LE NATURALISTE
E di mezzo l' orrore esce il diletto.
O N n'est passionné pour les beaux arts que lorsqu'ils sont portés au plus haut point de perfection , parcequ'ils ont alors des juges dont l'étonnement et l'admiration ont formé le goût, et que des chefsd'œuvre dans tous les genres, se multipliant à-la-fois et successivement pendant un certain espace de temps, ne permettent pas à ces brillantes époques de confondre ce qui est faux ou médiocre avec des conceptions sublimes. On n'a point alors la manie des arts ; mais on a cette justesse d'esprit, ce sentiment délicat qui
fait applaudir avec transport tout ce qui est véritablement beau. Il n'en est pas ainsi des sciences ; elles ne peuvent exciter un ardent enthousiasme que dans les siècles où elles sont à-la-fois cultivées et peu avancées, pareequ'on voit alors beaucoup de découvertes à faire. Mais, quand toutes les plus importantes sont faites , les systèmes reçus donnent à chaque science des limites qui, réelles ou fictives , refroidissent l'imagination. L'espoir d'inventer, de découvrir, de surpasser, peut inspirer une vive émulation. Les sentiments du cœur, les passions humaines et l'imitation de la nature sont inépuisables : avec de l'étude, de lame, et du génie, on peut se flatter d'égaler les orateurs, les poètes, les peintres , les sculpteurs , les musiciens les plus célèbres; mais les savants d'un ordre supérieur, et dont les découvertes pa-
roissent être les plus grandes et les plus étonnantes que Ion puisse faire, Newton , Gopernie , Herschel , Tournefort , Linnée , etc. n'ont pu que décourager les géomètres , les astronomes , les botanistes ambitieux qui auroient été susceptibles d'éprouver une ardente passion pour ces sciences et pour une éclatante renommée. Dans le siècle où vécut Pline l'Ancien , les sciences offroient à la curiosité et à l'amour de la gloire un champ immense : on pouvoit en apercevoir l'étendue ; mais il n'étoit pas défriché ; chacun pouvoit s'y promettre des conquêtes.
Il n'y a rien d'isolé dans la nature ; c'est l'unité de plan et la liaison qui forment l'harmonie et la perfection d'une œuvre sublime. Les arts peuvent se prêter des secours mutuels ; et de même , les sciences , par des rapports naturels , s'éclairent entre elles, et se perfectionnent en se
réunissant. On ne sauroit être un grand naturaliste si Ion n'est pas en même temps anatomiste, chimiste, physicien, astronome et géomètre. Les découvertes d'Hipparque, les prodiges d'Archiméde, les ouvrages d'Euclide, prouvent que les anciens ont eu les plus hautes connoissances astronomiques, et qu'ils ont connu les calculs les plus abstraits des mathématiques ; mais la physique , et sur-tout la chimie , n'ont été débrouillées et perfectionnées que par les modernes ; et ces deux sciences sont particulièrement utiles dans l'étude de l'histoire naturelle. Toute l'étude de cette dernière science, dans l'antiquité, se bornoit à observer et à recueillir des faits. Un naturaliste n'étoit alors qu'un simple narrateur, plus ou moins éclairé, et qui, communément semblable à la plupart des historiens dans un autre genre, admettoit facile-
ment les traits apocryphes et les fables qui pourvoient donner de l'agrément à ses récits , ou le mérite piquant de la singularité. Pline l'Ancien n'eut point ce caractère ; on sent la candeur et la bonne foi jusque dans les erreurs de ses ouvrages. Il aimoit les sciences avec passion ; sa vie entière et sa mort Font prouvé. Il ne négligea jamais un moyen de s'instruire; car, ainsi que tous les anciens distingués par l'esprit et les lumières , il connut tout le prix du temps \ on ne sait, de nos jours, ni l'employer ni l'apprécier. Il rassembla pour composer son ouvrage sur l'histoire naturelle tous les faits consignés dans les livres écrits déjà sur cette matière , toutes les relations de voyageurs, et ses propres observations (i).
