SECOND TABLEAU
Toutes les passions sont en lui des fureurs.
Voltaire.
Les femmes dont le cœur est sensible et l'imagination vive sont rarement de véritables moralistes avec leurs enfants , leurs pupilles, leurs élèves, alors même que leurs principes et leurs intentions sont d une parfaite pureté ; plus elles ont de charme dans le caractère, de grâce dans l'esprit et de naturel, et plus communément elles sont sujettes à oublier l'austérité ou du moins la prudente retenue de la morale dans les longs entretiens où elles sont écoutées avec plaisir.
Retirée depuis vingt ans au fond d'un antique château , dans la 'province de
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Beira en Portugal, Mélinda de Mendocer après avoir successivement perdu son époux et sa fille unique, se consacroit entièrement à 1 éducation de la jeune Inès, sa petite -fille, dont elle étoit tutrice. Mélinda a voit passé à la cour une grande partie de sa vie , en y conservant des mœurs pures et des principes qui ne sétoient jamais démentis : elle y a voit eu de brillants succès par sa beauté, son esprit et ses talents. H y a bien peu de femmes de soixante ans qui ne désire en secret que Ion n'oublie pas tout-à-fait les succès de sa jeunesse quelle peut se rappeler sans rougir. Avec de l'esprit et du goût, les anciens militaires et les vieilles femmes ne se vantent jamais mal-à-propos de leurs triomphes passés ; mais ils ne laissent guère échapper une occasion d'en parler naturellement.
Mélinda navoit pas été impunément
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belle et spirituelle; l'envie, la méchanceté et la calomnie avoient plus dune fois troublé sa tranquillité : elle connoissoit toutes les peines que peuvent faire éprouver à une ame sensible et fière les injustices, les animosités sans sujet, les intrigues de la cour, et les amis légers ou perfides. Vivement frappée des écueils qui dans le monde environnent une jeune personne , elle a voit un désir sincère d'inspirer à Inès le goût de la solitude et un grand éloigneraient pour le monde ; mais, en lui peignant ses dangers, elle lui peignoit aussi ses plaisirs. Elle avoit beau l'assurer que le bal est fatigant, que la représentation est ennuyeuse , qu'on ne trouve à la cour qu'un brillant esclavage , Inès n'écoutoit que les descriptions qui lui paroissoient charmantes, et que son imagination embellissoit encore. Elle questionnoit sa grand'mère, qui lui fai-
soit le détail des fêtes qu'elle avoit vu donner pendant quarante ans, et qui n'oublioit pas celles dont elle avoit été l'objet, ni même les parures éclatantes qu'elle y portoit. Il est vrai qu'elle terminoit toujours ces récits en assurant Inès qu'une promenade dans une prairie ou dans un bois est mille fois préférable à tous ces vains amusements. Elle avoit raison ; mais Inès avoit vu tant de prairies ! elle ne connoissoit ni la cour ni le monde : on lui répétoit que ce monde étoit tumultueux, frivole, dangereux ; ce qui , loin de l'effrayer, excitoit en elle une vive curiosité. Enfin on avouoit qu'on y trouvoit une pompe imposante , des fêtes d'une grande magnificence, une élégance séduisante , une extrême variété de plaisirs, un luxe insensé, mais éclatant; et la jeune Inès, qui ne prêtoit qu'une attention légère aux réflexions morales et
aux épithêtes dénigrantes, se faisoit une idée délicieuse de cette méprisable frivolité, de cette dissipation fatigante, et et de ce luxe extravagant, dont la peinture ne laissoit dans son imagination que des tableaux riants et magiques.
Inès avoit une éclatante beauté qui faisoit souvent soupirer sa grand'mère; car Mélinda ne pou voit surmonter un sentiment pénible en pensant que cette figure ravissante ne brilleroit jamais à la cour. Mélinda avoit trop de raison pour ne pas savoir combien la beauté est un don frivole ; mais cet avantage est le plus séduisant de tous. Mélinda, malgré elle, n'en étoit que trop touchée ; mille fois , en regardant Inès, elle s'écria de premier mouvement : Quel bruit feroit cette figure-là dans le monde! Et puis elle déclamoit contre ce genre de vanité; elle disoit là-dessus d'excellentes choses , elle
les pensoit. Mais elle a voit appris à Inès quelle avoit une beauté incomparable.
Tnès savoit que cette beauté , faite pour tourner toutes les têtes, produiroit à la cour la plus vive sensation ; que sa grand'mère la contemploit avec délice, et qu'elle l'aimoit mieux que si elle n'eût eu qu'une figure ordinaire. Mélinda étoit bien décidée à soustraire Inès aux dangers du grand monde, et sa beauté même l'affermissent dans cette résolution ; néanmoins , lorsqu'elle fixoit les yeux sur elle , cette idée si sage lattendrissoit douloureusement. Quelle est la femme toujours d'accord avec elle-même? Les femmes ne peuvent exciter un enthousiasme universel et subit que par la séduction de la beauté , des talents et des grâces ; les plus raisonnables , en dédaignant ces hommages frivoles, ne les reçoivent jamais sans quelque émotion : on leur dé-
fend l'amour de la gloire \ on ne leur enseigne communément que l'art de plaire, en leur recommandant de n'y attacher aucun prix; on a toujours avec elles tant d'inconséquences, qu'il est bien juste de leur en pardonner quelques unes. Inès tenoit de sa grand'mère d excellents principes, et elle devoit à la nature une ame sensible, un caractère plein de candeur, et une douceur inaltérable. Elle venoit d'atteindre sa quinzième année , et Mélinda avoit déjà un projet arrêté pour son établissement.
Elle la destinoit, au fond de lame, à l'un de ses voisins, beaucoup plus âgé qu'Inès, mais jeune encore, et aussi distingué par les agréments et la solidité de son esprit que par ses vertus et l'élévation de SvS sentiments. Alonzo (c'étoit son nom) avoit vu naître Inès, et le plus touchant souvenir la lui rendoit double-
ment chère : quoiqu il n'eût que trentecinq ans, il n'avoit eu pendant long-temps pour elle qu'une affection paternelle ; mais cette tendresse si pure étoit devenue le sentiment dominant de son cœur.
Mélinda pénétra facilement tout ce qui se passoit au fond de son ame ; la maternité donne, à cet égard, plus de finesse d'observation que n'en a jamais donné la coquetterie. Alonzo étoit aimable : il a voit delà fortune, une grande naissance; il aimoit la solitude ; il n'alloit presque plus à la cour, et passoit sa vie dans ses terres : enfin il avoit dit souvent à Mélinda que s'il se marioit il ne méneroit jamais sa femme à Lisbonne ; et Mélinda se décida à lui confier le destin d'Inès. Cependant l'extrême jeunesse d'Inès paroissoit aux yeux du sage Alonzo un grand obstacle aux vœux secrets de son cœur ; et il n'osoit se livrer à ses sentiments, en songeant qu'un
mariage est rarement heureux avec une telle disproportion d'âge. Il étoit dans cette pénible indécision , lorsqu'il fut obligé de faire précipitamment un voyage à Lisbonne. Il partit, et laissa un grand vide dans le château de Mélinda. Inès n éprouvoit pour lui que l'affection quelle auroit eue pour un père : elle savoit qu'il avoit jadis été l'ami le plus intime du sien; elle le révéroit, elle le trouvoit aimable; et, quoique sa conversation, toujours instructive et solide, fût en général sérieuse , il parloit bien , et elle aimoit à l'écouter. D'ailleurs c'é toit un ami, c'étoit le seul tiers qui rompît un éternel tête-
à-tête.
Alonzo revint au bout d'un mois, et fut reçu avec une joie qui le toucha vivement. On lui fit mille questions sur son voyage et sur la cour. Mélinda l'interrogea sur les gens à la mode de son temps;
ne les ayant pas vus vieillir, leurs figures étoient restées gravées dans son imagination telles quelle les avoit vues jadis : elle étoit fort étonnée d apprendre que l'un étoit sourd, un autre dévot, un autre ennuyeux et taciturne. Alonzo parla du jeune prince royal dom Pèdre, et ce fut avec une extrême tristesse : quel malheur pour le Portugal, dit-il, lorsque ce jeune prince montera sur le trône ! Comment ? dit Mélinda , vous m aviez dit qu il est si brave, si généreux. Ah! repartit Alonzo, sans doute dom Pédre a de grandes qualités. Je 1 ai vu montrer la plus brillante valeur dans la dernière campagne, et il n avoit alors que dix- huit ans; il en a vingt aujourd'hui : il est libéral ; il a de la franchise, de la droiture dans le caractère, et de la constance dans ses attachements; mais en lui tout est extrême ; sa magnificence va jusqu'à la prodigalité;
il est impérieux, et dune violence qu'il porte souvent jusqu'à la fureur. Ou peut à-la-fois citer de lui un nombre égal d'actions magnanimes et d'actions pleines de férocité. Quel dommage ! reprit Mélinda;
on dit d'ailleurs qu'il est si beau !
Mais, poursuivit- elle, une grande passion corrigeroit ses vices , et avec sa grandeur dame il pou ri oit un jour régner avec gloire. Quelle femme, dit Alonzo, pourroit s'attacher à un homme de cet effrayant caractère ? Eh bien , repartit vivement Mélinda, ces caractères-là ont souvent inspiré des attachements passionnés à des femmes sensibles et vertueuses. Nous aimons à faire des conversions Mais, reprit Alonzo avec un
sourire un peu amer, si l'on échoue dans
cette ambitieuse entreprise Il est
vrai, interrompit Mélinda, qui s'aperçut enfin qu'Inès écoutoit cet entretien avec
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avidité, il est vrai qu'il y a toujours une grande témérité dans cette espérance.
Une femme véritablement raisonnable ne s'attache qu'à celui dont tous les sentiments s'accordent avec les siens , et dont elle peut admirer les actions et la conduite. Mélindafut très satisfaite d'ellemême après avoir prononcé gravement ces paroles. Mais Inès ne l'écoutoit plus. Mélinda ignoroit que les lieux communs les plus sensés ne réparent jamais des saillies imprudentes.
Cette conversation devint pour Inès le sujet des plus dangereuses rêveries.
Elle se rappeloit sur-tout que sa grandmère avouoit que les hommes d'un caractère impétueux , violent , emporté , inspiroient souvent des sentiments passionnés aux femmes les plus vertueuses, parcequ elles aiment à faire des conversions. Oui, sedisoit Inès, je cou-
cois qu'en effet il est doux de s'occuper du soin de perfectionner le caractère de l'objet qu'on aime. Combien on doit s'attacher à celui qu'on a rendu meilleur !.. * Cette idée ne frappa que trop vivement Inès : en songeant au bonheur d'exercer un si noble empire, elle pensoit toujours à dom Pèdre ; car ce prince étoit le seul homme qu'on lui eût peint sous de semblables traits, et cette image redoutable lui inspiroit plus détonnement et de curiosité que de frayeur. Dans les entretiens avec Alonzo, lorsqu'on parloit de la cour, Inès faisoit toujours quelques questions sur dom Pèdre; et Alonzo conta de ce prince plusieurs traits de générosité qui se gravèrent pour jamais dans la mémoire d'Inès.
Un soir, Mélinda, voulant augmenter l'estime et l'amitié d'Inès pour Alonzo ? pria ce dernier de conter son histoire,
Ce récit, ajouta-t-elle, me retracera le plus douloureux souvenir ; mais Inès est maintenant digne de l'entendre , et je veux quelle connoisse toute la délicatesse et toute la générosité de vos sentiments. A ces mots, Alonzo, cédant aux instances réunies d'Inès et de Mélinda, prit la parole en ces termes :
« L'imagination est sans doute l'un des plus beaux dons de la nature; c'est elle qui , franchissant toutes les distances , embrassant tous les temps , créant toutes les fictions , sait embellir à son gré le songe de la vie, soit en nous réunissant par la pensée à l'objet chéri dont le sort nous sépare, soit qu'en nous arrachant au spectacle affreux des misères humaines elle nous fasse rétrograder vers le passé, pour nous offrir, au milieu d'un siècle de fer, le tableau ravissant des jours heureux de l'âge d'or; c'est elle qui, faisant
de l'espérance une félicité réelle, nous donne le pouvoir et de dérober à l'avenir les biens qu'il semble nous promettre, et de jeter un voile épais sur tous les maux qu'il laisse entrevoir-, c'est elle enfin qui, détachant de la terre des âmes privilégiées, leur découvre les abymes et les trésors de l'éternité, en les transportant, par un élan sublime, à la source même de la perfection , du bonheur et de la gloire. Si la vertu n'est pas l'aliment de ce flambeau céleste, il ne s'éteint pas, mais il change de nature ; il devient un feu destructeur, il embrase sans éclairer, il consume, il dévore. Quand l'imagination n'est pas réglée par la raison et la sagesse, nous sommes toujours ou les jouets coupables ou les victimes de son ardeur et de ses illusions. Grâce au ciel, mon imagination ne m'a rien fait faire de criminel-, mais elle a bouleversé ma
destinée , et vous verrez qu'elle ma causé des tourments inexprimables durant ma première jeunesse.
« Je fus élevé en province , dans ce même château voisin du vôtre, et que j'habite depuis seize ans. J'avois cinq ans lorsque je perdis ma mère. A cette époque, mon père devint le tuteur du vôtre, ma chère Inès ; ce fut un dépôt que lui confia un ami en rendant le dernier sou* pir. Et je m'accoutumai bientôt à regarder Rodrigue de Castro comme le frère le plus chéri. Il étoit plus âgé que moi de six ans*, et cette supériorité d'âge si marquée, sur- tout dans l'enfance, lui donna sur mon cœur et sur mon esprit un ascendant qu'il a toujours conservé.
Il avoit un caractère obligeant et doux, une ame sensible et généreuse ; je m'attachai passionnément à lui, et le temps accrut encore un sentiment fondé sur la
reconnoissance ; car Rodrigue fut à-lafois le compagnon de mes jeux, Fami le plus aimable, et mon véritable instituteur. Il m'inspira le goût de la lecture et de l'étude ; c'est de lui que j'ai reçu la plus solide instruction , celle qu'on acquiert sans ennui. J'écoutois avec plaisir un maître qui, en sortant des leçons, couroit, sautoit, grimpoit sur les arbres, et jouoit avec moi.
« Lorsque j'eus atteint ma dix-huitième année, mon père me mena à Lisbonne, et me présenta à la cour ; ensuite nous retournâmes dans notre solitude. Rodrigue , dans le monde depuis quatre ou cinq ans, passoit toujours avec nous une partie de la belle saison. Il vint nous rejoindre vers la fin du printemps ; et je fus frappé de la profonde mélancolie que je remarquai dans tous ses entretiens, et qui paroissoit même altérer sa santé. Je
Je questionnai avec tout l'intérêt de la plus vive amitié ; et il m'avoua qu'une passion malheureuse étoit l'unique cause de sa tristesse. Il étoit depuis trois mois éperdument amoureux d'une jeune personne dont les parents a voient déjà fixé rétablissement avec un autre. Je lui demandai comment il avoit pu s'attacher à une personne dont la famille avoit pris de tels engagements. Je 1 ignorois, répondit-il. J'avois entendu parler de sa beauté ; j'eus la funeste curiosité de la voir. On ne la mène point encore dans le monde ; sa mère ne reçoit point de jeunes gens, et vit elle-même dans une grande retraite. Enfin j'appris qu'elle alloit souvent , à sept heures du matin , dans une église près du palais ; j y allai : je la vis ; je m agenouillai à côté d'elle ; et, au pied de lautel où elle faisoit sa prière, je fis le serment de renoncer à l'hymen si mes
vœux étoient rejetés — J'ai demandé sa main ; on a répondu quelle étoit promise à un autre ; on a refusé de me voir. Je suis sans espérance, et le plus infortuné de tous les hommes.
« Tel fut le récit de Rodrigue. Je ne connoissois pas l'amour ; mais je voyois mon ami souffrant et malheureux, et ses peines me déchiroient le cœur. Il me confia le nom de celle qu'il aimoit ; elle s'appeloit Antonia de Mendoce. Je me promis d'engager mon père à faire encore en faveur de Rodrigue quelques démarches auprès de la famille de cette jeune personne. Le soir même de cet entretien, mon père me fit appeler dans son cabinet. Je m'y rendis aussitôt. Je trouvai mon père assis devant une table , sur laquelle étoient posées des lettres ouvertes, qu'il venoit de recevoir et de lire. Il avoit un air solennel qui me frappa. Il
m'ordonna de l'écouter avec attention, et me tint ce discours : Ma jeunesse s'est passée dans le célibat, et elle a été fort orageuse. Je me suis marié à quarantehuit ans, et mon mariage n'a pas été heureux. J'ai voulu que du moins la triste expérience que j'ai acquise vous fût utile. Je vous ai élevé dans la solitude, décidé à ne vous faire entrer dans le monde qu'en vous donnant une compagne aimable. Celle que je vous ai choisie est la plus belle et la plus charmante personne qui existe. Elevée à l'écart, comme vous, par la mère la plus tendre et la plus éclairée, elle ne connoît ni le monde ni les vains plaisirs de la dissipation. Sa mère vous a vu, vous lui convenez; j'ai reçu sa parole, et j'ai donné la mienne. Cependant , forcé de revenir ici pour y terminer quelques affaires relatives à votre mariage, il a été décidé que vous
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ne seriez présenté à votre future épouse qu'à notre retour à Lisbonne. J'ai fini tout ce que je voulois faire; nous partons demain. Après cette explication , mon père me dit le nom de l'épouse qu'il me destine. A ce nom, je tressaille : c'étoit celui de la jeune personne que Rodrigue aimoit si passionnément, c'étoit Antonia de Mendoce ! Je me décidai sur-lechamp à tout avouer à mon père. Ce récit le surprit étrangement. Il avoit une vive affection pour Rodrigue ; néan^ moins, lorsque j'offris le sacrifice de cet établissement, il s'y opposa avec force. Mais je ne me rebutai point: Songez, lui dis-je, que Rodrigue est un ami que je dois regarder comme un frère ; si j'épouse celle qu'il aime, je le perds pour jamais, et je le regretterai toujours; il est éperdument amoureux , et moi , je n'ai jamais vu celle qu'il aime. Pour-
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rois- je de sang froid lui ravir le bonheur de sa vie! Sa naissance est illustre, sa fortune est plus considérable que la mienne : nous avons reçu la même éducation, les mêmes principes : son père, en mourant , vous a confié le soin de sa destinée; il vous est cher; il vous sera facile de le substituer à ma place; il est beau, jeune, aimable et vertueux; son âge convient même mieux que le mien à une personne de dix -sept ans. Toutes ces raisons ébranlèrent mon père. Je redoublai mes instances avec tant de chaleur, qu'enfin il y céda. Il fut convenu qu'il partiroit seul pour Lisbonne le lendemain matin à la pointe du jour, et que, jusqu'à son retour, je cacherois à Rodrigue tout ce qui venoit de se passer entre nous. Je le promis , et je tins parole. En sortant du cabinet de mon père, j'allai m enfermer dans ma chambre. Je
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voulois y penser à la félicité que je préparois à Rodrigue; ce tableau, que mon imagination se représentoit vivement, me causa plus de trouble que de joie. ... Je m'étonnai de me trouver si refroidi sur le bonheur d'un ami si cher, et sur l'action généreuse que je venois de faire. Je passai une nuit remplie d'agitations ; mes pensées étoient encore raisonnables, mais elles n'étoient plus d'accord
avec mes impressions Je me levai un
peu avant le jour; et, en voyant que les domestiques s'occupoient des préparatifs du départ de mon père, j'éprouvai une sensation pénible. Mon père me demanda si toutes mes réflexions étoient faites. Cette question augmenta mon trouble secret*, mais je répondis d'un ton ferme que je pensois comme la veille. Quand je vis mon père monter en voiture, je sentis mon coeur se serrer ^ et je restai
consterné. La présence de Rodrigue m'embarrassa. Il a voit entièrement ignoré le projet de mon mariage, et il n'avoit pas le moindre soupçon de ce qui se négocioit en sa faveur. Je redoutois sa
conversation Il ne me parla que de
son amour et des perfections d'Antonia , dont il ne prononcoit jamais le nom sans me causer une sorte d'anxiété, qui devint chaque jour plus douloureuse. J'écoutois avec saisissement l'éloge de cette beauté ravissante; je ne pouvois croire que ce portrait fût embelli par l'amour, puisque mon père m'âvoit dit les mêmes choses. Enfin ce langage d'un amant passionné sans espérance me faisoit connoître toute la violence d'un sentiment dont jusqu'alors je n'avois pas eu d'idée. La situation malheureuse que me dépeignoit Rodrigue n'étoit plus la sienne, quoiqu il le crût encore ; et, quand il me
eonfioit ses souffrances, je croyois entendre une trkte révélation de ma destinée. Je me répétois intérieurement :
Quoi ! j'ai dédaigné , j'ai refusé la main de la plus charmante personne qui existe!
Que ferai-je désormais de cette pensée?
et comment m'y soustraire ? . Je demandai à Rodrigue si, le jour où il avoit vu à l'église celle qu'il adoroit, il avoit obtenu d'elle un regard. Il me répondit qu'elle prioit avec tant de ferveur, que rien n'auroit pu la distraire, et qu'elle n'avoit pas même jeté les yeux sur lui. Cette réponse me satisfît ; elle m'assuroit que Rodrigue n'avoit pu produire la plus légère impression sur cette jeune personne. Le tourment intérieur que j'éprouvois s'accrut tellement, que je frémissois en pensant au retour de mon père. Il ne revint qu'au bout de quinze jours. Nous allâmes à sa rencontre. J etois
si oppressé, qui! me fut impossible de proférer une seule parole. Mon père nous emmena dans le salon , et là , en ma présence, il conta à Rodrigue tout ce que j'avois fait pour lui, et il finit par lui annoncer que 1 échange étoit accepté, qu'il épouseroit sous trois semaines l'objet d'une passion si violente, et que nous partirions le lendemain pour Lisbonne.
Piodrigue éperdu se jeta dans mes bras avec un transport de joie et de reconnoissance qui suspendit quelques instants ma folie. Qui pourroit être insensible à la gratitude passionnée d'un ami, aux éloges d'un père révéré, et à la gloire de jouer un rôle véritablement généreux? Mais, quand je me retrouvai seul, je repris toute ma foiblesse. L'ivresse dans laquelle je voyois Rodrigue me donnoit l'idée d'une félicité qui séduisoit également mon cœur et mon imagination. Pour
conserver un ami, me disois-je, j'ai refusé d'unir mon sort à celui d'une personne aussi accomplie par ses sentiments , sa modestie, ses grâces, que par sa rare beauté; et cet ami, je le perds! Puisque je ne pourrois supporter la vue de son bonheur et la présence de son épouse, je
dois fuir Je voyagerai jusqu'à ce que
j'aie recouvré la raison et la tranquillité. Je m'arrêtai à cette résolution , et à celle de ne point assister au mariage. J'en trouvai un prétexte assez simple. Je dis à Rodrigue et à mon père qu'après le refus que j a vois fait et l'échange que j'avois proposé, je ne pourrois paroître à cette noce qu'avec une sorte d'embarras. Je croyois que Rodrigue combattroit cette idée; mais, au contraire, il en loua la délicatesse , et l'approuva' avec une promptitude qui me blessa ; car il y avoit dans mon esprit et dans mes sensations
une étrange bizarrerie depuis que je m'abandonnois en secret à tous les tourments de la plus violente jalousie.
u Rodrigue et mon père partirent, et je restai seul dans ce vieux château devenu désert. On étoit aux derniers jours de l'automne ; la tristesse de la saison ne saccordoit que trop avec la disposition de mon ame. Le château étoit situé sur le bord de la mer : les orages, si fréquents à cette époque de Tannée, faisoient sur mon esprit une impression dont rien ne peut donner l'idée; je croyois voir des tempêtes pour la première fois de ma vie ; il me sembloit que la nature entière étoit bouleversée. Ce désordre affreux, en me peignant celui de mes pensées et de mes sentiments , laugmentoit encore ; et néanmoins un charme indéfinissable m'attachoit à cette contemplation. J'er^ rois dans les longues galeries du château
ou dans le parc -, j ecoutois avec émotion le mugissement des flots, le sifflement du vent, formant des sons aigus ou de lamentables gémissements à travers les créneaux des antiques tourelles et des vieux murs lézardés , et le bruit des feuilles desséchées tombées des arbres , que je froissois , et que je foulois aux
pieds en marchant Je m'enivrois
de tristesse, afin d'avoir le droit de me plaindre. Je me rappelois avec amertume que Rodrigue n'avoit montré ni le désir de m'emmener, ni le regret de me quitter; je l'accusois d'ingratitude Et,
mécontent de lui, et sur- tout de moimême, je passai huit jours dans un état inexprimable d'abattement et de mélancolie. Il me sembloit que j etois abandonné, oublié de l'univers entier. J 'a vois toujours devant les yeux un objet enchanteur, une figure parfaite à laquelle
mon imagination prodiguoit tous les charmes, toutes les perfections; je savois quelle a voit des cheveux blonds , et de grands yeux bleus et touchants , de longues paupières noires On m'a voit dépeint la régularité de ses traits, leclat de son teint, l'élégance de sa taille : je n'avois à créer que sa physionomie ; je me
la représentois céleste et ravissante
Cette image divine me poursuivoit en tous lieux; et vous seule au monde, ma
chère Inès , pouvez me la retracer Je
reçus enfin des lettres de Lisbonne , qui m'apprirent que Rodrigue étoit le plus heureux de tous les hommes-. Ce fut ainsi, chère Inès , que se lit le mariage de Rodrigue de Castro avec la fille unique de Mélinda, avec celle qui devoit vous donner le jour Rodrigue m'écrivit pour
me parler avec enthousiasme de son bonheur. Cette lettre acheva d'égarer ma
tête Mon père me mandoit * qu'un
léger dérangement de santé Fobligeoit à rester encore quelques jours à Lisbonne, et qu'ensuite il viendroit me rejoindre, et passer encore avec moi six semaines dans sa terre. Mais le surlendemain je reçus un courrier qui m'annonça qu'il étoit dangereusement malade , et qu'il me demandoit. Je ne pensai plus qu'à l'aller rejoindre, et je partis sans délai. Arrivé à Lisbonne , je trouvai mon père dans l'état le plus alarmant. Rodrigue m'avoit remplacé près de lui en mon absence ; il l'a voit constamment veillé. Nous ne parlâmes que de nos inquiétudes-, nous pleurâmes ensemble. Rodrigue partageoit ma douleur; et dans ces premiers moments je ne vis plus en lui que le plus tendre frère. J'exigeai qu'il allât se reposer, et je m'enfermai dans la chambre de mon père. Il passa la nuit
60 INÈS DE CASTRO, assez tranquillement ; et le lendemain matin , les médecins le trouvant beaucoup mieux, je repris de l'espérance, et j'allai par son ordre, au déclin du jour, me jeter sur mon lit. Je n'y goûtai point le repos. Je me levai au bout de quelques heures ; il n'étoit pas encore minuit : je traversai deux antichambres et un cabinet qui précédoit la chambre de mon père, et qui dans cet instant n'étoit point encore éclairé ; mais il y avoit des lumières dans la chambre , et la porte en étoit ouverte. Lorsque je fus à la moitié du cabinet obscur que je traversois , j'aperçus sur le lambris de la porte l'ombre en profil d une jeune personne. Je ne pou vois méconnoître ce profil, qui représentoit une figure céleste Au même instant j entends une voix d'une douceur enchanteresse prononcer ces paroles : II est minuit Je recule , en m'écriant : C'est
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elle. Et ce toit en effet Antonia. Je retourne précipitamment dans ma chambre , en ordonnant à mes gens de dire , si Ion vient me demander, que je suis profondément endormi. Cette vision, cette ombre angélique dévoient rester à jamais
gravées dans ma mémoire Je connois-
sois enfin le genre de physionomie de cet objet adoré , et jusqu'alors entièrement inconnu. Elle n'étoit plus pour moi une beauté idéale : je ne la vois vue qu'en profil \ mais il m était facile de colorer cette ombre divine et de me la représenter sous tous les aspects. J'avois entendu le son mélodieux de sa voix. Mon imagination , s'arrêta nt sur une image invariable , fixoit en même temps au fond de mon cœur une passion aussi bizarre que violente Tout-à-coup j'entendis un carrosse sortir de la maison. Je supposai que cetoient Rodrigue et sa
jeune épouse qui s'en alloient après avoir fait une visite à mon père. Je ne me trompois pas; et, lorsque j en eus la certitude, je retournai dans l'appartement de mon père , que je trouvai si calme , qu'il me parut être hors de danger. Je m'assis dans un fauteuil au chevet de son lit, et aussitôt je m'aperçus qu'une odeur délicieuse embaumoit ce fauteuil. ... Ce parfum fît palpiter mon cœur ; il déceloit celle qui s'étoit assise à cette même
place Je jetai les yeux sur le lambris
qui m'avoit offert son image ; je crus
revoir encore cette ombre fugitive
Je Fentendois dire : Il est minuit
Je tombai dans une rêverie dont rien ne put me distraire pendant plus dé deux heures. Enfin mon père m'en arracha, en m'ordonnant d'aller me coucher. J'obéis.
