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L'année suivante, M. Mathevon, fabricant de soieries et membre de la Chambre de commerce, voulut célébrer de façon tangible, par un monument en quelque sorte impérissable, par un tableau tissé dans le genre du portrait de Jacquard, cet acte de courtoisie, de condescendance princière. Il commanda au peintre Bonnefond un dessin représentant cette visite du duc d'Aumale chez le canut Carquillat. Le dessinateur Manin fut chargé d'en faire la mise en carte et, tout naturellement, l'exécution du tissu fut confiée au héros de l'aventure.
Ce tableau de la visite du duc d'Aumale 2, un des plus curieux et des plus populaires des tableaux tissés, est vraiment, quant à sa composition, délicieux de candeur, de simplicité, de naïveté bonhomme. On y retrouve tous les caractères propres aux œuvres du peintre Bonnefond, tous ces signes particuliers qui témoignent nettement que, s'il ne fut pas un peintre de génie, de talent, du moins fut-il certainement un cœur tendre et sensible, un honnête homme, un citoyen modèle, voire même un brave garde national.
Dans ce tableau vraiment typique, tout tend à l'émotion facile, aux sentiments louables et bourgeois, au respect religieux de l'ordre établi. Au premier plan, M. Mathevon, de la Chambre de commerce, tenant à la main son monumental chapeau en haute forme, présente au prince, qui fait le centre de la composition, à la fois le canut Carquillat et son chef-d'œu-
vre immortel, que le vieux tisseur déroule de ses mains tremblantes. M, le préfet du Rhône, Jayr, M. Cabias, maire de la commune de la Croix-Rousse, et M. Riboud, président du tribunal des prud'hommes, orné d'un grand col de moire à multiples galons, insigne de sa haute dignité forment, à gauche, un groupe qui semble s'intéresser passionnément à la scène qui se passe devant eux, cependant qu'en arrière de ce groupe de hauts fonctionnaires civils, M. le lieutenant général baron Aymard, pair de France, se hausse, sans doute, sur la pointe des pieds pour que sa tête noble et martiale ne soit point perdue pour le spectateur. Dans le fond, le métier sur lequel fut exécuté le chef-d'œuvre, avec sa mécanique Jacquard et ses cartons, et le compagnon assis sur sa banquette, qui a arrêté son battant et retourne la tête pour ne rien perdre d'un aussi beau spectacle. Mais le groupe le plus touchant est à droite, en arrière plan. Madame Carquillat qui a envoyé chercher sa petite fille, laquelle vraisemblablement jouait, sur le trottoir de la rue d'Isly, au cerceau qu'elle tient encore dans la main, montre à l'enfant émerveillée, et qui en ouvre tout grands ses yeux, les beaux messieurs qui sont venus rendre visite à son papa, cependant qu'un jeune rondier, entré incidemment dans l'atelier, s'arrête, ébaubi, stupéfait et lève respectueusement son chapeau devant cette scène historique. Tous les détails de cette œuvre d'intimité sont minutieusement observés, dirait un
critique d'art. Dans le fond de l'atelier, on voit la suspente classique qui doit servir de chambre à coucher au jeune compagnon. A droite, la mécanique à dévider et la vieille horloge à caisse qui marque la minute solennelle, trois heures moins le quart, où s'est accompli un événement aussi remarquable. Contre le mur, au fond, sont suspendus une lanterne et le vieux classique chelut à huile des canuts lyonnais. Enfin, détail précieux et combien suggestif, des roquets, des cartons Jacquard et des poulies de métier traînant à terre témoignent, de façon certaine, que la visite princière était inattendue, puisque madame Carquillat n'a pas pris le soin de faire son ménage.
Le tableau tissé, offert solennellement à Monseigneur le duc d'Aumale, en 1844, en souvenir de son passage à Lyon, fut le point de départ de la renommée mondiale de Carquillat. Dès lors ne vinrent, en la cité lyonnaise, empereur ou impératrice, roi ou reine, prince ou princesse, célébrités artistiques, politiques ou littéraires, grande dame ou autres, qui ne tinrent à devoir strict de rendre à l'immortel canut la visite cultuelle qui lui était bien due.