(i) Il nous apprend lui-même qu'il avoit extrait plus de deux mille volumes ; aussi a-t-on appelé son
Quelques fables et plusieurs contes populaires se trouvent dans cette immense collection. Mais on a reconnu, dans ces derniers temps , qu'il y a infiniment moins d'erreurs dans cet ouvrage que ne le croy oient nos savants du dernier siècle. L'orgueilleuse incrédulité de ce siècle portoit assez généralement à nier avec dédain, en tout genre, tout ce qu'on ne pouvoit expliquer; et ce fut ainsi que l'on mit alors au rang des préjugés ridicules un grand nombre de faits curieux rapportés par Pline, et dont un examen
ouvrage Y Encyclopédie des anciens. Nous devons à M. Gueroult une élégante traduction d'une partie de ce prodigieux ouvrage , intitulée : Morceaux extraits de l'Histoire naturelle de Pline. Cette traduction ne laisse rien à désirer pour la fidélité , le style , le choix des morceaux ; c'est l'un des meilleurs ouvrages qu'on ait donnés au public depuis vingt-cinq ans, et la lecture en est aussi agréable qu'elle est instructive.
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approfondi a prouvé depuis la réalité.
Mais ce qui assurera toujours à Pline la plus glorieuse place parmi les naturalistes, cest d'avoir été à-la-fois un savant laborieux, un éloquent moraliste, et un excellent peintre des mœurs de son temps (i).
(i) Pline, dit M. de Buffon, a travaille sur un plan, plus grand que celui d'Aristote ; il a voulu tout embrasser Son Histoire naturelle comprend, indépendamment de l'histoire des animaux, des plantes et des minéraux, l'histoire du ciel et de la terre, la médecine , le commerce , la navigation , l'histoire des arts libéraux et mécaniques, l'origine des usages, enfin toutes les sciences naturelles et tous les arts humains. Ce qu'il y a d'étonnant, c'est que dans chaque partie Pline est également grand ; l'élévation des idées , la noblesse du style relèvent encore sa profonde érudition ; non seulement il savoit tout ce qu'on pouvoit savoir de son temps , mais il avoit cette facilité de penser en grand qui multiplie la science; il avoit cette finesse de réflexion de laquelle dépendent l'élégance et le goût. Son ouvrage est, si l'on veut, une compilation de tout ce qui avoit été écrit avant lui , une copie de tout ce qui avoit été
Ce grand homme naquit à Vérone dune famille illustre; il porta les armes avec distinction. Il fut revêtu d'emplois considérables sous des empereurs capables d'apprécier un tel mérite, Vespasien et Titus. Il n'eut jamais d'enfants ; mais il adopta son neveu, fils de sa sœur, qui prit le nom de son oncle. Ce nom, qu'il étoit si difficile de porter dignement, fut encore illustré par les talents et les vertus de Pline le Jeune. Son oncle remplit à son égard tous les devoirs d'un père *, malgré ses vastes occupations , il fut son
fait d'excellent et d'utile à savoir : mais cette copie a de si grands traits, cette compilation contient des choses rassemblées d'une manière si neuve, qu'elle est préférable à la plupart des ouvrages originaux qui traitent de la même matière. — Histoire naturelle, premier discours. Que cet éloge est beau par lui-même! et combien il est digne d'admiration, quand on songe qu'il est sorti de la plume du seul rival de celui qui en est l'objet!
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instituteur, et il eut la gloire de former l'esprit et le cœur de celui qui, dans sa première jeunesse, sous l'empire odieux de Domitien, eut le courage de parler en public, avec autant d'énergie que d'éloquence , contre la tyrannie , et qui répondit au sénateur qui lui disoit que par cette conduite il se rend roi t redoutable aux empereurs à venir: Tant mieux } pourvu que ce soit aux méchants empereurs (i); de celui enfin qui par la
(i) Lorsque Domitien chassa de Rome tous les gens de lettres, Pline le Jeune, qui étoit préteur dans une province, accueillit et protégea tous ceux qui s'y réfugièrent. Il alla trouver Artémidore , l'un des plus célèbres d'entre eux , et qu'il ne connoissoit que de réputation, pour lui porter une somme considérable, qu'il lui donna. Dans un temps où le mérite étoit persécuté, pareeque le tyran craignoit les talents et la vérité, Pline le Jeune, bravant les délateurs qui se multiplioient tous les jours, se montra constamment généreux envers les exilés, et l'ami le plus courageux et le plus fidèle. LTne vertu
suite devint l'ami de Trajan, et qui, seul entre tous les écrivains , en faisant le panégyrique d'un souverain sur le trône, a fait le morceau d'histoire le plus fidèle et le plus parfait (i).
si peu timide dans une cour aussi corrompue ne pouvoit manquer de lui devenir funeste; mais la mort imprévue de Domitien le mit en sûreté, ainsi que tout ce qui restoit de gens de bien à Rome. — Vie de Pline le Jeune , par M. de Sacy.