Mais au milieu de la nuit on vint me réveiller. Mon père se mouroit ! Au
désespoir, j'envoyai chercher Rodrigue.
Il accourut aussitôt. Tous nos soins furent inutiles ; deux heures après je perdis mon vertueux père. Il expira dans nos bras, et je n'a vois que dix -huit ans! Rodrigue, renfermé avec moi, ne me quitta point dans les premiers moments d'une si juste douleur-, et, lorsque j'eus rendu les derniers devoirs à mon père, je partis précipitamment sans faire mes adieux à Rodrigue; j'allai m'ensevelir dans le château où j'avois été élevé, et de là j'écrivis à Rodrigue que je voulois y passer quelque temps dans une retraite absolue. Je restai trois mois dans une solitude et avec une tristesse qui ne firent que porter au comble la folie qui me dominoit. Je n'y cherchai de distraction à ma douleur que dans une passion insensée que je me plaisois à nourrir, à fortifier. Je versois des larmes amères, me trouvant également à
plaindre parles sentiments de la nature, par l'amitié, par l'amour; je me répétois que j'étois le plus infortuné des hommes. Je le croyois, c'étoit l'être en effet. De bons conseils, le langage persuasif d'une raison compatissante , des occupations utiles, auroient pu me tirer de cet étrange égarement \ mais je cachois soigneusement ma folie ; personne au monde ne la soupçonnoit; et, pour m'y livrer tout entier, je vivois dans une totale oisiveté. Néanmoins je n'étois pas dans un état de végétation ; au contraire , chaque jour ajoutoit un degré de plus à l'exaltation de ma tête \ je ne me vouois à la paresse extérieure que pour employer toute l'activité de mon esprit, toute la force de mon imagination à créer des chimères, à fixer, à réaliser une ombre y à la parer de tous les charmes, à lui donner une ame J'allois tous les soirs à onze
INÈS DE CASTRO.. 65 heures dans le parc; là, j'attendois avec saisissement l'heure où j avois recueilli ces mots , II est minuit, et je croyois les entendre répéter par cette voix harmonieuse et touchante, quand l'horloge du château sonnoit cette heure mémorable. Un soir que je metois enfoncé dans une longue allée de charmille , où je n'allois jamais , parcequ'elle étoit à l'extrémité du parc , je me promenois lentement , uniquement occupé dune seide idée. En me trouvant dans une profonde obscurité , et voyant devant moi , au bout de l'allée , un parterre éclairé par la lune, je me rappelai ce cabinet si sombre que j'avois traversé le dernier jour de la vie de mon père , et l'apparition de cette figure angélique empreinte sur le lambris Ces souvenirs firent couler mes larmes J'a vancois toujours vers le parterre, et le doux
66 INÈS DE CASTRO, parfum des fleurs me rappeloit aussi celui du fauteuil Dans ce moment, j'entendis en tressaillant sonner minuit
Je fais encore quelques pas. Je touche à la fin de l'allée, et tout-à-coup mon
trouble devient inexprimable Ce
n'est point une illusion, je reconnois, je vois distinctement ce profil grec, ces traits délicats , cette taille de nymphe , enfin l'ombre entière de cette ravissante
figure Je veux me précipiter vers
elle et l'atteindre ; mais elle me fuit
C'est elle : ce n'est point un prestige de mon imagination ; car elle m'apparoît dans une attitude nouvelle ; son corps penché s'élance en avant loin de moi pour m'éviter; un seul de ses pieds touche légèrement la terre; elle court, elle va franchir ce tapis de verdure. ... Je ne puis la poursuivre ; mes forces m'abandonnent, la respiration me manque, mes yenx baignés de pleurs se couvrent d'un
nuage; je tombe évanoui au pied d'un
arbre Je restai deux heures dans eet
état. Enfin la fraîcheur de la rosée me fit reprendre l'usage de mes sens. Dans ce moment , un vieux valet de chambre qui m'avoit élevé, inquiet de moi, vint me chercher ; il étoit escorté de trois ou quatre domestiques portant des flambeaux et des lanternes. On m'aida à me relever. Alors, à la clarté des flambeaux, je reconnois l'erreur qui m'avoit causé une si violente émotion : c étoit l'ombre d'une statue d'Atalante placée au bout de la charmille, à l'entrée du parterre — Ne me promenant jamais dans cette partie du jardin, j'avois oublié la statue, sur laquelle je n'a vois jeté les yeux qu'en passant et avec distraction
« Cependant, ma santé s'altérant sensiblement, je me décidai à voyager, et je partis pour la France. J'y restai près d'un an , sans devenir plus calme et plu*
raisonnable. Je recevois souvent des let> très de Rodrigue, et au bout de quelques mois elles me causèrent de vives inquiet tudes. Antonia, qui portoit dans son sein un gage de leur amour, tomboit dans un état alarmant de dépérissement et de langueur. Cette triste nouvelle mengagea à me rapprocher du Portugal, et peu de temps après j'y rentrai. Javois passé dix mois dans les pays étrangers. J arrivai à Lisbonne sur la fin de septembre. J'envoyai sur-le-champ chez Rodrigue. Quel fut mon saisissement lorsqu'on vint me dire qu Antonia , accouchée de la surveille, étoit à toute extrémité — a Dans cet endroit de son récit, Alonzo s'arrêta, en voyant couler les pleurs de Mélinda. Il vouloit terminer là sa mélancolique narration; mais Mélinda le conjura de la continuer, et il la reprit ainsi :
« J'avois si peu ma tête en entrant chez
INÈS DE CASTRO. 69 l'infortuné Rodrigue, que, sans reconnoître ses gens, sans leur répondre, sans me faire annoncer, je me précipitai dans cette maison désolée Je franchis l'escalier, ensuite je traverse deux antichambres A mesure que j'avance ,
mes mouvements se ralentissent , mes jambes tremblantes fléchissent ; je frémis, je chancelle Il me semble que
mon sang glacé a cessé tout- à -coup de
circuler dans mes veines Je me disois
avec horreur : Que vais-je chercher? que
trouverai-je ? Le désespoir et la mort.
Mon courage m'abandonnoit , lorsque j'entendis des gémissements. Je reconnus la voix du malheureux Rodrigue. Je n'eus plus qu'un sentiment, celui d'aller pleurer et mourir avec lui J'entre dans
cette chambre fatale Le jour fînissoit,
les rideaux des fenêtres étoient fermés, et l'obscurité ne permettoit qu'à peine
de distinguer confusément les objets
J entrevis en frémissant que Ion entraînoit Rodrigue et Mélinda dans une autre pièce, dont la porte ouverte étoit en face de celle par laquelle je venois d'entrer. Ce groupe de personnes en pleurs étoit guidé par plusieurs domestiques. Parvenus déjà dans un salon voisin , où l'on avoit porté les lumières, la chambre où
j étois n'en avoit plus Je veux suivre
cette troupe éplorée , je veux appeler
Rodrigue Ma voix s éteint sur mes
lèvres glacées; une puissance invisible
me fixe à ma place Dans ce moment,
tout ce qui sortoit de la chambre étant entré dans un autre appartement, on ferme la porte, et je me trouve seul, au milieu des ténèbres , dans cette étroite et lugubre enceinte qui n étoit plus habitée que par la mort Cependant je rassemble mes forces ; je fais en chancelant
INÈS DE CASTRO. ni
quelques pas Je me heurte , et je
tombe à genoux auprès d'un lit
Hélas ! je ne pouvois ignorer que là reposoit, enseveli dans un sommeil éternel, l'objet le plus terrible et le plus touchant Mes pleurs coulèrent enfin
Ah ! m'écriai -je d'une voix étouffée par mes sanglots, voilà donc l'horrible et le seul tête-à-tête que le sort réservoit à mon déplorable amour! .... O toi, dont tous les instants d'une vie si pure ont été perdus pour moi , tu n'as passé si rapidement sur la terre que pour y laisser la trace brillante d'une perfection divine ! . . . Mes tristes yeux n'ont vu que ton ombre, mon oreille n'a recueilli qu'un seul accent de ta voix angélique, et nulle autre harmonie ne peut pénétrer jusqu'à mon coeur , nulle autre beauté ne peut me
toucher ou me surprendre et je ne
devois passer quelques minutes près de
toi qu'après avoir perdu tout espoir de t'entendre et de rencontrer un seul de
tes regards .
« En gémissant ainsi, je versois un torrent de larmes — Dans ce moment, une porte s'ouvre, et j'aperçois, en frissonnant, un vénérable prêtre portant deux cierges allumés. Il étoit suivi de plusieurs domestiques, dont l'un, qui me connois-
soit , me nomma Le prêtre, s'avançant
gravement, posa les cierges au pied du
lit Ce fut à cette clarté funèbre que
je vis pour la première fois, parmi les ombres de la mort, l'objet infortuné de tant d'amour et de regrets En contemplant avec extase et stupeur cette beauté parfaite que la mort avoit respectée, je ne pleurai point sur l'horreur de lui survivre ; loin de supposer ce prodige , il me sembloit que j'allois descendre avec elle dans la tombe
« Cependant le prêtre , Rapprochant de moi , m'invita à passer dans la chambre prochaine. Je croyois ma carrière terminée. J'avois dans ma pensée renoncé à tout, même à ma volonté. J'obéis sans résistance et sans répondre. Le prêtre me suivit ; et, lorsque nous fûmes seuls dans le cabinet voisin, il m'arrêta, et me tint ce discours : L'ange que nous pleurons tous, celle dont la main s'ouvrit toujours au pauvre , et qui , loin de se laisser séduire par les louanges humaines, ne fît cas que du témoignage de sa conscience ; cette femme si pieuse et si pure, quelque temps avant sa mort, dont elle eut le pressentiment, me chargea, monsieur, si Dieu disposoit d'elle, de vous appeler, et de vous conjurer, au nom de la religion et de l'humanité , de ne point abandonner son mari dans les premiers moments de sa douleur, et de l'engager, si
74 INÈS DE CASTRO, elle donnoit le jour à une fille, de confier l'éducation de cette enfant à la respectable Mélinda de Mendoce Oui,
m'écriai-je en fondant en larmes, oui, je
vivrai pour lui obéir A ces mots , le
prêtre surpris me regarda fixement; il soupira, et, sans répondre, il me quitta. Je tombai dans un fauteuil, et je répétais avec un affreux déchirement de cœur :
Elle me fit appeler! elle prononça mon nom ! elle m'a donné la preuve d'une confiance intime ! Enfin on vint me
chercher de la part de Rodrigue. Je trouvai cet infortuné dans un désespoir qui suspendit en moi le sentiment de mes propres maux. Il connut facilement, en jetant les yeux sur ma figure décomposée, à quel point j étois profondément affecté. N'attribuant qua mon amitié pour lui cette affliction sans bornes, il me tendit les bras. Je me précipitai sur son sein
aussi oppressé que le mien. Ce ne fut pas sans quelque remords que je l'entendis
m'exprimer sa reconnoissance Hélas !
je n'a vois que trop envié sa félicité. Mais combien son malheur me le rendoit cher ! combien il m'eût été doux d'offrir quelque consolation à celui qu'Antonia mourante avoit confié à mes soins ! La
sympathie d'une égale douleur nous attacha l'un à l'autre plus fortement que jamais. Je ne le quittai point. Il avoit une fièvre brûlante et des convulsions qui faisoient tout craindre pour sa vie. Je passai cinq nuits au chevet de son lit. Lorsqu'il fut hors de danger, je m'établis tout-àfait chez lui, pour le soigner dans sa convalescence. Mais son mal étoit incurable ; il avoit reçu un coup mortel ; nul secours humain ne pouvoit le guérir. J'allai un matin chercher son enfant , qu'il avoit jusqu'à ce moment refusé de
y6 INÈS DE CASTRO.
voir. Je pris dans mes bras cette innocente créature , dont la naissance avoit
coûté la vie à sa mère Ce toit vous ,
ma chère Inès Qui pourroit dépeindre
ce que j éprouvai en vous pressant contre
mon cœur ce cœur que vous deviez un
jour consoler et remplir!... » Ici Alonzo s'attendrit , et resta quelques instants sans
parler Mélinda essuya les pleurs dont
son visage étoit inondé ; Inès rougit, s'embarrassa , baissa les yeux ; et Alonzo , après un long silence, reprenant la parole : k Je vous portai , poursuivit-il , sur les genoux de votre père. Votre vue le fit tressaillir. Hélas! dit-il, comme elle ressemble à sa mère ! S'il m'étoit possible de vivre , je sens qu'elle pourroit un jour adoucir la rigueur de ma funeste destinée — Depuis ce moment, il voulut vous revoir tous les jours. Mais l'amour paternel ne put affoiblir sa douleur. Il
ne pouvoit un seul instant se passer de moi ; je pleurois avec tant d'amertume. . . . La compassion, l'amitié, les dernières volontés d'Antonia, m attachaient tellement au sort de Rodrigue, que je m'occupois beaucoup moins de mes peines que des siennes, et que je ne concevois plus que je n'eusse pas été heureux de son bonheur. Elle vivoit, me disois-je, et mon ami étoit au comble de la félicité. Gomment pouvois-je me croire le plus infortuné des hommes! Je n'ai jamais joui un seul instant d'une des joies les plus réelles de la vie , celle de faire à l'amitié un sacrifice généreux. J'ai perdu tout le fruit dune belle action , pour me livrer comme un insensé à l'égarement le plus inexcusable. Je suis cruellement puni d'un si coupable égoïsme ; je gémis sous le poids affreux d'un double malheur ; je supporte à-la-fois des regrets déchirants et ceux de
mon ami Ce toit ainsi que de jnstes
remords aggravoient encore pour moi des
chagrins sans consolation
k Rodrigue étoit tombé dans un état de foiblesse et d'épuisement qui ne lui permettoit pas de quitter sa chambre ; ce qu'on appeloit sa convalescence n'étoit qu'une maladie de langueur à laquelle il devoit succomber. Je ne le quittais que pour aller de loin en loin passer une heure ou deux avec une jeune veuve qui avoit été l'amie intime de la malheureuse Antonia. Elle se nommoit la comtesse de Nava. Son affliction vive et profonde m'attacha à elle, et gagna toute ma confiance. J'avois besoin d'ouvrir mon cœur. Un jour qu'elle m'interrogeoit avec plus d'intérêt que de coutume, je lui contai sans déguisement toute mon histoire.
Pendant ce récit, l'étonnement, la pitié se peignoient successivement sur son
visage; et, quand j'eus cessé de parler, elle leva les yeux au ciel , en disant : O destinée cruelle et bizarre ! . . . . Elle fit cette acclamation avec un ton et une expression qui me frappèrent. Je la questionnai. Elle refusa de me répondre; mais son air mystérieux redoubla mon inquiétude et ma curiosité. Enfin, cédant à mes instances : Malheureux ! s écria -t- elle ! Antonia vous avoit vu, vous connois-
soit. . . . vous étiez aimé ! Ces paroles
me terrassèrent. J étois debout, je tombai dans un fauteuil; j'y restai pétrifié, pâle,
glacé, sans mouvement La comtesse
effrayée me parloit en vain ; je n'étois
plus en état d'écouter Les mots quelle
venoit de prononcer retentissoient à mon oreille avec un éclat foudroyant ; nul autre son, nul autre bruit ne pouvoit agir sur mes organes ; si la maison s etoit écroulée, je naurois pu l'entendre. La
8o INÈS DE CASTRO,
comtesse ouvrit une fenêtre, me fit respirer des sels, et je sortis par degrés de cette affreuse stupeur. Alors, en y réfléchissant, je doutai de ce nouveau malheur, le plus grand qui pût m'accabler, et dont néanmoins je desirois la confirmation. Je demandai, j exigeai des détails, des preuves; et la comtesse, prenant la parole: Vous savez, dit-elle, qu'au premier voyage que vous fîtes à Lisbonne, votre père arrêta votre mariage avec linfortunée xlntonia. Comme il restoit encore quelques affaires à régler, il fut convenu que, jusqu'au retour de votre père, Antonia , ainsi que vous , ignoreroit cet engagement; mais son malheur le lui fit découvrir à linsu de sa m ère ; et , pour ne point compromettre ceux qui lui a\ oient révélé ce secret, elle garda le silence, et feignit avec sa mère de n'avoir aucun soupçon de ce qu'on vouloit lui
INÈS DE CASTRO. 8t
cacher. Durant votre séjour à Lisbonne, votre père , ami de mes parents , vous amena deux ou trois fois chez moi. Mélinda, dont le frère étoit ministre, sollicitait pour moi dans ce temps une grâce de la cour, à laquelle j'attachois le plus grand prix. Un soir, au déclin du jour, Mélinda reçut une lettre du ministre, qui lui apprenoit que la grâce étoit accordée. Mélinda ne pouvoit dans ce moment venir me l'annoncer. Antonia la conjura avec tant d'instances de la charger de cette commission, que Mélinda y consentit, quoiqu'elle ne laissât jamais sortir sa fille sans elle, et qu'elle ne la menât point dans le monde. Antonia accourut chez moi. Elle me trouva seule; et je fus si occupée de ce quelle avoit à me dire, que je ne songeai point à faire fermer ma porte. Au bout d'un quart d'heure, j'entendis un carrosse entrer dans ma
cour. Je me rappelai que vous deviez venir me faire vos adieux. Je le dis en vous nommant. Le trouble d'Antonia fut extrême. Je l'attribuai à l'embarras de se trouver sans sa mère avec un jeune homme. Elle s'écria qu'elle ne vouloit même pas vous rencontrer. Elle se précipita vers la porte d'un cabinet, afin de sortir par un escalier dérobé ; mais cette porte étoit fermée en dedans. Cependant nous vous entendîmes entrer dans l'antichambre. Dans cette extrémité, An tonia se jeta dans l'embrasure dune fenêtre, et se cacha derrière un rideau de tapisserie. Au même moment, la porte s'ouvrit, et vous
parûtes Notre conversation dura plus
d'une demi -heure; vous parlâtes beaucoup de votre père , de ses vertus , de votre attachement pour lui. Pendant ce temps, Antonia vous voyoit et vous entendoit Je vous congédiai , et j'ouvris
le rideau qui cachoit la tremblante Antonia. L'excès de son émotion étoit si visible, que je la conjurai de m'en dire la véritable cause. Alors elle me confia son secret; de plus, elle m'avoua que le choix de sa mère étoit devenu celui de
son cœur Ici les sanglots qui me suf-
foquoient interrompirent le récit de la comtesse. Vous m'avez forcée , me dit-elle , de vous révéler ce triste secret.... Ne vous en repentez point, m'écriai-je : il est vrai, je ne me consolerai jamais*, je n'aimerai jamais une autre femme (je le croyois alors ) ; mais cependant l'idée que nos âmes sentendoient n'est pas sans charme
pour moi N'aggravez pas vos peines,
reprit la comtesse, en vous persuadant que ce malheureux penchant ait eu sur sa vie une funeste influence. Elle éprouva sans doute une vive douleur en apprenant que vous aviez cédé sa main à votre
ami ; accoutumée à l'obéissance , elle épousa Rodrigue sans explication et sans plainte : le devoir avoit tant d'empire sur son ame, Rodrigue est si vertueux, il a tant de qualités aimables , quelle s'attacha sincèrement à lui.
« Après cette conversation , qui venoit de mettre le comble aux tourments secrets de mon cœur, je quittai la comtesse, et je retournai chez Rodrigue. J'étois si changé , si accablé , qu'il s'aperçut de mon abattement. Il m'en demanda la raison.
Je répondis avec tant d'embarras, qu'il connut bien que je ne disois pas la vérité. Il imagina que j étois amoureux de la comtesse de Nava, et qu'elle avoit mal reçu ma déclaration. Je l'assurai quil se trompoit. Ensuite je ne fus pas fâché qu'il s'obstinât à conserver une erreur qui lempêcheroit sûrement de découvrir une vérité que je voulois qu il ignorât toujours.
u Je passai la nuit dans l'agitation la plus douloureuse; je me répétais toujours : Elle m'aimoit ! .... et mon cœur se brisoit — Et, lorsque le matin Rodrigue se réveilla , je n a vois pas encore goûté un instant de sommeil. J'allai chez lui. JusqueJà je n'a vois pu l'entendre parler de ses regrets qu'avec une compassion mêlée d'envie ; je pensois qu'il avoit goûté le bonheur d'un amour réciproque ; maintenant que je ne le croyois plus , mes pleurs couloient toujours en l'écoutant, mais avec moins d'amertume. Il me dit qu'il n'avoit pas encore eu le courage d'entrer dans un cabinet où se trouvoit le portrait de grandeur naturelle le mieux peint, le plus ressemblant, le plus parfait. .... Allez le voir, poursuivit-il, afin de connoître entièrement à quel point je
suis malheureux A ces mots, il me
donna la clef, que je reçus en frisson-
86 INES DE CASTRO, nant. . . . En mettant le pied dans ce fatal cabinet, je crus descendre dans mon tombeau Mais que devins-je à l'aspect de
cet admirable tableau, en fixant mes yeux baignés de larmes sur cette figure divine pleine de vie, de fraîcheur et d expression, sur ce visage enchanteur qui me
sourioit ! J'avois , s il est possible ,
éprouvé dans toute mon existence un bouleversement moins affreux en voyant en réalité cette figure adorée couverte des ombres de la mort; du moins alors tout étoit d'accord avec ma douleur et mes funestes pensées. . . . Mais comment soutenir la vue de cette beauté ravissante dans tout l'éclat de la jeunesse, de celle qui m'a voit aimé, que je voyois pour la première fois parée de tous ses charmes, et qui n'existoit plus ! Je frémissois en la contemplant ; l'admiration n'étoit pour moi qu'un supplice au-dessus de mon cou-
rage ; javois devant les yeux limage désespérante d'un bonheur suprême que javois dédaigné, rejeté, et qui m'étoit ravi
sans retour On vint me tirer de cette
accablante rêverie. Rodrigue medemandoit. Nous pleurâmes ensemble tout le reste de la journée. C'étoit Tunique consolation que je pou vois goûter et lui offrir.