En réalité, et parlant sérieusement, toute la valeur d'un tableau tissé, surtout lorsqu'il s'agit de tableaux traités en noir et blanc, en taille-douce, à la manière d'une gravure au burin, est l'ouvrage du dessinateur. C'est la science et le sentiment de sa composition, c'est l'intelligente interprétation de sa mise en
carte qui font seuls, ou presque seuls, la beauté de cette oeuvre. Le travail matériel de l'ouvrier tisseur, pour ce genre d'articles, ne présente guère plus de difficulté et demande bien moins de soins que pour un beau taffetas uni. Qu'il soit donc permis à un vieux dessinateur de se gausser quelque peu de l'engouement ignorant et naïf qui consacra si longtemps la gloire de Carquillat, alors qu'on semblait vouloir ignorer, de parti pris, le nom des artistes créateurs des œuvres qui ont fait sa renommée.
C'est, croyons-nous, le grand artiste lyonnais Philippe de Lasalle qui, le premier, composa et fit tisser un tableau tissé. Il était naturel que cette idée lui vint, à lui qui, pendant longtemps, avait collaboré avec son maître, Boucher, aux cartons des tapisseries des Gobelins, qui, à cette époque surtout, étaient de véritables tableaux.
En mai 1771, Philippe de Lasalle, alors dessinateur fabricant d'étoffes de soies, offrait à Marie Josèphe Louise de Savoie, de passage à Lyon, les portraits tissés en brochés de Louis XVI et du duc de Provence 5. Il recevait en récompense, deux ans plus tard, le cordon du Saint-Esprit avec la pension de 6.000 livres attachée à ce titre. Quelques années plus tard, il faisait un portrait également tissé de Catherine de Russie en médaillon bistre dans un entourage de fleurs polychromes.
Il existe, dans l'œuvre du plus grand artiste de la Fabrique lyonnaise, un certain nombre de médaillons qui peuvent être considérés comme de véritables tableaux tissés, encore que faisant partie d'un ensemble de décoration, tel par exemple celui du Berger et de la Bergère *4 en camaïeu bleu.
En 1802, le 16 janvier, lors du passage à Lyon du Premier Consul, Camille Pernon, fabricant de soieries, membre du conseil des tribuns, lui offrit un portrait tissé en quatre lots de broché métal et chenille exécuté dans ses ateliers et portant l'inscription « Bonaparte réparateur ». Le même jour, le fabricant Dutillieu, au cours d'une visite du futur empereur à sa manufacture, lui faisait admirer l'exécution d'un écran en velours ciselé noir sur fond repos blanc qui peut, à la rigueur, être cité parmi les tableaux tissés. C'est une composition allégorique assez naïve, où le monogramme de Bonaparte, orné de cornes d'abondance, surmonte un cartouche entouré de branches de laurier et sur lequel on lit ces mots que l'avenir devait teinter d'une légère ironie : « Il nous a donné la paix », puis, au bas, une inscription : « Fait en présence du premier consul, à Lyon, le 26 nivôse an X ».
En 1805, au mois d'avril, MM. Beauvais frères remettaient à Napoléon Ier, visitant la manufacture de Lyon avec l'impératrice, son portrait en velours 53.
Pendant la Restauration, la Fabrique lyonnaise, qui sem-
ble avoir voulu essayer de racheter l'enthousiasme qu'elle avait toujours montré pour l'Empereur, exécuta, en brochés polychromes, les portraits d'Alexandre I de Russie, de François II, empereur d'Autriche, et de Frédéric Guillaume, roi de Prusse. Seul le souverain anglais y échappa. Et nous devons même rappeler, historien impartial, quoi qu'il nous en coûte, un écran de velours grenat sur fond métal que le dessinateur Bony dédia « aux Pacificateurs de l'Europe » et qui est loin d'être une des plus belles œuvres du célèbre artiste lyonnais.
En 1 8 19, Chuard, un des fabricants lyonnais ayant le plus de sentiment artistique à cette époque, fit exécuter deux tableaux en couleurs représentant, l'un, des chevaux dans un pré, l'autre, des vaches au bord d'un ruisseau, d'après le célèbre peintre animalier Duclaux, puis deux autres en grisailles, les Adieux du Soldat 65, et le Chien blessé 9. Plus tard, après la Révolution de 1830, il faisait également tisser le portrait de Louis-Philippe et celui de la reine Amélie, en broché camaïeu, dans une couronne de fleurs multicolores. C'est également à la maison Chuard que nous croyons pouvoir attribuer, sans certitude absolue cependant, le très curieux et rarissime petit tableau représentant le duc de Berry sur son lit de mort 54.