(i) C'étoit une ancienne coutume à Rome que le consul, à l'entrée de son consulat, proposât au sénat de décerner au prince quelque nouvel honneur; c'étoit communément ou une statue, ou un obélisque chargé d'inscriptions. Pline, élu consul, pensa que ces honneurs prodigués aux plus infâmes tyrans ne méritoient plus d'être offerts au souverain qui avoit obtenu, par une acclamation universelle, le beau surnom de Très- Bon. Ainsi Pline déclara qu'il ne lui décernoit aucun honneur , parceque ce grand prince pouvoit confier le soin de sa gloire à ses seules actions. « Mais Trajan n'y perdit rien, « dit M. de Sacy (traducteur des Lettres de Pline le « Jeune) ; la harangue où Pline les lui refuse a duré « plus que le marbre et que le bronze. »
Cette harangue est le panégyrique de Trajan dont on a déjà parlé.
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Pline le Jeune avoit dix-huit ans lorsque son oncle l'emmena à Misène où il commandoit la flotte. Là, Pline l'Ancien , partageant ses journées entre les devoirs de sa place , ceux de l'amitié et l'étude , suffisoit à tout, parcequ'il avoit de la constance dans le caractère, de la suite dans les idées, et qu'il connoissoit tout le prix des heures, des minutes, aes instants, que tant d'autres perdent, sans les donner à l'amusement, et qui à la fin d'une longue vie forment des années entières. Pline se faisoit lire des ouvrages instructifs pendant ses repas : un jour , un des convives interrompit le lecteur pour faire recommencer un mot qu'il avoit mat prononcé. «Vous l'entendiez, dit Pline, a et cela suffisoit , cette interruption nous « coûte au moins deux ou trois lignes ( i ). >v
(i) Lettres de Pline le Jeune.
Quand on sait employer ainsi tous les moments, on voit sans chagrin s'écouler les beaux jours de la jeunesse. Le temps a donné des trésors si précieux , il en promet encore , et toujours de si désirables que Ton ne songe guère à ce qu'il ravit. Un matin , au mois d'août , Pline l'Ancien (âgé alors de cinquante-six ans), fatigué d une chaleur excessive , s'étoit jeté sur son lit, non pour dormir, mais pour étudier; il lisoit, lorsqu'on vint l'avertir que l'on voyoit un nuage d une grandeur et d'une figure extraordinaire ; il quitta son lit avec empressement et monta au lieu le plus élevé de la maison afin d examiner ce phénomène. La forme de ce terrible nuage approchoit de celle d un arbre, et particulièrement d'un pin. Il s'éleva d'abord comme un tronc d'une prodigieuse grosseur, ensuite il étendit des espèces de branches 5 il se peignit suc-
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cessivement de diverses couleurs ; et bientôt, s élargissant avec une effrayante rapidité, il ne laissa plus voir de la voûte des cieux qu'une découpure légère , dont le brillant azur faisoit ressortir le dessin et les sombres couleurs de cet arbre à-la-fois aérien et gigantesque , formé par la fumée de soufre et de bitume du mont Vésuve embrasé. Ce prodige, qui jeta par-tout l'épouvante , n'inspira à Pline que le désir de l'examiner de plus près. D'ailleurs il vouloit aller visiter ses vaisseaux et les villages, en grand nombre, situés dans les environs sur le bord de la mer , afin de voir quels secours on pourroit leur offrir. Il commande que Ton appareille sa frégate légère ; il avoit donné un travail à faire à son neveu , ce qui l'empêcha de l'emmener avec lui. Il vouloit aussi que ce jeune homme, dont la mère malade étoit
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à Misène, restât avec elle pour la soigner et la rassurer.