« La santé de Rodrigue ne se rétablissant point, et la mienne s'affoiblissant tous les jours, javois Fair de m éteindre avec lui. Il voulut me faire épouser la comtesse de Nava; mais il connut enfin à ma résistance que je n'avois point pour elle les sentiments qu'il avoit supposés. Les médecins nous ordonnèrent d'aller respirer Fair de la campagne; Rodrigue me dit qu'il vouloit mourir dans ma terre, où nous avions été élevés : j'y consens, lui répondis-je, tu y guériras, ou nous y
mourrons ensemble. A ces mots, Rodrigue, serrant ma main dans les siennes, me montra une reconnoissance si touchante de ce qu'il appeloit ma sublime amitié , qu'il me fut impossible de supporter les remords que me causoit un enthousiasme que je ne méritois pas. Je lui ouvris mon cœur déchiré, rempli de tendresse pour lui , et en même temps de regrets mortels du sacrifice qui n'a voit pu qu'un instant faire son bonheur. A l'exception de la confidence que j'avois arrachée à la comtesse, je lui avouai tout. Il m'écouta avec un profond attendrissement : Eh bien ! me dit-il , ton sacrifice a été mille fois plus généreux que je ne
pouvois l'imaginer Notre rivalité
est ensevelie avec elle dans la tombe; maintenant ce malheureux amour n'est plus qu'un sentiment sans espoir, qui nous identifie l'un avec l'autre; nos âmes
INÈS DE CASTRO. 89 sont unies par la même douleur; nous nous plaindrons mutuellement autant que nous souffrons ; et ce n'est que de cet instant que je puis dire que tu es véritablement devenu un autre moimême Rodrigue parloit avec une parfaite sincérité ; notre amitié réciproque s'exalta tellement quelle auroit pu nous consoler; mais, hélas! il portoit la mort dans son sein! il ne s'abusa point sur son état ; il vous remit entre les mains de votre grand'mère, fixée dans notre voisinage, et il ne s'occupa plus que du soin de me préparer à sa perte. L'inquiétude qu'il me causoit acheva de détruire ma santé , et bientôt je parus être aussi malade que lui. Un soir, sur la fin du mois de mai, nous fîmes dans le parc une promenade plus longue qu'à l'ordinaire, nous parcourions à pas lents les lieux où nous avions passé ensemble les jours heureux
de notre enfance, en nous rappelant ce temps où la joie et la gaieté animoient tous les instants de notre vie; et, en regardant nos figures décolorées et languissantes, nous ne pouvions nous persuader que nous fussions encore dans l'âge le plus brillant de la jeunesse. O mon ami, me dit Rodrigue, comme la douleur et les passions vieillissent, alors même qu'elles ne produisent point d'égarements criminels; tout ici nous retrace une paisible innocence et des amusements qui me paroissent aussi loin de nous que si nous étions dans la décrépitude ! Oh ! qu'on a long -temps vécu, lorsqu'on a souffert toutes les peines de lame!... Et tu n'as que vingt ans ! Un orage a flétri le printemps de ta jeunesse ; mais la raison pourvoit encore te rendre de si beaux jours!.... Non, non, répondis-je ; regarde cet arbre, les vents ont desséché ses fleurs ; il ne por-
INÈS DE CASTRO. g*
tera point de fruits.... Comme je disois ces mots, nous nous trouvâmes en face de cette statue d'Atalante, qui avoit été pour moi la cause dune si étrange illusion; je me rappelle ce souvenir, je tressaille, Rodrigue s'aperçoit de ce mouvement, et me questionne ; alors nous nous asseyons sur un banc , en face de la sombre avenue de charmille, et je lui conte cette singulière scène. Ce récit frappa sa tête affoiblie, il m'écoutoit avec une extrême émotion ; et, tout-à-coup m'interrompant, Tu te trompois, me dit-il, ce n'étoit point son ombre, elle existoit alors; mais à présent !... Jette les yeux sous l'ombrage de cette obscure allée... En disant ces paroles, il me serra fortement la main.... Le saisissement me rendit immobile et muet.... La vois -tu, la vois -tu, reprit- il dune voix étouffée, elle s'approche, la voilà!... Dieu! quelle pâleur!... quel re-
gard ! ... A ces mots , agité d horribles convulsions, il tomba presque évanoui sur mon sein ! . . . . Jappelai les domestiques qui nous suivoient toujours dans nos tristes promenades. Ils accoururent, on porta Rodrigue dans le château, on le mit au lit , il étoit dans un état affreux d'égarement: je me sentois moi-même si malade, que je fis dresser un lit près du sien , et je me couchai à côté de lui, en pensant que nos fatales destinées se terminei oient en même temps !.... Un médecin qui nous avoit suivis me déclara que Rodrigue étoit dans le plus grand danger. Son délire dura toute la nuit; enfin, aux premiers rayons du plus funeste de mes jours, il reprit toute sa connoissance;mais, en la conservant tout entière, il tomba quelques heures après dans une longue agonie. Il donna avec un courage héroïque les derniers moments de la vie la plus pure à
la religion et à l'amitié ! Je tenois sa
main défaillante dans les miennes, je souffrois avec lui , et je me croyois prêt à le suivre; je fis dire les prières des agonisants pour nous deux ; j'y répondois d'une voix éteinte comme la sienne; je sentois tout ce qu'il éprouvoit; un même tombeau sembloit s'ouvrir pour nous recevoir!.... Appuyé sur un ami si cher, j'y descendois sans horreur; son oppression m'ôtoit la faculté de respirer librement ; son affoiblissement m anéantissoit , et , lorsqu'il rendit le dernier soupir, je crus exhaler le mien ; je perdis l'usage de mes sens en pressant contre mon cœur sa main immobile et glacée!.... Les soins compatissants de la généreuse Mélinda me rappelèrent à la vie , et m'y rattachèrent. Lorsque Rodrigue vint avec moi dans mon château avec l'intention de s'y fixer, Mélinda acheta cette terre dans notre voi-
sinage, afin de vous y élever, ma chère Inès, sous les yeux de votre père : enfin je vous vis croître, je recueillis vos premières paroles, j'admirai les progrès de votre raison et ceux de vos charmes, qui me retracoient des traits adorés!.... Votre aimable enfance rendit à ma jeunesse de beaux j ours et les plus doux sentiments ! . . . Je reportai sur vous tout l'attachement que javois eu pour vos infortunés parents , je me consolai sans changer!... »
Ce fut ainsi qu'Alonzo termina sa déplorable histoire, et il vit avec une extrême émotion deux larmes s'échapper des yeux baissés d'Inès!...
Ce récit toucha profondément Inès ; mais il fit sur son cœur une impression bien différente de celle que MéHnda en a voit espérée. La confidence des malheurs d'Àlonzo a voit augmenté son estime et son amitié pour lui ; mais ce qui l'avoit le plus
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frappe dans cette narration, c'était cet amour romanesque pour un objet inconnu. Le vertueux, le sage Alonzo étoit lapreuve qu'une telle passion pouvoit exister. . . Ces réflexions le ramenoient toujours à penser à dom Pèdre, à ce jeune prince violent , impétueux, mais si beau , si brillant, et dont Mélinda assuroit que l'amour corrigeroit tous les défauts.... Inès, en s'avouant sa folie, borna cependant ses prétentions et ses projets, comme on le fait toujours en se livrant à de dangereuses chimères , afin d'être moins déraisonnable à ses propres yeux, et d'avoir dans sa pensée moins d'obstacles à vaincre. Elle n'aspiroit point au trône, elle ne vouloit qu'aimer en secret, aller à la cour, connoître dom Pédre, gagner ^son cœur, lui résister, lui cacher à jamais ses sentiments ; devenir son amie, son guide, dompter son caractère , perfectionner ses
grandes qualités, et lui donner celles qui lui manquoient. Quelle gloire pour elle! et quel service à rendre a sa patrie!... Avec la tête la plus romanesque , Inès avoit des principes vertueux et une aine noble et pure. Malgré son inexpérience, elle savoit bien que la politique seule donneroit une épouse au prince de Portugal : l'idée dune liaison criminelle lui faisoit horreur; elle se décidoit à ne jamais se marier et à se dévouer à une passion malheureuse, quelle cacheroit toujours avec le plus grand soin; elle formoit ce projet avec une parfaite sincérité ; elle ignoroit qu'il est très possible de triompher dune passion en la combattant de bonne foi ; mais que , s'y livrer en secret , c est y céder , et qu'alors on ne la cache point, parceque tout la trahit. Une seule chose embarrassoit Inès, c'étoit de décider Mélinda à la mener à la cour,
INÈS DE CASTRO. gy
et même à Lisbonne. Mais elle se flatta qu'à force d'y réfléchir elle en trouveront le moyen. Les sentiments d'Alonzo lui causoient aussi une sorte d'inquiétude vague ; néanmoins elle se répétoit qu'il étoit impossible qu'il eût une grande passion pour elle; ayant été amoureux de sa mère, il lui paroissoit vieux; elle vouloit se persuader qu'elle ne lui inspiroit qu'une affection paternelle, et elle affecta de lui témoigner en toute occasion un respect et un attachement filial.
Cependant Inès éprouva bientôt un chagrin qui l'arracha pour Ion g- temps à ses rêveries romanesques ; la santé de Mélinda déclinoit tous les jours d'une manière effrayante ; elle sentit elle-même le danger de son état. Elle fit avec douleur le sacrifice d'une vie qui pouvoit être utile encore à sa petite-fille; mais elle se consoloit en pensant qu'elle laisseroit
cette enfant chérie sous la garde et sous la protection du sensible et vertueux Alonzo. Elle eut avec lui une longue explication, dans laquelle Alonzo lui avoua les sentiments qu'il a voit pour Inès. En même temps , il la conjura de n'en point parler à Inès. Elle n'a pas dix-sept ans, lui dit-il ; je veux lui donner le temps de connoître son cœur. Eh quoi ! reprit Mélinda, pouvez-vous douter d'une préférence que vous obtiendriez sûrement, quand vous auriez des rivaux. Inès n'a vu que vous, vous êtes le seul homme sur lequel ses regards se soient attachés — — Elle n'ignore pas qu'il en existe d'autres, et plus jeunes et plus brillants. — Elle est si naïve ! songez donc qu'elle n'a
pas même entrevu le monde — Hélas !
oui , j'y songe ! — Comment ! vous en êtes fâché? — Vous lui avez parlé du monde, et souvent, sans vous en douter, avec
INÈS DE CASTRO. go,
tant de charmes ! J'aimerois mieux quelle l'eût vu quelquefois. Dans les choses dangereuses, je crains sur-tout les rêves de l'imagination ! Le doux enchantement des pensées vagues , lidée d'une félicité et d'une perfection idéale produisirent jadis tous les malheurs de ma jeunesse.... — Je lui ai peint avec tant d énergie tous les
dangers du monde — L'histoire des
naufrages a -t- elle jamais empêché les voyageurs de se livrer à la merci des flots ! La jeunesse est hasardeuse , les écueils ne l'effraient guère, rien ne lui déplaît que l'insipidité ; on ne sent le prix du calme qu'après avoir été battu de la tempête ! — Soyez tranquille, mon cher Alonzo ; toutes les pensées d'Inès me sont connues; elle n a ni une imagination vive, ni une tête romanesque; et elle sera toujours, sans effort, aussi raisonnable qu'elle est charmante. Mélinda parloit ainsi avec
une parfaite conviction. Et voilà comme en général les mères connoissent les jeunes personnes de quinze ou seize ans !
Quelques jours après cet entretien , Mélinda se trouva si mal quelle fut obligée de se mettre au lit, et bientôt on désespéra de sa vie. Alors , en présence d Alonzo , elle demanda à Inès de lui promettre de donner sa main à cet ami, si digne de son estime et de son affection. Inès à genoux , et baignée de larmes , alloit, sans hésiter, accorder à sa grandmère moura nte cette dernière satisfaction ; mais Alonzo, prenant la parole, Non, non, dit -il, ne lui arrachons point un serment peut - être imprudent à son âge , mais recevez celui de mon cœur. . . O respectable Mélinda, si le ciel nous accable du plus grand des malheurs, si nous vous perdons, je jure à vos pieds de consacrer ma vie à cette enfant chérie ; si je ne de-
INÈS DE CASTRO. roi
viens pas son époux, je serai son guide, son tuteur et son père. A ces mots, Mélincla attendrie prit la main d'Alonzo , quelle mit dans celle dînes, elle se pencha vers eux, les bénit, et, laissant retomber sa tête sur son oreiller , elle ferma pour jamais les yeux ; peu de minutes après elle expira.
On trouva un testament dans lequel Mélinda nommoit Alonzo son exécuteur testamentaire et tuteur d'Inès. Alonzo se hâta d'arracher Inès d'un séjour où tout irritoit sa profonde douleur. Il la conduisit dans son château, où se trouvoit dans ce moment une de ses parentes, qui devoit y passer cinq ou six mois. Amalia de Nugnès ( on appeloit ainsi cette parente) étoit une personne de trentedeux ans, que le manque de fortune et d'agréments personnels avoit empêchée de se marier. Elle en avoit enfin perdu l'es-
pérance ; mais elle conservoit celle d'obtenir une place de fille d'honneur de la reine , seconde épouse d'Alphonse surnommé le Justicier , et belle -mère du prince royal. Amalia, par sa naissance , pouvoit être présentée à la cour; elle n'y avoit paru que pour constater le droit d'y aller, mais il lui en restoit le désir passionné d'y avoir une place. Elle avoit toujours échoué dans toutes ses démarches à cet égard; la reine vouloit avoir une cour brillante, et n'y admettoit que des personnes distinguées par leur élégance ou leur beauté. Amalia avoit ce mauvais air que donne toujours dans le monde le dénùment de fortune, à moins qu'il ne soit racheté par des agréments personnels et par le charme de l'esprit et des talents : une grande naissance étoit aux yeux d' Amalia le premier de tous les avantages; et, comme elle en avoit une
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illustre, elle ne concevoit pas qu'on eût pu lui préférer des personnes dont les familles étoient inférieures à la sienne. Elle se flattoit toujours que Ion finiroit par la dédommager de ce quelle appeloit une incompréhensible injustice. Avec cette haute idée des prérogatives de la noblesse, elle pensoit que dans cette classe on ne pouvoit exister qu'à la cour, et que partout ailleurs on végétoit hors de sa place ; enfin la cour étoit pour elle ce qu'est la patrie pour tous les hommes. Alonzo connoissoit très peu Amalia; elle étoit du nombre de ces heureuses personnes que dans le monde on ne juge point , parcequon ne prend jamais la peine de les étudier, et que , par l'insipidité de leur esprit et de leur caractère , elles sont à l'abri de toute malignité. Alonzo n'a voit voulu avoir pour Inès qu'une compagne d'un âge mûr, afin de pouvoir avec dé-
io4 INÈS DE CASTRO,
cence lui faire passer dans son château tout le temps de son deuil ; persuadé qu Amalia étoitune bonne personne, sans ambition, sans prétentions, il avoit cru faire un excellent choix , il se trompoit. Lorsque la violente douleur d'Inès fut un peu calmée , Amalia acheva d'égarer l'imagination d'une enfant que l'inexpérience mettoit hors d état de sentir ses ridicules. Gomme Amalia admiroit en général tous les princes, elle lui parla de dom Pêdre avec enthousiasme ; elle avoit d'ailleurs un puissant motif de s intéresser à ce jeune prince, car un jour, dans une cérémonie publique , il Fa voit fait placer d'une manière convenable à son rang ; aussi assura-t-elle qu il avoit toutes les vertus désirables dans l'héritier du trône. Quelques questions hasardées en rougissant et avec une extrême timidité l'engagèrent facilement à faire le portrait le
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plus détaillé de la figure de dom Pèdre. Inès apprit qu'il avoit de grands yeux noirs pleins de feu et d'expression, des dents d'un éclat éblouissant, une taille admirable, le port , le maintien et les manières du maître du monde. Amalia avoit entendu ces paroles à jamais mémorables sortir de sa bouche : Mademoiselle Amalia de Nugnès doit être placée sur la ligne des filles d'honneur! et elle assuroit , dans la sincérité de son ame, quil avoit un son de voix enchanteur!
Enfin Amalia vanta avec la même vivacité les pompes de la cour et le bonheur d'y être attaché. Il y avoit dans toutes ces peintures la plus grossière exagération ; mais elles n'en étoient pas moins dangereuses. Inès, en se les rappelant, se disoit : Ce n'est pas sa manière de conter sans esprit et sans grâce qui
peut faire illusion ; mais les choses quelle décrit sont si ravissantes , que , retracées ainsi sans aucun art, elles charment par elles-mêmes.
Bientôt Amalia , ravie de se voir écoutée avec tant de plaisir, fît de profondes réflexions sur la jeunesse, la beauté, la naissance dînes, et sur le parti quelle pourroit tirer de sa confiance. Il étoit bien facile de placer Inès à la cour: Amalia n'y avoit point d'amis; Inès pouvoit devenir une puissante protectrice — Depuis ce trait de lumière, Amalia, avec un art dont les femmes les moins spirituelles ont toujours le secret, mit tous ses soins à flatter Inès , à lui persuader quelle joueroit le rôle le plus brillant à la cour, qu'elle y effaceroit tout ce qu'on y admiroit , et enfin à lui inspirer le désir d'y paroître. Elle croyoit ne séduire que la vanité d'Inès; mais en même temps de
tels discours n'agissoient que trop sur son cœur. Et Inès prit enfin la résolution de sortir de son heureuse obscurité et d'abandonner sa paisible solitude. Alonzo, vaguement inquiet de ses sentiments, n'avoit aucun soupçon de ses desseins. Il la voyoit rêveuse , préoccupée ; mais il attribuoit sa distraction et sa mélancolie aux regrets si naturels que lui causoit la perte de sa grand'mère. Il laissa écouler ainsi cinq ou six mois sans lui parler de son amour et de ses espérances. Au bout de ce temps, le jour même où Inès venoit d'atteindre sa dix-septième année, il la conduisit dans le parc (on étoit au commencement du printemps) : là, s'asseyant avec elle sur un banc de verdure, il prit la parole avec une vive émotion, et lui tint ce discours : Jusqu'ici, ma chère Inès, j'ai par mon silence respecté votre juste douleur, ... Je vous ai laissé le temps de
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réfléchir mûrement à votre situation. . . . Maintenant il faut, pour votre bonheur, et par conséquent pour le mien , que je connoisse parfaitement vos projets et
votre décision Vous savez quels ont
été les derniers vœux de celle que nous pleurons , et mon cœur les formoit avec elle au moment même où je vous empêchai de les exaucer par un-serment inviolable— Jouissez pleinement de la liberté que j'ai voulu vous conserver. Parlez avec assurance et sans déguisement ; qu attendez-vous de moi? que voulez- vous? Parlez. Quoique Inès eût prévu cette embarrassante explication, et quelle s'y fût préparée, elle demeura quelques minutes sans répondre. La reconnoissance et la plus tendre amitié, tout, jusqu'au souvenir de sa grandmère , combattoit au fond de son ame de folles idées et d imprudents projets
Cependant, en 'hésitant, et quoique ses résolutions fussent ébranlées , elle voulut être sincère; et, poussant un profond soupir : C'est à vous, dit-elle, à fixer
ma destinée Une volonté sacrée pour
moi vous en a rendu l'arbitre et vous
pouvez compter sur mon obéissance. Mais je ne vous dissimulerai point que, malgré ma profonde estime et mon tendre attachement pour vous, j'ai de l'éloignement pour le mariage, et qu'une curiosité peutêtre imprudente, et que je n'ai pu vaincre jusqu'ici, m'inspire le désir de voir, de
connoître le monde et la cour et, s'il
m'étoit permis de disposer de moi-même, je solliciterois une place auprès de la reine — En même temps, je suis prête à vous sacrifier mon goût et ma volonté : si vous desirez ma main , elle est à vous ; si vous ne voulez pas que je quitte cette solitude, j'y resterai sans résistance. Pro-
noncez. A ces mots, Alonzo, glacé, confondu, regarda fixement Inès en silence; ensuite, levant les yeux au ciel : Grand Dieu! s écria -t -il, est-ce la petite -fille, l'élève de la sage Mélinda que je viens d'entendre ? . . . . Quoi ! sans aucune idée du monde, et sans vous mettre sous la sauvegarde d'un époux , vous voulez , à dix -sept ans, vous aller jeter dans le tourbillon de la cour ! . . . . Cette espèce de reproche blessa Inès. C'est une grande maladresse de choquer la vanité quand on pourroit toucher le cœur. Alonzo auroit tout obtenu de la sensibilité d'Inès : il fit dans cette occasion une faute irréparable; mais jusqu'alors il n'a voit aimé qu'une ombre , qu'un être à moitié créé par son imagination ; il ne connoissoit pas les femmes ; il ignoroit que non seulement il est possible qu'un profond attendrissement les ramène tout-à-coup dans les
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routes du devoir, mais qu'il peut aussi les y entraîner avec enthousiasme... Inès refroidie s affermit dans ses premières résolutions ; et le dépit lui donnant du courage : Je suis sûre , dit-elle , que , par la pureté de mes sentiments et de ma conduite, je me rendrai digne de 1 éducation que j'ai
reçue D'ailleurs je ne serai point sans
guide à la cour ; les filles d'honneur ont une gouvernante, et elles ont dans la reine un juge imposant de toutes leurs actions. Enfin, comme ma naissance me donne le droit d'aller à la cour, je désire en profiter ; et , puisque vous n'y mettez point d'obstacle, je vous conjure de faire à ce sujet les démarches nécessaires. A cette déclaration si ferme, si sèche et si précise, Alonzo, blessé à son tour, et profondément affligé , se leva en disant : Je vous le répète, vous êtes maîtresse de votre sort ; mais mon devoir est de vous
représenter tous les inconvénients du parti que vous voulez prendre; ensuite j'agirai comme vous le prescrirez.
Ainsi se termina ce triste entretien, qui bouleversa la destinée du malheureux Alonzo. Il alla s enfermer dans sa chambre, et, tombant sur une chaise: Oui, ditil, je suis né pour souffrir.... Ingrate Inès! que de peines tu me prépares ! N importe, je veillerai sans espérance sur ton
orageux avenir; je lai promis Mon
sort, dans tous les temps, est de m'immoler pour ce que j'aime
Alonzo écrivit à Inès une longue lettre, dans laquelle il combattit son projet par les raisonnements les plus sages. Il finissoit par la conjurer d'y réfléchir encore un mois. Toutes les représentations furent inutiles. Inès avoit déclaré avec fermeté ses sentiments ; d'ailleurs elle étoit encouragée en secret par les pernicieux
INÈS DE CASTRO. n3
conseils d'Amalia. Elle persista, et Alonzo désespéré partit pour Lisbonne, afin dy aller solliciter la place qu'elle desiroit avec tant d'ardeur. Inès, ne voulant point se séparer d'Amalia, resta dans le château d' Alonzo. Il fut décidé qu'elle y attendroit son retour.
Inès alloit quelquefois avec Amalia se promener aux environs du château. Un jour, assise à côté d'elle au bord d'une fontaine, sous un ombrage épais, elle parloit de Lisbonne, et elle oublioit l'heure. La fontaine étoit située à cinquante pas d'un chemin de traverse qui aboutissoit à la grande route. Tout-à-coup on entend dans l'éloignement un bruit de chevaux et de voitures. Ce ne pouvoit être Alonzo, qui ne devoit revenir que dans quinze
jours On écoute — On distingue que
beaucoup de chevaux, qu'un grand train s'avance — Le prince royal, s'écrie Ama-
Il4 INÈS DE CASTRO, lia, voyage en ce moment dans les provinces Si c'étoit lui A ce nom,
Inès tressaille Amalia lui propose
d'aller du côté du grand chemin. Un sentiment de modestie et de dignité empêcha Inès d accepter cette proposition;
elle resta en soupirant à sa place
Mais avec quelle attention elle écoute ! et chaque mouvement de la voiture, qui s'approche, accélère celui des battements
de son cœur Enfin on entend avec
surprise que la voiture passe dans le chemin de traverse Inès, de premier mouvement, se lève avec précipitation, écarte les feuillages qui la couvrent, jette les veux sur le chemin, et c'est au moment même où la voiture, passant dans une profonde ornière, chancelle, tombe et se renverse avec un horrible fracas — Inès, saisie d'effroi, s appuie sur le bras d'Amalia. Elle étoit prête à s'évanouir, lors-
INÈS DE CASTRO. 1 15 que ces terribles paroles frappèrent son oreille: Ah! monseigneur, ne me tuez pas Misérable ! répond une voix foudroyante ne t'avois-je pas défendu de
quitter la grande route? Tu mourras!... A ces mots, Inès s'élance dans le chemin, en
s écriant : Grâce! grâce! Un jeune
homme furieux, qui venoit de sortir de la voiture renversée, et de mettre Fépée à la main, alloit atteindre le postillon et l'immoler à sa colère , lorsqu'il entendit les doux accents de cette voix touchante qui sembloit venir du ciel Il se retourne avec saisissement, et il reste en extase à l'aspect de cette figure céleste, à genoux, les mains jointes, répétant toujours : Grâce! grâce! et à dix pas de lui. Dom Pédre (car c'étoit lui-même) court avec impétuosité vers Inès ; il met un genou en terre devant elle pour l'aider à se relever ; ensuite il brise à ses pieds Je
Il6 INÈS DE CASTRO.
fer qui a pu l'effrayer. Au même instant, se retournant vers le postillon , il tire de sa poehe une bourse pleine d'or, et, la lui jetant, Prends cet or, lui dit-il; je veux que tu bénisses à jamais l'ange qui t'a sauvé : tous les ans , jusqu'à la fin de ta vie, tu recevras, à pareil jour, une somme égale à celle que contient cette bourse — Ces paroles transportèrent Inès d'admiration et de reconnoissance -, et, comme elle balbutioit un remerciement, elle s'aperçut que le prince étoit tout couvert de sang. Amalia , que la frayeur avoit empêchée de s'approcher, accourutquand elle entendit des paroles de paix. Elle s'apprêtoit à présenter Inès au prince, et avec autant de solennité que si elle eût été dans le palais de Lisbonne, lorsque, affoibli par le sang qu'il perdoit et par les violentes émotions qu'il venoit d'éprouver, il perdit subitement l'usage de seé
sens. Les gens de sa suite le reçurent dans leurs bras. Amalia proposa sur-lechamp de le transporter au château ; ce qui fut accepté. La tremblante Inès, inondée de larmes, appuyée sur Amalia,
les suivit tristement Amalia, faisant
avec emphase les honneurs du château d'Alonzo, son parent, établit le prince dans le bel appartement, et c'étoit celui d'Inès, dont elle disposa avec autorité, sans même demander son consentement.
Il y avoit dans ce château, comme dans tous ceux de ce temps, un chirurgien attaché à la maison, et qui fut appelé à l'instant. Dom Pédre, posé sur un lit, reprit sa connoissance, et fut étrangement surpris de se trouver dans un grand appartement inconnu. . . . Garcias, un seigneur de la cour de dom Pédre, qui le suivoit toujours dans ses voyages, lui apprit qu'il étoit chez Alonzo , absent
Il8 INÈS DE CASTRO,
dans ce moment , et que les deux dames quil avoit vues sur le chemin étoient lune la jeune Inès, pupille d'Alonzo, et l'autre Amalia de Nugnès. Dom Pèdre soupira ; il serra fortement la main de Garcias, son ami, en disant: Garcias, je
vous parlerai ce soir Cependant le
chirurgien visita les plaies de dom Pèdre. Ce prince en avoit deux à la cuisse, faites par les glaces brisées de la voiture; en outre, il avoit l'épaule gauche démise. Le chirurgien étoit habile; il fit avec succès tout ce qu'exigeoit l'état du prince, et il assura qu'il n'a voit besoin que de repos pour guérir promptement.