Depuis les œuvres de Philippe de Lasalle, les tableaux tissés avaient toujours été exécutés, ainsi que nous venons de le voir, ou en velours monochrome ou en broché de plusieurs
tons. En 1827, Maisiat, professeur de théorie pratique sur métiers pour la fabrication des étoffes de soie à l'Ecole spéciale de commerce, inventa un métier à tringles qui apportait un véritable perfectionnement dans la fabrication des grands façonnés. Afin de démontrer l'excellence de son procédé, il fit tisser sur un métier monté suivant son système un tableau qui peut être considéré comme un véritable chef-d'œuvre. C'est le testament de Louis XVI 7. H y a un réel tour de force dans l'exécution de cette magnifique page d'imprimerie. C'est avant tout une pièce de maîtrise d'ouvrier en soie. Ce travail demanda, vu les dimensions du tableau, une telle régularité de battage qu'on reste vraiment stupéfait devant le résultat obtenu, surtout si l'on pense aux moyens primitifs dont disposait, à cette époque, le métier à tisser.
Le système de Maisiat permettait l'emploi de fines découpures et de liages presque invisibles. Ce fut lui qui donna au dessinateur Moulin l'idée du procédé de mise en carte dit en taille-douce qui, depuis, a généralement été employé pour la fabrication des tableaux tissés. Le traitement en taille-douce permet de donner l'illusion d'une gravure au burin au moyen de deux chaînes et de deux trames blanches et noires donnant des blancs et des noirs absolument purs.
Peut-être est-ce un contresens artistique que d'essayer d'imiter la gravure sur des tissus de soie, encore que
l'éclat lumineux des blancs et la profondeur somptueuse des noirs permettent d'atteindre à des effets merveilleux, ainsi que l'on peut s'en rendre compte dans le magnifique portrait de Washington de la maison Mathevon-Bouvard 3. Peut-être serait-il préférable de demander à la soie non seulement son exquise luminosité mais encore l'éclatante richesse de ses coloris. Certaine étoffe tissée à l'Ecole municipale d'après une gouache du peintre lyonnais François Vernay, interprétée comme mise en carte par M. Prelle, nous autoriserait cependant à prendre nettement parti pour cette dernière opinion. Quoi qu'il en soit, l'invention de Maisiat a permis l'exécution de véritables chefs-d'œuvre.
Le tisseur Carquillat, ainsi que nous l'avons dit au début de cette étude, exploita pendant longtemps le procédé de Maisiat et acquit ainsi une renommée universelle pour ce genre de tableaux tissés en manière de taille-douce. En plus du portrait de Jacquard et de la Visite du duc d'Aumale, on peut citer, parmi les œuvres sorties de son atelier : le portrait de Louis- Philippe, un Christ en croix et une Vierge avec V Enfant Jésus pour la maison Verzier et Bonnard, le magnifique portrait de Washington, pour la maison Mathevon-Bouvard, le plus beau portrait tissé qu'ait produit la fabrique lyonnaise et dont la mise en carte est du dessinateur Manin, celui de don Pedro, roi du Portugal, d'après un dessin du peintre Louis Guy, mis
en carte par Sagnimorte, pour la maison Ponson, Philippe et Vibert. Citons encore la Vierge et V enfant Jésus d'après Raphaël, très belle pièce exécutée pour la maison Furnion sur une mise en carte du dessinateur lyonnais Malpertuis. Enfin, une grande composition allégorique sans intérêt artistique, de Bruyas, mise en carte par Sagnimorte, la Civilisation, ornée de quatre médaillons représentant, association bizarre, Napoléon III, Washington, Robert Peel et Gœthe, entourés de fleurs et d'ornements sans aucun caractère. Mais Carquillat s'était fait surtout une spécialité des portraits de grands hommes, et toutes les célébrités de son époque passèrent sous sa navette, si nous osons dire : Victor Hugo, Gambetta, Thiers, Grévy, etc. Nous nous bornerons à citer comme les plus intéressants au sens artistique : le portrait de Pie IX, celui du président Mac Mahon exécuté pour la maison Tapissier et Debry, d'après la mise en carte des dessinateurs Mésonniat et Baudin, les deux, si dissemblables, du grand couturier parisien Worth, dont la même mise en carte fut faite par les dessinateurs Leroudier et Raton pour MM. Tassinari et Chatel. Les autres portraits sortis de l'atelier du célèbre canut sont en général sans grand intérêt. D'ailleurs Carquillat, grisé par son succès, devint bien vite une manière d'industriel, occupant à façon quelques malheureux artistes, pauvres dessinateurs sans talent ou sans travail.