Comme Pline sortoit de chez lui, ses tablettes à la main , les troupes de la flotte qui étoit à Rétine vinrent le conjurer de leur permettre de prendre le large en pleine mer du côté opposé au Vésuve ; Pline répondit qu'il alloit luimême donner ses ordres pour la sûreté de la flotte et des villages. Il se hâta d'arriver au lieu où tous les habitants fu voient \ il ne doutoit plus alors de l'éruption du Vésuve 5 il connoissoit parfaitement que ce qu'on avoit pris d'abord pour un nuage étoit un horrible tourbillon de fumée , de cendres et de pierres brûlantes et calcinées. Mais la curiosité, inspirée par l'amour de la science, ne lui permettoit pas de songer au péril auquel il alloit s'exposer, ou, pour mieux dire, le danger même rendoit plus vive
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son ardeur , en donnant plus de prix à ses observations : il conserva une telle liberté desprit, qu'à mesure qu'il apercevoit quelque mouvement ou quelque figure extraordinaire dans le redoutable tourbillon dont il se rapprochoit , il le décrivoit sur ses tablettes. Lorsqu'il arriva près de la flotte, la cendre , plus épaisse et plus chaude , voloit de toutes parts sur les vaisseaux; déjà tomboient autour deux des pierres calcinées et des cailloux noirs , brûlés et pulvérisés par la violence du feu; déjà le rivage sembloit devenir inaccessible, en se couvrant de morceaux de montagne arrachés du Vésuve et portés au loin par les vents et Faction du feu. Les cieux étoient entièrement voilés; mais on voyoit luire du volcan de grandes flammes d'un rouge et d'un violet foncé, et dont les ténèbres augmentoient l'éclat; lueur effrayante
et sinistre qui paroissoit faite pour éclairer cette scène d'horreur. Pline, connoissant alors toute la grandeur du danger, donna ses ordres sur-le-champ pour la sûreté de la flotte; mais il trouva dans son cœur une raison de plus de braver cet affreux péril ; comme son pilote lui conseillent de se hâter de gagner la pleine mer : non , non, dit-il , la fortune favorise le courage et V amitié, tournez vers Stabie. G etoit dans ce moment le lieu le plus exposé de la côte ; mais Pomponianus , l'ami de Pline, résidoit dans ce bourg. Il alla le rejoindre. Pomponianus, avant de quitter sa maison, avoit voulu sauver ses meubles , qu'il avoit fait porter sur les vaisseaux. Mais ensuite il ne fut plus temps de fuir, la mer en furie ne le permettait plus. Pline rassura son ami par sa sécurité ; il se mit au bain, soupa tranquillement.
On sentit alors quelques secousses de tremblement de terre ; et tandis que cha* cun , en frémissant , exprimoit une profonde consternation, Pline, avec un visage calme et serein, s'applaudissoit de voir réunis à-la-fois tous les phénomènes les plus imposants de la nature. Ce qui causoit l'effroi général né toit pour lui qu'un spectacle admirable \ il jouissoit d'avance du plaisir de le décrire , il sa voit que sa plume seule en étoit capable. De quelle sublime description son enthousiasme nous a privés !.... Pline se coucha pour se reposer quelques heures, et il s'endormit profondément ; Pomponianus et tous les domestiques restèrent debout : à l'heure où devoit naitre l'aurore ( car les ténèbres durèrent trois jours), la cour de la maison de Pomponianus se remplit tellement de cendres, les secousses de tremblement de terre devenoient si vio-
lentes , qu'il n'y avoit pas de temps à perdre pour sortir de la maison ; on éveilla Pline, qui rejoignit Pomponianusettous ceux qui avoient veillé , et l'on alla précipitamment gagner la rase campagne ; on prit seulement la précaution de s'envelopper la tête dans des oreillers , afin de se préserver des pierres et des cailloux lancés par le Vésuve. L'air étoit embrasé, et les cieux couverts d'un crêpe noir. On ne voy oit distinctement que la montagne formidable qui portoit la mort dans ses flancs ! De cet immense foyer qui ne renfermoit et n éclairoit que la destruction , sélancoientà-la-fois d innombrables flammes d'une élévation prodigieuse , et des torrents d'une lave brûlante, qui, se répandant de toutes parts , inondoient une terre bouleversée , dont les ondulations ressembloient aux flots agités de la mer. Ce fleuve de feu, dans son cours ef-
LA MORT DE PLINE. ig frayant, produisoit plus de ravages en quelques minutes que tous les effets réunis d'un été dévorant et d'un rigoureux hiver ; il desséchoit les ruisseaux , l'herbe et les fleurs : à son approche , les arbres les plus robustes chanceloient, et, bientôt brûlés jusque dans leurs racines, tomboient dépouillés de verdure (i). Ge^ pendant Pline voulut s'approcher du Vésuve jusqu'à l'endroit où l'on pouvoit découvrir le magnifique temple de la Victoire élevé à Stabie sur le rivage. Il s'avança en effet du côté de ce superbe monument construit récemment à l'époque d'un grand triomphe national , et qui, fait pour durer des siècles, mais déjà violemment ébranlé, devoit s'écrouler dans quelques heures (2) Pline,
(1) Lettre de Pline le Jeune à Tacite l'historien.