Inès, depuis l'arrivée du prince, retirée dans le logement d'Amalia , a ttendoit en tremblant la décision du médecin; elle pleuroit en liberté; elle étoit seule, car Amélia, pénétrée de l'importance de son rôle dans ce jour solennel, parcou-
INÈS DE CASTRO. ng
roit le château pour donner une multitude d'ordres, presque tous inutiles, et souvent contradictoires ; elle fatiguoit et occnpoit tous les domestiques; mais elle s'épargnoit si peu elle-même, que Ton ne pouvoit équilablement se plaindre du bouleversement général quelle causoit dans la maison. Cependant le prince, s'étant fait mettre sur un canapé, renvoya tout le monde, à l'exception de Garcias, son favori.
Garcias n'avoit ni un grand caractère ni une foiblesse méprisable : quoiqu'il fût incapable de faire ou d'approuver une mauvaise action, et de flatter avec bassesse ou avec un dessein coupable, il manquoit de forces en mille occasions, non par défaut de lumières , mais par égoïsme; il vouloit bien , pour donner un avis utile , risquer de déplaire au prince, il n'avoit jamais le courage de s'exposer
à l'irriter; il y avoit plus de rectitude dans ses jugements que dans ses actions, et moins de délicatesse dans sa conscience que dans ses principes; il étoit vertueux avec tiédeur , souvent avec quelques restrictions ; il avoit de l'esprit, des penchants honnêtes, des opinions raisonnables, mais une ame commune.
Dom Pèdre parla d'Inès à Garcias, et ce fut avec enthousiasme ; il le chargea de prendre des informations sur elle :
Garcias répondit froidement à cette espèce de confidence , sans avoir l'air dé croire que le prince y attachât un grand intérêt. Au milieu de cet entretien, on vint demander Garcias de la part d'Amalia, pour savoir des nouvelles du prince. Garcias rappelle à dom Pèdre qu il avoit vu deux ou trois fois Amalia à la cour, et dom Pèdre la fit inviter à venir recevoir ses remerciements. Amalia, au com-
INÈS DE CASTRO. i^ï
ble de ses vœux, arriva sur-le-champ, et à peine étoit-elle assise, qu'elle lui demanda la permission de lui présenter Inès de Castro , digne d'un tel honneur par sa naissance. Après cette phrase, Amalia alloit entrer dans quelques détails généalogiques *urla famille illustre de Castro ; elle n'auroit pas laissé ignorer au prince que la trisaïeule d'Inès a voit eu la gloire de s'unir à un prince du sang royal ; mais dom Pédre l'interrompit pour l'assurer qu'il verroit Inès avec le plus grand plaisir. Amalia le remercia , comme si cette faveur n'eût été accordée avec tant d'empressement et avec un ton si affable qu'en considération de l'intérêt qu'elle y mettoit. Elle alla chercher Inès. Cette dernière , embellie encore par son trouble et par sa timidité , acheva d'enflammer la plus ardente imagination et de toucher un cœur qui n'a voit jamais
véritablement aimé, et qui étoit susceptible d'éprouver la plus violente passion. Amalia, durant cet entretien, apprit au prince qu'Inès sollicitoit une place auprès de la reine. Dom Pèdre , enchanté de cette découverte , répondit avec feu quelle l'obtiendroit sûrement : Amalia crut devoir le remercier ; en même temps , elle fit entendre quelle desiroit aussi, et avec passion, une place semblable pour ellemême, et dom Pédre n'hésita point à lui promettre de la demanderai ajouta qu'après la manière dont on avoit rempli envers lui dans ce châ teau les devoirs de l'hospitalité , il étoit impossible qu'on le refusât. La joie d' Amalia fut extrême; et, comme elle ne se lassoit point de l'exprimer, et que dom Pèdre lecoutoit avec distraction, Inès se leva pour terminer et la conversation et la visite : en prenant congé du prince,elle s'approcha de lui en rougissant,
et lui présentant une clef : Seigneur, lui dit-elle , vos gens ont fait demander la clef du grand coffre d'ébène , placé dans cette chambre pour y déposer vos portefeuilles, voilà cette clef; oserois-je vous supplier, seigneur , de me permettre de prendre dans ce coffre , en y remettant la clef, des papiers très importants pour moi , qui m appartiennent — A ces mots, dom Pédre, la regardant fixement,Ce sont donc madame, lui dit-il, des papiers de
famille? Non, seigneur, répondit Inès
en baissant les yeux; ces papiers n'intéressent que moi — Que peuvent-ils
donc contenir?. . . — Tous mes secrets
— Vos secrets ! ce sont donc ceux de votre cœur. . . . vous n'en pouvez avoir d'autres confiez - les - moi , madame
Oh! ciel, s écria Inès, non jamais.... Ces paroles, prononcées de premier mouvement f. blessèrent profondément l'impé^
rieux dom Pèdre , et surprirent Amalia et Garcias, qui, debout, écoutoient ce dialogue .Amalia sur-tout fut scandalisée, et même effrayée de cette hardiesse ; elle se hâta d'assurer le prince qu'Inès, en y réfléchissant , sentiroit tout le prix d'une telle bonté. Dom Pèdre reprenant la parole , et s'adressant à Inès : Je devine facilement ce secret, dit-il; vous aimez.. . , et quelque obstacle s oppose à votre bonheur Je ne veux que vous servir , je
m'y engage, recevez-en ma parole
Réfléchissez - y , madame; je ne suis pas
du moins un confident à dédaigner
Emportez cette clef; allez, demain vous me répondrez. A ces mots, Inès, tremblante , intimidée , ne répliqua rien ; elle fît une profonde révérence, et se hâta de se retirer, avec Amalia, qui se promit bien de lui reprocher l'imprudence de sa conduite , et ce quelle appeloit son
ingratitude pour un prince héritier du trône de Portugal.
Dom Pédre , se retrouvant seul avec Garcias, ne se contraignit plus : Quoi! s'écria-t-il , à son âge avoir déjà disposé de son cœur! et dans cette solitude qu'elle na jamais quittée!.... car il est évident, d'après sa rougeur et son mortel embarras, que ses papiers, auxquels elle attache tant d'importance, ne sont autre chose que des lettres d'amour qu'elle aura reçues furtivement ! — En effet , dit Garcias, on voit clairement qu'elle veut cacher une intrigue d'amour, opposée sans doute aux vues de son tuteur — Mais, seigneur, que vous importe ! . . . Que m'importe, reprit dom Pédre; ne voyezvous pas que je suis éperdument amoureux ; ce n'est point une fantaisie , un sentiment vulgaire , c'est une passion vio-* lente , irrésistible , et que rien n'arrachera
de mon cœur: si le sien s'est donné, je veux, aux dépens de tout le bonheur de ma vie, la protéger , la servir , surmonter tous les obstacles qui l'affligent , et l'unir à ce qu'elle aime. Je serai capable de me sacrifier pour elle; mais je ne puis supporter l'idée de rester pour jamais étranger à sa destinée ; il faut que je sois désormais son persécuteur , son ravisseur peut-être , ou son confident et son bienfaiteur.
Dom Pèdre s'exprimoit avec une véhémence qui ne fit que trop connoitre à Garcias toute la violence de sa passion ; cependant il savoit que ce prince impétueux avoit un caractère rempli de grandeur et de générosité; en même temps Garcias ne doutoit pas qu'Inès n'eût un attachement secret; il étoit certain que le prince tiendroit ses promesses; ainsi il pensa qu'un aveu sincère d'Inès mettroit
fin, sans danger, à tonte cette aventure. Dans cette idée , il se chargea sans résistance, et même avec plaisir, de parler à Inès, comme le desiroit le prince, et en effet, dès le lendemain matin , il eut dans le parc un long entretien avec Inès. Il lui dit que dom Pèdre , vivement touché des soins dont il étoit l'objet, vouloit absolument assurer l'existence et le bonheur des deux personnes qui lui avoient rendu un si grand service; qu'il devinoit facilement que dans les papiers qu'Inès redemandoit se trou voient exprimés tous les vœux secrets de son cœur, et que, puisqu'elle en faisoit un mystère , ces vœux étoient contrariés ; que le prince vouloit les connoître , pour aplanir toutes les difficultés ; qu'enfin il lui demandoit une entière confiance, c'est-à-dire la communication de ses papiers; qu'il donnoit sa parole, et que cette parole étoit
128 INÈS DE TÏASTM).
inviolable, qu'après cette preuve touchante d'estime il entreroit dans toutes ses vues, et deviendroit son protecteur le plus ardent et le plus zélé. Inès se toit flattée que cette fantaisie du prince passeroit avec un instant de réflexion ; mais elle étoit loin de se faire une idée de Téton nante bizarrerie de son caractère. Sa surprise et son embarras furent extrêmes : décidée à ne pas laisser voir ses papiers, elle déclara nettement quelle ne pouvoit les montrer. Quelque chose qu'ils puissent contenir, reprit Garcias, n'hésitez pas, madame, à satisfaire le prince à cet égard. Il est généreux, il est magnanime ; mais il y a de la singularité dans son caractère; et, quand il vous offre son crédit, toute sa protection, il ne supporteroit pas
le refus d'une marque de confiance
Au nom du ciel, ne l'irritez pas.... — Mais
le secret que je veux cacher est une folie
que rien ne peut guérir, un malheur auquel nulle protection ne peut remédier — Ce secret est un amour sans
espérance? — Vous lavez deviné.
— Eh quoi ! celui que vous aimez est
donc engagé — Non * il est libre ;
mais — Dès qu'il est libre, tout peut
s'arranger. Je vous en conjure pour votre repos, confiez tout au prince.... — Je
ne le puis. — Vous vous perdrez — Je
veux ravoir mes papiers \ j'aime mieux mille fois déplaire au prince que les laisser entre ses mains. ... — Je vous le répète , vous vous perdrez. — Comment !
que puis -je craindre? — Tout. Il sera furieux , et capable de se porter aux dernières extrémités — Grand Dieu ! que
dois-je faire? — Ce qu'il désire. —
Quelle tyrannie ! Il m'est impossible
d'y céder — Puisqu'il faut tout vous
révéler pour vous décider, sachez donc,
l3o INÈS DE CASTRO,
madame, que le prince a conçu pour vous la plus violente passion. — Il m'aime?. .. — Il vous adore*, et, si vous lui ravissez la gloire de vous faire un éclatant sacrifice,
il lui faudra une vengeance — Il
m'aime ! En êtes-vous bien sûr ? — — Je n'en puis douter. — Vous l'a-t-il dit? — Oui, madame. Mais ne craignez point son amour, si vous lui montrez une confiance sans réserve. Sa grande ame mettra sa félicité dans la vôtre; il s'immolera pour vous avec transport. Il deviendra le bienfaiteur de son rival ; il fera sa fortune , s'il n'en a point ; il le comblera d'honneurs ; il obtiendra le consentement de ses parents, et celui de votre tuteur; il vous conduira tous les deux à l'autel, et ensuite il ne vous reverra jamais. Voilà ses projets; voilà de quoi il est capable — O généreux prince ! — Mais si vous l'irritez
par un refus injurieux, il ne se connoîtra
INES DE CASTRO. ui
plus; il sera terrible dans son désespoir
— Hélas ! quel parti prendre ? . En
disant ces mots, Inès tomba sur un banc; un ruisseau de larmes inonda son visage. Garcias, qui ne pouvoit imaginer côrn^ bien sa situation étoit embarrassante et cruelle, tâchoit vainement de l'encourager-, elle ne lui répondoit plus, et elle employoit tout son esprit et toute son imagination à chercher un moyen d'échapper au danger pressant qui la menaçoit. Elle n'en trouva qu'un seul. 11 demandoit le plus douloureux, le plus grand de tous les sacrifices, et elle se promit d'y recourir, si le ciel ne lui en offroit point d'autre. Eh bien, dit -elle enfin à Garcias, je laisserai ces papiers entre les mains du prince , et je lui dirai moi-même aujourd'hui à quelle condition. Garcias, satisfait d'une telle promesse, alla porter cette réponse à dom
l32 INÈS DE CASTRO.
Pèdre, qui attendit avec une impatience inexprimable l'entrevue dans laquelle on de voit lui confier ce précieux dépôt, et lui expliquer la mystérieuse restriction que Ion mettoit à cette faveur. Dom Pèdre, quoiqu'il eût beaucoup de peine à marcher, étoit levé et debout, lorsqu'enfin on lui annonça Inès et Amalia. Il s'avança vers elles; et, Inès prenant aussitôt la parole : Seigneur, lui dit-elle, je viens vous prouver combien je suis reconnoissante de la générosité de vos intentions, en vous donnant une marque de confiance que je n'accorderois à qui que ce soit au monde. Vos bontés, Seigneur, ne peuvent changer mon sort*, mais il m'est doux de vous en témoigner ma profonde sensibilité. En disant ces paroles, Inès s'approcha du coffre d'éhène; elle l'ouvrit, et elle en tira une fiasse de papiers, enveloppée dans une
INES DE CASTRO. i33
feuille de parchemin blanc, nouée avec un simple ruban, et non cachetée. Voilà, seigneur, dit- elle, ces papiers auxquels j'attache un si grand prix. Soyez-en le dépositaire ; je vous conjure seulement de n'ouvrir ce paquet que dans quinze mois : au bout de ce temps , vous serez maître de tout lire ; et ce qu'il contient sera alors aussi peu connu, aussi secret, que dans ce moment. Daignez me promettre que vous ne lirez point ces papiers avant l'expiration du terme que
j'indique, et ils sont à vous A ces
mots , dom Pédre étonné réfléchit un moment ; ensuite il répondit qu'il la remercioit , qu'il étoit vivement touché de cette preuve d'estime, qu'il se soumettoit à tout ce qu'elle exigeoit, qu'il donnoit sa parole de n'ouvrir ce paquet que dans quinze mois. Il finit en la priant de cacheter cette liasse de papiers. Non, seigneuiv
l34 INÈS DE CASTRO.
dit Inès , votre parole me suffit ; je n'ai pas besoin d'autres sûretés. Cette candeur et cette noble confiance attendrirent dom Pédre, et le transportèrent d'admiration et de 1 econnoissance : cependant il insista sur cette précaution ; et , en présence d'Inès, il cacheta sur-le-champ le paquet avec le plus grand soin. Ainsi, madame, reprit -il, je ne saurai donc que dans quinze mois tout ce qui vous intéresse.
Ce terme est bien long Croyez du
moins que ce n'est point une vaine curiosité qui m'a fait agir, mais que je suis animé du désir passionné de vous servir; etj puisque votre situation sera la même dans quinze mois, je me flatte toujours, quoi que vous en puissiez penser, qu'il me sera possible alors de vous prouver mon zèle et mon dévouement d'une manière utile à vos intérêts. Inès s'inclina respectueusement, et ne répondit rien.
INÈS DE CASTRO. i35
Ainalia , persuadée que le secret d'Inès ne toit qu'un pur enfantillage, prit la parole pour faire là-dessus quelques plaisanteries que personne n'écouta, et qu'Inès termina en se retirant. Lorsqu elles furent sorties, dom Pèdre, tenant encore le paquet de papiers qu'on venoit de lui confier, le regarda en soupirant. Que ne donnerois-je pas, dit-il, pour connoître tout ce que contient cette enveloppe ! Mais elle est sacrée pour moi ; ces cachets ne
seront brisés qu'à l'époque prescrite
Garcias, elle vous a dit qu'elle aimoit? — Oui, seigneur, et vous devez bien penser que tout ce mystère ne peut cacher
qu'un secret d'amour — Cet heureux
rival , que je le hais ! . . . — Seigneur, vous avez pris l'engagement solennel de le protéger — Oui , de tout faire , de tout
sacrifier pour le bonheur d'Inès. Mais si elle changeoit ! . . , . En y réfléchissant, j<?
l36 INÈS DE CASTRO, ne suis pas fâché de ne devenir son confident que dans quinze mois. D'ici là, son cœur peut-être recevra d'autres impressions Quel est donc cet objet quelle
aime? Seroit-ce le sévère et sauvage
Alonzo , son tuteur? — En effet ,
Alonzo est aimable , elle ne connoît que
lui — Il faut donc supposer qu'il est
insensible à tant de charmes. Est-ce une chose possible ? . . . . — L'austère sagesse d' Alonzo l'a toujours préservé de l'empire des passions. On sait d'ailleurs qu'il est décidé à ne jamais se marier ; on croit même quil en a fait le vœu; et, quand il n'auroit pas pris cette résolution , il nepouseroit certainement qu'une personne d'un âge parfaitement assorti au sien. — Oui, je n'en doute pas, c'est Alonzo qu'elle aime ou qu'elle croit aimer ; elle n'a vu que lui , et son innocence peut si facilement confondre l'estime et l'amitié
avec ramotii ! Elle va venir à la cour; là,
je la verrai sans cesse, et — Mais ,
seigneur, quel est votre dessein?
— De fixer mon imagination qui me dévore, de donner à ma vie un charme, un intérêt qui lui manque , à mes actions un but qui les ennoblisse ; enfin d'adoucir mon humeur, mes moeurs, mon caractère, en matta chant à un être angélique plein de candeur, de douceur, d'innocence et de sensibilité — — Songez-vous, seigneur, au trouble, au désordre affreux que votre amour pourroil répandre sur
sa vie ? — Soyez sûr, Garcias, que
je ne serai point un vil corrupteur; je ne veux ni la tromper, ni la séduire. C'est elle qui pourra tout sur moi. J'ai besoin de confier ma destinée ; je sens trop combien elle seroit orageuse et peut-être coupable, si j'en disposois seul. Nulle force
humaine ne pourroit dominer ma vo-
l38 INÈS DE CASTRO,
lonté ; mais je puis la sacrifier volontairement. Que je trouverois de douceur à n être plus gouverné par des désirs vagues et tumultueux, à m'affranchir de l'effort si souvent infructueux d'y résister, ou du repentir amer d'y avoir cédé ! Dès le premier moment où mes yeux, pour la première fois, se sont arrêtés sur cet objet enchanteur, n'a-t-elle pas pris sur moi cet empire
salutaire ? J'étois entraîné par une
aveugle fureur ; j'allois tuer un homme ; un seul mot dînes a dissipé ma colère, a
désarmé mon bras C'est cette voix si
pure qui pourrait me donner des lois suprêmes, c'est ce regard céleste qui portera toujours à-la-fois dans mon ame un calme délicieux, et tout l'enthousiasme que peuvent inspirer les vertus généreuses. — Mais l'objet d'une telle affection paroîtra sans doute dangereux ; on voudra l'éloigner de la cour — Vous
INÈS DE CASTRO. i3g
croyez, je l'espère, que je saurois défendre ce que j'aime. — Qu'opposer à une autorité souveraine? — Dans ce cas, on la renverse, où l'on périt. — Dom Pèdre prononça ces paroles avec une voix si menaçante, ses yeux étoient si étincelants , et son regard si terrible , que Garcias n'osa répliquer. Le prince garda quelques minutes un farouche silence ; ensuite il changea d'entretien.
Dom Pèdre, décidé à partir le lendemain, vouloit absolument, avant de quitter Inès, s'entretenir sans témoins avec elle.
Il semble qu'il y ait dans l'amour une intelligence mystérieuse qui prévoit, qui devine, et qui fait qu'on se rencontre sans se donner de rendez-vous. Un même sentiment produit les mêmes idées. Dom Pèdre pensa qu'Inès retournèrent dans les jardins. Inès imagina qu'on pourroit
l4o INÈS DE CASTRO,
bien encore lui envoyer un message; et, aussitôt après le dîner, se débarrassant d'Amalia , elle descendit dans le parc , mais sans s'éloigner du château. Elle marchoit lentement. A la vue des fenêtres de l'appartement de dom Pèdre, elle ne se promenoit pas, elle se montroit; ce toit
appeler On l'entendit. Tout-à-coup,
en se retournant, elle aperçut dom Pèdre à vingt pas d'elle. A son aspect, elle fut plus émue que surprise ; son cœur en secret î'attendoit. La rougeur sur le-fi ont et les yeux baissés, elle s'avança vers le prince , dont la marche étoit chancelante , car il souffroit beaucoup de ses blessures. Inès lui offrit un bras tremblant, qu'il accepta d'un air attendri. Inès le conduisit en silence dans une allée où se trouvoit un grand banc de marbre, sur lequel le prince invita Inès à s'asseoir à côté de lui. Inès obéit, sans oser proférer
INÈS DE CASTRO. i<*
une seule parole. J'ai désiré, madame, lui dit -il, m'entretenir avec vous sans contrainte avant de quitter ce château , d'où j'emporterai de si cliers souvenirs — mais j'ai besoin d'être rassuré sur ceux
que je vous laisse Hélas ! nous nous
sommes apparus l'un à l'autre sous des
traits si différents ! En jetant pour la
première fois les yeux sur vous , j'ai vu un ange envoyé du ciel..... En m'apercevant avec épouvante, vous n'avez pu voir en moi qu'un forcené , qu'un homicide ! Dans ce premier moment , je
n'ai pu exciter que votre effroi , votre indignation , votre haine, et vous méritiez mon admiration, ma reconnoissance,
mon amour Vous m'avez épargné un
crime , et par conséquent un remords
éternel. Quel bienfait! Je brûle du
désir de m'acquitter envers vous; et c'est à ce sentiment que vous devez attribuer
lz}2 INÈS DE CASTRO, l'espèce de violence que j'ai employée pour obtenir la confidence de tous vos secrets — Vous voir un sort heureux est devenu le premier voeu de mon cœur; le second seroit de contribuer à vous l'assurer. Je n'ose en former un autre
Du moins, dites-moi, madame, que vous ne dédaignez point mon amitié, et que vous m'accordez la vôtre.... Ah, seigneur! répondit Inès, si vous lisiez dans mon
ame vous y verriez des sentiments —
qu'il m'est impossible d'exprimer Ces
paroles furent prononcées avec un accent si naïf et si tendre , que dom Pédre n'auroit pas douté de son bonheur, s'il n'eût pas été persuadé qu'Inès nourrissoit en secret un autre sentiment. Cependant cette réponse le charma. Eh! pourquoi donc, madame, reprit-il, cette ame si pure et si sensible a-t-elle encore tant de réserve avec moi ? — — Seigneur, vous
INÈS DE CASTRO. 143 saurez tout dans quelques mois, et vous connoîtrez alors avec surprise que toutes vos conjectures sont fausses. . > . . — Mais vous avez positivement avoué à Garcias que vous aviez une passion malheureuse? — Seigneur pour me débarrasser de questions importunes, je lui ai laissé croire ce qu'il imaginoit deviner.
— Qu'entends -je, ô ciel ! votre cœur
seroit libre ! — Vous m'avez promis
de ne point m'interroger — Votre
cœur seroit libre ! — Ce triste
cœur n'est connu de personne au monde ses sentiments et ses peines ne
sont exprimés que dans les écrits que je
vous ai confiés — Dans quel étonne-
ment vous me jetez ! Quoi ! vous souffrez , et l'amour n'est pas la cause de vos chagrins? . . . — Souvenez-vous, seigneur, que je ne m'explique point ; je dis seulement que ni vous, ni qui que ce soit dan$
l44 INÈS DE CASTRO.
l'univers ne peut deviner mon secret, et
que toutes vos suppositions ne sauroient
vous faire entrevoir la vérité — Ah !
j'espère que vous vous abusez vous-même sur votre situation ; vous avez si peu d'expérience Vous persistez à ne me déclarer votre secret qu'à cette époque éloignée que vous avez fixée, et je ne puis
vous cacher le mien Ces papiers, qui
sont, dites- vous, ce que vous possédez de plus précieux, vous les avez remis entre mes mains, et moi je dépose ma destinée dans les vôtres. ... — Quoi ! seigneur. . . . — Oui, je ne veux plus être responsable de mes actions ; c'est vous qui les dirigerez. ... Je vous sacrifie les plus impérieuses volontés, heureux de me soumettre à un joug que l'amour seul pouvoit inimposer! .... Aimé ou non, je me dévoue à vous servir, à vous obéir: vous pouvez faire la félicité de ma vie; mais du moins
vous en Ferez toujours la gloire , alors même que vous ne pourriez partager cette ardente passion qui ne finira qu'avec ma vie. Vous dompterez mon caractère, vous m'inspirerez des actions héroïques ; un seul mot de votre bouche me donnera la force de les exécuter *, vous ranimerez dans mon ame la flamme généreuse de la Arertu : ce feu sacré , entretenu par vous , ne pourra ni s'éteindre, ni s'affoiblir, et je jouirai avec ivresse de ma renommée; elle sera votre ouvrage. Adieu, madame... JXous nous reverrons bientôt à Lisbonne. . . Pensez au bien que vous pouvez me faire, et à tout ce que j'attends de vous. A ces mots , le prince se lève ; il tressaille en voyant un déluge de pleurs inonder les joues d'Inès. Il saisit sa main , la presse
dans les siennes avec transport Allez,
seigneur, dit Inès, allez, et croyez que je justifierai l'estime dont vous daignez
l46 INÈS DE CASTRO, m honorer, puisqu'elle doit m'élever audessus de moi-même. En disant ces paroles, Inès se hâta d'essuyer ses larmes. O jour le plus beau de ma vie! s'écria dom Pèdre, jour où je me suis donné à vous! . . . N'oubliez jamais que ce dévouement fut si pur et si passionné qu'il n'eut pas besoin d'espérance Dans ce moment, Amalia et Garcias parurent de loin au bout de l'allée. Inès ne songea plus qu'à dissimuler son trouble; elle conjura le prince de cacher le sien , et tous les deux allèrent rejoindre Amalia. Cette dernière dit à dom Pèdre que les personnes les plus considérables du voisinage étoient rassemblées dans le salon, dans l'espoir de l'entrevoir un moment. Inès parut désirer que le prince reçût avec bonté ces hommages. Aussitôt dom Pêdre, saisissant avec ardeur la première occasion de lui obéir, se rendit dans le salon. Il y fut
INÈS DE CASTRO. i \n
aimable, comme on lest toujours lorsque le désir de plaire vient du cœur. Une foule de paysans remplissoit les cours. Il alla se montrer à cette multitude avide de le voir ; il leur fit distribuer de l'argent avec profusion ; il porta au comble l'ivresse de l'enthousiasme. On entend oit de toutes parts dans le salon répéter ses louanges; et, dans les cours et les jardins, les acclamations les plus bruyantes célébroient à l'envi sa magnificence et sa bonté. Au milieu de tout ce tumulte, l'heureuse Inès n'osoit ni parler ni lever les yeux, dans la crainte de trahir son invincible attendrissement. Sur le soir, dom Pèdre s'approcha d'elle, et lui dit : Que tous ces éloges me touchent! C'est à
vous qu'ils sont dus Inès rougit en
baissant les yeux ; un seul regard eût dans cet instant éclairé dom Pèdre et dévoilé tous ses secrets.
l48 INÈS DE CASTRO.