L'idée du professeur Maisiat avait pour ainsi dire créé, en 1827, le genre des tableaux tissés en blanc et noir, en manière de taille - douce, mais à côté de lui, d'autres chercheurs tentèrent des innovations nouvelles avec plus ou moins de réussite.
En 1834, à l'Exposition de Paris, une collection d'œuvres tissées obtenait un véritable succès. Le procédé en était tout autre que la taille-douce et le résultat obtenu bien différent. C'était en quelque sorte une imitation de broderie au passé sur fond satin obtenue par des brochés camaïeux ou polychromes. L'auteur était un fabricant lyonnais, Gantillon, très artiste, très enthousiaste de son art, doué d'un véritable génie d'invention, auquel arriva l'aventure commune à tous les esprits qui tentent à s'évader du terre à terre de la vie quotidienne : il dut liquider sa maison de soieries et donner pour vivre des leçons de théorie de tissage. Les tableaux exposés par lui à Paris représentaient une vue du lac de Côme, les ruines du Temple de Jupiter à Athènes, un paysage des environs de Naples, un sujet allégorique, l'Amour retenant la Force, et quelques portraits, dont Napoléon et Louis-Philippe. Quelques années plus tard, Gantillon exécutait un fort beau portrait du duc de Bordeaux.
Vers 1850, un fabricant lyonnais, Furnion, eut l'idée de fabriquer des petits tableaux en velours coupés et frisés qui obtinrent immédiatement une grande vogue. C'étaient des
paysages ou des portraits : Napoléon Ier, Napoléon III, l'Impératrice ; c'était surtout l'admirable Vierge, habilement mise en carte par le dessinateur Malpertuy. Vers la même époque, et probablement à l'occasion de l'exposition de 1855, J. Reybaud, un fabricant lyonnais qui avait tout d'abord été dessinateur, faisait tisser sa collection de portraits des artistes lyonnais : Ph. de Lasalle, Berjon et Bony. Notons en passant qu'à la même exposition figurait un immense panneau en velours quatre corps représentant les armes de la Ville de Lyon entourées de fleurs, dessiné et mis en carte par F. Romain pour la maison P. Fontaine.
En 1867, la maison d'étoffes d'ameublement Lamy et Giraud exposait à Paris le plus beau des tableaux tissés en soies polychromes qu'ait produit la Fabrique lyonnaise moderne, une merveilleuse reproduction du tableau du peintre Saint- Jean, la Vierge à la Couronne, qui avait été acheté par le musée de la ville de Lyon. Cette pièce magnifique est un véritable tour de force dans lequel tout est à admirer, aussi bien la science technique et le sens artistique des metteurs en carte que le goût qui présida au choix des innombrables nuances de la couronne de fleurs entourant la tête de la Vierge et la maîtrise du tisseur qui assura la difficile exécution de ce chefd'œuvre.
En 1881, M. de Lesseps, alors à l'apogée de sa gloire,
encore que la roche tarpéienne fût proche, était reçu à Lyon par la Chambre de commerce. Il faisait une visite à l'école que venait de créer cette chambre et avait le plaisir d'y voir tisser, sur le métier, son portrait dont la mise en carte avait été faite, presque à l'impromptu, pourrait-on dire, par E. Prelle, un des meilleurs dessinateurs de son époque. Ce portrait de Ferdinand de Lesseps est certainement, avec celui de Washington, le plus beau portrait tissé. Le fait est d'autant plus remarquable que la contexture du tissu offrait de réelles difficultés puisque au lieu de deux chaînes et de deux trames permettant d'obtenir des blancs absolument purs, l'artiste n'avait à son service qu'une seule chaîne blanche.
La maison J. A. Henry s'était fait une réputation universelle pour l'exécution de tableaux religieux tissés en soie polychrome et donnant l'aspect du tissu des Gobelins retouchés avec de la broderie. L'effet de ce procédé est d'une grande richesse. On peut citer parmi ses plus belles productions une Vierge à V enfant Jésus. Encore qu'il sorte quelque peu de notre sujet, nous rappellerons également un merveilleux livre d'heures tissé, d'après des enluminures du XVe siècle, qui constitue non seulement un véritable tour de force au point de vue de l'exécution, mais encore une délicieuse œuvre d'art qui n'a jamais été égalée.
