes qu'ils décrivent le plan de la société future et les mesures de transition. Les socialdémocrates doivent écarter les fantaisies reposant sur des hypothèses, et se contenter de rechercher la direction que prendra le développement économique lorsqu'il sera placé sur une base socialiste'.
Les divers congrès socialistes se sont eux-mêmes strictement renfermés dans la formule de Marx. Le programme d'Erfurt, qui est celui de la socialdémocratie allemande depuis 1891, ne porte rien de plus : « C'est seulement par la conversion de la propriété privée capitaliste des moyens de production — terre, mines, matières, instruments, machines, moyens de transport — en propriété sociale, et par la transformation de la production marchande en production socialiste exercée par la société pour elle-même, que la grande exploitation et la productivité toujours croissante du travail social cesseront d'être, pour les classes jusqu'ici exploitées, une source de misère et d'oppression, pour devenir une source de souverain bien et de perfectionnement harmonieux en tout sens. » Le Congrès de Hanovre, en octobre 1899, sur la proposition de M. Bebel, s'est encore borné à mentionner dans ses résolutions la socialisation des moyens de production et l'établissement du mode de production et d'échange socialiste, sans fournir aucune indication sur ce mode de production et d'échange.
Il était pourtant difficile au parti socialiste de se maintenir rigoureusement dans cette posture dédaigneuse et énigmatique. La propriété collective des moyens de production ne peut être conçue indépendamment d'un certain mode de production et d'échange, d'un certain système de la valeur ; parler de propriété collective sans indiquer, au moins dans ses traits essentiels, l'organisation sociale qu'elle implique, c'est en dire trop ou trop peu, c'est se dérober devant une explication dont on est comptable, par cela seul qu'on a prophétisé la socialisation des moyens de production.
Au reste, rien, dans h pure doctrine marxiste, n'interdit aux adeptes de faire des pronostics sur le régime de la propriété socialisée. Loin de là, Marx a dit lui-même, dans la préface du Capital, que si la société ne peut dépasser d'un saut ni abolir par décrets les phases de son développement naturel, elle peut abréger la période de la
1. Karl Kautsky, Das Erfurler Programm, p. 131 et s., Stuttgard, Dictz, 1892, in-12; Préface de Eia Blickin den Zulcunfsslaat d'Atlanticus, Stuttgard, Dictz, 1898, brochure.
gestation, et adoucir les maux de leur enfantement. Pour agir en ce sens, il n'est pas inutile que la société ait conscience de son but.
Le silence ne pouvait donc être qu'un calcul de tactique. Or, refuser indéfiniment toute satisfaction à de vaines curiosités, c'était assurément faire le jeu d'adversaires empressés à montrer le néant d'une doctrine incapable de s'affirmer dans sa partie positive. Si les formes sociales nouvelles sortent des anciennes par un développement organique, il doit être possible, lorsque l'élaboration est suffi samment avancée, de prévoir les modes dont la formation est en voie de s'accomplir. Se soustraire aux questions, n'est-ce pas avouer implicitement qu'on est trop loin du but de l'évolution pour l'apercevoir? Se taire était d'autant plus périlleux que, derrière le penseur, un autre homme est là qui se dresse, pressant et menaçant, « avec des mains noires et des yeux ardents ». Celui-là n'admet pas, pour la réalisation de ses espérances, une assignation à quelques siècles; il veut, lui aussi, entrevoir la terre promise, soulever le voile qui recouvre cet avenir socialiste si mystérieux et si troublant; cet homme-là, on ne peut reconduire comme un adversaire indiscret.
En vain disait-on que la Révolution française s'était faite sans que les hommes du xviii^ siècle eussent pu prédire les formes politiques et sociales de la société nouvelle, ni prévoir les grandes transformations économiques qui devaient résulter de la domination du Tiers État, du capitalisme et de la guerre des classes. S'il est une vérité banale aujourd'hui, c'est que la Révolution était faite dans les esprits avant de s'accomplir dans les faits. Quand elle- éclata, dit Louis Blanc dans son Introduction à l'Organisation du travail, chacun en aurait pu dresser le programme. Effectivement, ce programme tenait tout entier dans la littérature du siècle et dans les cahiers de 89.