Le prince remit à Inès la clef du coffre débène, en lui disant : Cette clef renferment vos secrets, et maintenant elle renferme le mien. A ces mots, il s'éloigna délie avec précipitation. Il partit le lendemain matin à la pointe du jour. Aussi^ tôt qu'Inès fut réveillée, elle se rendit dans cet appartement, qui étoit le sien, et que dom Pèdre venoit de quitter. Avec quelle émotion elle se retrouva dans ce logement qu'il avoit habité ! avec quel trouble elle s'approcha du coffre débène
et l'ouvrit ! Un papier frappe sa vue ;
elle le saisit d'une main tremblante ; elle le déploie, et lit ce qui suit :
«. Je pars N'oubliez pas celui qui ne
« veut plus vivre que pour vous et dans
« votre souvenir celui qui va vous at-
w tendre avec toute l'agitation d'une im-
' patience dévorante Vous n'avez pas
' seulement ranimé mon existence, vous
INÈS DE CASTRO. ify
« me l'avez donnée. Avant de vous avoir « vue, je n'éprouvois qu une inquiétude «turbulente; je ne concevois ni le but « de la vie, ni l'espérance du bonheur. . . c. Oh! comment alors, n'attachant de prix « à rien, n'aimant rien, mon cœur a-t-il « pu battre avec violence ! comment mon « sang pouvoit-il s'allumer et bouillonner
« dans mes veines ! Je vous attendois :
« cette ame brûlante ne pouvoit suppor- « ter l'accablante insipidité de Findifféu rence ; elle plaçoit son inutile énergie « dans des emportements qui alloient « souvent jusqu'à la férocité ; et mainte tenant cette énergie se portera tout
« entière vers un seul objet vous la
« dirigerez, vous la purifierez Je me
« console de n'avoir rien fait de bien « avant de vous connoître , afin de ne « devoir qu à vous tout ce qui peut en- « noblir et illustrer la vie. Venez, venez
l5o INÈS DE CASTRO,
t» promptenient. Sans la certitude de vous «revoir bientôt, comment pourrois-je « vous dire adieu ! . . . ,
Dom PÈDRE, prince de Portugal.
Inès relut mille fois c^tte lettre, elle la baigna de larmes, elle la cacha dans son sein, et, la pressant contre son cœur, Elle restera là, dit-elle, jusqu'à mon dernier soupir. . . .
Inès se trouvoit dans un état inexprimable d'irrésolutions douloureuses, d'inquiétudes déchirantes, et cependant une joie insensée concentrée au fond de son ame v dominoit sur tout autre sentiment : elle n'avoit rien encore à se reprocher;
elle aimoit, elle étoit aimée Elle se
livroit à toutes les illusions dont la trompeuse espérance entoure une passion naissante qu'un devoir absolu ne condamne pas ; une partie des plus sédui-
INÈS DE CASTRO. ig|
santés chimères formées par son imagination étoit déjà réalisée. Dom Pédre l'adoroit, et vouloit suivre ses conseils; mais elle avoit juré de lui cacher ses sentiments, et de n'être jamais que son amie, puisqu'un lien sacré ne pouvoit les unir ; et elle tressailloit , en songeant que cet important secret étoit entre ses mains — Dans l'égarement de ses rêveries, lorsque sur les récits d'Alonzo son imagination s'enflammoit pour dom Pèdre , elle avoit eu l'imprudente folie décrire ses pensées et d'exalter ses sentiments en les décrivant, et mille fois le nom de dom Pèdre
se trou voit tracé dans ces écrits
La violence de dom Pédre l'avoit forcée de lui remettre ces dangereux papiers, et, dans le premier moment de son embarras, elle s'étoit promis en secret de n'aller à Lisbonne que pour s'y mettre dans un couvent, pour y prendre le voile,
l52 INÈS DE CASTRO,
et y prononcer des vœux irrévocables à la fin de l'année, afin que le prince, qui ne pouvoit ouvrir le fatal paquet qu'au bout de quinze mois, ne connût ses sentiments que lorsqu'elle seroit pour jamais à l'abri de toutes ses entreprises. Mais, quand elle a voit de premier mouvement formé ce courageux dessein, elle ignoroit encore qu'elle fût passionnément aimée. Sa conversation avec dom Pédre avoit bouleversé ou du moins ébranlé toutes ses résolutions ; et que de raisons ne trouvoit-elle pas pour renoncer à ce projet! Souffriroit-il sa retraite dans un monastère ? Si elle s echappoit furtivement , quelle seroit sa fureur ! . . . Ne viendroit-il pas l'arracher de son couvent alors même qu'elle auroit fait ses vœux ! . . . Gomment se soustraire aux emportements d'un caractère si violent, animé par une grande passion réduite au désespoir! .... D'un
autre côté, comment rester à la cour sans se perdre ! Quel droit n'auroit-il pas sur elle, lorsqu'il découvriront quelle Ta voit aimé avant même de lavoir vu ! — Comment se conduire dans une situation si périlleuse ! et de qui pouvoit-elle espérer un conseil salutaire! Àmalia navoit pas assez d esprit pour la guider; A lonzo avoit trop d'amour pour ne lui être pas suspect : elle ne pouvoit prendre pour confident
le rival de doni Pèdre Hélas ! s'écrioit-
elle, si Mélinda vivoit, je me jetterois dans son sein, je lui confierois mes mortelles anxiétés, et je trouverois mon salut dans sa tendresse, son expérience, et surtout dans son autorité. Oli! combien je sens le malheur de 1 indépendance à mon âge ! — Le meilleur conseil, je ne le suivrois pas peut-être, mais j'obéirois à un ordre sacré. Dans d'autres moments, Inès ne pensoit qu'au bonheur, à la gloire de
l54 INÈS DE CASTRO,
donner vin frein à l'impétuosité de dom Pèdre , de faire servir l'amour à le rendre bienfaisant , équitable , généreux dans toutes ses actions, enfin au charme délicieux de le voir devenir l'idole de la nation qu'il de voit gouverner un jour.
Ces diverses pensées l'occupèrent uniquement jusqu'au retour d' Alonzo. Distraite et rêveuse, Amalia l'importunoit.
Son trouble et sa préoccupation étoient si visibles, qu' Amalia en devina le sujet. Cette dernière s'étoit enfin aperçue de la passion du prince. Pour le repos de sa conscience, elle se promit de ne point favoriser ces amours ; en même temps elle désira vivement en obtenir la confidence, et elle se décida sans balancer à cacher avec soin tout ce mystère au sévère Alonzo.
Enfin , après trois semaines d absence . Alonzo arriva. Il se rendit sur-le-champ
INÈS DE CASTRO. i55
à l'appartement d'Inès, qu'il trouva seul*» Il lui annonça tristement que la place qu'elle desiroit lui étoit accordée. Inès Je remercia avec une sorte de confusion ; sa vue l'embarrassoit ; l'estime qu'elle ne pouvoit lui refuser devenoit pour elle un sentiment pénible qui ressembloit au remords. Alonzo, prenant son trouble pour de l'attendrissement, reprit la parole pour lui représenter le danger de se jeter sans mentor et sans guide dans un monde inconnu, plein de pièges et d'illusions. Il en est temps encore, ajouta-t-il*, rappelez-vous les derniers vœux de votre grand'mère ; pour les réaliser, je ferai tous les sacrifices que vous désirerez : vous voulez vivre dans le monde, j abandonnerai cette solitude ; j'irai m'établit avec vous à Lisbonne. Daignez accepter une sauvegarde; un époux seul pourra l'être. Inès écouta ce discours avec une
l56 INÈS DE CASTRO,
froideur si glaciale, qu'Alonzo, perdant toute espérance, se leva en disant : Je le vois, votre parti est pris sans retour. Je ne puis m'y opposer avec autorité , puisque, dans l'opinion générale, le sort que vous préférez est universellement envié ; j'ai agi avec la droiture que j'aurai toujours ; j'ai sollicité de bonne foi : il est vrai que j'attendais de votre part un généreux retour à la raison, à l'amitié, surtout quand je vous offrois de vivre dans
le monde pour v veiller sur vous Je
me suis trompé. Puissiez-vous ne jamais
vous repentir Quand voulez -vous
partir? — Demain, s il est possible. —
Demain ! Il suffit Nous partirons
avec le jour. À ces mots, Alonzo, la mort dans le cœur, quitta brusquement Inès.
De nouveaux chagrins lattendoient. Il étoit revenu avec une extrême rapidité nuit et jour, et sans s'arrêter. Il ignoroit
INÈS DE CASTRO. iS}
entièrement que le prince de Portugal eût passé trois jours dans son château ; et, lorsque ses gens le lui apprirent, cet événement acheva de l'accabler. Il ne douta point que la beauté d'Inès n'eût fait une profonde impression sur ce prince.
Le silence d'Inès sur cette aventure, l'empressement qu'elle montroit de partir sans délai pour Lisbonne, sa froideur, son embarras, le refus positif de s'engager, tout prouvoit au malheureux Alonzo que la passion qu'il supposoit à dom Pédre étoit partagée. Il questionna Amalia, qui se garda bien de lui confier les secrets qu'elle avoit pénétrés ; elle se contenta de lui faire l'éloge de l'affabilité du prince, de ses bontés pour elle, et de la manière dont elle avoit fait les honneurs du château.
Le lendemain matin on partit pour Lisbonne. Alonzo, durant la route, ac-
l58 INÈS DE CASTRO.
quit l'entière certitude de son malheur. Inès, qui ne trouvoit dans ses regards que des reproches et la plus sombre tristesse j les évitoit avec soin 5 elle étoit silencieuse et distraite. Amalia faisoit seule les frais de la conversation : elle désoloit Alonzo, en le forçant d'y prendre part; car, lorsqu'on est vivement préoccupé, la plus pénible de toutes les bienséances est celle qui oblige à soutenir un entretien insipide, et à répondre à des lieux communs. Arrivés à Lisbonne, Alonzo déposa Inès chez une des parentes de son père. Il fut convenu qu'elle y reste roi t jusqu'à son installation à la cour; et, ce jour même, Alonzo lui dit: Je sais que vous ne desirez point mes conseils , et que vous ne les suivrez pas; mais mon devoir est de vous en donner et de veiller sur vous. Je reste à Lisbonne, afin de vous faire entendre de temps en
INÈS DE CASTRO. i5o,
temps le langage de la raison et de la vérité.
Au bout de huit jours, Inès fut présentée à la cour, et presque aussitôt elle y fut établie. Sa rare beauté fît un bruit prodigieux. Dom Pèdre crut l'admirer pour la première fois, en la voyant ornée dune éclatante parure. Cependant les conseils de Garcias, et sur-tout l'intérêt de son amour, l'engagèrent à cacher sa passion.
Inès , la plus belle personne du Portugal 3 étoit une riche héritière ; elle a voit une grande naissance , et , dès le premier moment de son apparition à la cour, elle devint l'objet d'une multitude de vœux secrets. Dans le nombre de ses adorateurs se trouva Pachéco , premier ministre , et favori du roi. Né sans fortune, sans naissance, mais sous le régne d'un roi qui savoit apprécier les grands talents.
il ne devoit son élévation qu'à une habileté supérieure dans les affaires. Parvenu par le mérite et d'importants services , il est facile de persuader qu'on lest aussi par la vertu. Pachéco jouissoit d une honorable et brillante réputation, parceque jusqu'alors les passions violentes concentrées dans son ame, loin d'avoir pu lui demander des crimes , navoient dû au contraire exiger de lui que de l'intégrité dans sa conduite et des travaux glorieux, seuls moyens d'obtenir la confiance et la faveur du roi. Ainsi la probité , la loyauté du monarque forçoient depuis dix ans un scélérat à prendre toutes les apparences d'un honnête homme. Quoique Pachéco eût un orgueil excessif, il avoit trop d'esprit pour montrer de l'insolence ; il savoit que, toujours haïssable et ridicule, elle n'est jamais utile, même avec les sots qu'elle intimide, ou qui la pren-
nent pour vin des privilèges de la grandeur; exact observateur de toutes les bienséances sociales, il regardoit le scandale comme une absurdité nuisible ; il ne méprisoit du vice que l'imprudence sans but et sans profit. Il étoit également capable d'audace et de circonspection, suivant ses passions et ses intérêts ; il ne voyoit dans l'exécution d'un crime qu'une action à combiner comme toute autre 5 mais néanmoins, jugeant que les suites en sont toujours dangereuses, il pensoit qu'on ne doit employer de tels moyens que pour satisfaire une passion violente, ou pour l'accomplissement d'un grand dessein : enfin , sous un extérieur noble, imposant et sévère , il cachoit lame la plus noire et la plus vindicative , une aine avilie et dénaturée par une longue habitude d'impiétés et d'hypocrisie ; son amour n étoit qu'une fureur brutale, son
amitié qu'un calcul et une fausseté, sa haine une rage implacable, qui ne pouvoit produire que des vengeances atroces. Tel étoit l'homme qui , au seul aspect d'Inès , devint éperdument amoureux d'elle. Il avoit quarante ans, mais une belle figure, de grands succès encore auprès des femmes, une fortune immense, un crédit sans bornes, les premiers emplois de l'état. Il pensa qu'Inès n'hésiteroit pas à lui donner la préférence sur tous ses rivaux, et que d'ailleurs elle seroit flattée de subjuguer un homme d'une si haute réputation , qui n'avoit jamais voulu se marier , et qui avoit refusé tant d'alliances illustres. Comme tous les ambitieux , il imagina que le moyen le plus sûr de lui plaire étoit de se montrer à elle dans toute sa splendeur : il l'invita à des fêtes magnifiques , que le roi , la reine et dom Pèdre honorèrent de leur présence;
INÈS DE CASTRO. if,3
et, au bout d'un mois, sachant qu' Alonzo étoit le tuteur d'Inès, il alla le trouver, et lui demander la main de sa pupille. Alonzo répondit qu'il laissoit Inès maîtresse de sa destinée, et qu'il lui parle^ roit. En effet, il lui fit part des prétentions de Pachéco , et il ajouta que ce mariage seroit le plus avantageux qu'elle pût faire. Si je voulois me marier, répondit Inès, c'est vous, Alonzo, que je choisirois pour époux. Faites en mon nom un
refus positif, absolu Je ne veux point,
reprit Alonzo , vous arracher l'aveu de vos sentiments ; je me plais à conserver l'espérance que vous me les confierez un jour....O ma chère Inès, j'ai renoncé sans retour à cette chimère de bonheur qui séduisit un moment ma raison ; mais je ne puis renoncer à votre repos, à votre
réputation — Ma réputation ! Qu'ai-je
donc fait qui puisse la compromettre?...
l64 INÈS DE CASTRO.
— Rien encore ; mais vous nourrissez un
sentiment qui vous perdra. — Si vous
connoissiez mes résolutions — Elles
sont vertueuses, je n'en doute pas; les conseils de l'expérience et de l'amitié ne pourroient que les affermir. — Eh bien ! Alonzo, dans six semaines vous saurez tout, et vous verrez alors que je ne manque ni d'empire sur moi-même, ni de courage. Ces paroles attendrirent et charmèrent Alonzo. Ce fut la première consolation qu il eût reçue depuis la mort de Mélinda. Il porta le même jour la réponse d'Inès à Pachéco. Celui-ci, profondément irrité , se flatta néanmoins qu' Alonzo , avant d'autres vues, la voit desservi auprès d'Inès, et que peut-être même il la faisoit parler. Rempli de cette idée, il se rendit chez Inès, bien certain que nul domestique n'oseroit l'empêcher d entrer. Mais il fallut lannoncer : et , aussitôt
INÈS DE CASTRO. iG5
qu'Inès entendit prononcer son nom, elle se leva précipitamment, et courut se réfugier dans un cabinet, d'où elle lui fit dire quelle ne recevoit que ses parents et son tuteur. Pachéco ne se rebuta point; il demanda une écritoire , et il lui écrivit un billet pour la conjurer de l'entendre un moment, ou de répondre de sa main à la proposition qu'il a voit chargé son tuteur de lui faire. Inès, voulant se dé* barrasser sans retour d'une poursuite importune, répondit sur-le-champ avec une décision, un laconisme, une sécheresse qui parurent à l'orgueilleux Pachéco le comble du dédain et de l'outrage. Il sortit avec la rage dans le cœur, et en se promettant de méditer à loisir une horrible vengeance.
Inès, mille fois plus tourmentée et plus à plaindre que jamais , étoit enfin décidée à se sacrifier au plus rigoureux devoir.
t66 INÈS DE CASTRO.
Dom Pèdre lui écrivoit tous les jours, Amalia, placée à la cour par ses soins, étoit devenue sa confidente, et se chargeoit de remettre ses lettres. Amalia, en recevant ce dangereux secret, n'a voit pas mis en doute la pureté des sentiments de dom Pèdre, puisqu'il l'assuroit qu'il ne prétendoit qu'à la confiance et à lamitié d'Inès. Amalia justifiok à ses propres yeux une complaisance à- la -fois basse et criminelle, en se répétant qu'il n'étoil pas permis de se défier des intentions d'un prince loyal, généreux, et des? tiné à monter sur le trône.
Les lettres du prince n'étoient qu'une répétition de tout ce qu'il avoit déjà dit à Inès ; mais il montroit de l'espérance et une passion dont chaque instant sembloit accroître la violence. Inès avoit la foiblesse de lui répoudre; et, quoiqu'elle l'exhortât à triompher d'un sentiment
quelle ne pouvoit partager ( disoit-elle ) , il y avoit toujours dans ces réponses quelques uns de ces mots qui échappent du cœur, et qu'on n'a jamais la force d effacer. Inès , rassurant sa conscience alarmée par un dessein courageux, se livroit avec moins de remords au plus dangereux penchant. Elle voyoit chaque jour dom Pédre , heureux et brillant d'espérance , au milieu d'une cour somptueuse, attacher et fixer sur lui tous les regards ; elle jouissoit avec délice de l'éclat dont il étoit environné. Ilya dans la grandeur et dans la pompe d'un rang élevé une noblesse extérieure et une élégance auxquelles il est rare qu'une femme, même sans ambition, puisse être absolument insensible.
Les hommages personnels peuvent être reçus avec indifférence ; mais , s'ils s'adressent à l'objet qu'on aime, il est impossible d'en être le témoin sans enthou-
siasme. Les sentiments les plus profonds ne sont pas inspirés par l'amour; mais les émotions les plus vives sont produites par la réunion de l'amour et de la vanité. Inès , enivrée de toutes les illusions de l'amour, ne put néanmoins se dissimuler que dom Pèdre prenoit sur elle un suprême ascendant. 11 est vrai qu'il lui obéissoit, en se conduisant avec prudence, en ne la suivant point , en ne lui parlant point dans les fêtes où il la rencontroit , et en ne faisant aucune tentative pour la voir chez elle ; mais il ne lui cachoit pas dans ses lettres que cette contrainte insupportable ne pouvoit durer , qu'il falloit qu'elle y mît un terme. Inès sentoit qu'entraînée vers lui par l'amour, et dominée par la crainte que lui inspiroit son caractère, il disposeroit souverainement de sa destinée, si elle hésitoit à prendre un parti courageux et décisif. L'idée qu'il
iflÈS DE CASTRO. 169
seroit forcé d'admirer le sacrifice vertueux qu'elle méditoit acheva de la décider. Elle se détermina donc à fuir dans une province éloignée, et même dans un pays étranger, à s'y mettre dans un couvent, sous un nom supposé , et à s'y faire religieuse. Mais comment exécuter un tel dessein ? Elle ne vouloit pas le confier à son tuteur, parceque, connoissant ses sentiments, elle étoit certaine qu'il ne la seconderoit jamais dans le projet de s'ensevelir sans retour dans un cloître ^ et, en renonçant à dom Pèdre, elle trouvoit une sorte de consolation à renoncer à l'univers entier. Quoique Amalia lui témoignât la plus vive amitié, elle n'avoit pour elle ni estime ni confiance.
Enfin elle révéla son secret à une personne subalterne, mais dont elle avoit reçu les plus grandes preuves d'attachement. C'étoit sa femme de chambre. Inès
lui avoit entendu dire que ses parents ( un oncle et une tante ) , qui étoient des marchands, alloient incessamment partir pour la France. Inès imagina qu'ils pourroient l'emmener secrètement avec eux , et elle promit à sa femme de chambre de lui assurer un sort en partant.
Cette femme fut à -la -fois effrayée et touchée d'un parti si violent. Après l'avoir vainement combattu, elle demanda trois jours , qui lui furent accordés, pour y réfléchir, et afin de penser aux moyens que l'on pourroit employer pour conduire cette affaire sans éclat.
Au bout des trois jours la femme de chambre dit que tout étoit arrangé ; que son oncle et sa tante, sans connoître le véritable nom d'Inès, qu'il falloit leur cacher, consentoient à se charger d'elle, parceque, pour mieux assurer le secret, elle l'avoit fait recommander par un vé-
n érable religieux qui possédoit toute leur confiance, et qui partoit aussi avec eux. Pour intéresser ce saint personnage, poursuivit la femme de chambre, je lui ai dit, madame, que ce départ préserveroit une jeune orpheline de la plus dangereuse séduction — Hélas! reprit Inès en soupirant , vous ne lavez pas trompé ! . . . — Et quand vous serez en France il vous placera dans un monastère, et vous y fera recevoir. Il faudra partir dans deux
joufè! — Quoi! sitôt?... Mais je ne
balance point; ma résolution est inébranlable. Cependant comment mechapperai-je d'ici? — Tout est prévu. Madame demandera un congé de six jours pour aller à la campagne chez une de ses parentes absente. Nous partirons du palais dans une voiture de louage au point du jour; nous nous rendrons dans l'église de Saint-Salvador; nous y entrerons, et non-
attendrons là le religieux qui doit vous présenter et vous guider. — Et combien de temps lattendrons-nous? — Une demi-heure tout au plus. C'est dans cette église que mes parents viendront vous chercher et que vous partirez avec eux et le vénérable religieux. Après cette explication, la triste Inès se retira dans son cabinet pour y pleurer sans contrainte.
Elle écrivit deux lettres, lune à Alonzo, où, sans lui confier le secret de son cœur et le lieu de sa retraite, elle lui disoit un éternel adieu, en lui déclarant quelle alloit se consacrer à Dieu. Elle lui recommandoit ses femmes et ses domestiques ; du reste elle le prioit de disposer à son gré de sa fortune, en ajoutant quelle s'en rapportoit à sa justice et à sa sagesse. La seconde lettre, adressée à dom Pèdre,
étoit conçue en ces termes
«Hélas! vous pouvez lire maintenant
k ces papiers que je vous ai confiés !
u Vous y verrez que, même avant de vous «connoître, je cédois au charme inconte cevable du plus doux pressentiment , « mon imagination et mon cœur s'élan-
« coient vers vous ! Et depuis je
« vous ai vu!... je vous ai entendu dé- « peindre cet amour si tendre, si géné- « reux, dont j etois l'objet! . . . mon ame « tout entière répondoit à la vôtre*, vous « exprimiez tout ce que j eprouvois !
h J'ai calculé les dangers d'une telle pas- « sion sur sa violence, et j'ai senti quelle « devoit nous perdre; un nœud sacré ne « pouvoit nous unir, et jamais la foiblesse « et l'égarement d'Inès n'aui oient pu vous « rendre heureux ! . . . En renonçant à vous, « je n'ai pu concevoir l'espoir ou l'idée * dune seule consolation humaine; je rett nonce à ma famille, à ma patrie, au umonde, à l'univers entier.... Ce visage
« que vous aimiez à regarder sera jusqu'au «tombeau couvert d'un voile épais.... Je « ne vous parlerai plus, et je me voue à « un éternel silence!... Ah! soyez toujours « assez magnanime, faites toujours d'assez « nobles exploits pour que votre renora- « mée, franchissant les monts affreux qui « vont nous séparer, puisse parvenir jusv qu'à lasile obscur où je cours raense- « velir ! Ce n'est désormais que par vos « vertus et la gloire que vous pourrez cor- « respondre encore avec Inès ! . . . Et, quand « j'entendrai parler de vos grandes ac- « tions, je me dirai : Il ne m'a point ou- «bliée!... Nous ne nous verrons plus; U mais quels délicieux souvenirs nous reste tent! Songez combien notre amour fut « innocent et pur! le vôtre ne demandoit « que l'estime et la confiance; le mien fut « toujours caché ! . . . Adieu ; je sens à-la- *.< fois votre douleur et la mienne!... Mais
INÈS DE CASTRO. iy5
« ce moment terrible n'est pas sans dou-
« ceur pour moi; je puis sans déguise-
« ment et sans crainte vous dire enfin ,
« pour la première fois, que je vous aime
((uniquement; le temps et l'absence ne
« sauroient affoiblir un sentiment si ten-
« dre et si passionné ! Nulle vanité mon»
« daine, nulle autre affection humaine ne
« pourront m'en distraire. Oh ! que j'aime-
« rai cette profonde solitude où je serai
« livrée tout entière à un seul souvenir, à
« une seule pensée !Que le dédain dumon-
« deetl'humilité me coûteront peu! Quels
« amusements , que vous ne partageriez
t( pas, pourroient me plaire! Quelles louan-
(( ges, que vous n'entendriez, pourroient
« me flatter! C'est au fond de votre
« grande ame que j'ai placé tout mon oru gueil . . . Adieu ; ne gémissez point sur
« mon sort Il est vrai , mon sacrifice
" est immense; mais vous l'admirerez; ne
« me plaignez donc pas : certaine d être « approuvée de vous, j'emporte avec moi « la plus touchante et la plus noble ré- « compense, a
Inès étoit convenue avec sa confidente de lui donner la lettre dAlonzo et celle de dom Pèdre, à laquelle son cœur attachoit une si grande importance. La veille de son départ, la femme de chambre lui avoit représenté que peut-être après sa fuite elle seroit arrêtée pour être interrogée, que Ion saisiroit tous ses papiers, et que, pour ne pas risquer ces deux lettres, il falloit les déposer chez le notaire d'Inès; elle se chargea de les lui porter enfermées dans une enveloppe à sa propre adresse, et elle promit à Inès de ne remettre ces lettres que six jours après sa fuite.