L'école municipale de tissage, gardienne vigilante des
traditions de la Fabrique lyonnaise, a produit un certain nombre de tableaux à la manière dite taille-douce, sans compter le diplôme tissé qu'elle décerne à ceux de ses élèves qui l'ont mérité. Nous citerons plus particulièrement une réédition du Jacquard, de Bonnefond, le Monument des Enfants du Rhône, et surtout un très beau petit portrait de Pasteur qui est l'œuvre d'un des plus anciens et des plus habiles dessinateurs actuels, M. Garnier, dont la verte vieillesse garde un juvénile talent. Mais, à moins d'en renouveler entièrement la présentation, ce procédé de la taille-douce semble avoir vécu aujourd'hui, et l'Ecole municipale de tissage aurait peut-être une voie nouvelle en adaptant au tableau tissé le procédé du lampas broché dont elle fit si bel usage dans la copie d'une gouache de Vernay qu'elle présentait à l'Exposition de Lyon en 1914.
A cette même exposition figurait un magnifique tableau en dentelles, représentant un magasin de dentelles au xvme siècle. Cette belle œuvre où se retrouvait la plupart des différents points qui font la richesse et la diversité de ces produits arachnéens, avait été exécutée par la maison H. Chavent père et fils, d'après mise en carte du peintre lyonnais Louis Brouillard, ainsi qu'une plaquette de quatre grandes feuilles tissées, la Marseillaise, comprenant un frontispice, une page de musique et deux de texte d'après les dessins de E. Grasset, mis
en carte par les dessinateurs Travard et Billiet pour le compte des éditeurs lyonnais Cumin et Masson.
Quelque temps avant la guerre, l'auteur de ces lignes faisait tisser, d'après un procédé nouveau et d'après une mise en carte sortant de ses ateliers, une Eve et le serpent, d'après un peintre anglais.
Pendant la guerre, au moment où le président Wilson semblait concrétiser tous les espoirs de l'humanité, la Chambre de commerce de Lyon faisait tisser sur un des métiers de son école le portrait de Woodrow Wilson, d'après une mise en carte du dessinateur Prot.
Il nous reste à parler d'une catégorie spéciale de tableaux qui eurent une grande vogue pendant quelques années et qui ont disparu entièrement aujourd'hui. Ce sont les marques de fabrique.
Ce fut en 1868 que quelques fabricants lyonnais eurent l'idée de faire tisser des tableaux-réclame, pourrait-on dire, qu'ils distribuaient à leurs clients. Parfois ces clients euxmêmes se faisaient tisser des tableaux personnels. Les deux premières marques de fabrique qui furent ainsi exécutées portent des devises qui témoignent des considérations économi-
ques et sociales qui occupèrent l'esprit de la Fabrique lyonnaise pendant les règnes de Louis-Philippe et de Napoléon III.
La première, faite pour la maison Cl. J. Bonnet, représente un cheval de course monté par un jockey dont les pans de la ceinture flottant au vent portent ces mots « libre échange ». Au bas, sur une banderolle reliant les drapeaux français, anglais et américain, on lit cette inscription « Liberté commerciale ». L'autre, exécutée presque à la même époque pour la maison Tapissier frères et Debry, représente un superbe navire à trois mâts, toutes voiles déployées, sur le flanc duquel s'étale cette devise « Alliance des Peuples ».
Parmi les marques de fabrique ayant le plus nettement un caractère artistique, nous citerons :
L'éléphant de la maison Tassinari et Chatel,
L'amazone de la maison Charbin,
Et surtout la curieuse branche de mûrier de la maison Servan et Cie.
El
Nous avons, en ces quelques pages, tâché à donner, non l'énumération complète, qui risquerait d'être fastidieuse, des tableaux tissés par la Fabrique lyonnaise, mais du moins la
suite des œuvres les plus remarquables qu'elle ait produit en ce genre.
Nous avons surtout voulu rappeler le souvenir des artistes auxquels ces œuvres sont dues. En effet, que l'on ne s'y trompe point, toute la valeur de ces pièces réside dans le talent du dessinateur qui en a exécuté la mise en carte. C'est son inspiration qui guide, commande les crochets du métier, qui soulève les fils de chaîne sous lesquels passera la navette, qui fait ici flotter largement la soie noire ou blanche en larges touches franches d'ombre ou de lumière, qui les mélange ou les fond harmonieusement dans les demi-teintes et les modelés.
Nous parlons surtout des tableaux traités suivant le procédé de taille-douce. Pour les tableaux polychromes, d'autres talents doivent collaborer avec celui des dessinateurs, c'est le teinturier pour la richesse du coloris, le fabricant pour leur heureux choix et le tisseur qui, lui aussi, apporte sa part à l'œuvre commune.
Emile Leroudier.
Catalogue de Tableaux Tissés
de la Fabrique Lyonnaise