Certes, les hommes de la Révolution n'avaient pu prévoir les transformations sociales qui se sont opérées au cours du xix*^ siècle, sous l'action du progrès scientifique déterminant l'expansion de la production capitaliste. Mais on ne demande pas non plus aux socialistes contemporains de prédire les déplacements de forces que le cours naturel des choses amènera au sein de l'appareil organisé qui doit constituer la société collectiviste. On leur demande seulement de décrire la structure de cet appareil et son fonctionnement, non sans doute dans ses multiples détails, mais dans ses pièces maîtresses. Tâche singulièrement plus difficile, à vrai dire, que celle des hommes qui préparèrent et accomplirent la Révolution de 1789; car ceux-là, visant surtout l'abolition des privilèges, des règlements
restrictifs, des charges féodales, pouvaient concevoir à l'avance un plan de société conforme à « l'ordre naturel et essentiel des sociétés humaines », comme disaient les Physiocrates ; conservant les organes essentiels du corps social, ils se proposaient seulement de les délivrer de leurs entraves artificielles pour assurer le libre jeu des forces individuelles, tandis que nos modernes socialistes ont à dessiner un plan de société dans lequel ces organes abolis doivent être remplacés par un mécanisme tout nouveau.
Quoi qu'il en soit de ces difficultés, l'heure était venue où il notait plus permis de se dérober; il fallait se découvrir, a A ceux qui nous demandent : que serons-nous demain? nous devons une réponse », écrit M. Jaurès en 1895*.
Les premiers essais sur le mode collectiviste remontent à une époque déjà éloignée. Le plus savant et le moins connu en France est celui de Rodbertus, leRicardo du socialisme, le maître de Lassalle et le précurseur de Karl Marx. Dès 1842, dans une œuvre d'un caractère purement abstrait, il avait exposé la théorie de la valeur fondée sur le travail, et montré son application dans une société hypothétique où il n'y aurait ni propriété, ni capital privé donnant des revenus; où l'Etat, seul propriétaire du capital social, administrerait toute la production, et où les travailleurs retireraient des magasins publics leur part du produit social au moyen de simples billets portant la valeur créée par leur travail -. Il entreprenait cette étude « non pas pour opposer à létat actuel un état meilleur, mais pour apprendre à mieux connaître l'un près de l'autre ». Il reprit encore par deux fois cet essai, pour donner une analyse plus profonde de l'unité de valeur représentée par l'heure de travail normal, principalement dans sa 4' Lettre sociale à von Kirchmann, composée en 1852 et publiée dix ans après sa mort, en 1885, sous le titre : Das Ka/,ilal'\ L'état qu'il décrit se distingue nettement du pur communisme par la propriété individuelle du travailleur sur la valeur entière de son produit, c'est-à-dire sur les objets de consommation qu'il acquiert dans la mesure de cette valeur. C'est donc le véritable collectivisme»
1. Voir aussi sa préface de Lasociété collectiviste, d'Henri Brissac, broch., Impr. de la Pelito République, 5* éd., iS95; et sa préface de L'application du sysl<)mc cotleclivi'le, de Lucien Deslinières, Lib. de la Uevue socialiste, 1809, in-8.
2. Uodbcrtus, Zur Erkenntniss unaerer slaalsnniihscliafllichen Zusliinde, p. 119. à 12.J, et 10.5 à 175, Neubrandenburg, Barnewilz, 1842, i)et. in-8.
3. Kodborlus-Jagelzow, Le capital, trnd. Châtelain, T" partie, chap. n, La production et la répartition dans une société où la propriété du sol et du capital n'existe pas, Giard, 1904, in-8. — Voir aussi Urr Normalarbeilstag, 1871, dan& Gesammelte kteine Schj'iften, éd. par Muritz Wirth, Berlin, 1890.
dans le sens le plus rigoureux et le plus complet. Rodbertus en concevait d'ailleurs la réalisation dans un avenir très éloigné \
La même année 1842, un autre Allemand, Wilhem Weitling, traçait le plan d'une société mi-partie communiste, mi-partie collectiviste, dont M. Antoine Menger a donné une courte analyse ^
L'exposé le plus connu du collectivisme pur est celui de Scliœffle, ancien ministre autrichien, dans un petit livre intitulé : La quintessence du socialisme"^, qui fut publié pour la première fois en 1874. Schœffle n'est pas un collectiviste; partant des données fondamentales du socialisme pour en déduire scientifiquement les conséquences, il se propose seulement d'éclairer les adversaires sur les points où leurs réfutations habituelles portent à faux, et les partisans sur les lacunes de leurs théories.