Ayant ainsi terminé tout ce quelle devoit faire, Inès ne sentit plus que sa dou-
leur, et elle en fut accablée. Lorsqu'elle eut donné ses lettres, elle trouva que celle quelle avoit écrite au prince netoit ni assez tendre ni assez détaillée. Elle se représenta son désespoir, elle s'accusa d'ingratitude et de barbarie; elle versa des torrents de larmes; son courage l'abandonna; et néanmoins elle persista dans sa résolution. La veille du jour 011 elle devoit l'exécuter, la reine donna un grand bal; Inès auroit pu se dispenser de s'y trouver; mais, malgré l'état où elle étoit, elle voulut y aller, afin de voir dom Pèdre encore une fois. Ce qu'elle souffrit à cette fête surpassa tout ce quelle avoit pu imaginer. Combien lui parut insensée la gaieté de cette brillante assemblée ! combien elle fut douloureusement affectée parles sons d'une musique vive et bru vante! Lorsqu'on vint la prier à danser, elle frissonna, et fut aussi étonnée que si l'on
eût dû lire au fond de son ame. Elle s'excusa en se plaignant d'un violent mal de tête; elle étoit si abattue, qu'on le crut facilement. Mais sa langueur et sa souffrance, loin de nuire à sa beauté, la rendoient mille fois plus touchante. Il y avoit à cette fête beaucoup d'étrangers qui, ayant entendu parler d'elle, et ne l'ayant jamais vue, formèrent un cercle autour d'elle, et ne purent s'empêcher d'exprimer leur admiration. Ces hommages lui firent éprouver le sentiment le plus pénible, en pensant aux grilles derrière lesquelles cette beauté alloit se cacher et se flétrir dans l'oubli ! . . .
Le prince n'arriva qu'à minuit.... Inès, en le voyant entrer dans la salle, fut prête à s'évanouir; et, de ce moment, elle eut toujours les larmes aux yeux.... Jamais il ne lui avoit paru si affable, si brillant, et si aimable Leurs regards , qui se
cherchoient, se rencontrèrent, et la malheureuse Inès sentit son cœur se déchirer. Ne pouvant plus se soutenir, elle fut obligée de s'appuyer sur le bras d'Amalia placée à côté d'elle... Au bout d'une demiheure, dom Pèdre, pour la première fois en public, s'approcha d'elle; il lui parla avec une grâce et un air de sécurité qui attendrirent tellement Inès, que, pour ne pas se trahir par un déluge de pleurs, elle prit le parti de ne répondre qu'en s'inclinant, et au même instant elle dit tout bas à Amalia qu'elle sentoit qu elle alloit se trouver mal; aussitôt Amalia sortit avec elle, ce qui ne surprit personne, car on l'avoit vue arriver au bal excessivement souffrante. A la porte de la salle, Inès se retourna pour tâcher d'apercevoir encore pour la dernière fois celui qu'elle quittoit pour toujours ! . . . Mais elle le chercha vainement des yeux.... En passant la
porte fatale, elle crut sortir de la Vie.... Elle laissoit derrière elle toute la pompe, tout l'enchantement, tous les prestiges qui avoient séduit son imagination et touché son cœur.... Innocente et vertueuse, mais privée du bonheur d'avoir été déterminée par la religion, elle n'étoit soutenue que par des motifs humains, et elle éprouvoit toute la foiblesse de ces fragiles appuis : sans force et sans consolation , elle succomboit à l'amertume de ses regrets et à l'horreur de la perspective que le sombre avenir lui présentoit....
Le courage religieux est invincible, parcequ'il a un but, devant lequel tous les autres intérêts s'anéantissent. La pieuse résignation est un accord sublime fait avec la divinité, qui daigne, à ce prix, tout promettre à sa créature; avec cette angélique vertu on n'est jamais le jouet des événements ou la victime du mal-
INJÈS DE CASTRO. 181
heur; la patience humaine n'est qu'une souffrance immobile et muette; la résignation est un repos céleste, elle attend une récompense sans mesure....
Inès , en s éloignant sans retour de l'objet qu'elle adoroit, a voit à peine la force de marcher; elle chanceloit à chaque pas; l'univers venoit de disparoître à ses yeux ; il lui sembloit qu'elle tomboit et s'enfonçoit dans le néant.... Elle logeoit dans le palais; et, lorsqu'elle entra dans son appartement, elle assura Amalia qu'elle ne souffroit plus, et elle se hâta de la congédier. Le prince envoya savoir de ses nouvelles, quoiquil dût être rassuré par Amalia, qui étoit retournée au bal. Ce message accrut encore les douloureuses émotions d'Inès... Hélas! se dit-elle, quel sera demain son réveil ! — Dans ce moment, elle entendit en tressaillant l'horloge du palais sonner deux heures après
i8a INÈS DE CASTRO,
minuit ; elle devoit s'échapper à six Lorsqu'elle quitta sa parure et qu'on lui ôta les fleurs et les diamants dont sa tête étoit couronnée, il lui sembla qu'on la dépouilloit de tous ses charmes, de cette beauté qui ne devoit plus être ornée , qui ne devoit plus briller, et que dom Pédre
ne contempleroit plus Elle se revêtit
d'une robe noire , elle posa sur sa tête un long voile, ensuite elle renvoya sa femme de chambre, en lui ordonnant de venir la chercher à l'heure convenue. Alors elle tomba dans un fauteuil , et elle y resta morne, tremblante, et glacée, jusqu'au moment où sa confidente entrouvrit doucement la porte pour l'avertir que tout étoit prêt. Eh quoi ! dit Inès en tressaillant, le jour paroît déjà? — Oui, madame; mais il est sombre ... A ces mots, Inès se lève, elle ouvre une fenêtre, et frémit en voyant un ciel rougeâtre, chargé de nua-
INÈS DE CASTRO. ï83
ges noirs. Quel jour affreux! dit-elle; et ses pleurs inondèrent son visage — Elle s'enveloppe dans son voile , et suit sa femme de chambre, qui la guide. Elle monte en voiture. L'infortunée, à travers un nuage de larmes, se tourne vers le palais, et lui dit un éternel adieu, en s'écriant: Hélas!... c'est donc pour jamais, et j'ai pu le vouloir ! . . . Ses sanglots lui
coupèrent la parole La voiture étoit
partie avec rapidité ; elle traverse cinq ou six rues, et s'arrête enfin devant le portail de l'église de Saint-Salvador. On descend, un homme attendoit à une petite porte, qu'il ouvre aussitôt. On entre dans une église obscure et vaste ; c'est ici qu'il faut attendre, lui dit sa compagne. Inès fait encore quelques pas pour aller se mettre à genoux sur les marches d'un autel, et là elle prie Dieu de rétablir la paix dans son ame bouleversée. Mais une
l84 INÈS DE CASTRO,
voix intérieure, une voix terrible lui ré' pond : Il falloit prier avant de te livrer tout entière à la passion la plus insensée; ilfalloit obéir aux derniers ordres de ta grand' mère expirante ; ta présomption et ta folie font précipitée dans un abyme ; tu as fait toi-même ta destinée ; elle sera funeste — Au milieu de ces pensées désespérantes, elle entend marcher derrière elle; cetoit sa femme de chambre, qui l'invite à la suivre dans la sacristie où elle est attendue. Inès se lève, et se laisse conduire. Elle entre dans la sacristie, dont aussitôt la porte se referme et la séparé de sa femme de chambre ; elle se trouve seule avec effroi. Dans ce moment on accourt précipitamment vers elle ; le seul bruit de cette marche impétueuse fait palpiter son cœur.... Elle le reconnoît ; elle ne se trompe point... Dom Pédre esta ses pieds... Dans
INÈS DE CASTRO. x85
ce moment Inès n'éprouva qu'un transport inexprimable de surprise et de joie; ses craintes, ses projets, ses résolutions, tout fut oublié. Elle entrevit à l'instant quelle ne seroit plus maîtresse de ses actions, que désormais l'amour en disposeroit souverainement-, cette idée coinbloit tous les désirs, tous les vœux imprudents de son coeur. ... Je suis aimé ! s'écria dom Pédre. Vous êtes à moi; je sais tout; j'ai lu votre lettre, et tous vos papiers. O sensible et chère Inès, vous allez connoître mon amour et ma reeonnoissance! un nœud solennel et sacré va nous unir pour jamais... — O ciel ! à quoi vous exposez -vous? Votre père, la nation. . . , — L'autel est paré , le flambeau
nuptial est allumé le prêtre et les
témoins nous attendent — Grand
Dieu !..... — Venez Soyons l'un à
l'autre ; tout le reste n'est rien. L'excès du
bonheur nous donnera l'heureuse puissance de braver tous les autres événements de la vie; et, s'il falloit périr demain , qu'importe ! nous aurions vécu — Quelle longue carrière peut valoir ce
beau jour! . . . Ne différons plus, venez
En prononçant ces paroles, dom Pèdre entraîne Inès ; il la conduit dans une chapelle ornée de fleurs et magnifiquement illuminée. Le prêtre étoit déjà sur les marches de l'autel*, deux amis du prince, Alvarès, parent d'Inès, et Garcias, se tenoient debout à côté des prie-dieu sur lesquels dévoient se placer les deux époux. Derrière le prie-dieu d'Inès se trouvoit Amalia en habit de cour. Le prince et les témoins étoient superbement vêtus; l'autel et les habits sacerdotaux du prêtre étinceloient d'or et de pierreries. Le prince avoit voulu ; par cette magnificence, ôter, autant qu'il étoit possible,
à cette cérémonie l'humble et triste apparence d'un mariage secret et clandestin.
Inès , baignée de pleurs , prononça du fond de lame les paroles irrévocables et sacrées. Le prince fît avec enthousiasme les mêmes serments. Ensuite Amalia se couvrit d'une pelisse noire; dom Pèdre s'enveloppa dans un long manteau , et l'on se hâta de sortir de l'église. Dom Pédre monta , avec Inès et Amalia , dans une voiture dont tous les panneaux étoient fermés, et qui devoit les conduire à trois lieues de Lisbonne, dans une petite maison isolée dans les champs, appartenant à Amalia.
Dom Pèdre, après avoir exprimé à Inès l'excès de sa joie et de son bonheur, lui dévoila tous les mystères de cette intrigue si bien conduite. Sa femme de chambre, effrayée du projet de sa fuite, avoit, sous le sceau du plus grand secret , consulté
Amalia, qui aussitôt en instruisit le prince. On se décida vaguement à tromper Inès, afin de l'empêcher de partir. Quand elle confia ses deux lettres, au lieu de les porter chez un notaire, on les remit au prince, qui lut la sienne avec toute l'ivresse dune joie sans bornes, qui néanmoins devoit augmenter encore par la lecture des papiers qu'Inès avoit été forcée de lui remettre dans le château., Alors dom Pédre imagina la fable dont l'inexpérience et la crédulité d'Inès avoit si bien assuré le succès. Quant à la lettre adressée à Alonzo , le prince l'avoit brûlée sans la lire. Il ajouta qu'il étoit parfaitement sûr de la discrétion du prêtre , et des deux témoins Alvarès et Garcias ; que leur sûreté même répondoit de leur fidélité à cet égard. Dom Pédre apprit à Inès qu'elle alloit s'arrêter un moment dans la maison d'Amalia , qui étoit sur la route
de celle où elle avoit dit publiquement quelle iroit ; qu'en effet elle s'y rendroit ce jour même ; mais qu'au lieu d'y passer huit jours , elle reviendroit le surlendemain au palais à Lisbonne. A peu de distance de la maison dAmalia , on trouva Alvarès et Garcias, qui avoient pris les devants à cheval. Le prince se sépara d'Inès; Alvarès lui céda son cheval, et prit sa place dans la voiture. Dom Pédre et Garcias retournèrent à Lisbonne par un autre chemin ; et Inès , Alvarès et Amalia s'arrêtèrent une heure dans la maison de cette dernière. Inès y retrouva sa femme de chambre. Elle quitta sa robe noire, en disant à Amalia quelle s'affligeoit de l'avoir portée dans le plus beau moment de sa vie. Hélas! ajouta -t-elle! fasse le ciel que ce lugubre vêtement de
deuil ne soit pas un triste présage !
Amalia lui parla de dom Pédre , de son
igo INÈS DE CASTRO,
amour, de sa félicité; et toute idée mélancolique fut bientôt effacée de son imagination. Que les heures lui parurent longues dans ce château, où elle passa deux mortelles journées ! . . . . Enfin elle se retrouva à Lisbonne : elle rentra avec transport dans ce palais qu'habitoit un époux adoré ; et , pour que rien ne manquât à son bonheur, elle apprit de dom Pèdre que personne au monde n avoit le moindre soupçon non seulement de leur union, mais de leur intelligence. Les conseils de Garcias dirigèrent leur conduite, et les mesures pour se voir furent prises avec prudence.
Mais la haine irréconciliable et linhumaine jalousie veilloient sur Inès , épioient tous ses mouvements, toutes ses démarches. Pachéco étoit certain qu'Inès avoit un penchant secret , puisqu'elle avoit refusé sans hésiter l'offre de son
cœur et de sa main ; il surprit des soupirs, des regards, et il découvrit qu'Inès et le prince s aimoient éperdument , et qu'Amalia étoit leur confidente. Dom Pédre regardoit Pachéco comme un grand homme d'état; il n'avoit rien vu de répréhensible dans sa conduite; mais, par une sorte d'instinct qui trompe rarement les grandes âmes, il avoit pour lui un éloignement naturel, que plus dune fois il avoit laissé voir malgré lui. Pachéco, qui n'avoit que trop remarqué cette antipathie secrète, le haïssoit mortellement, persuadé d'ailleurs qu'à la mort du roi Garcias et Alvarès seroient revêtus des premiers emplois. Il avoit essayé avec beaucoup de précautions et d'artifices, mais sans fruit, tous les moyens de le perdre dans l'esprit du roi; tantôt il le louoit sur sa valeur, sa popularité, avec l'intention secrète de le faire craindre
Le roi néprouvoit alors que la joie de voir aimé du peuple et de la nation un fils qu'il chérissoit. Tantôt Pachéco gémissoit sur la violence du caractère de ce prince, et le roi s'en affligeoit sincèrement en bon père, mais en conservant l'espoir que l'âge corrigeroit des défauts rachetés par tant de grandes qualités.
Pachéco ne se rebutoit jamais; il se flatta de tirer un meilleur parti de la passion du prince, et il commença par charger une femme qui lui étoit dévouée d eclairer la reine sur l'amour mutuel de dom Pédre et d'Inès; car il étoit loin d'ima* giner qu'ils fussent unis par un mariage secret. La reine en parla au roi en présence de Pachéco ; et le roi répondit que rien n'étant prouvé à cet égard il falloit ne faire aucun éclat. D'ailleurs, ajouta le roi, tout le monde est frappé depuis quelque temps d'un changement heureux
INÈS DE CASTRO. tc-3
«dans le caractère de mon fds. Si cette jeune Inès a de l'empire sur son esprit, elle fait un excellent usage de cet ascendant. Puisque cette liaison n'a rien de scandaleux, pourquoi la supposer criminelle? N'irritons point mon fils par une imprudente sévérité : on le conseille bien , voilà l'essentiel. Pachéco, dissimulant son dépit secret, appuya cet avis du roi, loua son indulgence paternelle, sa sagesse; et la reine , qui s'intéressoit à Inès , promit avec plaisir de ne lui rien dire et de la garder auprès d'elle. Cette princesse, seconde épouse du roi, sœur du roi de Gastille, et bellemère de dom Pèdre , avoit cette douceur, cette bonté constante que donne toujours une véritable piété. Ces vertus angéliques sont les attributs naturels de toutes les femmes, et la véritable gloire d'une reine qui semble placée sur le trône, non pour juger et gouverner, mais pour concilier,
adoucir, pour obtenir l'indulgence et le pardon. La reine aimoit dom Pèdre et en étoit révérée , et la manière dont elle traitoit Inès augmentait encore son attachement pour elle.
Cependant Pachéco divulgua sourdement le secret des amours du prince, et bientôt toute la cour en fut informée.
On est toujours dune extrême indulgence pour les foiblesses des gens médiocres ; mais on est sans pitié pour les personnes qu'on envie. La beauté, les grâces, l'esprit d'Inès, les infidélités dont elle étoit l'objet, les hommages qu'elle dédaignoit, avoient excité contre elle des haines envenimées dans le silence et la dissimulation. Tout-à-coup on l'accusa hautement d'être la maîtresse du prince; les prudes, les coquettes, les fats, déçus, parurent être aussi scandalisés que si une intrigue d'amour eût été à la cour une chose inouie. Au milieu
INÈS DE CASTRO. i(J5
d'un déchaînement presque universel, Inès n'eut pour elle que ces voix si pures, et toujours en si petit nombre, qui ne s'élèvent que pour défendre ou pour affoiblir les torts, mais qui n'ont jamais dans le monde une grande autorité; car, dans les sociétés nombreuses, ce sont, non les jugements de la méchanceté, mais ceux de la bonté qui paroissent suspects. On sait que la vertu est d'une invincible incrédulité sur le mal qui n'est pas prouvé, et que, lorsqu'elle n'en peut douter, elle le cache ou l'excuse. Avec un tel caractère on obtient l'estime, mais on est rarement écouté avec attention , et moins encore cité.
Inès, malgré tout l'enchantement d'un amour heureux et légitime, commença à sentir combien sa situation étoit délicate et dangereuse; elle gémissoit de la perte de sa réputation, et elle ne pouvoit
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se justifier sans trahir un secret inviolable pour elle ? puisqu il étoit impossible de le révéler sans exposer doni Pèdre à toute la colère du roi; ce qui sur-tout l'accabloit de douleur étoient les reproches et le profond chagrin d' Alonzo. Ne pouvant supporter son indignation, elle lui jura si solennellement quelle étoit innocente, qu'il n'en douta pas. Alors Alonzo lui représenta quelle devoit s'arracher dune cour où sa réputation étoit déjà attaquée avec tant d'acharnement, et que, si elle hésitoit, elle la perdroit sans retour. Inès lui répondit quelle sentoit que la raison lui prescrivoit de prendre ce parti , mais quelle étoit certaine de rester toujours pure, et quelle n'a voit pas le courage de quitter la cour et ses amis. Ah ! reprit Alonzo, pour vous soustraire au péril que vous bravez avec tant d'imprudence je serai donc forcé d'user de violence —
— Comment!... vous seriez capable... — De tout pour sauver votre honneur.... — Que dites-vous? ô ciel!... — Oui, si vous ne cédez pas à mes prières, je vous arracherai malgré vous de cet odieux palais... je vous enlèverai — Grand Dieu ! . . .
— Oui, j'en fais le serment... — Arrêtez,
Alonzo; il n'est plus temps — Qu'en-
tends-je!... — Mon sort est fixé.... — Par un mariage secret?. . . — Vous lavez deviné ; et ma vie dépend de votre discrétion— Après cet aveu, Inès, achevant d'ouvrir son cœur, conta toute son histoire au triste Alonzo. Lorsqu'elle eut fini ce récit, Alonzo prit la parole en soupirant. Qui peut mieux que moi, lui dit-il, comprendre les écarts de l'imagination, et y compatir? Par quel bizarre caprice la nature a-t-elle pris plaisir à former entre nos esprits et nos âmes une si trompeuse sympathie ! . . . O malheureuse
Inès! Oui, sans doute, reprit Inès, je suis à
plaindre Je ne jette qu'en tremblant
les yeux sur l'avenir; l'amour ne m'y promet que du bonheur et de la gloire, mais j'y vois des orages effrayants. O généreux Alonzo! ne m'abandonnez pas. Soyez mon ange tutélaire, guidez-moi dans la carrière périlleuse où je me suis engagée; je n'aurai plus rien de caché pour vous... — Hélas ! c'est m'accorder bien tard cette confiance que mon dévouement méritoit
d'obtenir N'importe, je suis à vous.
Chère Inès, vous ne m'avez pas fait une heureuse destinée; mais si la vôtre peut l'être, je ne m'en plaindrai pas. J'y veillerai ; je vous avertirai de tout ce que l'on tramera contre vous. Je sais déjà que vous devez vous défier de Pachéco ; vous avez blessé son orgueil; il vous hait; j'aurai l'œil sur lui : sa politique et son habileté échoueront contre l'intérêt qui me guide ;
il ne me trompera pas. Cette assurance tranquillisa Inès. Elle fit bien promettre a Alonzo qu'il ne parleroit point au prince de ses soupçons sur Pachéco , car elle évitait d'irriter contre qui que ce fût ce caractère bouillant et si peu capable de feindre; et elle lui cachoit avec un soin extrême tous les sujets de plaintes que lui donnoient un grand nombre de personnes; ce qui lui étoit d'autant plus facile que toutes ces personnes se contraignoient en présence du prince et n'osoient alors la traiter avec cette politesse exacte, sèche , offensante , qui n'est autre chose que limpertinence civilisée des cours et du grand monde.
La générosité et l'attachement d'Àlonzo pénétrèrent Inès de reconnoissance. Mais bientôt un nouveau sujet d'inquiétude vint la troubler; elle s'aperçut qu'elle portoit dans son sein un gage de cet hy-
men qu'il étoit si important de cacher. Cet événement transporta de joie dom Pèdre ; cependant il sentit tout l'embarras de cette situation; et, voyant les craintes mortelles d'Inès : Tout s'arrangera, lui dit-il. O chère Inès! sortez de cet abattement , qui ressemble au repentir; il m'afflige et me blesse. Un amour tel que le nôtre doit triompher de tout; songez aux miracles qu'il a déjà faits. Si vous ne m'eussiez retenu mille fois, jaurois déjà hautement déclaré cet hymen qui fait ma gloire ainsi que mon bonheur. Que je serais fier de braver pour vous d'odieux préjugés et les rigueurs d'une injuste autorité! Mais vous ne le voulez pas, et je vous obéis. Vous avez dompté, changé mon caractère, ou, pour mieux dire, c'est votre arae qui anime la mienne. Je suis calme, parceque vous m'aimez; je suis humain , parceque vous êtes bien-
faisante. En lisant chaque jour dans ce cœur ingénu, dans ce cœur si pur et si sensible, puis-je ne pas adorer la vertu et la bonté ! puis-je ne pas m'attendrir sur les souffrances des infortunés en voyant vos pleurs couler pour eux! Ah ! vous n'avez pas besoin de me tracer mes devoirs ; je les remplirai tous avec transport pour vous ressembler et pour vous rendre heureuse. Dites-vous donc que, si je dois un jour monter sur le trône, le Portugal vous devra une félicité dont il n'auroit jamais joui sans vous. Que ces grandes pensées écartent de votre imagination tout ce qui peut la noircir : nous sommes pour jamais l'un à l'autre; quelle véritable peine peut s'allier à cette idée!...
Le charme d'un tel langage auroit dissipé toutes les inquiétudes d'Inès, si elle n'eût tremblé que pour elle; mais elle
craignoit pour dom Pèdre ; rien ne pouvoit la rassurer.
Sous le prétexte de sa santé , Inès demanda un congé de six mois, qui lui fut accordé.
Amalia, qui avoit tant favorisé ces dangereuses amours, n'eut aucune envie de la suivre \ elle n'a voit pu résister à l'ambition de devenir la confidente d'un grand prince; mais, au fond, elle étoit encore plus attachée à sa place auprès de la reine, et il lui parut impossible de povivoir exister six mois en province après avoir eu l'honneur de passer un an à la cour de Lisbonne. Le monde est toujours ingénieux et délicat en procédés quand il les juge dans la conversation. On blâma universellement Amalia de n'avoir pas suivi Inès, d'autant plus qu'on regardoit le départ de cette dernière comme une disgrâce et une espèce d'exil; on se déchaîne
INÈS DE CASTRO. 2o3
rarement contre les gens qui ne font ombrage à personne; mais aussi, quand ce malheur leur arrive , il est sans ressource ; il faut des talents, du mérite, et de la force, pour expier aux yeux du monde une faute réelle, ou même pour triompher dune calomnie. Aussi l'insipide et vaine Amalia fut-elle la victime de cette malveillance. Pachéco, qui la regardoit comme un espion d'Inès et du prince, la perdit dans l'esprit du roi et de la reine ; elle fut obligée de quitter sa place , et elle passa le reste de ses jours dans lhumiliante obscurité produite par un profond oubli.
Inès se rendit à Conimbre (i), dans le Beira , auprès de la terre où elle avoit été
(i) Historique. Conimbre, capitale du Beira, située sur une montagne au pied de laquelle coule le Mondégo , est à trente-six lieues de Lisbonne.
élevée et du château d Alonzo. Le prince lui avoit fait préparer un palais, où elle descendit et s'établit ( i ). Alvarès , son parent, et Alonzo l'accompagnèrent jusqu'à Conimbre ; ensuite ils retournèrent à Lisbonne. Alonzo vouloit rester à la cour pour y veiller à ses intérêts. Quelques jours après , dom Pédre annonça qu'il partoit pour une maison de chasse quil avoit à dix lieues de Lisbonne, et où il alloit souvent seul. Il n'emmena avec lui que Garcias, Alvarès, un écuyer nommé Pédrillo , dont il connoissoit la fidélité, et deux domestiques sur lesquels il pouvoit compter, et il vola à Conimbre. Il y passa trois semaines , et en partant il laissa à Inès Pédrillo son écuyer, voulant qu'elle eût auprès d'elle un homme qui possédoit toute sa confiance. Peu de
(i) Historique.
INÈS DE CASTRO. 2o5
temps après, le prince revint toujours secrètement; et, le lendemain de son arrivée à Conimbre, Inès mit au jour un prince , que dom Pèdre reçut dans ses bras avec toute l'ivresse de joie que peuvent causer le plus tendre, le plus violent amour et une première paternité.
