‹ Les Tableaux tissés de la Fabrique lyonnaiseChapitre 1 sur 2 · Les Tableaux tissés de la Fabrique lyonnaise · texte numérisé non relu

Les Tableaux tissés de la Fabrique lyonnaise

Le jeudi 31 janvier 1884, dans une maison de la rue d'Isly, à la Croix-Rousse, mourait d'une attaque d'apoplexie cérébrale, à l'âge de quatre-vingt-deux ans, un canut célèbre. Que dis-je, le seul canut, le seul tisseur dont le nom ait jamais dépassé les limites de l'octroi qui existait à cette époque encore à Lyon. C'était Carquillat, le fameux Carquillat!

Qu'avait-il donc fait, cet ouvrier en soie, pour conquérir ainsi une réputation mondiale ? Il serait bien difficile de le dire et d'en trouver les raisons certaines ailleurs que dans ce concours imprévu de circonstances favorables que l'on appelle communément la chance.

Né en 1802, dans un petit village de la Haute-Savoie,

Carquillat était venu à l'âge de douze ans dans cette grande ville de Lyon, qui attirait alors tant de ses compatriotes. Il avait été d'abord apprenti tisseur, puis compagnon. Il s'était marié et enfin, grâce à son labeur, son esprit d'économie, il avait eu son métier pour maître, ce qui, dans le langage du temps, voulait dire en être le légitime propriétaire. Il travaillait plus particulièrement pour la maison Didier, Petit et Cie, fabricants d'étoffes d'ameublement, rue Saint-Polycarpe, n° 8. En 1839, à l'occasion de l'Exposition de Paris, M. Didier, qui était non seulement un fabricant avisé mais qui avait encore quelques prétentions au sentiment artistique, eut l'idée de reproduire en un tableau tissé le portrait de Jacquard par le peintre Bonnefond qui venait d'être acquis par le musée de la ville. Jacquard était d'ailleurs tout à fait à l'ordre du jour puisqu'on commençait la souscription du monument qui devait lui être élevé, le 15 août 1840, sur la place Sathonay. M. Didier chargea de l'exécution de cette œuvre un dessinateur lyonnais de grand talent nommé Moulin, et celui-ci, s'inspirant d'un procédé nouveau, inventé quelques années auparavant par le professeur de théorie Maisiat, imagina de reproduire, sur tissu, le tableau de Bonnefond, en imitation de gravure, avec des effets de trame noire sur fond taffetas blanc.

Carquillat, qui était considéré comme un des meilleurs ouvriers de la Fabrique lyonnaise, fut choisi par Moulin pour

tisser le premier portrait en taille- douce, ainsi qu'on a appelé ce traitement de mise en carte par deux chaînes à deux trames.

Le succès de l'œuvre de Moulin fut éclatant, mais, ainsi qu'il arrive trop souvent, hélas, la gloire en revint non à l'artiste qui l'avait conçue, créée, mais à celui qui n'en avait été que l'habile artisan. Aujourd'hui encore on désigne ce tableau tissé sous le nom de « Jacquard de Carquillat » r.

En 1841, le duc d'Aumale fit un séjour à Lyon pendant lequel il témoigna le désir de visiter l'atelier d'un de ces tisseurs que l'on considérait un peu à cette époque, depuis les événements de 1831 et 1834, comme des révolutionnaires à tous crins, des anarchistes prêts à mettre le pays à feu et à sang, à détruire l'ordre social établi, sous prétexte de faire régner la justice et la fraternité. C'était là de la bonne politique. La visite d'un prince du sang chez un de ces terribles canuts qui, au cri de leur devise : « Vivre en travaillant ou mourir en combattant », avaient chassé de Lyon le général Roguet et son armée, cela ne pouvait, sans doute, que flatter la classe ouvrière et donner une popularité de bon aloi au plus sympathique des fils de Louis-Philippe. D'accord avec la Chambre de commerce, le préfet, M. Jayr, conduisit le jeune prince chez Carquillat. Cette visite, qui eut lieu le 24 août 1841, fut le point de départ de la renommée du vieux tisseur.

Page 1