Avec moins d'autorité et plus de fantaisie, un Américain, M. Bellamy, dans un roman célèbre publié en 1888*, avait fait vivre la société de l'an 2000 organisée suivant les mêmes principes. William Morris composait aussi vers cette époque un roman du même genre, dont on ne peut tirer aucune indication sur l'organisation interne de la société nouvelle^ Enfin M. Bebel, dans son livre sur La femme^, édité pour la première fois en 1883, avait consacré tout un chapitre à la Socialisation de la société, mais sans nous renseigner encore d'une façon bien précise.
La littérature socialiste, encore insuffisante dans sa partie positive, s'est enrichie depuis lors; mais les plans d'organisation récemment présentés s'écartent tous plus ou moins du type collectiviste ordinaire, et cherchent à le corriger sur ses points les plus faibles. Dans son étude sur VOrganisaiion socialiste, publiée en 1893", M. Jaurès nous présente le collectivisme comme une forme destinée à succéder immédiatement à l'ordre capitaliste, mais appelée elle-
1. Rodbcrlus, Ziir Beteuchlung der socialen Fraqe, V partie, p. 329, 2° éd., Berlin, Putlkammer, 1890, in-8.
2. Weitling-, Garanlien der Harmonie und Freiheil, V éd., 1842, Vivis, Verlage des Verfassers. — Ant. Menger, Le droit au produit intégral du travail, trad. Bonnet, p. 229-231, Giard. 19O0, in-12.
3. Trad. B. Malon, 2" éd.. Société nouv. de libr. et d'éd., 1904, brociiure.
4. Bellamy, Looliing Bac/cward, traduit en français par Paul Rey sous le titre Cent ans après, Dentu, 1891, collect. à 60 cent.
5. W . Morris, News fro}7i nowhere, Londres, Longmans, S-édit., 1897, in-12; Nouvelles de nulle part, trad. La Chcsnais (extraits), Société nouv. de libr. et d'éd., H;02, in-12.
G. \)chc\, La femme dans le passe', le présent et l'avenir, trad. Rave, Carré, 1891, gr. in-8'.
7. Revue socialiste, n"' de mars, avril, juin et surtout août 1895 (Esquisse provisoire de rorganisalion industrielle); mai 189G.
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même à évoluer sans secousse vers le communisme libertaire. Il reste fidèle au principe de la valeur taxée en temps de travail; mais il tempère le collectivisme en donnant une certaine autonomie aux groupes de producteurs, et s'efïorce d'intéresser les travailleurs au progrès de la production en modifiant les bases de l'unité de valeur.
M. Georges Renard, en 1897, dans son Régime socialisipJ. altère plus profondément le type consacré du collectivisme en y introduisant, dans une certaine mesure, le jeu de l'offre et de la demande, sans renoncer cependant aux bons de travail comme intermédiaires d'échange. Il tend, comme M. Jaurès, à élargir et assouplir le collectivisme en le pénétrant de justice et de fraternité, et surtout en y mettant plus de liberté, conformément à la véritable tradition française, si hostile au fond à la conception matérialiste et autoritaire du socialisme allemand.
En 189G et 1899, deux socialistes, l'un Américain, M. Gronlund, l'autre Suisse, M. Suizer, ont été plus loin encore dans la voie des déformations ; ils ont généralisé l'application de l'offre et de la demande dans le collectivisme. Pour cette raison, et bien qu'ils excluent encore la monnaie métallique, leurs systèmes, comme celui de M. Georges Renard, ne figureront pas dans cette étude du pur collectivisme, et seront examinés au livre suivant.
1. Revue socialiste, 1897 et 1898. Publié ultérieurement en volume, Le rr'r/ime socialhle, 3' éd., Alcan, 1903, in-12.