Tandis que dom Pédre s'abandonnoit tout entier au bonheur qu'il devoit payer si chèrement par la suite, l'implacable Pachéco tramoit les plus noirs complots contre lui : il étoit enfin parvenu, à force de perquisitions et en subornant un des domestiques d'Inès , à découvrir avec certitude le mariage secret. Afin de rendre la faute du prince beaucoup plus grave, il se garda bien d'en instruire le roi. Par ses intrigues, on parvint à faire croire à la reine que le prince n'avoit plus de passion pour Inès; qu'un mariage avec une princesse achéveroit de l'en détacher;
que la princesse Constance de Castille , nièce de la reine , dont on vantoit la beauté, avoit quinze ans, et que cette alliance affermiroit la paix entre les deux couronnes. La reine se passionna pour cette idée , que le roi avoit déjà eue. Pachéco disposa ce prince à la recevoir avec joie ; il lui persuada que , pour ôter à dom Pèdre la possibilité d'un refus, il falloit négocier le mariage à son insu. En effet, on traita cette affaire avec le plus grand secret, et enfin les paroles de part et d'autre furent données. Inès depuis près d'un an avoit quitté la cour, lorsqu'un jour le roi fît appeler dom Pèdre dans son cabinet, pour lui annoncer que son mariage avec la princesse de Castille étoit arrangé , et qu elle arriveroit incessamment pour l'épouser.
Dom Pèdre répondit sans hésiter, et ce fut pour faire le refus le plus formel et
le plus positif. Quoi ! dit le roi dun ton sévère, y pensez-vous? J'ai donné ma
parole — Sans me consulter. — Pou-
vois-je douter de votre obéissance, quand je vous propose une princesse charmante, une alliance digne de vous , et nécessaire au bonheur de l'état ? — Mon sang et ma vie vous appartiennent, mais mon cœur et ma foi dépendent de moi seul. — Je veux bien excuser ce premier mouvement ; la réflexion vous fera sentir combien il doit m'offenser. Allez; dans trois jours vous me rendrez réponse. Songez seulement que je n'aurai point en vain donné ma parole ; et ne me forcez pas à vous ordonner en maître justement irrité ce que je viens de vous demander en père. Dom Pédre sortit sans répliquer.
Le roi rendit compte de cet entretien à Pachéco, qui affecta la plus grande surprise, et qui dit que le prince ne per-
sisteroit sûrement pas dans un refus aussi coupable que bizarre.
A cette époque, on reçut la nouvelle que les Maures avoient fait une irruption dans une province éloignée de Lisbonne.
Aussitôt le prince demanda à être envoyé contre eux. Le roi répondit qu'il falloit auparavant que l'alliance avec la Gastille fût rendue publique ; et le lendemain le roi, guidé par les avis de Pachéco, assembla son conseil , et y fit appeler dom Pédre. Là, en présence des plus illustres personnages de sa cour, et comme s'il eût compté sur son obéissance , après avoir détaillé tous les avantages de l'alliance projetée, il déclara solennellement qu'elle étoit arrêtée, que réciproquement les paroles étoient données , et il nomma l'ambassadeur qui devoit aller chercher la princesse. Lorsqu'il eut cessé déparier, dom Pédre garda un instant le silence.
Le roi , comme il s'en étoit flatté , crut qu'il n'oseroit le démentir dans une assemblée si imposante. Mais dom Pèdre , se levant et sadressant au roi, sollicita la permission de faire la réponse que le roi n'avoit pas voulu recevoir d'abord, et qu'il lui avoit ordonné de méditer trois jours. Alors il réitéra avec fermeté le refus qu'il avoit déjà fait à la première proposition. Le roi indigné répondit d'un ton menaçant qu'il vouloit être obéi. L'honneur me le défend , repartit le prince. — Comment? — Je suis marié ; Inès de Castro est mon épouse. A ces paroles, la salle du conseil retentit d'une exclamation de surprise qui fut universelle, et à laquelle succéda un profond silence. Au bout de quelques minutes,, le prince , élevant la voix , et sadressant toujours au roi, Je sens, dit-il, toute l'étendue de ma faute ; mais je suis seul
coupable : Inès fuyoit et s'expatrioit pour se dérober à mes poursuites ; toutes les séductions de l'amour n'auroient pu triompher de ses résolutions ; j'ai été forcé d'employer la violence et mille stratagèmes. Je serai fidèle jusqu'à mon dernier soupir à tous les serments qu'elle a reçus de moi au pied des autels. Si , malgré sa jeunesse et son innocence, elle devenoit l'objet de la moindre persécution ( ce que l'équité du roi ne me permet pas de craindre), je la défendrois au péril de ma vie et par tous les moyens possibles. Mais que la colère du roi ne tombe que sur moi, et je m'y soumettrai sans plainte
comme sans résistance C'en est assez,
interrompit le roi ; sortez. Le prince obéit sur-le-champ. '
Le roi furieux fit arrêter dom Pèdre , que l'on conduisit dans une prison d'état: ce qui répandit dans Lisbonne une con-
sternation générale , car le prince , malgré ses défauts, étoit universellement aimé (1).
Pachéco, consulté par le roi, dit que, si l'on pouvoit obtenir d'Inès son consentement à la cassation de ce mariage clandestin , le prince rentreroit facilement dans son devoir. Pachéco ajouta qu'Alonzo, tuteur d'Inès, avoit sur son esprit un pouvoir absolu , et que , s'il se chargeoit de cette commission, il réussiroit sûrement. Pachéco, en donnant ce conseil, pensoit qu'Inès rejetteroit cette proposition , et que le roi seroit en même temps et plus irrité ou persuadé qu'Alonzo nauroit pas agi de bonne foi; et Pachéco vouloit perdre Alonzo, dont il redoutoit la pénétration et la probité. Alonzo fut mandé un soir par le roi, qui le reçut
(1) Historique-;
212 INES DE CASTRO,
tête à tête, et qui lui expliqua ce qu'il attendoit de lui. Alonzo réfléchit un moment; ensuite il dit que le roi seul pourroit engager Inès à ce grand sacrifice ; mais qu'il ne faudroit pas perdre un instant, partir sans délai, aller surprendre Inès avant quelle put se préparer à cette redoutable entrevue; qu'en lui parlant avec douceur, avec bonté, le roi , qu'elle révéroit du fond de lame , obtiendroit tout d'elle (i). Alonzo appuya ce conseil par tant d'excellentes raisons, qu'il décida le roi à partir secrètement avec lui sans aucun délai. Il laissa pour Pachéco un billet, dans lequel il Finstruisoit de cette soudaine résolution, en ajoutant qu'il l'avoit prise d'après ses propres avis.
Durant la route, Alonzo, seul avec le
(i) Historique.
INÈS DE CASTRO. 2i3
roi dans la voiture, n'entretint ce prince que d'Inès; sous prétexte de la lui faire bien connoître, il lui vanta l'élévation, la pureté de son anie, sa douceur angélique ; il lui conta les traits les plus touchants de ses amours avec dom Pédre ; il n'oublia pas de semer ce récit de quelques réflexions sur le changement heureux qu'elle avoit opéré dans le caractère de ce prince ; enfin il lui apprit quelle avoit un fils beau comme un ange, et qu'elle allaitoit. Il dit toutes ces choses sans nulle affectation, parceque le roi, progressivement ému , le questionnoit avec un intérêt que chaque instant sembloit accroître.
IN'étant plus environné de la pompe royale et d'une cour trompeuse, le roi, livré à lui-même, rentroit peu-à-peu dans le sein de la nature; il oublioit des conventions sévères, et, en arrivant à Co-
2l4 INÈS DE CASTRO,
nimbre, il ne toit plus qu'un homme sensible et un père compatissant. Le roi, qui avoit voyagé toute la nuit, arriva le matin à Gonimbre. En entrant dans le palais d'Inès , il dit à Alonzo : Allez la prévenir, et sur-tout ne l'effrayons pas. Non, non, seigneur, reprit Alonzo; elle a une telle confiance dans votre bonté , que votre auguste présence ne pourra lui causer que de la joie. Le roi soupire, et suit Alonzo, qui lui fait traverser plusieurs pièces ; enfin il ouvre la porte de la chambre d'Inès, il fait passer le roi, qui voit Inès, seule, assise dans un fauteuil, et tenant dans ses bras un enfant charmant. . . La beauté ravissante d'Inès , celle de l'enfant, causèrent au roi un attendrissement si profond , que , ne pouvant retenir ses larmes, il cacha son visage avec ses deux mains.... Le saisissement d'Inès en apercevant le roi fut inexprimable; mais la
INÈS DE CASTRO. 2l5
vue d'Alonzo la rassura et l'enhardit. Aussitôt elle se lève, va se jeter aux genoux du roi, et, posant son enfant à ses pieds: Seigneur, dit-elle avec un accent qui alloit au cœur, ne punissez que moi; mais daignez jeter sur cette innocente créature un regard paternel , et je serai trop heureuse.... Le roi lui tend la main ; Inès voit son visage baigné de pleurs. Elle se relève en prenant son enfant; le roi lui tend les bras; elle s'y précipite, elle appuie son enfant sur le cœur palpitant du roi , en disant : Voilà notre véritable asile, je n'en veux point d'autre.... Heureuse Inès! s'écrie Alonzo, vous êtes digne de jouir de ce triomphe sublime de l'innocence et de la nature! . . . C'en est trop, dit le roi; je n'y puis résister; mon cœur a reconnu cet enfant pour mon petit-fils ; je ne le démentirai point. A ces mots il tombe dans un fauteuil, en retenant l'en-
2l6 INÈS DE CASTRO,
fant sur ses genoux, et, ne mettant plus de bornes à sa bonté, il embrassa Inès à plusieurs reprises, en l'appelant sa fille ( i ). Inès, dans ce moment, le plus beau de sa vie, pensoit sur-tout à dom Pèdre, et secrioit : Ah! que n'est-il ici!... Elle n'osoit pas témoigner à Alonzo toute sa reconnoissance; car elle devinoit bien quelle devoit son bonheur à son ingénieuse amitié; mais ses regards parloient pour elle... Alonzo, qui en effet avoit prévu ou du moins espéré cet heureux dénouement, jouissoit délicieusement de son ouvrage.
Le roi voulut retourner à Lisbonne au bout dune heure. Il fut convenu qu'Inès, déclarée sur-le-champ princesse de Portugal (2), niroit jamais à la cour, et quelle resteroit à Gonimbre.
(1) Historique.
(2) Il la reconnut pour telle en effet dans cette entrevue.
Le roi, en partant, suivi par Inès jusqu'à sa voiture, l'embrassa en présence de toute sa maison rassemblée*, et, reconnoissant Pédrillo, écuyer de dom Pédre, il lui dit tout haut qu'il lui recommandoit de servir toujours avec zèle la princesse de Portugal.
Le roi en quittant Conimbre devint silencieux et rêveur. A mesure qu'il se rapprochoit de sa cour, il étoit obsédé dune multitude d'idées entièrement opposées à celles qui venoient de lui causer de si vives émotions; et ce fut en vain qu'Alonzo tâcha de le distraire, en lui parlant du bonheur suprême qu'il alloit procurer à son fils. Cependant ce tableau toucha le roi : il répéta qu'il soutiendroit ce qu'il venoit de faire ; mais il ajouta en soupirant qu'il ne se dissimuloit pas tous les dangers d'une telle indulgence.
Pendant cette courte absence du roi,
l'inquiétude et la haine de Pachéco nétoient pas demeurées oisives. Se doutant bien que la vue d'Inès toucheroit profondément le roi, il ne s'occupa qu'à chercher les moyens non seulement d'affoiblir cette impression , mais d'y faire succéder la colère ; et, dans cette intention , il excita une émeute du peuple en faveur du prince.
Le peuple se porta en foule autour de la prison où le prince étoit renfermé, et demanda à grands cris sa liberté, en menaçant de briser les portes. On envoya des troupes, qui dissipèrent ce rassemblement j mais on posa par-tout des corpsde-garde, qui donnoient à Lisbonne l'aspect d'une ville en état de guerre. A deux lieues de Lisbonne, un courrier, envoyé au roi par Pachéco, instruisit ce prince de cet événement, dont toutes les circonstances étoient prodigieusement exagérées. Cette nouvelle produisit sur le
roi tout l'effet qu'en attendent Pachéco; il fut pénétré d'indignation , et sa colère s accrut encore en traversant Lisbonne, qu'il vit remplie de troupes, ce qui annoncoit la crainte d'un nouveau soulè-
vement. Arrivé au palais, il y trouva Pachéco, qui l'attendoit, et qui ne manqua pas de lui dire que la sédition n'avoit été excitée que par les amis' du prince. A ce récit, le roi s'écrie : Et j'ai eu la foiblesse de reconnoîti e son mariage ! . . . Ces pa rôles attérèrent Pachéco; mais, dissimulant et prenant sur-le-champ son parti : Hé bien ! seigneur, reprit-il , n'hésitez pas à déclarer cette action faite avant la sédition , vous prouverez ainsi que votre clémence n est point un effet de la peur; envoyez chercher le prince tandis qu'on assemblera le conseil, et là vous lui annoncerez à-la-fois son bonheur et son pardon; ensuite vous l'enverrez combattre les Maures, et peu-
dant son absence on pourra penser à loisir aux mesures nécessaires à prendre •pour prévenir par la suite de semblables révoltes. Le roi, qui ne vit dans ces conseils que de la prudence et de la générosité, les approuva et les suivit. Le prince, tiré de sa prison et conduit dans la salle du conseil, entendit avec ravissement le roi son père proclamer Inès princesse de Portugal. Et, comme dom Pèdre exprimoit sa reconnoissance : C'est par vos exploits qu'il faut la prouver, dit le roi ; les Maures envahissent nos provinces, et sans doute la Gastille nous déclarera bientôt la guerre : allez chasser les infidèles; et, par des services éclatants, justifiez ma clémence et ma bonté paternelles.
Dom Pédre, sans perdre de temps, rassembla des troupes et une foule de volontaires qui s'empressèrent de s'enrôler sous ses drapeaux. L'amour et l'enthousiasme
que Ton fit éclater pour lui de toutes parts furent dépeints au roi comme les résultats des intrigues de ses amis; et le roi, effrayé par de perfides insinuations, crut avoir à redouter, outre les guerres extérieures, tout le danger des soulèvements intérieurs et toutes les entreprises des factions les plus audacieuses.
Le prince partit pour l'armée. La route naturelle étoit de passer par Conimbre; il ne s'y arrêta que deux heures pour voir Inès; il entra dans la ville au bruit des acclamations d'un peuple immense et des cris mille fois répétés : J^ive le prince! vive la princesse! La douce et bienfaisante Inès étoit adorée dans la province, et la nouvelle de son élévation excitoit parmi les habitants une joie universelle. Mais , sans dédaigner cet éclat si brillant quelle devoit à l'amour, Inès étoit accablée de douleur en songeant que doni
Pèdre alloit être exposé à tous les dan* gers de la guerre. Elle le vit au comble de ses vœux; elle lui cacha, autant qu'il lui fut possible , ses mortelles alarmes et ses funestes pressentiments. Dom Pèdre lui-même, en la quittant, sentit son cœur se déchirer; et aussitôt qu'il disparut à ses yeux elle tomba sur une chaise; et, sans pouvoir verser une larme, elle regarda fixement la porte qui venoit de se fermer sur lui, et elle resta dans un état effrayant de stupeur et d'immobilité. Elle étoit plongée dans cette douloureuse léthargie, lorsque des dames, arrivées de Lisbonne et nommées par dom Pèdre pour rester auprès délie, entrèrent dans sa chambre, en lui disant que son salon étoit rempli par les personnages les plus considérables de la ville qui venoient lui rendre leurs hommages. Hélas! répondit Inès, suis-je en état de les recevoir?. . .
Et de quoi vient-on me féliciter quand je tremble pour ses jours?... Cependant elle se lève, et, faisant un puissant effort sur elle-même, elle composa son visage, et elle alla écouter des harangues et passer deux heures au milieu de deux cents personnes. L'infortunée ne devoit connoître de la grandeur que la dure contrainte quelle impose et la pénible obligation de renfermer au fond de son ame ses craintes et ses chagrins.
Sur le soir, la ville fut illuminée; on tira plusieurs feux d'artifice. Tous les jeunes gens de la ville, avec des luths et des guitares, parcouroient les rues et chantoient des romances sous les fenêtres de leurs maîtresses, espérant que dans ce jour dalégresse, consacré à célébrer l'heureux hymen d'Inès et de dom Pèdre, l'amour leur seroit plus favorable. La malheureuse princesse, qui ne pensoit
qu'à la guerre des Maures, ne put supporter ces fêtes, ces réjouissances, qui lui perçoient le cœur. Elle n'avoit pas encore eu le courage daller revoir le château où s'étoient écoulées les paisibles années de son enfance et de sa première jeunesse; elle avoit craint de se retrouver dans ce château où reposoient les cendres de sa grand'mère; mais elle éprouvoit un tel besoin de s'éloigner d'un lieu où tout respiroit la joie, qu'elle résolut d'aller sur-le-champ passer quelques jours dans sa terre. Elle partit seule à neuf heures du soir, et elle arriva en moins de deux heures. Elle se rendit aussitôt à la chapelle où se trouvoit le tombeau de Mélinda, et prosternée elle l'arrosa de larmes. Les regrets qu'elle donnoit à sa mémoire sembloient la soulager; cetoit une sorte de distraction à une douleur plus vive et plus profonde. Elle parcourut
ensuite tout le château, et chaque pas lui retracoit un souvenir que sa situation actuelle rendoit amer et pénible. Elle né toit que depuis deux jours dans cette solitude, lorsqu'Alonzo, qui alloit rejoindre l'armée , y arriva : il mit le comble à sa tristesse, en lui avouant que leloignement du prince et l'obligation où il étoit lui-même de partir lui donnoient mille craintes pour sa sûreté; il ne lui cacha point qu'il avoit découvert des traits de duplicité de Pachéco, qui lui persuadoient que ce ministre si puissant nourrissoit contre elle une haine implacable, et il lui offrit de la conduire dans une retraite sûre, à cinq lieues de Conimbre, chez un de ses parents , où elle pourroit rester cachée jusqu'au retour de dom Pèdre. Il ajouta quelle écriroit à ses dames qu'elle avoit reçu l'ordre de dom Pèdre de se rapprocher de lui , en allant habite?
incognito une des villes voisines du théâtre de la guerre , et que dans la nuit de ce même jour il l'emmèneroit avec une de ses femmes, et la déposeroit dans l'asile le plus sûr. Mais que craignez-vous pour moi? dit Inès. Ah! reprit xllonzo, que n'a-t-on pas à redouter dune ame capable de vous haïr ! Je crains qu'on ne vous enlève, quon n'attente à votre liberté , pour la faire ensuite acheter à dom Pédre, et aux plus odieuses conditions. Enfin j ignore ce que l'on veut faire; mais je suis certain que Ion ourdit quelque noir complot contre vous : je sais, à n'en pas douter, que Gonzalès et Coello, ces vils courtisans, créatures de Pachéco, ont fait ces jours passés un
voyage secret à Gonimbre Au nom
du ciel, mettez -vous à l'abri de ces intrigues ténébreuses — Fuyez — — Non , non, je ne puis prendre un tel parti sans
le consentement de dom Pèdre. — Il vous le prescriroit, s'il étoit instruit de tout ce que j'ai découvert ; et songez que , forcé de partir et daller faire d'abord des rassemblements de troupes dans des lieux où il n'est pas, je ne pourrai le rejoindre et par conséquent lui parler que dans trois semaines au plus tôt. Que d'événements peuvent arriver d ici là !.. . — Mon cher Alonzo, je n'ai point obéi aux volontés maternelles; j'ai été indocile, téméraire, présomptueuse \ je serai punie, je m'y résigne. — Vous me percez le cœur ! Eh quoi ! dans aucune circonstance de votre vie je n'aurai donc pu
vous être utile ! — Vous pouvez me
l'être dans l'un de mes plus chers intérêts. Conimbre est mon seul asile, puisqu'il a été choisi par dom Pédre \ mais j'accepte pour mon fils celui que vous m'offrez : mettons en sûreté cet enfant jusqu'au
retour de son père; je lai amené ici, il est sevré ; je dirai à Conimbre que je l'ai envoyé respirer quelque temps 1 air des montagnes, nécessaire à sa santé. Conduisez-le vous-même chez votre ami avec une de mes femmes, la seule qui le suivra ; et que cette preuve dune confiance si intime, si parfaite, soit une expiation de tous mes torts avec vous.
A ce discours, Alonzo ne put retenir ses pleurs; mais, voyant qu'il étoit impossible de vaincre la résistance dînes, il se chargea de son enfant , et partit accablé d'inquiétude et de tristesse.
Inès, privée de son époux, de son enfant, et de l'ami le plus vigilant et le plus fidèle, fut saisie d'une terreur qui ne la quitta plus : elle retourna à Conimbre ; elle y avoit laissé son écuyer Pédrillo, qu'elle y retrouva malade et dans son lit. Elle n avoit dans sa maison de véritable
confiance qu'en lui ; et, ce dernier appui lui manquant, son effroi n'eut plus de bornes : toujours dans l'attente d'un événement sinistre, elle passoit des journées pleines d'agitation et des nuits affreuses*, elle craignoit le sommeil, et, lorsqu'elle y succomboit, elle se réveilloit en sursaut, croyant toujours entendre du bruit, et qu'on forcoit sa maison pour venir l'enlever. Ses inquiétudes sur la guerre surpassoient encore les tourments que lui causoient ses frayeurs :, elle n'existoit plus que pour craindre et pour souffrir. Cependant le prince lui envoyoit continuellement des courriers de l'armée , et au bout d'un mois elle en reçut un qui lui apportoit des nouvelles qui suspendirent tous ses maux. Le prince avoit remporté une éclatante victoire, et sa santé étoit parfaite ; mais la guerre duroit encore ; les Maures n'étoient pas tout -à -fait ex^
23o INÈS DE CASTRO,
puisés du Portugal, il falloit les poursuivre et les chasser entièrement. Le premier mouvement d'Inès fut d éprouver un transport de joie inexprimable, de cette joie qui manque de paroles , qui n'en cherche point, parceque rien ne peut la peindre , et qui fait verser des larmes si
délicieuses Mais la joie excessive est
bientôt épuisée. Inès, après s'être livrée tout entière à une impression si vive, reprit avec plus d'amertume encore le sentiment de ses maux. Ah! se disoit-elle, le bonheur est-il fait pour moi? Peut-on le trouver dans un rang qui nous arrache à notre situation naturelle? L'état où nous nous élevons paraît être toujours une usurpation ; ceux dont nous devenons les égaux nous dédaignent et nous haïssent, et ceux qui ne le sont plus nous envient.
Hélas ! qu'ils ont tort ! Je souffre tous
les tourments que peut éprouver une
INÈS DE CASTRO. 2$i
épouse et une mère O combien j ai
méconnu le bonheur de la douce obscurité ! Infortunée ! mon véritable protecteur ne peut me défendre , et mon enfant est plus en sûreté dans un asile
étranger que dans mes bras ! Rien ne
pouvoit distraire Inès de ces tristes réflexions , et elle s'en pénétra tellement que sa santé en fut altérée.
Peu de jours après la nouvelle de la victoire sur les Maures, Inès reçut une lettre dAlonzo , qui lui mandoit que , chargé par le prince dune commission particulière pour elle , il suivroit de près sa lettre, et quelle le verroit incessamment. Inès attendit ce moment avec une extrême impatience. Elle devinoit qu'Alonzo, nayaiit rejoint le prince qu'au moment de la bataille , n'avoit pu lui communiquer ses craintes que depuis peu de temps, et que dom Pèdre lui faisoit don-
ner l'ordre de quitter Conimbre : ce toit tout ce quelle desiroit. Ses frayeurs lui reudoient odieuse la ville de Conimbre; un secret pressentiment l'avertissoit que si elle en pouvoit sortir seule et sans suite elle éviteroit la plus noire destinée. Elle avoit donné à son fils la seule personne en qui elle eût confiance, à l'exception de Pédrillo ; mais ce dernier étoit toujours malade. Enfin elle avoit du moins la certitude qu'Alonzo étoit en route, qu'il venoit la chercher pour la réunir à son enfant, et dans un asile à l'abri de toute persécution. Il lui sembloit que la seule vue de cet incomparable ami dissiperoit toutes ses craintes et la préserveront de tout malheur; elle connoissoit son zèle, son activité, son généreux dévouement; elle le voyoit accourir vers elle et voyager nuit et jour; elle le supposoit avec raison à peu de distance de Conimbre; elle at-
tencloit et à chaque minute ce retour si désiré, et cependant elle ne l'espéroitpas. Une voix intérieure et funèbre lui disoit : Il arrivera trop tard..,. Durant tout le cours de cette journée, Inès fut plongée dans une invincible rêverie et dans une telle distraction, quelle ne voyoit et n'entendoit rien de tout ce qui se passoit autour d'elle. Ne pouvant rester en place, et voulant se soustraire à l'importune société de ses dames , elle erroit seule dans son palais , et de temps en temps elle s'arrêtoit en tressaillant, croyant entendre monter précipitamment l'escalier ou le bruit d'une voiture entrant dans les cours. Ce mouvement étoit mêlé de joie et d'épouvante, ne sachant si l'on venoit pour l'enlever ou si c'étoit Alonzo, son libérateur.... Une réflexion assez naturelle portoit au comble son effroi : elle pensoit que, si en effet Pachéco tramoit contre
elle quelque noir dessein, il n'a voit plus de temps à perdre pour l'exécuter, puisque le prince alloit revenir couvert dune gloire éclatante, et qui, en le rendant plus digne encore de l'admiration et de l'amour du peuple et de la nation, lui donneroit par conséquent plus de moyens de la protéger et de la défendre. Hélas ! se disoit-elle, sa gloire même nous sera nuisible, puisqu'on a trouvé les moyens de le rendre suspect au roi ! S'il vient assez promptement pour me sauver, il sera persécuté personnellement, et j'en serai la cause!... Si je succombe aux efforts de la haine, il voudra me venger, et, pour y
parvenir, il se perdra s'il le faut Le
fidèle Alonzo sera enveloppé dans nos malheurs ; quel prix d'un attachement si tendre et si magnanime! et, au milieu de cette lutte affreuse, que deviendra mon fils!... O mon cher, mon unique enfant,
objet touchant de mes plus vives alarmes, tu seras la victime innocente du destin rigoureux de ton imprudente mère ! . . . Ces pensées lui ravissoient tout son courage; elle ne voyoit autour délie que des abymes; nulle supposition consolante ne s'offroit à son imagination , et son danger lui paroissoit si pressant, que chaque minute augmentoit le trouble mortel de son ame. Dans cette même journée un triste événement acheva de l'accabler. Pédrillo tout-à-coup fut réduit à la dernière extrémité. Il lui fit dire mystérieusement par sa garde qu'il avoit quelque chose d'important à lui révéler. Au moment même elle va chez lui; elle le trouva expirant. Cependant, à sa voix, il entrouvrit les
yeux, et lui dit : Défiez-vous de — Et
de qui? grand Dieu !... Il ne put répondre : la mort pour jamais venoit de lui couper la parole Ainsi donc, dit Inès en ver-
sant des larmes amères, il emporte dans la tombe un avis important !... Elle se hâta daller s'enfermer dans son cabinet; elle se jeta sur un lit, en répétant avec saisissement : de qui dois-je me défier?... Elle voulut questionner la garde de Pédrillo; elle apprit que cette femme étoit sortie précipitamment du palais. Inès cacha à tout ce qui l'entouroit cette courte et funeste entrevue avec l'infortuné Pédrillo ; mais cette idée la poursuivit dans tous les instants. Tout sembla se réunir dans cette journée pour frapper son imagination. Les astronomes avoient annoncé pour le lendemain une éclipse effrayante (i). Des idées superstitieuses faisoient généralement redouter ce phénomène:
(i) Il y eut en effet à Conimbrc. vers ce temps, l'éclipsé de soleil la plus complète que l'on ait jamais vue en Europe. Voyez le Dictionnaire de Bomare, mot Eclipse.