(2) Historique.
après avoir fait deux cents pas, se trouva si accablé, ainsi que tous ceux qui laccompagnoient , qu'il fut obligé de s'arrêter là. Il se coucha sur des draps dont il fit couvrir le sable brûlant de cette rive désolée (i). Au bout de trois quarts d'heure , il fut tout-à-coup tiré d'un pénible assoupissement par une forte odeur de soufre enflammé , par des chants re-r ligieux et lamentables , et par les cris de Pomponianus qui l'appeloit. — Pline se soulève en tenant toujours ses tablettes. — - Le plus étonnant spectacle s'offre à ses regards, — Le pontife et les prêtres du temple de la victoire défiloient d'un pas chancelant sur la rive , ils élevoient leurs mains tremblantes vers ce ciel irrité, où tout sembloit annoncer les vengeances célestes !
'j) Lettres de Pline le Jeune.
Leurs hymnes lugubres, répétées par l'écho du rivage, n'exprimoient que l'épouvante et la douleur; la flamme ondoyante et rapide du volcan s'élançoit jusqu'aux nuages, et sans dissiper la noire épaisseur des ombres; elle sembloit seulement colorer les ténèbres, en les rendant foiblement transparentes, et en les nuançant dune teinte rougeâtre plus ou moins adoucie. Les reflets effrayants de ce feu destructeur répandus sur le temple, les rochers, les hommes, et les flots de la mer, donnoient à toute cette rive bouleversée laspect affreux d'un embrasement universel : dans ce tableau , à-la-fois majestueux, éclatant et funèbre, tout étoit d'accord; cétoit l'harmonie terrible des enfers (1).
(1) Description exacte du beau tableau de la mort de Pline.
Pline entend la voix de Pomponianus:
il veut s'avancer vers le Vésuve, croyant se rapprocher en même temps de laformidable montagne et de son ami ; mais , à peine a-t-il fait quelques pas, qu'une vapeur meurtrière le suffoque, et, noble victime de l'amour de la science et de l'amitié courageuse qui le conduisit à Stabie , il tombe , il expire ! ( i ).
Pomponianus , désespéré, ne reçut dans ses bras que la dépouille mortelle de celui dont le nom ne de voit jamais périr.
Cependant Pline le Jeune, qui devoit être l'historien de cette affreuse catastrophe , étoit resté , comme nous l'avons dit, à Misène auprès de sa mère. Sa vie fut exposée aux plus grands dangers, il pensa devenir le martyr de la piété
(i) Lettre de Pline le Jeune à Tacite.
filiale , et il eut le bonheur et la gloire d'en devenir le héros. Le redoublement du tremblement de terre le força de sortir de sa maison avec sa mère, et même de quitter la ville \ le peuple épouvanté les suivit en foule : ayant passé les portes , et hors des murs qui s'écrouloient, on s'arrête sur le bord de la mer, et là , dit Pline , nouveaux prodiges , nouvelles frayeurs, quoique l'on fût assez loin du Vésuve pour n'avoir rien à redouter de son éruption. On vit avec étonnement que le rivage étoit devenu infiniment plus spacieux; la mer renversée sur elle-même , et chassée loin de ses bords par le tremblement de terre , laissoit à sec une plage immense, couverte de poissons quelle avoit jetés sur le sable. On ne retrou voit aucun des objets qu'on avoit vus la veille ; tous étoient cachés sous des monceaux de
24 LA MORT DE PLINE, cendres. Une foible aurore se montroit à l'orient , à travers un brouillard jaunâtre; à Fopposite, une nuée noire et dune largeur démesurée partageoit le ciel, et, paroissant se plonger dans les ondes , enveloppoit l'île de Gaprée , et faisoit perdre de vue le promontoire de Misène. Tout-à-coup des feux percent la nue , et s'élancent de toutes parts comme de longues fusées Le ciel entier
s obscurcit, l'aurore s'éteint, et l'on se trouve environné des plus épaisses ténèbres k On n'entendit plus alors que
« des cris , des plaintes et des gémisse- « ments , on ne se reconnoissoit plus qu'à « la voix; l'un appeloit son père ou son « enfant , l'autre sa femme ; plusieurs , « par la crainte de la mort , invoquoient « la mort même (i), » Enfin cette pro-
(i) Lettres de Pline le Jeune.
LA MORT t)E PLINE. 25
fonde obscurité se dissipe un peu. Tout le monde en profita pour s éloigner du rivage. La mère de Pline, accablée de lassitude, ne pouvoit marcher, elle conjura son fils de la laisser et de prendre la fuite ; il fit son devoir et ne la quitta pas. Pendant douze heures il crut sa mort inévitable; mais il s'y dévouoit pour sa mère: cette noble et touchante pensée donnoit quelque chose d'héroïque à son courage. Il tenoit sa mère dans ses bras, et de temps en temps , pour la distraire de son effroi, il la portoit et faisoit ainsi quelques pas ; quand l'épuisement de ses forces Fobligeoit à s'arrêter , il l'appuyoit contre son sein en lui disant tout ce qui pouvoit ranimer en elle l'espoir qu'il avoit perdu ; et lorsque cette mère infortunée s'écrioit, en gémissant, si nous périssons, c'est moi qui aurai causé ta
mort! Ah! répondoit-il , dites plutôt qu'alors vous me donneriez la plus glorieuse immortalité. C'est ainsi que son amour filial, en rendant sublime cette situation désespérée, l'empêchoit d'en sentir toute l'horreur. Le tremblement de terre cessa , et le soir il fut possible de rentrer sans danger àMisène. Mais chacun n'y reprit pas possession de sa maison , la plus grande partie des bâtiments étoit renversée. Le lendemain , Pline le Jeune apprit la mort de son oncle. Sa douleur fut extrême : il perdoit un ami , un bienfaiteur , un père ; il alla sur-le-champ à Stabie , pour lui rendre les derniers devoirs. Avec quel saisissement il se trouva sur ce funeste rivage ou la trace des pas de son malheureux oncle n'étoit pas encore effacée ! Il jeta les yeux en frémissant sur ce temple
en ruines qu'on a voit vu la veille si brillant et si neuf, mais vieilli de dix siècles en quelques heures, et dont la destruction sembloit démentir la date récente gravée
sur ses murs ! On aperce voit parmi
ces tristes débris la statue colossale de la gloire , qui , renversée , mutilée , couchée sur le sable , étoit à moitié couverte de cendres et de lave! Pline soupira, il connut alors que les vanités humaines font d'inutiles efforts pour éterniser et même pour rendre durables leurs trophées les plus somptueux.
Durant cette promenade mélancolique et solitaire , Pline pleura avec une profonde amertume le grand homme dont tout lui retracoit la fin tragique; il sentoit que son imagination étoit à jamais noircie par le souvenir de ces jours désastreux. Mais, au milieu de ces
>j,8 LA MORT DE PLINE,
douloureuses pensées, il goûtoit néanmoins la plus puissante de toutes les consolations, il se rappeloit qu'il avoit sauvé les jours de sa mère (i).
(i) Voyez les Lettres de Pline le Jeune.