Inès ne partageoit que trop ces vaines inquiétudes. Le soir elle se mit au lit plus tard que de coutume; elle fuyoit la société , et elle redoutoit la morne solitude et le silence de la nuit. Au milieu des agitations d'un sommeil convulsif elle rêva quelle voyoit son fils couché dans une chambre tendue de noir, et Alonzo vêtu de longs habits de deuil ,. et baigné de pleurs, à genoux auprès du berceau de l'enfant — Elle se réveille en frémissant, et, avec une violente palpitation de cœur, elle appela ses femmes, et se leva avec une tristesse et une terreur que sa raison combattoit vainement. Elle se traîne vers une fenêtre, elle l'ouvre, et s'appuie sur un balcon d'où l'on découvrons le Mondégo, et, dans le lointain, ses rives enchantées parsemées de belles plantations et de maisons de plaisance. Le jour venoit de paroître. Inès aperçoit
dans ce riant tableau une jolie chaumière isolée, à moitié cachée sous l'ombrage épais d'un bois de tilleuls et de citronniers. Les yeux appesantis d'Inès s attachent sur cette humble demeure.
Que ne suis-je née, s ecria-t-elle , dans cette paisible habitation, où l'on ne craint ni les complots de la haine, ni les crimes de l'ambition et de l'orgueil ! . . . Que disje? hélas! la tendresse maternelle ne m'aroit-elle pas préparé la destinée la plus pure et la plus tranquille? Si je n'a vois pas méprisé sa sage prévoyance, rien n'auroit pu troubler ma vie!... Ah! si lamour n'eût exposé que moi, je suis aimée, pourrois-je me repentir!... Mais mon fatal hymen rassemble tant de périls sur la tête de dom Pédre et sur celle de mon fils ! et peut-être attirera-t-il sur mon pays toutes les calamités que la guerre entraîne avec elle, et ces fléaux terribles seront les fruits
INÈS DE CASTRO. 23g
amers de ma folie et de mon imprudence!... Souffrons, gémissons sans murmurer, j'ai mérité mon sort! Puisse le ciel ne prendre cpie moi pour victime ! En parlant ainsi, Inès élève vers les cieux ses tristes regards ; elle frissonne en voyant l'éclat
du jour s'affoiblir On étoit au mois
d'août; l'air étoit brûlant; toute la nature paroissoit alarmée ; on entendoit au loin les mugissements du taureau et du buffle ; les oiseaux se heurtoient en volant, et tomboient sur la terre, comme si l'effroi leur eût ôté l'usage de leurs facultés naturelles; le soleil, en retirant par degrés sa lumière bienfaisante, sembloit abandonner la création consternée et la livrer à quelque grande catastrophe.... un voile sombre s etendoit sur les rives délicieuses du Mondégo ; Inès ne distinguoit plus qu'avec peine les maisons et les arbres; elle croyoit voir la rive s'éloigner d'elle, com-
24o INÈS DE CASTRO,
me clans un vaisseau quittant le port on voit tous les objets se décolorer, se couvrir d'abord d'un léger brouillard et bientôt se perdre dans la vague et s'anéantir sous l'œil attristé qui les regrette et les cherche en vain.... Ainsi nous échappent le bonheur fugitif et la joie trompeuse ! ... Inès, foible et tremblante, étoit pénétrée de cette douloureuse et profonde mélancolie qui saisit lame tout entière et qui n'y laisse place qu'à la souffrance. Pouvant à peine se soutenir, elle rentra dans son cabinet, et, croyant qu'elle alloit se trouver mal, elle appela ses femmes. Un valet de chambre, qui la servoit avec une assiduité remarquable, accourut aussitôt, et, voyant Inès prête à s'évanouir, il lui rappela qu'elle étoit à jeun, et lui offrit un verre d'eau et de vin, qu'elle accepta , et qui lui fut apporté au moment même. Inès le but, et le valet de chambre
INÈS DE CASTRO. 2/fI se hâta de sortir. Elle resta seule, et au bout de quelques minutes elle se sentit si mal que pour la seconde fois elle appela ses femmes. Mais personne ne répondit Elle ne pou voit avoir recours
à ses dames, qui étoient logées à l'autre extrémité du palais.... Elle appela encore et à plusieurs reprises, mais toujours in* utilement.... Alors l'infortunée répéta en frémissant les dernières paroles de Pédrillo : Défiez-vous de — Eh quoi ! ditelle, suis-je abandonnée de l'univers entier? Cependant, la frayeur ranimant
ses forces défaillantes, elle appelle à haute voix ; et pour cette fois elle entendit marcher à grands pas.... Tout-à-coup la porte s'ouvre , et , au lieu de ses femmes , elle voit paroître trois hommes armés de poignards. Son sang se glace dans ses veines, Elle a reconnu Pachéco , Gonzalès et
2/p INÈS DE CASTRO.
Coello (i) Elle se voit entourée d'assassins ! Elle appellerait en vain à son secours l'amour et l'amitié , sa foible voix ne peut être entendue ; elle est seule , livrée sans défense à toute la barbarie
d'une haine forcenée Cependant à sa
vue Pachéco reste immobile un instant ; il contemple avec un désespoir féroce cette beauté céleste qui a voit rejeté ses vœux; plus il l'admire, et plus sa rage
augmente La malheureuse Inès se
jette à genoux, non pour implorer ses bourreaux , mais pour adresser au ciel une dernière prière : O Dieu ! dit-elle , protège du moins mon époux et mon fils ! Ton époux ! s'écrie avec fureur Pachéco, il paiera cher ton amour insensé; je saurai l'atteindre; vous serez bientôt réunis dans la tombe J ai déjà
(i) Historique.
INÈS DE CASTRO. 2fô
su gagner tes domestiques, me défaire de l'insolent Pédrillo , m'emparer de ton
palais Tu mas dédaigné, méprisé, et
cette main qui vouloit s'unir à la tienne, cette main repoussée par ton orgueil , ne
veut plus que du sang Tu vas périr! . . .
Comme il disoit ces mots sans avancer encore, un sombre nuage semble descendre des cieux et se placer entre Inès et lui pour lui dérober sa victime. . . . Il frissonne ; il lève les yeux vers les fenêtres, et voit disparoître le jour, et de profondes ténèbres succéder à la lumière L éclipse ,
commencée depuis deux heures, devenoit
complète Inès, ranimée par un foible
espoir, se traîne vers une porte placée à l'autre extrémité du cabinet. Pachéco, entendant qu'elle cherchoit à s échapper, s'avance pour la saisir ; mais , dans cette obscurité , il rencontre une table , se heurte, et tombe Tu fuis vainement,
2J4 INËS DE CASTRO, lui cria ce monstre ; tu n'éviteras pas ton sort ; un poison mortel circule dans tes veines. ... Je voulois m'assurer par moimême de ma vengeance , et l'achever en lavant dans ton sang le plus cruel affront Mais , . si tu m'échappes , du
moins tu n échapperas pas à la .mort
A ces terribles paroles, Inès croit entendre la voix même de l'inexorable destin ; toutes ses forces -l'abandonnent; elle s'évanouit Cependant les complices de
l'infâme Pachéco lui représentèrent qu'ils auroient de la peine, au milieu de cette obscurité, à retrouver leur chemin dans ce palais, et à en sortir, malgré les clefs dont ils étoient munis. L'exécrable valet de chambre qui avoit introduit ces scélérats par une porte de derrière vint les prendre, les conduisit, et sortit avec eux. Ils trouvèrent des chevaux et partirent ; mais la Providence ne les laissa fuir qu'en
leur réservant les châtiments affreux dus à lenormité de leurs crimes (i).
Tous les gens d'Inès, ses femmes, ses domestiques, à l'exception de ceux qui gardoient les grandes portes, corrompus par l'or de Pachéco, a voient pris la fuite. Il restoit encore dans un autre corps-deîogis deux pages, un écuyer, et les gens de l'écurie : mais les portes de communication étoient toujours fermées en -dedans du côté de la princesse; on ne les ouvroit qu'à neuf heures; il ne toit pas huit heures, et presque tout le monde étoit encore endormi. Les dames, qui logeoient au bout du palais , ne se réveillèrent qu'après la fuite des meurtriers.
Leurs femmes, effrayées de l'éclipsé to-
(i) Historique. Mais cette scène désastreuse est beaucoup plus horrible dans l'histoire ; on a supprimé des traits inouis de la férocité de Pachéco et de ses complices.
taie, n'a voient point de lumière. On se leva dans les ténèbres , on appela , et le silence profond du palais épouvanta plus
encore que l'obscurité On chercha
l'escalier , on le descendit en tremblant et à tâtons. Dans ce moment, on entendit un grand bruit aux portes du palais ; on les ouvre , c etoit Alonzo : ses gens portaient des flambeaux; il entre. Alonzo est saisi détonnement et frappé de terreur en parcourant, à travers les ombres de cette nuit prématurée , ce palais muet et désert. Il avance en frémissant : tout ce qui le suit partage sa surprise et son effroi— Il rencontre les dames de la princesse, il les questionne : leurs réponses
accroissent son trouble affreux Tout
lui rappelle cette nuit effroyable où pour la première fois il vit le triste objet de ses premières amours, et sur un lit de mort En entrant dans la chambre
INÈS DE CASTRO. 2^j
d'Inès , il l'appela d'une voix entrecoupée
et lamentable Le profond silence qui
régnoit dans tout cet appartement ne lui laissa plus de doute sur la réalité d'un grand malheur ; mais il étoit loin de deviner le forfait inoui qui venoit de se
commettre Grand Dieu ! s'écria- 1- il ,
elle a été enlevée ! Dans ce moment,
le jour commençoit à renaître. Alonzo aperçoit une porte ouverte au bout de la chambre : il veut visiter ce cabinet, il y va* à peine y a-t-il mis le pied, qu'il
pousse un cri lamentable Il voyoit
Inès, pâle, les yeux fermés et sans mouvement, étendue sur le plancher Il
crut quelle n'existoit plus. Néanmoins il la prend dans ses bras , et la porte sur un lit. C'est ainsi, dit -il, que j'ai
vu ta mère infortunée Le malheur
ne peut ni se terminer, ni changer pour moi-, il se renouvelle avec la même
horreur et les mêmes tourments
Cependant les dames d'Inès lui prodiguent tous les secours qui pouvoient lui rendre l'usage de ses sens. Inès donne quelques signes de vie. Alonzo transporté reprend l'espérance ; il croit renaître avec Inès Elle ouvre enfin des yeux languissants, qui s'attachent sur Alonzo; elle lui tend une main glacée. Cher Alonzo, dit-elle d'une voix éteinte, je bénis le ciel, qui m'accorde la consolation de vous revoir pour la dernière fois.... — Que ditesvous? Non, non, rien ne troublera plus votre vie; je réponds désormais de votre
sûreté — Il n'est plus temps vous
arrivez trop tard.... — Comment?... — Je suis empoisonnée... — Juste ciel!... Qu'on
aille chercher tous les secours — Ils
seroient inutiles Modérez la colère de
dom Pèdre: dites-lui qu'Inès mourante lui demande d'honorer sa mémoire par la
INÈS DE CASTRO. zfo
clémence Ami fidèle! adieu ; veillez
sur mon fils O Dieu ! daigne exaucer
les derniers vœux de mon cœur ; pardonne-moi ma foîblesse et mon imprudence; protège ce que j'aime, et que je
ne sois ni oubliée, ni vengée Aces
mots, elle jette un dernier regard sur le malheureux Alonzo, qui la tenoit dans
ses bras, et elle expire sur son sein
Qui pourroit décrire le désespoir du généreux et sensible Alonzo! . . . Ce moment dune angoisse et d une horreur inexprimables lui rendoit en même temps toutes les douleurs de sa jeunesse : prêt à succomber à cette affreuse réunion de peines déchirantes , la pâleur de la mort sur le front et l'égarement dans les yeux , il serroit contre son cœur cette infortunée
victime de l'amour et de la haine Il
croyoit s'unir à elle en s'abreuvant de douleur Son écuyer l'arracha de ce
o5o INÈS DE CASTRO,
triste lieu, et l'emporta presque sans connoissance dans une pièce éloignée de ce funeste appartement.
Tandis que ces scènes tragiques se passoient à Conimbre, le barbare Pachéco retournoit à Lisbonne. Avant d'en partir, il avoit effrayé le roi sur la guerre avec la Castille, et en même temps, par d insignes calomnies , il avoit perdu Inès dans l'esprit du roi , qui lui donna l'ordre d aller l'arrêter, si elle refusoit de donner son consentement par écrit à la cassation de son mariage. Pachéco, avant de partir, répandit le bruit qu'Inès étoit dangereusement malade. Il revint, en disant qu'il n'avoit pas été jusqu'à Conimbre, parcequ'il avoit appris sa mort —
Cependant dom Pêdre, ayant terminé son expédition contre les Maures plus tôt que ne l'a voit cru Alonzo, revint avec une extrême diligence à la tête de ses
INÈS DE CASTRO. â5l
troupes triomphantes. Un courrier envoyé par Alonzo, et qui le joignit à peu de distance de Conimbre, lui apprit l'horrible catastrophe qui devoit bouleverser pour jamais son caractère et sa destinée. Quand ce malheureux prince reçut ce funeste message, il étoit entré pour quelques instants, avec Garcias et Alvarès, dans une maison isolée qui se trouvoit
sur sa route Frappé, comme si la
foudre eût tombé sur sa tête , il resta pétrifié sans proférer une parole Alvarès et Garcias questionnèrent en sa présence le courrier, qui leur dit que le scélérat qui donna le breuvage empoisonné, ayant été pris par les. soins d'Alonzo , et convaincu d'avoir d'abord empoisonné Pédrillo, avoit tout avoué, en prouvant que Pachéco et ses complices lavoient suborné et depuis long-temps :
le courrier ajouta que ce misérable avoii
252 INÈS DE CASTRO, été exécuté dans la matinée de ce même jour, avec deux autres domestiques dénoncés par lui , qui s'étoient cachés dans Conimbre, et auxquels on avoit arraché les mêmes aveux. Pendant ce récit, Alvarès et Garcias fondoient en larmes. Ils s'approchèrent du prince pour lui dire quelques mots ; et dom Pédre levant sur eux des yeux étincelants, Ce ne sont pas des pleurs qu'il faut verser, dit-il, c'est du sang ! Qu'on ne me parle plus désormais de modération , d humanité , de
gloire Je n'ai plus qu'un sentiment,
l'horreur du genre humain et de la vie
Je n'ai plus qu'une passion , la vengeance A ces mots, il se tourna vers
le courrier, en lui ordonnant de repartir, et d'aller dire à Alonzo de venir sur-lechamp le retrouver dans le lieu où il étoit. Ensuite il écrivit au roi, pour lui demander de lui livrer Pachéco, Gon-
zalès et Coello. La lettre finissoit par ces mots : « Si vous hésitiez, seigneur, à me « livrer ce monstre infernal et ses com- « plices , songez que j'ai sous mes ordres «ime armée victorieuse, et que je suis « au comble du désespoir. »
Dom Pèdre envoya cette lettre par un courrier, qu'il fît partir aussitôt devant lui. Après avoir donné tous ces ordres, il alla haranguer son armée, pour lui demander de le seconder dans sa vengeance. Tous les cçeurs s'émurent au récit de la mort tragique d'Inès , et l'on jura par acclamation de suivre en tous lieux son malheureux époux, et de lui obéir.
La douleur de dom Pédre non seulement n'avoit rien de tendre et de pathétique, mais elle avoit quelque chose de sombre et de féroce qui faisoit frémir : il sembloit qu'il trouvât une jouissance
254 ftrfi-S DE CASTRO,
cruelle à l'aigrir encore en ne la ménageant pas. En parlant de la perte de cette épouse adorée, il n'employoit aucune de ces expressions adoucies que la délicatesse de la sensibilité trouve si naturellement ; car alors il est des mots , des paroles que l'on ne pourroit prononcer sans un horrible déchirement de cœur.
Mais dom Pédre au contraire vouloit aggraver ses maux, afin de proportionner sa vengeance à son désespoir.
Au moment où. ce prince , quittant ses troupes , rentroit dans la maison , Alonzo arriva. En revoyant ce fidèle ami d'Inès, le prince montra un attendrissement qu'on n'a voit point remarqué en lui depuis son malheur; mais, indigné contre lui-même de pouvoir éprouver encore un autre mouvement que ceux de la fureur , il se hâta d'essuyer les larmes brûlantes qui rouloient dans ses
yeux. Alonzo , dit - il d'un ton sévère , pourquoi avez-vous disposé de la destinée de cet empoisonneur? Seigneur, répondit iUonzo , je n'en ai point disposé ; je lai remis entre les mains de la justice. — La justice ! Dans la punition d'un tel crime , c'est moi seul qui
suis la justice — Ce misérable a été
exécuté. . . . — Et il devroit encore exister dans les tortures — — Seigneur, les dernières paroles de la princesse ont exprimé des sentiments de clémence et d'humanité — Je veux les ignorer — — Elle
ma ordonné de vous les redire. . . . — Je vous le défends. Sa mort me dégage d'une obéissance qui ne se seroit jamais démentie; l'amour, l'admiration et le bonheur en étoient les garants Aujour-
d hui je n'ai plus qu'un devoir Il faut
la venger. — Vous remplirez mieux encore , seigneur, un devoir plus sacré.
celui d'honorer sa mémoire par vos vertus.
— C est en faisant regretter cette femme
céleste que j'honorerai sa mémoire
Qui ne sait pas l'empire absolu quelle avoit sur moi ? qui ne sait pas à quel point elle avoit changé mon caractère?... On verra ce qu'on a perdu en perdant cet ange tutélaire. J'associerai toutes les âmes à ma douleur sans mesure \ le Portugal entier la pleurera — Non , non ,
seigneur ; celui qu'elle aima doit obtenir
l'amour universel — Celui qu elle
aima ne veut plus inspirer que la terreur
et la haine (i) N'en parlons plus. . . .
Alonzo , qu'avez -vous fait de son cercueil ? — Il est déposé dans la cathé-
(i) Ce prince, en effet, après la mort d'Inès, montra une férocité égale à son désespoir : ce fut lui qui, parvenu à la couronne sous le nom dePèdre ou Pierre Ier, reçut l'affreux surnom de Pierre-le- Cruel.
drale de Conimbre. — Me répondez-vous de la sûreté de mon fils ? — Oui , seigneur. Il est toujours dans un asile ignoré, mais dans des mains fidèles. — Allez veiller sur lui: je vous confie ses jours et son éducation. Vivez, Alonzo, pour lui donner les vertus de sa mère ; c'est à lui qu'il
appartient d'en retracer le souvenir Je
remplirai ma noire destinée ; mais je veux que l'enfant d'Inès soit aimé (1).
Alonzo, épouvanté de cet entretien, retourna à Conimbre avec une peine de plus, celle de gémir d'avance sur le sort des peuples que ce malheureux prince de voit gouverner.
Dom Pèdre , à la tête de ses troupes , partit aussitôt et avec la rapidité d'un torrent dévastateur ; il alla fondre sur les
(1) Cet enfant par la suite monta sur le trône sous le nom de Jean Ier.
provinces dans lesquelles étoient situées les immenses possessions de Pachéco et les terres de ses complices ; il les ravagea sans pitié , coupa tous les arbres , détruisit toutes les cultures , abattit et brûla tous les châteaux; et sa rage, anéantissant l'abondance et rendant inutile l'heureuse fécondité des champs, ne laissa par-tout que des ruines et des cendres (i).
Tandis qu'il se livroit à tous les excès d'une vengeance effrénée , Pachéco , instruit de ses fureurs , faisoit tous ses efforts pour déterminer le roi à faire marcher des troupes pour les opposer à ce prince; mais, dans ces entrefaites, le roi, frappé d'apoplexie, mourut subitement.
Aussitôt Pachéco , accompagné de ses complices, se sauva. Ces scélérats eurent le bonheur d'arriver en Castille, où la
(i) Historique.
INÈS DE CASTRO. 25g
reine les suivit de près. Dom Pèdre, en apprenant ces nouvelles, dirigea sa marche vers Conimbre. Là, il fit mettre le cercueil de sa malheureuse épouse dans un char funéraire , sur lequel étoient placés son fils et Àlonzo. L'enfant, dune beauté ravissante , étoit dans les bras d'Alonzo, vêtu de deuil ainsi que lui.
Dom Pèdre et ses principaux officiers à cheval escortoientle char ; l'armée suivoit. Ces guerriers, qui avoient acquis tant de gloire à la bataille gagnée contre les Maures, portoient tous leurs lances baissées en signe de deuil ; ils étoient couronnés de lauriers et de cyprès, mêlant ainsi la douleur à la gloire , les larmes aux triomphes; réunion qui dans tous les temps n'est que trop naturelle après de grands exploits militaires Cette armée victorieuse et lugubre ne fit son entrée à Lisbonne qu'à la nuit. Par les ordres du
nouveau roi , toutes les rues étoient illuminées et tendues de noir. A peu de distance des portes, le cortège passa sous un arc de triomphe éclairé par une multitude de cierges et de torches funèbres, et décoré de branches et de guirlandes de cyprès. Ce fut là que le clergé rejoignit le roi, et qu'il entoura le char; ses hymnes religieux et funèbres rendirent plus frappante encore cette pompe extraordinaire et solennelle. Un peuple immense suivoit dans un profond silence ce cortège imposant. INul signe de réjouissance n'accueillit ce nouveau règne
commencé sous de si noirs auspices
Nulle acclamation n'interrompit les tristes chants de la douleur et de la mort
La jeunesse du roi, sa vaillance, son tragique malheur réunissoient sur lui tous les genres d'intérêt; tous les cœurs étoient émus, et l'on éprouvoit en même temps
INËS DE CASTRO. a6f
une espèce de saisissement qui ressemblent à la terreur. Cette consternation universelle étoit Tunique hommage qui pût plaire au roi ; elle se trouvoit en harmonie avec la situation de son ame à-la-fois abattue, flétrie et bouleversée. La mélancolie n'étoit plus pour lui que l'excès de la tristesse la plus noire , et sa douleur qu une irritation furieuse que la religion seule auroit pu apaiser : mais il repoussoit ce secours salutaire ; il ne voyoit dans l'emportement de tes regrets et dans la férocité de ses resœiitLmentfr que la preuve d'un grand caractère , tandis qu'au contraire la violence étant toujours un abandon de la raison, nul degré de force morale ne peut se trouver dans la rage *, la force héroïque , au milieu des situations désespérées, réside tdut entière dans la patience , le calme et la modération. Le cortège se rendit à la
cathédrale , où le cercueil de la princesse fut placé sur un superbe catafalque.
Lorsqu'on eut célébré l'office des morts, le roi se retira précipitamment pour aller se renfermer dans son palais. On lui demanda à quelle heure il recevront le lendemain , dans la salle du trône , les différents ordres de 1 état qui viendroient lui prêter serment de fidélité ; il répondit seulement : Après le couronnement de la reine. On eut bientôt l'explication de ces étranges paroles. Le roi fit donner l'ordre de quitter le deuil pour le lendemain matin, d'orner la cathédrale, de la décorer de caisses d'orangers , et d'y préparer toute la pompe nécessaire au couronnement de la reine Inès. On obéit avec terreur. Le roi, revêtu d'habits magnifiques, se rendit à l'église ; son air sinistre et farouche al téroit la beauté de ses traits , et en effaçoit
la fraîcheur de la jeunesse ; il étoit impossible de soutenir son regard sans frissonner. Il fît ouvrir le cercueil ; ensuite il dit d'une voix tonnante : Eloignezvous ; un bras vengeur a seul le droit de toucher les restes précieux de l'innocente
victime du plus exécrable forfait A ces
mots, il s'approche en pâlissant; il jette les yeux avec horreur sur ce corps inanimé, enveloppé de linceuls; il hésite à lever le voile funéraire qui couvre ce visage défiguré dont il a tant admiré
l'éclat et la beauté Tout-à-coup il se
ranime, ses joues se colorent; il s'écrie avec le transport le plus effrayant : Je veux m enivrer de ta vengeance
et il arrache les linceuls qui cachoient cette tête adorée devenue la proie de la mort, et qui n'a conservé de tous les charmes dont la nature l'avoit ornée qu'une admirable et longue chevelure >
264 !NÈS DE CASTRO,
qui se déploie et tombe sur le sein palpitant . et déchiré de son malheureux
époux Le roi éperdu enveloppe le
corps d'Inès dans un superbe manteau de drap d'or couvert de pierreries, et l'assied sur un trône. Alors, bravant la mort par une illusion insensée, profanant la sainteté des autels par des imprécations de vengeance, et dans l'orgueil du rang suprême et de la passion en délire, croyant pouvoir donner de la grandeur au néant , il pose la couronne royale sur la tête de ce corps privé de la vie ( i ) , en faisant avec fureur le serment terrible et solennel de déclarer sans délai la guerre à la Castille, si elle refuse de lui livrer les assassins de son épouse (2)
(1) Description du second tableau.
(2) Historique.
INÈS DE CASTRO. tng
Peu de temps après, ces scélérats lui furent livrés par la Castille. Dom Pédrè déshonora son amour, sa douleur et son règne par des vengeances atroces (i). Ce prince véritablement infortuné, dont lamour et le bonheur auroient pu faire un grand homme, sera plaint de toutes les âmes sensibles, car il sut aimer
(1) Historique.